PAUL DE KOCK. — TOME II
1 NI lAXAlS,
un champ, planter un arbre et faire un enfant, sont les trois actions de Thomme qui plaisent le plus à rhumanité , cette vie pastorale nous laissant tout le temps de faire ces trois choses, nous irions tous eu paradis.
Mais, en ce moment, tourmenté, agité par ce qui m'est arrivé avec Juliette , je ne suis guère en train de planter un arbre, ni de labourer un champ, alors même que j'en aurais un, et je crois que je ferais mal aussi la troisième action. Un esprit trop préoccupé ne vaut rien pour Tamour : c'est sans doute pour cela que beaucoup de dames aiment les militaires ; parce qu'une fois leur service fait , ils sont rarement préoccupés.
J'écris à Clémence, je lui dis qu'en effet Juliette la connaît ainsi que son mari ; que cette femme, étant méchante , et fâchée contre moi, parce que je lui ai rendu ses contes , il faut se méfier d'elle, et pendant quelque temps renoncer à nous voir, à moins d'être entièrement sûr qu'on ne pourra être observé.
Je termine ma lettre en assurant à Clémence que, s'il faut que nous soyons quelque temps
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sans nous voir, ma tendresse n'en sera pas moins vive.
Mais je suis certain qu*dle ne me croira pas ; quand on parle raison aux femmes, elles s'imaginent qu*on ne les aime plus.
Je vais doue retourner dans ce monde que
j'aime peu » y voir des gens que je n'aime pas,
/ et peut-être y chercher en vain celle pour qui
j'y vais. M. de Reveillère sera tout surpris de
! me revoir; mais il est encore possible qu'il
n'ait pas remarqué que depuis un an je n'ai
I pas été chez lui : quand on reçoit tant de
monde , on ne s'occupe que des célébrités de
l'époque , et je n'ai pas la prétention d'en être
une.
J'ai fait toilette et mis de l'argent dans mes poches ; car il faut pouvoir jouer pour tuer le temps. Je n'oublie pas le billet pour Clémence, et je me rends chez M. de Reveillère.
Me voici dans les vastes salons du riche à la mode , la foule s'y porte : c'est encore plus nombreux qu'autrefois. Le maître de céans a l'esprit de n'être d'aucune opinion, et par ce moyen il réunit chez lui tous les partis; mais
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on y parle tùH peu politique , et c'est, je crois aussi, ce qui maintient la vogue de ses soirées. Je me faufile à travers de beaux messieurs qui ont un faux air de Henri IV ou de François I®', et semblent regarder avec dédain les mentons qui ne veulent pas se vieillir de trois siècles. Dans un autre salon je me trouve au milieu des moustaches; plus loin ce sont les cheveux lisses et longs qui dominent; je vois avec plaisir'que les hommes finiront par s'occuper de leur coi£Pure tout autant que les dames : c'est une révolution dans les mœurs ; les révolutions deviennent comme la mmcade; on en a fait partout. Les dames me semblent moins coquettes, moins ingénieuses dans leur parure; peut-être, en s'apercevant que les hommes sont plus occupés d'eux que d'elles, ne veulent-elles plus faire autant de frais pour leur plaire. Les laides sont celles qui ont le plus de recherche, d'élégance : cela fut toujours ainsi. Quand une femme ne peut pas être citée pour sa beauté, elle veut l'être pour sa mise : c'est donc bien doux de faire parler de soi? J[e parviens jusqu'à M. de Reveillère, je le
NI TODIOUBS. ft
sakie, il me serre la main : i Eh! bonjour, c mon cher Ârthar, enchanté de vous voir ! • puis il passe à un autre.
Je gage qu'il croit m*avoir vu jeudi dernier : ce qui me surprend, c'est qu'il se rappelle toujours le nom de cette quantité prodigieuse de personnes qu'il reçoit.
En entrant dans une pièce où l'on fait de la musique, je viens d'apercevoir celle pour qui je suis venu ; elle est assise derrière d'autres dames : jamais elle ne cherche à se mettre en vue , sa modestie lui fait préférer les petits coins. Mais une femme jolie se cache en vain, on la découvre, on la remarque, et plusieurs jeunes gens, que je vois rôder autour de Clémence, pensent probablement comme moi.
Elle cause avec une dame âgée; elle ne m'a pas vu et ne se doute pas que je suis ici. Avant de m'approcher d'elle, je cherche des yeux son mari, je ne le trouve que trop vile ! M. Moncarville est un homme qui a dû être fort bien, mais il a beaucoup usé de la vie , et sa figure est considérablement chi£Ponnée. Ses cheveux sont gris, mais ses sourcils sont d'un noir
d'éliène; quant à ses favoris, ils sont trës-bruns aux extrémités et blancs à la racine; on yoit dans tout cela les débris d*un bel homme qui a de l'humeur de vieillir, et qui ne sait pas remplacer la jeunesse par Tamabilité.
Ce monsieur ne me connaît que de nom ; je ne crois pasqu*il m*ait jamais vu; malgré cela je n*ose parler à sa femme en sa présence, car alors il s'informera de moi, et, d'après les propos qui ont été faits , je crains que cela n'attire à sa femme quelque désagrément. Cependant n'est-il pas naturel d'aller saluer une dame avec laquelle ou s'est trouvé à la campagne? et faut-il que j'aie l'air d'un homme qui ne sait pas vivre , parce que ce monsieur est jaloux?
Tout en me disant cela, je tourne auprès de la chaise de Clémence, et je n'ose lui parler... Si elle me voyait du moins... oh! alors nos yeux se rencontreraient souvent : il y a tant de plaisir à s'entendre d'un regard au milieu de la foule , à se dédommager par un sourire de la contrainte que l'on éprouve à pouvoir, parmi tant de gens qui nous sont indifférents.
apercevoir celai qui possède tout notre nnoiir f kïk I c'est une grande jouissance que Ton goûte souvent dans le monde , sans que les plus fins le devinent , et pour laquelle on brave Tennui d'une soirée d'étiquette , d'une lecture prétentieuse et de la sonate obligée.
Un jeune compositeur me rend le service de me nommer en me disant bonsoir trës-baut. Au DOffl d'Arthur, elle s'est retournée , elle m'a vu, die a rougi; une expression de plaisir, de bonheur, éclaire sa physionomie jusqu'alors assez froide. Je ne sais plus ce que je réponds à mon compositeur, sans doute tout de travers, car il mequitte en souriant et en me disant : c Je vous ( retrouverai, mon ami, en ce moment je vois I que vous êtes très-préoccupé. >
Sans doute Clémence en faisait autant avec sa vieille dame , car celle-ci a tourné la tète pourvoir ce qui distrait madame Moncarville. On a beau se promettre d*être prudent , on se trahit quelquefois !... Clémence sait mal dissimuler, elle n'a pas l'habitude des intrigues. Heureusement son mari est allé dans un autre salon. Je m'approche, et je vais respectueuse-
s NI MUAIS,
ioent saluer sa femme. En m*appuyaht un peu sur le dos de sa chaise, je tâche de lui tenir une autre conversation que celle voulue par les convenances.
€ C'est un hasard de vous voir ici , mon- ( sieur ! i me dit Clémence en fixant ses yeux sur les miens.
< — Oui, madame, en e£Pet... » Je me penche du côté opposé à la vieille dame, et j'ajoute à voix hasse : c C'est pour vous voir, vous
< parler, que je suis venu. .. Si vous saviez !.. f — Cette demoiselle touche fort bien du
« piano y n'est-ce pas^ monsieur?... »
C'est à moi que la dame voisine adresse cette question ... Et il faut que je réponde d'un air indi£Pérent : c Oui, madame, elle a beaucoup f détalent!...
< — Qu'est-il donc arrivé? > me dit Clémence à demi-voix.
« — Il faut cesser de nous voir pendant t quelque temps... votre repos en dépend... « — Cesser de nous voir !... et c'est pour me
< dire cela plus tôt que vous êtes venu ici 1... c Je vous remercie de cet eiûpressement^..
— Ah ! Clémence si vous pouviez m^entendre... C'est pour vous, c'est par prudence que je...
c — Monsieur, on dit que cette demoiselle est élève de Pradher,.. — De Pradher?... Oui, madame... -^ Oh\ c'est un excellent professeur.
€ — De grâce, Clémence, écoutez-moi. J'ai là un billet qui vous instruira de tout... — C'est inutile, je ne veux pas le lire... Vous ne m'aimez plus... vous m'oubliez pour celte femme que j'ai trouvée cachée chez vous... Vous l'avez revue cette femme... n'est-ce pas? Ah! vous n'osez pas me répondre le contraire !
« — Qui est-ce qui va chanter maintenant?... Le savez-vous, madame Moucar-
ville?
i — Chanter?... Non, madame... je ne sais
plus... je me sens mal à mon aise... — Mon Dieu ! est-ce que vous vous trouvez indisposée?... — Non... mais il fait bien chaud ici... Ah ! voilà mon mari, i M. Moncarville était près de nous en effet, il
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a dû me voir parler à sa femme... mais cela ne lui fera pas deviner qui je suis ! Dans un salon, ne peut-on pas causer avec quelqu'un sans le connaître? Clémence se lève vivement, va lut prendre le bras, et passe dans un autre salon. Je suis resté là, sans avoir pu me justifier, et elle n*a pas voulu prendre mon billet , et il me faut répondre à cette vieille dame qui me questionne encore sur ceux qui ont chanté. Je lui dis tout ce qui me vient à la tête, et je quitte la place. Serait-elle partie !... Je cherche de tous côtés... Ahl je vois son mari à une table de bouillotte; elle est assise à peu de distance. Je vais aussi regarder jouer; bientôt une place devient vacante, je la prends.
M. Moncarville est mauvais joueur; il se plaint à chaque coup qu'il perd, il se plaint même quand il gagne, il trouve alors qu*il n'a pas fait assez ; il est deux heures à compter son jeu, il engage mal son argent; mais comme la chance ne m'est pas favorable, il n'a pas pu encore se plaindre de mon bonheur. Je ne sais comment je joue; mais je suis presque en face de Clémence , et je cherche à rencon*
NI TOOJODAS. Il
trer ses yeux qu'elle détourne obstinément, quand je la regarde. Je perds mon argent; je suis décavé à chaque instant , mais je me recave toujours , je ne donnerais pas ma place pour une plus heureuse.
À notre table, à ma droite, est un jeune homme que j*entends appeler le marquis de FoUard : c'est un petit-maitre aux cheveux longs et bouclés , qui parle bien haut de ses chevaux, de son tilbury, de son groom; il se dandine sur sa chaise, affecte de sourire en regardant les femmes, et se donne enfin des manières qui pourraient passer pour de Timpertinence. Quoiqu'il soit assez joli garçon, il y a dans ses traits quelque chose de faux , de composé qui me déplaît. Il me semble avoir déjà entendu prononcer ce nom de FoUard; je Depuis me rappeler où ; en attendant, M. le marquis nous gagne à tous notre argent ; il décave bientôt mon voisin de gauche; nous attendons qu'on vienne le remplacer. Les amateurs de bouillotte sont allés entendre la musique. Tout à coup le jeune marquis s'écrie, en s'adressantàquelqu'unquientraitdanslesalon.
IS NI làlfàlS»
c Ëh ! voilà ce cher baron de Harleville!..»
< Venez donc vite , baron , il y a une place
< vacante, et je suis en veine, je vais vous « gagner votre argent. >
Le nom de Harleville m'a fait tressaillir, j'ai levé les yeux et reconnu mou père. Il vient se placer à notre table à côté de moi... Je ne puis dire tout ce que j'éprouve : je suis cotitent de revoir mou père, et pourtant je suis fâché d'être là. Il ne m'avait pas aperçu : ce n'est qu'après s'être assis que ses yeux se portent sur moi.... ses traits laissent percer un secret mécontentement ; s'il m'avait vu plus tôt, je gage qu'il n'aurait pas accepté cette place... Fâché d^être auprès de son fils qu'il n'a pas aperçu depuis près de trois ans!... ah! c'est porter bien loin le ressentiment. Il y a des moments ou je suis tenté de croire que je ne suis pas son fils... Pourtant, je sens au fond de mon cœur que je l'aimerais tant... s'il me le permettait.
Le baron de Harleville est un petit homme maigre, pâle, au maintien fier, à l'air dur et hautain; il est coifi'é d ia Titus; mais il a con-
NI TOUJOURS. n
serve la poudre ; sa figure sévère laisse rarement voir la moindre (émotion, ses lèvres nÎDces , ses yeux gris ne s*égayent jamais; sa parole est brève, sa voix forte et haute : tel est mon père à Fâge de cinquante-cinq ans.
Ce marquis de Follard semble être fort lié avec le baron , il affecte de lui dire à chaque instant : c Mon cher baron, mon ami. > Ce monsieur me paraît bien jeune pour être aussi intime avec mon père ; leur connaissance ne peut dater de loin, et leurs manières, leur humeur offrent si peu de ressemblance, que je ne comprends pas comment une si grande intimité a pu s'établir entre eux. Tout cela m*intrigue, me trouble ; ajoutez-y le voisinage de Clémence , de son mari , et vous ne serez pas étonné que je sois fort peu à mon jeu, et que j'aie de fréquentes distractions. M. Moncarville m'a déjà prié plusieurs fois, avec humeur, de faire attention à ce que je faisais; je crois que je ne lui ai pas même répondu. Depuis que mon père est de notre partie, M. de Follard a pris un air plus posé , uu maintien plus décent. Il adresse la parole au baron.