II. TROIS. ÉD1T
de Newton, il était resté chez son frère, et grâce aux recommandations constantes de mistriss Forster, il ne se permettait plus de toucher à la montre ni aux lunettes du procureur. C'était tout ce que John Forster exigeait de lui, et il parcourait toute la maison sans faire attention à personne, et sans que personne fît attention à lui.
Quelques instants après que le dessert eut été mis sur la table, les dames se retirèrent, et William Avelyn ne tarda pas à les suivre.
Newton crut que c'était une occasion favorable pour informer son oncle de son attachement pour miss Revel , et du retour qu'il avait obtenu. John Forster l'écouta sans l'interrompre.
— J'ose dire que c'est une charmante fille, mon neveu, dit ensuite le procureur; mais vous êtes encore trop jeune pour vous marier. Vous ne pouvez vous marier et voyager sur mer. — Suivez votre profession, Newton. Faites une spéculation sur l'opium; je vous en fournirai les moyens.
— i Je n'en ferai jamais une du mariage, mon oncle; mais si j'en avais eu la pensée, je
OU LA MARINE MARCHANDE. 2j5
n'aurais jamais pu en faire une meilleure, car miss Revel a une fortune considérable.
— C'est encore pire. Il ne faut pas qu'un homme doive sa fortune à sa femme. — Les femmes ne l'oublient jamais. — J'aimerais mieux que vous fussiez amoureux d'une fille qui n'aurait pas un shilling.
— Eh bien, mon oncle, quand j'ai conçu de l'amour pour elle , elle n'avait pas six pence.
— Humph! — Cela peut être; mais, comme je vous le disais, suivez votre profession.
— Le mariage ne m'en empêchera pas , mon oncle. Beaucoup de capitaines au service de la compagnie des Indes sont mariés.
— Ils n'en sont que plus fous. — S'en aller en mer, et laisser sa femme pour être cajolée par lord Dieu sait qui. — Je vous dis, mon neveu, qu'une femme... est une femme.
— Et j'espère que la mienne en sera une, mon oncle, dit Newton en souriant.
— Une fois pour toutes, mon neveu, je n approuve pas que vous vous mariiez à présent. — Que cela soit entendu ! — Mais je vous parlerai avec franchise. J'ai fait mon testament; je vous y ai légué une très grande partie
de ma fortune ; mais je puis le changer, et je le ferai si vous épousez cette fille.
— Changer votre testament! s'écria Nicolas, qui avait écouté cette conversation avec une attention qui ne lui était pas ordinaire; et que ferez-vous de votre argent, si vous ne le laissez à Newton ?
— Je fonderai un hôpital , — je paierai une partie de la dette publique. — Peut-être laisserai-je tout à cette petite fille, à qui j'en ai déjà assuré une partie.
— Mais, mon frère, serait-il juste de ne rien laisser de tout votre argent à votre famille?
— Juste, sans doute, puisque je ne dois ma fortune qu'à moi-même. D'ailleurs le testament d'un homme est sa dernière volonté, et s'il le faisait pour satisfaire les désirs et les espérances des autres, ce serait leur volonté et non la sienne. — ■ Je vous le répète, mon neveu, si vous vous mariez sans mon consentement, je changerai mon testament.
— Je serai fâché, très fâché, mon oncle, de vous mécontenter ; mais j'ai donné ma foi à miss Revel ; et nulle considération mondaine ne m'empêchera d'accomplir un engagement d'où dépend tout le bonheur de la vie. Je n'ai
aucun droit sur vous, mon oncle; au contraire, je vous dois une éternelle reconnaissance de toutes vos bontés; et quelque autre chose que vous puissiez me demander, vous me trouverez...
— Humph! c'est la chanson ordinaire. — On est prêt à tout, excepté à ce qu'on vous demande. — Frère Nicolas, faites-moi le plaisir de monter au salon; je désire parler à Newton tête à tête.
— Bien volontiers, frère John, dit Nicolas en se levant, puisque vous le désirez, si vous et Newton vous avez des secrets!..
— A coup sûr, mon oncle, s'écria Newton , mécontent de voir congédier ainsi son père, nous n'avons aucun secret que mon père ne puisse entendre.
— Pardonnez-moi , mon neveu, j'en ai. — Humph! Votre père est mon frère; et, si vous l'aimez mieux ainsi, c'est avec mon frère que je prends cette liberté, et non avec votre père.
Pendant ce temps, Nicolas était déjà sorti de la chambre.
— Mon neveu, reprit John Forster, je vous ai déjà fait connaître mon désir que vous n'épousiez pas cette miss Revel. A présent je vais
vous dire pourquoi. Cette jeune fille que m'a laissée mon frère Edouard m'est devenue aussi chère que si elle était, mon enfant. J'ai dessein que vous fassiez encore deux ou trois voyages comme capitaine d'un vaisseau de la Compagnie des Indes. Vous l'épouserez ensuite, et vous serez héritier de toute ma fortune. — Vous me comprenez ? Puis-je vous demander quelles sont vos objections ?
■ — Je n'en ai pas d'autres que celles que je vous ai déjà fait connaître, mon oncle, > — mon attachement pour une autre, et la promesse mutuelle que nous nous sommes faite.
— Il paraît que cette jeune personne a contracté cet engagement sans consulter ses parents?
— Elle a perdu son père. Elle est majeure et indépendante.
— Humph!
*— Si vous la connaissiez, mon oncle, vous ne seriez peut-être pas si contraire à ce mariage.
— Cela pourrait être, si je la voyais avec vos yeux, ce qui n'est pas probable. Les vieillards sont un peu aveugles et obstinés. Après avoir travaillé toute leur vie à amasser une fortune, ils aiment à en disposer à leur gré. C'est la
seule récompense de leurs travaux. Quoi qu'il en soit, Newton, faites ce qu'il vous plaira; mais, je vous le répète encore, si vous vous mariez contre mon gré, je changerai mon testament. — A présent, vidons la bouteille, et nous monterons au salon.