PAUL DE KOCK. — T. I
il est vrai que nous sommes quelquefois trois semaines sans pouvoir nous parler. Nous entretenons , mais nous n'usons pas notre amour.
Quand nous ne nous voyons pas , elle pense sans cesse à moi... à ce qu'elle me dit... et je le crois. Les femmes aiment si bien , quand elles aiment... Alors même que le devoir les retient ailleurs, ne peuvent-elles pas être près de nous par la pensée?... Pauvre Clémence, qui s*ennuie tant, qui passe une vie si triste près d'un mari qu'elle n'a jamais aimé, et entourée de parents qui ne cherchent qu'à lui causer des chagrins ! Est-ce donc un crime qu'elle vienne chercher un moment , dans mes bras, cet amour, ce bonheur que son cœur avait rêvé et que ceux qui l'entourent ne lui donnent pas? On fait de si singuliers mariages I on sacrifie les jeunes filles!... et ce sont les jeunes femmes qui se vengent.
Le temps est bien mauvais ; la pluie fouette contre mes fenêtres; il fait un froid noir. C'est de la neige fondue qui tombe. Clémence bravera-t-elle le vent et la pluie? Oh, oui ! quand on aime bien , consulte-t-on le temps ? Vile
NI TOUiOORS. S
un grand feu , que du moins à 8on arrivée elle puisse se sécher, se réchauffer... Âh ! ce D*est pas à ce feu-là qu*elle se réchauffera le plus.
Fermons mes persîennes , mes rideaux , on Q*apercevra pas que j*ai de la lumière chez moi, et je ne me soucie pas de recevoir d'autres visites que celle que j'attends... Il est vrai qu*à moins d'y être poussé par quelque motif puissant, on ne doit point sortir ce soir... Mais que sait-ou !... Il y a des intrépides , des gens qui barboteraient à travers les ruisseaux plutôt que de passer une soirée chez eux.
Moi-même, si je n'attendais pas Clémence, serais-je resté ce soir chez moi ? Ce n'est pas probable, et pourtant j'ai à travailler... deux pièces en train... un chapitre à faire... Mais je n'aime pas à travailler le soir en hiver : c'est l'heure des plaisirs; la nuit, passe encore; car alors on n'empiète que sur son repos. Eh! nous aurons toujours le temps de dormir!...
Je baisse ma lampe , dont le jour est trop fort; je mets du bois dans la cheminée, je
m'assieds dans une causeuse que J'ai avancée pour y faire reposer Clémence, et je me mets à soufDer mon feu , en jetant de temps à autre les yeux sur ma pendule : voilà ma position ; vous pouvez facilement vous en faire une idée, car il y a peu d*hommes qui ne se soient trouvés dans une situation semblable : si vous désirez cependant avoir une description plus exacte, des détails plus précis, je vous dirai encore que j'ai vingt-huit ans et une robe de chambre en molleton ; que je suis brun et que j'ai des pantoufles vertes; que ma figure plait aux uns et déplaît aux autres, et qu'alors j'engage les autres à ne pas me regarder ; que je suis grand , mais que je me tiens mal ; que je suis gai et que j'ai l'air sérieux ; que je suis homme de lettres et ne suis point envieux ; enfin, que l'on me nomme Arthur tout simplement.
Il y a encore beaucoup de choses que je pourrais vous dire; mais à quoi bon? Cela vous ennuierait peut-être , et d'ailleurs il est présumable que la suite vous les apprendra.
C'est un beau titre que celui d'homme de
fil TOUJOURS. 5
lettres , ou , du moins , c'est bien agréable d'être libre et d'écrire, de publier ses pensées; quant aux titres, ils ne sont rien pour moi , j*ai renoncé à ceux que je tenais de ma naissance , pour me livrer à mon goût pour les arts; on dit qu'il faut une vocation décidée pour avoir du talent... Âh! ce n'est pas la vocation qui me manque. Mon père ne pense pas comme moi : il appelle les vaudevillistes écrivassiers : les auteurs de mélodrames , thaumaturges; les auteurs d'opéras-comiques...
Âh ! pour ceux-là , je n'ose vraiment pas dire comment il les appelle , d'autant plus que j'ai fait aussi quelques opéras-comiques.
Mon père n'a jamais lu de romans , moi je les dévore ; il n'aime pas le spectacle , j'en suis fou; enfin il n'a jamais chanté de sa vie... et je ne fais que cela. Vous concevez que mon père et moi nous ne pouvions guère nous entendre; et j'ai perdu la seule personne qui pouvait nous rapprocher, celle dont l'indulgence excusait mes défauts , écoutait les rêves de mon imagination , et ne haussait point les
épaules à mes premiers essais. Ma mère est
morte lorsque j'atteignais ma quinzième année. Ma mère... que je vis toujours triste devant son époux... Pourquoi cela? elle ne faisait point de vers pourtant !... Je n*ai jamais su le motif de sa langueur ni du peu d'empressement que mon père lui témoignait; j'ai pensé que, comme beaucoup de gens, ils s'étaient mariés sans amour et s'en étaient repentis ensuite.
Mon père voulait me faire suivre la carrière des armes, que lui-même a parcourue avec gloire. Il prétendait qu'un homme titré ne pouvait point embrasser d'autre profession. Je n'ai tenu compte ni de ses leçons ni de ses ordres. Pendant qu'il me croyait à étudier le génie , les mathématiques , je faisais un couplet, ou je traçais un plan... non d'attaque, mais de vaudeville. Mon père s'est fâché bien sérieusement, il m'a dit : c Je ne veux point < que mon nom soit prononcé dans un théâtre, c ni imprimé sur une afiEiche , et placardé à ( tous les coins de rues. >
J'ai répondu : i S'il en est ainsi , je chanc gérai de nom; et, puisque vous pensez que
( je D*ai point assez de talent pour honorer le « vôtre , je tâcherai de m'en faire un dont je c n'aie pas à rougir. » G*est depuis ce moment que je me suis fait appeler Arthur, et rien qa'Arthur.
Ensuite j*ai quitté mon père; ne portant plus son nom , je ne devais plus habiter avec lui. Ma mère m*a laissé près de 4,000 francs de rente : c'est assez pour un poêle.
Mon père m*a dit : c Je mangerai toute ma
< fortune; je ne vous laisserai rien. > Je lui ai répondu bien tranquillement : c Vous êtes ( libre ; votre fortune est à vous, et je ne vous
< en voudrai pas de disposer de ce qui tous f appartient... » Nous nous sommes quittés, non pas les meilleurs amis du monde , mais , moi j le cœur serré ^ la poitrine oppressée ; car cela fait toujours mal de se fâcher avec son père. Lui, pour dernier adieu, m'a crié : I Vous ne ferez jamais rien de bien, vous êtes ( trop libertin pour cela ! > J'ai quelquefois pensé que mon père avait raison. 11 y a sept ans de cela , et depuis cette époque je n'ai aperçu mon père que rarement. Depuis long-
s NI JAMAIS,
temps ses connaissances n'étaient plus les miennes; car je préférais les coulisses d*un théâtre ou la représentation d*une pièce nouvelle à des réunions dans lesquelles on tournait en ridicule ce que je déifiais. Maintenant j*ai entièrement cessé d*aller chez les comtes et les marquis qui forment la société de mon père. D^ailleurs je ne m'appelle plus qu'Arthur ; on ne voudrait peut-être pas m'y admettre. Je me suis présenté plusieurs fois chez mon père ; il n'a pas voulu me recevoir... il ne me pardonne pas d'être auteur I... et cependaot j'ai obtenu assez de succès pour me faire pardonner. En ce moment il voyage, à ce que je crois... j'aime mieux cela que de le savoir à Paris et de ne pouvoir être reçu chez lui. Gela fait mal de ne pas être admis chez son père... Combien de fois, en m'éloignant de sa demeure, le cœur gonflé, les larmes dans les yeux, n'ai-je pas maudit la passion qui me privait de ses embrassements ! mais c'était plus fort que moi... je ne pouvais y résister I Je paye bien cher quelques succès éphémères!... Maison dit qu'il n'est point ici-bas de parfait bonheur. . . Si j'ai jamais
des enfants, Je les laisserai suivre à lear gré leur vocation... Eh! que me ferait Tétat de mon fils, pourvu qu'il fût honnête homme? Qu*il se fasse tonnelier, peintre , musicien ou maçon, que m'importe!... ce serait toujours mou fils que j'embrasserais.
11 y a longtemps que j*ai fait toutes ces réflexions. En ce moment une seule pensée m'occupe. Va-l-elle venir? L'heure s'écoule... la pluie ne cesse pas... Elle aura pris une voiture et se fera descendre un peu plus loin. Il faut tant de précautions !.. Pauvre femme !... çlle risque tout... sa répulatioà, son avenir, sa position dans le monde, sa vie peut-être!... et moi, que risqué-je? Un coup d'épéeou une balle d'un mari... En vérité la partie n'est pas égale. Nous devrions adorer ces pauvres femmes qui osenttant pour nous!... nous les adorons bien aussi , mais nous ne leur sommes pas fidèles.
Huit heures et demie ! je commence à croire qu'elle ne viendra pas. Peut-être quelque obstacle imprévu... ou bien elle se lasse de cette liaison qui lui a causé tant de peines. Toujours craindre!... trembler!... pour un moment de
bonheur, elle aura pensé que c*élait l'acheier trop cher... mais alors c'est qu'elle ne m*aime pas beaucoup.
Ah !... on a sonné... je cours... c'est elle... oh ! oui , c'est elle. Je l'avais reconnue avant que d'ouvrir. La sympathie n'est point une illusion , notre cœur bat plus vite à l'approche de ceux que nous aimons.
c — Ah vous voilà enfin !... Je commençais « à désespérer!... i
« — Mon Dieu !... ce n'est pas ma faute ! c
Je la conduis dans ma chambrç, devant le feu. Pauvre Clétoence ! elle est toute mouillée! ses gants, son manteau, son chapeau sont trempés... et je la grondais !
€ — Sèche tes pieds.... réchauffe-toi... Voilà « un bon feu.
€ — Oh ! je n'ai pas froid !. . . Embrasse-moi < d'abord, i
Je l'embrasse , puis je la regarde et je l'embrasse encore. On est si content de posséder ce qu'on craint de ne plus revoir!... Je la débarrasse de sou chapeau , de son manteau ; je la débarrasserais volontiers de bien d'autres
NI TOOJODRS. Il
choses , mais elle m^arréte en souriant , et me fait asseoir à son côté.
1 — Comment se fait-il que tu aies si chaud par le temps qu'il fait? — C'est que j'ai couru... j*ai eu peur ; j*ai cru qu'on me suivait. — Est-ce que tu n'as pas pris une voiture? — Si, je me suis fait descendre rue de l'Échiquier ; ensuite , j'ai pris par la rue Hauteville... j'ai toujours si peur... Il m'a semblé qu'un homme me suivait. . . je me suis trompée, peut-être... mais j'ai été si vite... Enfin , me voici près de toi !... Us ne peuvent plus m'en empêcher ! encore un moment de bonheur à ajouter aux autres, et qu'on ne pourra m'ôter !... »
Je serre ses mains dans les miennes, je baise ses yeux bruns que j'aime tant , qui sont pour moi si tendres et si doux ; je caresse ses cheveux châtains qui ne sont jamais arrangés avec prétention » mais qui ont toujours de la grâce ; je repose ma tête sur son épaule. On est si bien la tête appuyée sur l'épaule d'une femme que l'on aime ! il semble qu'on la respire, qu'on fasse partie de sa personne.
li NI MHAIS,
Clémence me conte ses ennuis : on la surveille plus que jamais ; on ne veut pas qu^elle sorte. Son mari est vieux et jaloux, 11 n*a point d^amour pour sa femme, il n*en a jamais eu. Après avoir été fort libertin , il s*est marié lorsqu*il a senti qu*il fallait renoncer à courir les femmes, c'est-à-dire que, devenant malingre, cacochyme, il a pris une épouse pour avoir une garde-malade. Mais , au lieu de se choisir une compagne de son âge, qui ne lui aurait pas demandé d*amour en échange de ses soins, il a encore voulu se donner une femme jeune et jolie, sans s'inquiéter du triste sort qu'il réservait à soi^ printemps. Cette conduite n'est-elle point celle d'un égoïste? et si une femme est excusable d'avoir cédé à son cœur , n'est-ce pas surtout dans la position de Clémence? Mais M. Moncarville est riche, Clémence n'avait rien. On a trouvé d'après cela qu'elle faisait un très-bon mariage. Il a couru quelques bruits sur ma liaison avec la jeune femme, dont j'ai fait la connaissance à la campagne d'une de ses amies ; des officieux ont remarqué que je causais beaucoup avec ma-
NI TOUJOURS. iZ
dame Moncarvîlle; on^a trouvé qu*elie parlait de iDoi avec intérêt; on a su que le hasard me conduisait toujours dans les endroits où elle allait, et on n*a pas manqué de redire tout cela à M. Moncarville, qui a grondé sa femme sur sa légèreté, et lui a défendu d'aller désormais nulle part sans lui. A vingt-cinq ans, il faut rester près d*un homme qui gronde du matin au soir ; ajoutez à cela des parents curieux , bavards , épiant sans cesse ce qu'elle fait , rapportant au mari ce que Ton dit de sa femme , et vous aurez une idée du bonheur de celle que Ton a mariée à vingt ans avec un homme de cinquante-quatre , qui n'avait que le regret de ne plus pouvoir être libertin.
Mais une femme vient toujours à bout de faire ce qui lui plaît : ceci n'est pas rassurant pour vous, messieurs les jaloux. Tâchez donc qu'il ne plaise à vos femmes que de vous voir et d'être près de vous, car, d'honneur, quand il leur vient à l'idée le contraire, toutes vos précautions sont inutiles. Lisez La Fontaine; le bonhomme est très-profond sur cette matière.