‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 18 sur 78 · TOME I. H · texte numérisé non relu

TOME I. H

Juliette se lève brusquement en murmurant : c J*en ai assez !... je m'en vais I

Voilà ce que j'espérais. Je Faide à remettre son manteau , son chapeau, et je la reconduis. Quand nous sommes dans Tantichambre , die s*écrie : € Est-ce que tu vas écouter cet homme-là?... — Il le faut bien... j'ai des ménagements à garder avec lui. — Mais sais-tu bien qu'avec son Chaos il mériterait les étrivières?... il m'a presque fait regretter d'avoir brûlé mes contes... Je m'en vais, car je n'y tiendrais plus. Arthur je viendrai te revoir après-demain. . . — ^Après-demain?... mais... c'est que... — Oh I il n'y a pas de mais 1... je viendrai de grand matin, entends-tu?... ne te lève pas, tu m'attendras dans ton lit... Adieu... songe à m'étre fidèle surtout... car je suis méchante quand je m'y mets... adieu I... tu es un amour... i Elle m'embrasse encore, me serre la main et s'éloigne. La voilà partie enfin!... quelle femme 1... ah! j'ai fait une grande sottise en me laissant aller à ses séductions , car je ne l'aime pas, je ne l'ai jamais aimée; et elle

prétend me faire rompre avec Clémence!... oh ! non, madame, il n'en sera pas ainsi... c'est avec TOUS que je veux rompre... et très-vite même; et ce pauvre Âdolqhe... le laisserai-je faire un tel mariage?... une femme qui se fait une fête de le ruiner, de le tromper... non, quoiqu'il soit bien entêté et bien sot parfois, je veux lui ouvrir les yeux encore une fois.

Mais cet auteur qui est là-dedans... et je n'y pensais plus !...

Je rentre dans ma chambre : M. Lubin n*avait pas changé de position , il tenait son manuscrit à la hauteur de son nez , sa bouche \ était entr'ouverte ; dès qu'il m'aperçoit il s'écrie : € Le Chaos y mélodrame en cinq actes, < par Lubin f homme de lettres. Scène première : c Chœur de Vents qui soufflent de tous les côtés. >

Et M. Lubin voulant imiter les vents se met à me chanter.

( Brrrr... ouBrrrr... ou...

c Pissssss... pis... sssss... •

le l'arrête au moment où il cherche à imiter un troisième vent.

t M. Lubin, je suis fort contrarié de ne

pas pouvoir vous écouler plus longtemps aujourd'hui, mais celte dame... qui était là, vienl de se trouver indisposée , elle est rentrée chez elle, et il fautque j*aille chercher son médecin...

c — Âh ! cette dame est malade... oh alors je conçois... ma foi... ça m'arrange autant de ue pas lire aujourd'hui... votre Champagne m'a un peu brouillé les yeux... quand ou n'en a plus l'habitude, quoique j'en busse beaucoup jadis. .. — A une autre fois, M. Lubin... — Vais-je vous laisser mon Chaos ?... — Oh ! c'est inutile; il faul qu'un ouvrage de ce genre soit lu par vous , sans cela il perdrait trop... — C'est vrai... c'est un genre tout d'imitation... ah! si vous aviez entendu l'entrée de la Trombe... — Pardon... si je vous renvoie... — Je vous apporterai mon arbre généalogique litho^ graphie... — Tout ce que vous voudrez... > Et je le pousse dehors aussi vite que je l'ai fait entrer. J'aurai soin de donner des ordres à mon portier et à sa femme pour qu'on ne laisse plus monter M. Lubin ; car on ne se

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trouve pas souvent dans la position où j'étais , et il ne faut pas s'exposer à entendre deux fois le Chaos.

X'ai mon projet ; il est un peu méchant peutélre; mais je n'en trouve pas d'autre, et avec Juliette je crois qu'il ne faut pas employer de demi-moyen ; d'ailleuics , quand je songe qu'elle m'a défendu de revoir Clémence^ cela bannit tous mes scrupules. Je croyais, en cédant à ses charmes, que ce serait une de ces liaisons éphémères que l'on oublie aussi vile qu'on les a formées ; mais on veut m'enchaîner, me traiter en esclave!... cela ne me convient pas du tout.

J'écris un petit billet que je vais moi-même

mettreà la poste. Puisj'attends les événements,

impatient d'être au surlendemain. Il arrive

enfin ce moment de notre rendez-vous! Il n'est

pas encore sept heures , je suis couché ; on

sonne... c'est Juliette enveloppée dans son

manteau sous lequel elle a mis à la hâte une

robe qu'un seul cordon retient. En quelques

secondes elle est auprès de moi ; en la revoyant

si jolie, si passionnée, j'ai presque des remords

(le ce que j*ai fait... mais le moment serait mal choisi pour y céder, et, puisque cet instant est le dernier que je dois passer avec Juliette , finissons aussi bien que nous avons commencé.

Il y a peut-être une heure qu*elle est avec moi lorsque nous entendons ouvrir la porte de mon carré; je sens mon cœur se serrer... c'est rinstant de la crise.

c Qui donc entre ainsi chez toi ? » dit Juliette, c — C'est nia portière , elle a ma clef c pour que je ne sois pas obligé de me déranc ger le matin pour lui ouvrir... — Comme c elle vient de bonne heure ! . . . j*espère qu'elle f ne va pas entrer ici?.... — Oh non!... — c Ce n'est pas que je ne me moque de ta por- € tiëre ; mais il me semble qu'on peut bien c nous laisser tranquilles... Écoute donc... i on dirait qu'on parle . . . qu'on approc che... »

En effet on approchait : bientôt on ouvre la porte de ma chambre à coucher et Adolphe entre , en s'écriant :

i Me voici !... la portière m'a dit : Oh ! oui ,

NI TOUJOUBS. ÎZ9

< monsieur, vous pouvei le voir, monsieur I m'a ordonné de vous laisser entrer... J*ai ( reçu votre billet et je viens savoir... >

il n'en dit pas plus : il vient d'apercevoir Juliette couchée à côté de moi.

Eo voyant entrer Adolphe , Juliette a fait un mouvement comme pour se cacher sous la couverture, mais bientôt, renonçant à ce projet, elle laisse retomber sa tète sur Toreiller après m'avofr lancé un regard dont je ne puis rendre Texpressiou.

I Juliette !. .. Juliette... avec vous !... > murmore Adolphe en laissant aller sa tète sur sa poitrine, c Ah ! mon Dieu... si on me Tavait t dit... je ne Taurais pas cru !...

t — Et c'est pour cela que j'ai voulu vous i le faire voir, > dis-jeen me levant aussitôt et me hâtant de passer ma robe de chambre et un pantalon.

« — Monsieur... savez-vous que c'est indigne I le tour que vous me jouez là !. .. i dit Juliette en se soulevant à demi et me regardant fixement , mais sans trop de colère.

f — Madame, vous m'y avez forcé, vous

UQ Ml MMAIS,

« vouliez épouser monsieur. . . je n*â i pas voulu

c lui laisser commettre une sottise dont il se

I serait repenti toute sa vie...

t — En vérité, vous avez eu bien de la

« bonté !... Que monsieur soit trompé par moi

c ou par une autre, qu'importe?... il le sera

f toujours !...

t Par exemple! c'est un peu fort!... » dil

Adolphe qui commence à se mettre en colère, c — Arthur, dis-moi que tu m'aimes, que tu m'aimeras toujours ; dis-moi que c^estpour cela que tu ne voulais pas me voir épouser monsieur... et je te pardonnerai ce que tu viens de faire.

€ — Non, madame, je ne puis vous dire cela, car je mentirais : tel n'a point été mon motif... je dois même vous avouer que je n'ai pas cessé d'aimer... celle que je connaissais avant vous ; aussi notre liaison doit être rompue. Je ne sais point feindre un sentiment que je n'éprouve pas : vous êtes jolie... trcs-jolie, mais ce n'est pas de l'amour que j'ai pour vous. Je préfère vous parler avec franchise, je pense d'ailleurs

Ni TOUIODKS* Ut

c que ' vous m*aiirez bien vite oublié. *

Pendant que je parlais , Juliette est devenue pâle, verte, tremblante; ses traits se contractent , ses sourcils se rapprochent , elle ne me regarde plus ; bientôt elle jette décote la cou^ verture , elle se lève , s^inquiétant peu de se montrer demi-nue; elle s'habille sans prononcer un mot. Son état méfait mal, mais je n'ose essayer de la calmer; que lui dirais-je, d'ailleurs?... des consolations ressembleraient à de Fironie. Je me tais , et je reste assis dans un coin.

Pendant ce temps, Adolphe, qui se promène à grands pas dans k. chambre, est parvenu à se mettre en colère, il s'approche de Juliette, en s'écria nt à tue-léte :

c Savez-vous bien , madame , que vous c n'êtes qu'une catin !... i Elle ne lui répond pas et continue de s'habiller sans même le regarder. Je m*empresse d'aller vers Adolphe.

c — De grâce, point d'injures!... Madame « est assez punie... trop peut-être... — Mon^ < sieur, j'ai le droit de traiter madame comme « je viens de le faire... M'avoirtrompé ainsi !...

Ai NI JAMAIS,

oui , je le répète , c'est une... — Encore une fois y Adolphe , taisez-vous... ou sortez. — Et quant à vous, monsieur, qui vous disiez tant mon ami et qui couchez avec ma. maitresse... je ne vois pas déjà que ce soit un si beau trait!... — Ah ! il eût mieux valu ne pas vous le dire ; c'eût été plus convenable, n'est-ce pas?... — Il eût mieux valu ne pas le faire... et certainement... ça ne se passera pas ainsi !... — Ah ! vous voulez vous battre avec moi parce que je vous ai empêché de faire une sottise ! — Parce que vous m'avez soufflé madame!... — Je ne vous ai rien soufflé!... au reste, si vous trouvez que je vous ai o^ensé, je vous rendrai raison. Mais je vous demande quinze jours de délai : si après ce temps vous m'en voulez encore, venez me trouver, je serai à vos ordres. >

Je ne sais ce qu'Adolphe murmure entre ses dents ; mais après avoir fait encore deux ou trois tours dans la chambre , il sort brusquement en s'écriant : € Je m'en vais ! ça vaudra c mieux! i Je le laisse partir, je regarde

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luIieUe ; elle vient de terminersa toilette... die est debout devant la cheminée; j*espère qu'elle va s'en aller aussi. Mais elle vient vers moi, me fixe en souriant avec amertume. Ses yeux lancent des flammes : ce n'est plus l'amour, c'est le dépit, la fureur qu'ils expriment, c Monsieur, vous allez m'entendre à votre tour I... » me dit-elled'une voix qu'elle s*ef- 'orce de rendre calme, c Je ne puis pas vous quitter ainsi... il faut que vous sachiez quel sera le résultat de votre belle conduite! Vous m'avez fait l'injure la plus grave ; vous vous êtes conduit avec moi comme n'aurait pas osé le faire un goujat I... un marchand de contre-marques! Ahl vous ne m'aimes pas... ah 1 vous aimez toujours votre autre maîtresse!... et vous seriez désolé de mêla sacrifier !• . . Vous avez passé avec moi un caprice !... c'est par bonté peutrètre que vous avez daigné me recevoir dans vos bras !... mais c'est l'autre qui seule fait battre votre cœur I . .. Homme infâme I me dire cela ! ... et croire que je ne me vengerai pas!... Ah!

malgré toute votre finesse , dont vous avez donné ce matin une si belle preuve , je suis encore plus fine que vous , monsieur ; je ne vous avais pas répondu vrai quand vous mMnterrogiez sur cette femme. Oui , sans doute , je la connais, et je sais qui elle est ; je sais qu*elle se nomme Clémence, et que la femme de M. Moncarville.. . Ah ! cela vous fait de la peine que je sache cela !... Vous êtes peut être fâché maintenant de tout ce que vous avez fait!... Ce n*est pas tout, monsieur, vous vouliez savoir quel est le père de mon fils? Eh bien ! son père, c^est M. Moncarville; il me débaucha, me rendit mère et m*abandonna ensuite, selon Thabibitude de ces messieurs ! Cependant alors il n*était pas encore marié ; ne devait-il pas m*épouser, bien plutôt que celte Clémence qui le trompe et ne lui donne pas d*enfant? Moi , dont il avait un fils , moi qu*il avait séduite, je ne fus pas sa femme !. . . parce que je n'étais qu'une petite ouvrière !... Il fallut épouser une demoiselle de bonne maison... et on se contenta de faire douze cents livres

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de rente à mon fils... Belle chose vraiment! lorsque sa femme a des cachemires et des diamants pour le faire cocu ! Mais nous verrons maintenant; notre sort changera peutêtre. Si vous Taviez quittée pour moi , je Tauraîs laissée en paix avec son vieil époux.. . Vous me repoussez pour elle, je me vengerai ! Âh ! vous voulez continuer de la voir cette femme que je déteste! Prenez garde... Jnliette veillera sur toutes vos actions ! je vous brouillerai avec elle , je le jure ; enfin je ne serai contente que lorsque j^aurai fait son malheur ! i Elles*éloigne en achevant ces mots, et moi je suis anéanti, désolé de ce que j*ai fait, effrayé des menaces de Juliette. Ce n*est pas pour moi que je tremble ! mais elle peut perdre Clémence... Oh!... il faut des preuves... elle n'en a pas... mais un mari, déjà jaloux, au moindre avis va surveiller sa femme plus que jamais!... 11 faut, pendant quelque temps, pendant longtemps même, que je me prive de voir Clémence, cela est indispensable , il y va de son repos, de sa réputation. Mais comment

PAUL DE KOCK. — T. I. i3

la préTenir pour qu^elle ne vienne pas chez moi?... Je ne puis lui écrire... et elle va croire que je me sers d*uu prétexte pour moins la voir, que j'ai cessé de l'aimer... Mon Dieu! comment donc faire?... Âji! pourquoi ai*je cédé aux charmes de cette femme?... On a bien raison de dire : Un tendre engagement mène plus loio qu'on ne pense !... Cependant, j'en ai eu souvent de tendres engagements, et ils ne me menaient pas bien loin. Mais aussi qui se serait douté que ce petit Oscar était le fils de M. Moncarville?... Pauvre enfant !,.. il fait vivre sa mère avec les douze cents francs^ qu'elle reçoit pour lui, et elle ne lui achète pas une malheureuse culotte !.«.

Je passe ma journée inquiet, tourmenté, ne sachant comment prévenir Clémence, et décidé pourtant à me priver de la voir, plutôt que de l'exposer à la vengeance de Juliette. Enfin un souvenir frappe ma pensée : c'est demain soirée chez M. de Reveillère ; c'est un ancien noble qui a bien: voulu accepter des emplois sous Napoléon , et qui a eu le talent , en se faisant ami de tous les gouvernements.

m Touiouis. un

d^amasser une fortune colossale : ses réanions sont brillantes, mais quelquefois trop nombreuses. H. de Rereillère» qui a voulu être bien avec tout le monde, reçoit indistinctement chez lui des gens titrés et des parvenus , des artistes et des capitalistes ; avec un peu de persévérance et un costume à la mode, il est très-facile d'être admis à ses soirées.

Depuis longtemps j'avais cessé d*y aller , parce que mon père ayant été autrefois lié avec M. de Reveillère , je savais qu'on l'avait TU quelquefois à ses soirées , et j'évite , autant que possible , de me trouver avec lui. Mais je ne crois pas mon père à Paris , et je sais que M. Moncarville et sa femme vont souvent à ces réunions : c'est le seul endroit où je puisse espérer de la rencontrer. J'irai » je la préviendrai des dangers qui nous menacent; à tout hasard j'aurai une lettre dans ma poche , et je trouverai bien l'occasion delà lui glisser.

Voilà qui est arrangé ; j'irai demain dans cette nombreuse réunion où je n'ai pas paru

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depuis un an. D*ici là j*espère que Clémence ne viendra pas chez moi... Être réduit à désirer qu'elle ne vienne pas !... Ah!... Juliette, vous êtes déjà vengée !

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