‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 17 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qui prouve comme quoi les geo* d^esprit sont bétet.

Juliette m'embrassait, m'arrangeait les cheveux ; pendant ce temps je pensais à Clémence, à tout ce qu'elle m'avait dit la veille.

On sonne doucement à ma porte. Je frémis, f Ça m'est égal, > dit Juliette, c cette fois je ( ne me cache plus !...

Et elle se rassied devant la table en se versant du Champagne. Je ne crois pas que ce soit Clémence, elle ne pourrait sortir seule deux jours de suite; cependant je regarde Juliette qui rit pendant que je la fixe.

I < Comment! vous voulez rester là?... —

< Oui , mon bon ami , je me suis cachée une

I( fois... passe!... d'ailleurs j'étais curieuse t d'entendre; mais aujourd'hui je suis la sul-

< tane favorite... je ne bouge plus. — Et si

€ c*était Adolphe?... — Ça ne me ferait rien... c je trouverais une histoire... mais ce n'est

< pas Adolphe, il est allé à Montmorency... « Allez donc ouvrir... on s'impatiente... >

Je sors de ma chambre , en me disant : où me suis-je fourré !... et je vais ouvrir, décidé, si c'est Clémence, à me jeter à ses genoux et à lui demander pardon de ce que j'ai fait.

J'ouvre... c'est mou homme de lettres de l'avant-veille, avec deux rouleaux de papier sous le bras. Jamais la vue de quelqu'un ne causa autant de plaisir. Je pense que l'arrivée de ce monsieur m'aidera à me débarrasser de Juliette. Je lui fais un salut gracieux et mets tant d'empressement à le faire entrer que le pauvre homme se retourne croyant qu'il y a quelqu'un derrière lui.

f — Monsieur, je vous demande pardon si je € vous dérange de rechef. .. mais... — Vous ne •< me dérangez nullement, monsieur... au conc traire... entrez donc, je vous en prie... — c Monsieur, il fallait pour cela que je me rap-

< pelasse un oubli... — Mais entrez donc, c monsieur, ne restez pas là... >

NI TOUJOVaS. ISI

Je pousse mon bomme dans ma chambre à coucher. A sa vue, JulieUe fait une grimace borribie : le moBsieur aux rouleaux se confond en salalations.

i Asseyez-vous donc , monsieur.. . — Ma foi, I monsieur, cela m^arrange, car je suis un I peu fatigué^., non que )e vinsse de bien ( loin... — Vous accepterez bien un verre de ( Champagne et un macaron? — Pour que < je refosasse il faudrait que je fusse ma- ( lade... >

Je verse du vin , je pr^nte des biscuits à ce sMnsieur que je vois pow la seconde fois et dont je ne sais pas même le nom ; il est telle^ ment confus de mes politesses que ses deux rouleaux s^écbappent de dessous ses bras et Tont se promener dams la chambre... Je voi& que Juliette $*impatiente, elle méfait des yeux» des mines pour que je renvoie ce moasieur; je feins de ne point m'en apercevoir.

« Monsieur, j*ai Thonneuv déboire à votre « santé... ainâi.qu*à celle de madame... i

Juliette ne répond rie» et lui tourne le dos ; moi, je remplis de nouveau son verre.

13t m JAMAIS,

c Monsieur, lors du dernier entretien que € nous eûmes ensemble, vous rappelâtes-vous c que j*oubliai de vous dire mon nom?... — c En effet, monsieur... je le cherchais aussi c en vain... — Il eût été étonnant que vous le c sussiez sans que je vous l'apprisse. Monsieur, € je me nomme Lubin , je descends par les € femmes de la belle Ferronnière; j'ai fait i lithographier mon arbre généalogique, € j'aurai Thonneur de vous en apporter un f exemplaire. — Ça me fera bien plaisir... c buvez donc... prenez quelque chose... — Ça c m'arrange , car mon estomac devient très- € impérieux!...

Juliette fait tomber avec son pied la pelle et les pincettes , je les ramasse , et elle me dit à Toreille : « Est-ce que vous n'allez pas bien f vite renvoyer ce grand spectre? '— Mais je c ne peux pas... ce serait incivil... >

Pendant que nous parlons, M. Lubin a ramassé ses rouleaux, il en ouvre un et le place sur la table devant lui en me disant : c Vous devinez ce que c'est?... — t Ma foi € non... — Ce fameux mélodrame, que vous

NI TOUJOURS. ii'i

I n'eûtes pas le temps d^entendre l'autre jour... « Le Chaos,.. — Ah! c'est le Chaos que vous I ayez-là... en deux rouleaux? — Oui, ça ne I f pouvait pas tenir sur un seul... Permel- I triez-vous que je lusse?... — Très-volon- « tiers... »

Juliette fait des mouvements d'impatience et s'agite sur sa chaise. M. Lubin tient un des formidables manuscrits, il lit en appuyant sur chaque syllabe : t Le Chaos, mélodrame en cinq ( actes, par Lubin, homme de lettres. >

11 s'arrête, tourne la page et lit de nouveau. ( Le Chaos , mélodrame en cinq actes, par Lubin, I homme de lettres. Personnages : Le Néant, les I Nuages, le Tonnerre, une Trombe, des Comètes, t des Vents. » Juliette tousse , fredonne , se mouche, frappe du pied sur les chenets; M. Lubin n'en lit pas avec moins de gravité. Après la nomenclature de ses personnages, il boit son Champagne et reprend : c Le Chaos, ( mélodrame en cinq actes , par Lubin , homme i deletires. ilcfe^jremier: Le théâtre représente ( un ciel couvert , on voit des nuées qui pas- < sent et des étoiles qui filent... »

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