PAUL DE KOCK. -^ T, I
110 tfl JAMAIS,
Qae jela ménage!... Qui sait ou cela m'entraînera ; elle est jolie, et. . . en vérité Clémence a eu grand tort d'ouvrir cette porte.
Lisons le manuscrit qu'elle m*a laissé... Si cela pouvait ne pas être trop mauvais, j^en serais enchanté 1 Avec quelques corrections cela pourrait s'imprimer peut-être, et en flattant l'amour-propre de Fauteur, en lui étant utile j'empêcherais la femme d'être indiscrète.
Je m'enfonce dans un fauteuil et f ouvre le manuscrit. Ah! mon Dieul quelle écriture !.<« Ça monte, ça descend... Allons, du courage. <. premier conte : Le vieua Polistonl Singulier titre pour un conte moral !..« Voyons toujours, ne nous montrons pas sévère pour un titre.
Je commence... je n*ai pas lu une demi* page, et voilà déjà trois fautes de français*.. C'est absolument le style de la lettre que j'ai reçue... Comment se fait^il qu'une femme qui parle assez bien^ qui ne manque pas d'esprit, qui a même du trait dans la conversation , ne poisse pas quelquefois écrire deux phrases qui aient le sens commun. J'aime â croire que c'est fort rare. Le sujet du conte est tout stm*
NI TOUIDDBS. Hl
plement ud yieillard liberlia qui séduit plusieurs filles, les abandoDoe, et Suit par mourir d*an accès de goutte» et tout cela dicté comme un mémoire de cuisinière* ^achève, non sans soupirer, la lecture du tn^ux Polisson. Je veux lire le conte suivaol... il n*y a pas moyen : on ne s'y reconnaît plus. Je jette avec colère le manuscrit dans la chambre; madame Ulysse fera ce qu*elle voudra; je ne lirai plus ses ouvrages... mais si je blesse son amour-propre et qu'elle parle pour se venger... il faudra trouver un autre moyen pour la bien disposer... ce moyen» je Q*en vois qu*un... et le pauvre Adolphe, je ne voudrais pourtant pas lui jouer un tour pareil... Il est vrai que si ce u*est pas moi ce sera un autre.
Je suis sorti pour me distraire de toutes ces idées, je n'ai pas fait vingt pas sur le boulevard que j*aperçois Adolphe se promenant , bras dessus bras dessous, avec M. Théodore qui a entièrement coupé ses moustaches et même ses favoris, ce qui lui iait une tout autre figure, mais ne m*empêchc pas de le reconnaître.
Hi NI JAMAIS»
Adolphe s^aperçoit que je le fixe, il me »alue , j'en fais autant et je passe sans m'arrêler. Mais bientôt je sens quelqu'un qui me prend le bras , c'est lui.
c Gomme vous allez vite!... on ne peut pas vous parler!... — D'abord je ne voulais pas m'arrêter... je ne me souciais pas de me promener en société de M. Théodore... quoiqu'il ait tâché de changer sa physionomie, il est trop reconnaissable.
— Vous en voulez bien à ce jeune homme. . . je vous assure que c'est un très-bon garçon... tenez, il vient de me faire faire une spéculation très-avantageuse..* Il m'a fait prendre des actions dans une entreprise infaillible... les actions vont bientôt doubler, tripler de prix, et j'aurai un bénéfice très-clair... Comme vous me regardez !... — Comment ! Adolphe , c'est bien sérieusement que vous me parlez... vous êtes actionnaire dans une entreprise que fait M. Théodore?... — Mais, oui... — Vous n'aviez pas d'argent... puisque vous m'en avez emprunté. — Je viens de recevoir quinze cents
NI TOUJOURS. lis
francs de mon oncle à Tinstant même... je le disais à Théodore qui m*a tout de suite offert de prendre quinze actions dans son entreprise. Voilà ce que c'est : des rivières portatives, vous savez que tout le monde à Paris ne peut pas demeurer auprès de la rivière : c'est très-incommode pour les personnes qui aiment à nager; on est obligé d'aller aux bains, mais on ne peut pas nager dans une baignoire. Eh bien ! Théodore a inventé un bassin, grand comme deux omnibus et recouvert en toile, qu'il fera traîner par quatre chevaux dans tous les quartiers de Paris. Quinze personnes pourront y nager à Taise, et pour six sous on aura dans tout Paris l'agrément delà natation. Hein! que dites-vous de cela ? »
Je ne réponds rien. Je m'aperçois que mon ami Adolphe est véritablement béte, je lève les yeux au ciel et je continue de marcher.
t Est-ce que vous ne trouvez pas cette I invention fort heureuse?... — El en hiver, « promènerez -vous aussi votre bassin? —
c Pourquoi pas... dans les gelées il aura uu
fl« NI JAMAIS,
c autre but , il servira pour les patineurs ; c enfin il parait que Ton goûte beaucoup le c projet de Théodore, car on se dispute ses f actions. Il m'a donné les quinze qui lui res* « taient... Tenez, voilà... >
Adolphe me montre de petits coupons jaunes, signés Théodore, sur lesquels on a lithographie le bassin voyageur. Je hausse les épaules, c Voulez-vous une ou deux actions? — Je ne donnerais pas un sou de vos quinze coupons. — Vous ètes-peut être mécontent que j*aie pris ces actions avant de vous avoir remboursé , mais avec le bénéfice j'espère bientôt. . . — Adolphe, quand je vous ai prêté» je vous ai dit de ne point vous inquiéter de cette dette : ce dont je suis fâché, c'est devoir que vous êtes la dupe d'un escroc. — D'un escroc !... — Oui, c'est ainsi maintenant que je juge ce Théodore! — Oh! vous voilà encore persuadé qu'on veut m'attraper... quand ce n'est pas ma maîtresse ce sont mes amis... — En ce moment cela pourrait bien être l'uu et l'autre. — 11 semble que je sois un enfant qui ne sache pas se conduire!...^
NI TOlJJOOfiS. HS
f Faîi^ ce que tous voudrez , roais alors ne c Tenez pas me conter vos folies. — Je ne vous « dirai plus rieu. -^ J*aime mieux cela. »
Nous nous quittons froidement, j^ai de lliuncur de voir ce jeune homme dupe d^^un fripon , et je crois que sa Juliette le mènerait aussi grand train ; mais il me tarde de revoir madame Ulysse. . , je suis persuadé qu'elle viendra demain matin.
En effet, le lendemain neuf heures viennent de sonner, je luis encore en robe de chambre, travaillant devant mon feu , lorsque ma portière m'avertit qu'une dame demande à me parler , je lui dis de la faire entrer et je vois paraître madame Ulysse.
Elle est mise avec encore plus de soin que la veille, un joli chapeau de velours noir posé fort coquettement donne beaucoup de piquant à sa physionomie ; son mouchoir ou ses vêtements répandent uu doux parfum d'eau de Portugal, de vanille ; enfin il y a dans toute sa personne quelque chose qui annonce la femme qui veut plaire. Je me sens déjà ému, troublé, car Juliette est une jolie blonde aux yeux
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noirs; ses sourcih bruns et très-prononcés donnent, il est vrai, quelque chose de dur à sa physionomie, mais lorsqu'elle sourit cette expression est remplacée par une autre fort engageante.
Elle s*excuse de me déranger si matin , et moi de la recevoir en robe de chambre ; je la fais asseoir devant le feu et je renvoie ma portière.
. Je suis un peu embarrassé pour entamer la conversation, et je m'en tire en lui demandant si elle a déjeuné? t — Oui monsieur , oh ! j*ai pris mon café... je n'ai besoin de rien , je vous remercie... je viens savoir si vous avez eu la bonté de lire... mon manuscrit... — Votre manuscrit... ah... oui, madame...
mais approchez-vous donc du feu... il fait très-froid ce matin... — Je suis fort bien... je craignais que vous n'eussiez pas eu le temps de lire tout, et... — Oh ! pardonnezmoi... madame; je dois d'abord m'excuser surlascèned'hier...j'aiétédésolédecequiest arrivé... mais les femmes sont indulgentes, et j'espère... — Mon Dieu, monsieur, je vous
NI TOUJOURS. il7
c assure que je ne pense plus à cela... c*est I moi qui me trouvais là fort mal à propos... I cette dame avait bien tort d'être jalouse I de moi!... convenez que je ne 4e méritais c pas?... >
Voilà une question insidieuse. Je lui ré» ponds assez bêtement : « Vous êtes bien faite I pour inspirer de la jalousie. > Et puis nous sommes quelque temps sans parler. Juliette reprend enfin, c J*ai été très-contrariée de tout cela... et^ en répondant à cette dame, je me suis peutêtre trop laissée aller à ma vivacité... j*en ai été désolée après!... — C'est elle qui avait le premier tort... est-ce que... vous connaissez cette dame?... — Pas du tout !. .. — C'est singulier... je croyais... d'après ce que vous avez dit. .. — J'ai dit tout ce qui m'est venu à la tête... je ne m'en souviens plus... mais c'était la première fois que je voyais cette dame, et si je la rencontrais je ne la reconnaîtrais pas. »
Cette assurance m'ôte un poids qui pesait sur ma poitrine, je me sens plus à mon aise,
je me rapproche de Juliette qui 80urit avec malice» en me disaut :
c Êles-vous parvenu à Ciire votre paix?... c — Tenes» ne parlons plus de tout cela... c — Elle vous aime à la fureur cette dame ! . . • € — C'est de vous que je veux m'occuper . . . — c De moi!... ah! je n'aurais pas le pouvoir d« < vous la faire oublier !... »
Il me semble pourtant qu'elle fait tout ce* qu'il faut pour cela ; afin de se chauffer les pieds, elle a légèrement relevé sa robe; jevois une jambe bien prise , et le commencement d'un mollet qui me paraît parfaitemeni dessiné... ah ! que c^est dangereux d'être assisdevant le feu auprès d'une dame.
f Enfin, monsieur, puisque vous ne voulez, c plus que je vous parle de vos amours... c revenons à mes contes... U me serait ce*- . * pendant bieB doux de parler d'amour avec c vous... Mais moi j'aime peu I0 rôle de « confidente, c^est un emploi que je ne veux, c pas encore tenir... — Qui vous parle de f confidente?... — Il fait bien chaud chez, f vous. . . je vais dter mon manteau. »