‹ Newton ForsterChapitre 18 sur 37 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'intervalle qui sépare la fin du chapitre précédent du commencement de celui-ci va se trouver suffisamment rempli. Le Château de Bombay a été à Canton , y a pris sa cargaison, et retourne maintenant avec quinze autres navires delà Compagnie des Indes-Orientales, et plusieurs bâtiments de commerce , tous chargés des richesses de l'Orient, et se hâtant d'aller verser leurs trésors dans le sein de leur patrie. Des millions flottaient sur les ondes, confiés à l'expérience de la marine marchande , et au courage des marins engagés dans ce service pour la défendre contre les ennemis qui étaient aux aguets depuis long-temps pour les inter-

l4o NEWTON FORSTER,

cepter; car., soit oubli, soit négligence, aucun vaisseau de guerre n'avait été chargé de les escorter.

La flotte venant de la Chine était entrée dans le détroit de Malaca, et voguait en bon ordre, avec un vent frais, sur une mer tranquille. Les hamacs venaient d'être arrangés, une foule d'albicores passaient devant la proue des différents navires, et les marins perchés sur les bossoirs et sur la vergue de civadière, en percèrent de leurs harpons un certain nombre, qu'ils ne tirèrent de l'eau que pour les jeter dans la poêle à frire afin d'en faire leur déjeuner. Mais ils eurent bientôt d'autres poissons à frire, car un bâtiment de la compagne, le Royal George , annonça par un signal qu'on apercevait quatre voiles au sud-ouest.

Un autre signal du commodore donna ordre à quatre bâtiments d'aller reconnaître ces navires.

Une demi-heure se passa s et pendant ce temps, le haut de chaque mât, sur tous les bâtiments, était couvert d'officiers qui avaient le télescope en main. Le capitaine Drawlock lui-même monta sur la grande hune. Ce ne fut que doutes, soupçons, conjectures et assertions

OU LA MARINE MARCHANDE. I /f I

jusqu'au moment où les bâtiments qui étaient en reconnaissance annoncèrent que c'était une escadre française, composée d'un vaisseau de ligne., de trois frégates et d'un brick. Dans le fait, c'était l'escadre bien connue de l'amiral Linois, qui avait parcouru toutes les mers des Indes avec la rapidité et l'appétit d'un requin. Il avait sous ses ordres le Marengo, de quatrevingt canons ; la fameuse Belle-Poule 3 frégate de quarante canons, qui allait plus vite que le vent; la Sémillante, de trente-six; le Berceau, corvette, de vingt-deux, et un brick de seize. Ils avaient mis à la voile de Batavia, pour intercepter la flotte venant de la Cbine, ayant appris qu'elle n'était pas escortée, et s'imaginant qu'ils s'en empareraient aisément , si elle ne se rendait pas à la première sommation.

— Le commodore fait le signal de rappel , dit Mathews au capitaine Drawlock.

— Fort bien. Ayez l'œil sur les signaux. Il a dessein de combattre, j'en réponds. Nous ne devons pas abandonner tant de millions à ces coquins de Français , sans brûler de la poudre.

— Je l'espère bien ainsi, dit Mathews. — Mais voici un nouveau signal, monsieur. Et

l42 NEWTON FORSTER,

il répéta les numéros des drapeaux au Capitaine qui tenait en main le livre des signaux.

Le signal était : — Formez-vous en ordre de bataille, en ligne serrée, et préparez-vous à Faction.

Une acclamation générale retentit sur toute la flotte quand ce signal fut connu. Les navires étaient déjà assez près les uns des autres pour en entendre le bruit; et la confiance des uns ajoutait à celle des autres.

— Si nous avions seulement à bord des matelots anglais au lieu de ces Lascars et de ces Chinois, qui pâlissent déjà, dit Newton à Mathews, je crois qu'ils pourraient trouvera qui parler.

— Oui, murmura Mathews; la compagnie pourra bien reconnaître quelque jour la vérité du proverbe qui dit que pour épargner un penny, on perd une guinée,

L'escadre française, qui avait continué de marcher sous le vent, vira de bord en ce moment, et avança vers la flotte en ligne directe. Pendant ce temps, les bâtiments anglais se préparaient à l'action, et force cages à poulets furent jetées à la mer pour dégager les ponts. Heureusement il ne se trouvait aucun passager

à bord, car il est rare qu'il s'en trouve sur les navires revenant de la Chine, à moins que ce ne soit quelque monstruosité dont on veut que la vue étonne la capitale, comme la sirène et les jumeaux siamois. Tout fut prêt en peu de temps, et la flotte continua à voguer à petites voiles , sans avoir l'air de chercher le combat, ni de vouloir l'éviter.

A la chute de la nuit, l'escadre française pinça le vent. La conduite de la flotte rendait l'amiral français circonspect, et il jugea à propos d'attendre le grand jour pour s'assurer si une partie des bâtiments anglais qu'il voyait n'étaient pas des vaisseaux de guerre, ce que les manœuvres de la flotte le portaient à soupçonner. Il restait alors à décider si la flotte chercherait à profiter de l'obscurité de la nuit pour s'échapper, ou si elle attendrait le résultat que l'affaire pourrait avoir le lendemain. Les forces opposées aux Anglais étaient formidables et concentrées ; les leurs au contraire étaient faibles, parce qu'elles étaient divisées; il n'y avait pas plus de soixante matelots anglais sur chacun des navires de la compngnie, et pas un seul sur les autres. Le commodore Dance, en prenant sa résolution, donna une preuve de

jugement aussi bien que de courage. En cherchant à s'échapper, les bâtiments composant sa flotte se séparaient nécessairement, et les vaisseaux de l'escadre française étant meilleurs voiliers, les atteindraient aisément, les attaqueraient les uns après les autres , et s'en empareraient facilement.

Le capitaine fit part de son opinion , pendant la nuit, à tous les capitaines de la flotte , et tous adoptèrent la proposition qu'il leur fit de ne pas se séparer, et de disputer la victoire avec courage. La flotte anglaise resta en panne toute la nuit, garda toutes ses lumières, et chacun eut son poste fixé. Cependant les matelots anglais dormirent paisiblement, tandis que les Lascars et les Chinois, assis en groupes., s'entretenaient de leurs craintes, seul intérêt que pût leur inspirer un combat dans lequel il ne s'agissait pour eux ni de maintenir l'honneur national, ni de protéger leurs propriétés individuelles.

Le jour parut, et fit voir l'escadre française à environ trois milles au vent. L'amiral Linois avait calculé que, si la flotte n'était composée que de bâtiments marchands, ils profiteraient de l'obscurité pour tâcher de lui échapper, et il avait manœuvré de manière à pouvoir les

poursuivre au point du jour. Mais quand il vit que les bâtiments anglais ne cherchaient pas à augmenter la distance qui les séparait de son escadre, il ne sut plus que penser.

Le vent avait à peine eu le temps d'agiter le pavillon tricolore, quand les bâtiments anglais arborèrent le leur; et pour augmenter encore l'incertitude de l'amiral Linois, les trois plus grands navires de la Compagnie des Indes déployèrent un pavillon rouge, et tous les autres un pavillon bleu. Cette ruse porta l'amiral français à supposer que ces trois navires étaient trois vaisseaux de guerre chargés d'escorter la flotte.

A neuf heures, le commodore fit le signal d'éventer les voiles, et l'escadre française n'arrivant pas sur la flotte, elle continua sa course à petites voiles. Alors l'amiral français s'éloigna décote, dans l'intention de couper les bâtiments de commerce qui avaient été stationner sous le vent, mais qui, depuis que la flotte anglaise avait pincé le vent, étaient restés en arrière. C'était le moment où le commandant anglais devait agir avec courage et fermeté. Le capitaine Fimmins, officier aussi brave et aussi ex-

Page 1