CHAPITRE XXB
Le départ précipité d'Isabelle à bord du Château de Windsor ne lui avait pas permis d'écrire à sa mère pour l'informer du changement survenu dans sa situation, et de son prochain retour en Angleterre. La première nouvelle qu'en reçut mistriss Revel fut par un billet que sa fille lui avait écrit à la hâte aussitôt après son débarquement, pour lui annoncer qu'elle était arrivée , et qu'elle espérait avoir bientôt le plaisir de l'embrasser. Isabelle n'avait eu le temps d'entrer dans aucun détail, et elle préférait d'ailleurs les donner à sa mère de vive voix.
Ce fut deux jours avant que mistriss En-
derby et Isabelle fussent arrivées à Londres, que mistriss Revel reçut cette lettre, à son grand chagrin, car elle s'imagina que sa fille allait retomber à sa charge, et diminuer d'autant son revennu déjà très borné. Elle en fit ses plaintes à M. Heavyside, qui allait la voir quelquefois, suivant son usage, moins par affection pour elle , que pour passer le temps, étant garçon, et n'ayant rien à faire.
— Jugez de ma position , monsieur Heavyside, lui dit mistriss Revel, étendue sur un sofa, la tête appuyée sur des coussins; Isabelle est revenue des Indes ! Voici une lettre que je viens de recevoir d'elle, et elle l'a signée de son nom de fille ! Après que ses sœurs ont fait de si bons mariages! Ne pouvait-elle rester avec une d'elles? Comment a-t-elle trouvé de l'argent pour payer son voyage? Que vais-je faire d'elle?
— Pouvez-vous me permettre de lire sa lettre, ma chère dame ?
— - Certainement. — La voici. — Ce n'est qu'un billet.
— Et un billet très-laconique, dit M. Heavyside, après l'avoir lu. Elle ne dit pas un mot du colonel, ni des motifs qu'elle a eus pour
quitter les Indes. — Le colonel est peut-être mort.
— Mais en ce cas elle pouvait aller demeurer chez une de ses sœurs.
— Le colonel peut lui avoir laissé quelque chose.
— Et vous, qui êtes un homme sensé, croyezvous que ma fille n'en aurait rien dit dans sa lettre ? Impossible, monsieur Heavyside.
— • Elle peut vouloir vous faire une surprise.
— Son retour en est une grande, monsieur Heavyside ! s'écria mistriss Revel en retombant sur ses coussins.
— Eh bien, ma chère dame, vous ne serez pas longtemps sans tout savoir. Je vais prendre congé de vous; je reviendrai vous voir dans deux ou trois jours pour m'informer de votre santé, et savoir quelles nouvelles vous aurez apprises.
Pour fournir aux frais du voyage de ses trois filles dans les Indes, mistriss Revel avait consenti à faire un emprunt en donnant pour garantie la fortune qui lui appartenait en vertu de son contrat de mariage. Son mari s'était chargé de négocier cette affaire ; elle avait signé, sans les lire, toutes les pièces qu'il lui
avait présentées , et ce ne fut que lorsqu'elle eut à toucher le semestre suivant quelle reconnut que cet homme sans principes avait profité de cette occasion pour la dépouiller de plus de lamoitié desafortuneetsel'approprier. Sachant qu'il ne pouvait plus rien tirer de sa femme, il l'avait alors entièrement abandonnée, et c'était quelques mois ensuite qu'il avait été tué en duel. Mistriss Revel était attaquée depuis longtemps d'une maladie cruelle, un cancer, et il avait fait de tels progrès qu'il était incurable. Elle n'en était devenue ni moins frivole, ni moins inconsidérée. Elle soupirait encore pour tous les plaisirs du monde, et elle aurait voulu se retrouver dans les cercles brillants qu'elle avait fréquentés à l'époque de son mariage. Mais son revenu étant considérablement diminué, ses connaissances l'abandonnèrent l'une après l'autre; elle ne recevait plus aucune invitation, et, à l'époque du retour d'Isabelle, elle languissait dans la retraite, et n'y était guère interrompue que par les Visites de M. Heavyside, et de deux ou trois autres oisifs.
Mistriss Revel reçut d'abord sa fille avec indifférence et froideur ; mais quand , après dix minutes de conversation; elle eut appris qu'Isa-
belle était unique héritière du colonel, et avait le désir aussi bien que les moyens de rendre sa mère aussi heureuse qu'il serait en son pouvoir de le faire, ce ne fut plus que joie, tendresse et félicitations. Quoique ses souffrances aiguës se peignissent souvent dans le jeu des muscles de son visage pâle , maigre et flétri , elle oubliait son affreuse maladie; elle ne songeait qu'à rentrer dans les cercles à la mode, et elle parlait de conduire sa fdle au bal, au spectacle, et dans la grande société, quand elle avait elle-même un pied dans le tombeau. Isabelle soupirait en écoutant sa mère, et, voyant sa mauvaise santé, elle cherchait quelquefois à faire naîire dans son esprit des sentiments plus convenables à la situation critique dans laquelle elle se trouvait. Mais sa mère éludait toujours ce sujet. Avant que quinze jours se fussent écoulés, elle avait loué une maison toute meublée, pris un équipage, et couru chez ses anciens amis pour leur annoncer la nouvelle importante de la fortune de sa fille. La plupart avaient averti depuis longtemps leurs domestiques qu'ils n'étaient jamais à la maison pour mistriss Revel ; mais ceux chez qui elle parvint à s'introduire furent charmés
de l'oubli de leurs portiers quand ils apprirent le fait qu'elle venait leur communiquer. Ils étaient si enchantés ! Isabelle avait toujours été une si charmante fille! Ils espéraient que mistriss Revel ne persisterait pas dans le système de retraite qu'elle avait adopté depuis quelque temps, et qu'ils auraient le plaisir de la voir comme autrefois. Une riche héritière n'est pas de peu d'importance dans un pays où il y a tant de fils cadets qu'il faut pourvoir; et avant qn'un mois se fût écoulé , mistriss Revel eut le plaisir de voir la table de son salon couverte de cartes d'invitation. Elle n'en refusait aucune, et c'était une source de regrets pour Isabelle, qui n'aimait pas une vie si dissipée, et qui voyait que ce tourbillon perpétuel de prétendus plaisirs nuisait visiblement à la santé de sa mère. Il lui vint à l'esprit qu'elle pourrait l'empêcher de commettre cette sorte de suicide indirect, en lui faisant part de son engagement avec Newton Forster. Elle saisit la première occasion qui se présenta pour en faire confidence à sa mère, qui l'écouta avec la plus grande surprise.
— Vous ai -je bien entendue, Isabelle? Quoi ! ce jeune homme qui vient ici si souvent ! vous,
qui pouvez choisir parmi les hommes ayant un titre, un rang, de la naissance, vous épouseriez un capitaine au service de la Compagnie des Indes ! Souvenez-vous qu'à présent que votre pauvVe père est mort, je suis votre protectrice légale; et j'espère que vous connaissez assez le devoir filial pour ne jamais songer à vous marier sans ma permission. Comment avez-vous pu contracter un engagement sans me consulter? Mais cet engagement ne vous oblige à rien, car je ne consentirai jamais à un tel mariage. Qu'il n'en soit donc plus question.
Combien ne voit-on pas de gens, qui ne se font aucun scrupule de négliger leurs devoirs, mettre en avant leur responsabilité qnand cela leur convient !
Isabelle aurait eu bien des choses à lui répondre, mais elle se borna à lui donner à entendre en peu de mots que sa résolution était prise, et elle la quitta pour faire sa toilette pour un grand bal auquel elle avait consenti d'aller uniquement par complaisance pour sa mère.
C'était un bal donné par une comtesse, une femme à la mode, et la plus haute société de Londres devait s'y trouver. Mistriss Revel le
regardait comme sa rentrée dans le grand monde, comme la présentation de sa fille dans la haute sociéîé, et elle n'aurait voulu y manquer pour rien au monde. Dans la matinée, elle avait souffert des douleurs plus aiguës que de coutume; elle s'était trouvée mal ; elle avait été obligée de prendre des cordiaux ; mais l'idée de se retrouver au milieu de la foule à la mode donnait du ton à ses nerfs , et la rendait insensible à ses souffrances,
— Je crois, dit-elle à sa femme de chambre en respirant à peine, que vous pourriez me serrer un peu plus.
— 'Les bords de votre corset se touchent presque, madame. Cela vous fera mal.
— INon, non; je me sens très-bien ce soir. Bien maintenant, bien!
La femme de chambre quitta sa maîtresse après avoir fini sa toilette, et alla aider Isabelle à faire la sienne. Mistriss Revel étendit du rouge sur ses joues hâves; et, épuisée de souffrance et de fatigue, elle se traîna avec peine jusqu'à une bergère, pour se reposer quelques instants avant de descendre.
Un bon quart d'heure après, Isabelle entra dans la chambre de sa mère pour lui annoncer
qu'elle était prête. Mistriss Revel, qui était assise sur la bergère, la tête appuyée sur le dossier et penchée sur une épaule, ne lui répondit pas. la fdle s'approcha d'elle, la regarda en face : — elle était morte !