TOME I
< — Chère Clémence ! sais-tu qu'il y a dix « jours que je ne l'ai vue? — Oh I oui , je le sais... Je me suis bien ennuyée depuis ce temps ! Et vous... avez-vous pensé un peu à moi?... Avez- vous été sage ? — Parfaitement sage ! — Ce n'est pas ce qu'on me dit ! Toutes les personnes qui parlent de vous assurent que vous êtes un coureur, un mauvais sujet!... que vous n'aimez aucune femme, ou plutôt , que vous les aimez toutes , ce qui revient au même. — Ces gens-là disent cela devant vous avec intention ; c'est pour vous faire de la peine, pour nous brouiller. Si on disait devant moi du mal de vous , je saurais bien prendre votre défense. — Mais moi, je n'ose pas... je crains de me trahir. Oh! ils ont beau dire tout ce qu'ils voudront , cela ne m'empêchera pas de vous aimer. — A la bonne heure !... c'est moi qu'il faut croire , et non pas eux. Qu'importe que j'aie aimé d'autres femmes, pourvu que je n'aime plus que toi , et que je t'aime toujours!... » Clémence me regarde tristement, et soupire en disant : t Toujours !... Hélas! je
( sais bien que cela n*est pas possible! « —El pourquoi donc n'est-ce pas possible ?... Pourquoi êtes- vous certaine que je changerai? Vous changerez donc, vous? — Oh non! mais moi, c'est bien différent !... Mon amour est toute ma vie, toutes mes espérances; quand je ne te vois pas , je ne suis pas une minute sans penser à toi... je ne sors pas, je ne vois presque personne, je refuse toutes les parties de plaisir qu'on me propose, je sais que je ne t'y verrais pas, et je m'y ennuierais. On me reproche maintenant d'avoir continuellement l'air triste, maussade!... Maison me refuse la seule chose que je désire... un peu de liberté. Que m'importent ces bijoux, ces robes, ces châles don ton me pare?... je ne veux plaire à personne quand je ne puis pas te voir... et on trouve mauvais que je ne sois pas gaie avec des gens qui m obsèdent , et qui ont l'air de chercher à lire dans le fond de mon âme !... Ah! mon ami , je passe une vie bien triste !... je sais que je suis coupable devons aimer !... Mais puisqu'on m'a fait un coeur qui sait si bien sentir les douceurs de
Tamour , pourquoi in*a-l-on mariée à quelqu'un qui ne savait pas m'en inspirer? — Tu vois bien que ce n'est pas toi qui as tort, ce sont les autres ! — Le monde ne juge pas ainsi ; il faut qu'une femme soit fidèle quand même ! — Ah ! c'est donc cela que je n'ai jamais bien compris ce quand même. — Prends garde... Tu vas chiflPonner ma collerette. — Il faut rôter, c'est bien plus simple... Pourquoi regardes- tu si souvent à la pendule? — C'est que je n'ai qu'une heure à être avec toi !... — Une heure !... — Oui , et encore il m'a fallu arranger bien des histoires pour trouver cette heure-là... J'ai dit que j'allais chez mon cordonnier me faire prendre mesure; on m'a répondu que le cordonnier pouvait fort bien venir chez moi . J'ai parlé de faire faire des changements à une robe que l'on me fait pour la noce de ma belle-sœur, et annoncé que j'irais chez ma couturière ; on m'a dit que le temps était trop mauvais, que l'on irait demain prévenir la cou tur ière de passer chez moi ... enfin j'ai trouvé un mal de dents, un mal insup-
NI TOrJOURS. i7
( portable ; je ne cessais de me lamenier , de
• me plaindre , on a bien voulu me permettre f d'aller me faire arracher ma dent ! — Pauvre c femme! et si on avait voulu t'accompa-
• gner?... — Ma foi , je crois que je me ferais « laissé arracher une dent; tout cela m*en- ( Duyait tant que je pleurais de colère et de « chagrin. »
Je la presse dans mes bras pour lui faire oublier ses ennuis, et puis je songe que nous n'avons qu*une heure à être ensemble. Voilà déjà beaucoup de temps de donné à la conversation.
L'heure s'est écoulée bien vite , Clémence a déjà dit plusieurs fois : c II faut que je m*en < aille, > et elle n*est point partie. Quand on est si longtemps sans se revoir , il est cruel de se quitter si vite. Nous avons toujours mille choses à nous dire, et nous les oublions ou n'y pensons qu*au moment oiî il faut se séparer.
Clémence connaît mon véritable nom , car ce n'est point une de ces femmes inconséquentes, capables de trahir un secret. Pour
elle j*ai non-seulement de Tamour , mais encore de Tamitié. Je lui confie tout ce qui m'intéresse, je sais qu*elle y prend autant de part que si cela la regardait personnellement. Il est doux^d*avoir une amie qui partage nos peines ; on trouve tant de femmes qui ne veulent partager que nos plaisirs !
c — Quand tu n'auras plus d*amour pour « moi, > me di t Clémence, t je veux être toujours « ton amie... Comme cela au moins je ne te « serai pas entièrement indifférente. — Mais « puisquejeveuxt'adorer toujours...— Ah!... « ce serait trop beau... On a joué ta pièce?... i ellearéussi? — Oui! — On me l'avait dit.. . € j'ai été bien contente en apprenant ton suc- « ces... et dire queje ne sais quand il me sera c permis d'aller la voir! Enfin tu me la don-
< neras lorsqu'elle sera imprimée : c'est bien
< le moins que je la lise Et ton père? — Je « crois qu'il n'est pas à Paris , et d'ailleurs , « lors même qu'il y serait, tu sais bien que i je ne le vois plus. Quand je vais chez lui on <{ me dit toujours qu'il e%i sorti... Ma foi , je « n'irai plus, cela lui évitera la peine de me
défendre sa porte. — Je ne conçois pas qu*il te tienne ainsi rigueur! — Je crois qu*il ne m'a jamais beaucoup aimé. Il est peu sensible, mais très-despote. 11 ne faut pas se permettre d*ayoir une autre volonté que la sienne, sous peine de perdre ses bonnes grâces; il a surtout une aversion pour les poètes , qui ne me semble pas naturelle ; je serais tenté de croire qu'il a eu beaucoup à se plaindre de Tun d*eux ; mais, comme mon père n*est nullement communicatif , je n*en sais pas davantage. Maintenant, quand par hasard nous nous rencontrons dans le monde , ce qui n*est arrivé que deux fois depuis que je Tai quitté, je le salue, et il ne me parle que comme à un étranger. Mais tu as dû te rencontrer quelquefois avec mon père aux soirées de M. de Reveillère... je sais qu'il y allait jadis : M. de Reveillère est un de ses anciens amis. — Je ne me suis jamais trouvée avec ton père ; il est vrai que ce n'est guère que depuis un an que mon mari me force d'aller à ces grandes soirées... Et M. de Reveillère sait alors ton nom de
âO M JAMAIS,
famille? — Non ; c'est fort singulier, ayant perdu de vue mon père, pendant une quinzaine d'années , il sait bien que son ami a eu un Gis, mais il ne me connaissait pas. Depuis, il ainvitélepoêteArthuràvenir à ses réunions, sans se douter qi^'il engageait le fils de son ancien ami. Quant à moi , ayant su que mon père allait dans cette maison , j'ai cessé de m'y rendre, et c'est maintenant une privation puisque je pourrais m'y trouver avec toi! — Ton père n'avait pas le droit de te retirer son nom. — 11 ne m'a pas non plus ordonné de lequitier; mais en me disant qu'il rougirait si on prononçait son nom sur un théâtre, n'éiait-ce point m'obliger à en prendre un autre?... Au reste, ce n'est pas cela qui me chagrine... tu m'as bien aimé quoique je ne m'appelasse qu'Arthur... — Oh! tu sais bien que c'est toi seulement que j'aime... Ne me confonds pas avec ces femmes qui te recherchent à cause de tes succès, et qui peut-être t'oublieraient demain, si demain ton nom n'était plus cité avec éloge. Tes succès me font plaisir,
m TOUJOURS. M
parce que Je sais qu'ils te readeni heureui, mais tu cesserais d*en avoir que tu ne m*en serais pas moins cher... — Je me flattais qae mon père cesserait de m*en vouloir... et serait même en secret flatté d^entendre louer son fils... mais non, il voulait que je devinsse colonel... que j*épousasse une marquise... une duchesse peut-être... — Ahl... oui... vous vous marierez quelque jour! — Non , non , je ne pense pas à cela... Eh bien!... tu pleures à présent... Pourquoi donc pleures-tu?... — Je songe que tu te marieras!... c*est tout naturel... il faut bien que tu te maries... et pourtant je ne puis pas songer à cela sans être si malheureuse!... j'ai torti ne parlons plus de mariage... Qu'avez-vous fait depuis dix jours?- Vous avez été en soirée, au spectacle?... Pour vous la vie est une suite continuelle de plaisirs; vous voyez bien que j*ai raison de craindre que vous fassiez d'autres connaissances... vous voyez de jolies femmes...
plus aimables... plus spirituelles que moi... elles vous plaisent... vous leur faites la cour.
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— Puisque je vous aime, je D*eû trouve pas de plus jolie, de plus aimable que vous...
— Oui... dites-moi cela!... c'est toujours un bonheur de le croire... Mais renvoyez-moi donc... je vais être grondée... Que vais-je dire pour avoir été si longtemps?... — Que le dentiste avait du monde, qu'il a fallu attendre. -^ On ne me croira pas... — Et quand te reverrai-je? — Je ne sais... je lâcherai de t'écrire. — C'est doue bien difficile de m'écrire?... — Eh ! mon Dieu ! si je n'étais pas sans cesse surveillée, je ne ferais que cela... Mais ils auront beau m'espionner, je trouverai bien encore un moment... Adieu, Arthur... Quand vous ne m'aimerez plus... vous me le direz, n'est-ce pas? — Tout à l'heure lu trouvais que c'était encore un bonheur d'être trompé... — Oh! non, décidément j'aime mieux que vous me parliez franchement que de me voir par complaisance: cela me ferait trop de mal devons ennuyer... — En vérité, Clémence, vous èies terrible ce soir... — Allons , ne te fâche pas... Voyons, il faut pourtant s'en aller...
NI TOUJOURS. tS
Et ce portier... qu'est-ce qu'il doit penser en me voyant monter ici? — Oh ! sois tranquille, mon portier ne pense qu'à sa perruche, à laquelle il apprend depuis six mois : Ftttt bouquet de romarin , et qui ne dit encore que: Un bouquet duro,.. du ro.,. du rrrroti!
— Gomment! ton portier a une perruche?
— Oui, madame. Autrefois ces braves savetiers n'avaient que des pies ; mais le siècle marche , comme disent nos grands hommes, qui se figurent peut être que sous nos bons aïeux le Temps avait coupé ses ailes. Les portiers ont suivi le mouvement : ils ont remplacé la margot par le perroquet ou la perrucbe;quelques-unsmémeontdessinges.
On m'a conté qu'un portier, fatigué de tirer sans cesse le cordon , avait achetéiin singe , auquel il avait appris à le remplacer. Le portier pouvait aller bavarder ou s'endormir dans sa loge ; le singe tirait ponctuellement le cordon à chaque coup de marteau. Mais un soirlepropriétairede la maison, homme respectable , coiffé en oreilles de pigeon , parlait à son concierge , lorsqu'on frappa à
c la porte. Le portier voulut faire lui-même c son service; alors le singe, voulant absoc lument tirer quelque chose , se pendit à la ( queue du propriétaire, dont il arracha la c perruque, et le portier et son singe furent € mis à la porte. — Que tu es heureux de t pouvoir toujours rire!... Adieu, Arthur... c embrassez-moi... Adieu... oh! cette fois, c c*est pour tout de bon ! >
Elle s'est dégagée de mes bras , et s'avance vers la pièce d'entrée, lorsque nous entendons sonner avec force à ma porte.
Clémence s'arrête et devient tremblante.
c —Du monde !. . . Qui donc peut venir le soir « chez toi? — Je ne sais... je n'attends perc sonne... le portier ne sait même paâ si j'y ( suis... T'a-t- il demandé où tu allais...? — c Non... il ne me le demande jamais. — On t va s'en aller peut-être... •
En ce moment on sonne de nouveau, et comme si on voulait arracher le cordou de la sonnette. Clémence pâlit et me regarde en balbutiant : c Si on m'avait suivie... si c'était... i — Eh non!... tu t'effrayes mal à propos...
HI TOOIOORS. 15
( mais il faut ouvrir... cela vaut mieux... on I sait à quoi s'en tenir. Reste là dans cette
< pièce... je te promets qu'on n*y pénétrera
< pas. »
Je la fais entrer dans une petite chambre où
il D*y a poin t de lumière , je tire la porte après elle, et je cours ouvrir. ,
Un petit homme âgé, ayant des lunettes vertes et un parapluie sous le bras, se décrotte surnion paillasson et se dispose à entrer chez moi, en criant comme un sourd :
( -^Bonsoir, M. Grognard, j'avais peur que ( vous n'y fussiez pas... mais le portier m'avait « dit : Il est chez lui... Voilà un temps bien f déplorable !.. >
J'arrête le vieux monsieur qui veut toujours entrer, en lui disant avec humeur : c Eh, f monsieur!... ce n'est pas ici chez M. Grof gnard. . . c'est en face !. . . est-ce que vous ne I pouviez pas demander an portier ?. . . — Com- « ment ! je me suis trompé... tiens! c'est vrai...
< je croyais avoir sonné à gauche... Âh ! mon « Dieu!... moi qui viens si souvent chez lui... i
[! Je referme la porte sur le nez du petit