TOME H
té m JAMAIS,
f Eh bien, mon cher ami, que dites-vous de Paris, depuis votre retour dans notre belle France?... — J'ai retrouvé tout comme je Tavais laissé. Le monde est partout le même. — Convenez qu'où s'amuse mieux ici qu'en Angleterre... J'avais par-dessus la tête de leurs dîners, de leurs toasts!.,. Maudit pays débrouillards!... j'y étais continuellement enrhumé du cerveau!... c'est la seule chose que j'aie rapportée de chez nos chers voisins, c — Messieurs, vous n'êtes pas à votre jeu... c J'ai ouvert de cinq napoléons, > dit M. Moncarville avec impatience.
< Je tiens , > répond le marquis en abattant son jeu.
On compte; M. Moncar ville a gagné, il va être payé, quand le marquis s'écrie, en regardant mon jeu :
c Mais monsieur a quatre cartes !... le coup < est nul!... >
En effet, c'est moi qui avais donné, j'avais quatre cartes et je ne m'en étais pas aperçu , quoique je les eusse très-bien étalées sur la
table. Mais en regardant les trèfles ou les piques, c'était toujours Clémence que j'avais devant les yeux ; et la voix de mon père qui vibrait à mon oreille.
H. Moncarville devient rouge de colère»
le marquis éclate de rire.
c Voilà qui est fait pour moi !..• le premier c coup un peu important que je gagnais... et c il est nul!... — Àh! ah! ahl... je ne puis ( m*empècher d'en rire ! . . . c'est que monsieur c nous laissait compter fort tranquillement I... < Ma foi!... je suis plus heureux que je ne c croyais... >
La gaieté de M. de FoUard augmente le dépit de M. Moncarville ; il me jette presque les car* tes en s'écriant : c Quand on ne sait pas un f jeu , on ne se met pas à une partie pour ne f faire que des bévues !... >
Je sens le rouge me monter au visage... Le baron de HarleviUe me fixe, il semble surpris que je ne réponde rien à la grossièreté de H. Moncarville ; le marquis continne de rica-r ner; je suis au supplice, mais Clémence me 1 regarde : ce sont maintenant ses yeux qui cher-
16 m JAMAIS,
chenl les miens cl me supplient d'excuser son mari. Je ne songe d'abord qu*à mon père, et à ce qu*il va penser de moi, lui, si susceptible pour tout ce qui tient à la politesse , à Thonneurl... mais ne dois-je rien non plus à Clémence? Ne m*a-l-ellepas prouvé sa tendresse, tandis que depuis longtemps le baron de Harleville semble me renier pour son fils? Je ne répondrai pas à M. Moncarville, je supporterai les impolitesses de cet homme, j'y suis décidé.
Toutes ces réflexions ont été l'aSaire d'une minute; d'un regard je rassure Clémence, el dis en souriant à son époux : c Je tâcherai , c monsieur, d'être moins distrait à l'avenir. >
M. Moncarville conserve son air d'humeur , et se contente de murmurer je ne sais quoi entre ses dents ; le baron fronce le sourcil , monsieur le marquis rit de nouveau.
Cependant les exclamations du mari de Clémence, et les éclats de M. de Follard, ont attiré beaucoup de monde à notre table ; les nouveaux venus questionnent ceux qui étaient présents pour savoir ce qui s'est passé; j'en-
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tends que Ton parle bas , que Ton nous regarde ; je vois fort bien que je suis particu- Ûèremen t l'objet des observations de la société. Je feins de né point m*en apercevoir et fais bonne contenance. Les yeux de Clémence sont toujours attachés sur les miens , ils me demandent du courage.
Notre jeu a pris un caractère de gravi lé qui n'est pas ordinaire. Mon père a Tair encore plus sombre , sa parole est plus sèche , et ses yeux se détournent quand ils pourraient rencontrer les miens. M. Moncarville continue de murmurer entre ses dents; déjà plusieurs fois sa femme l'a prié de quitter le jeu , en lui disant qu'elle voudrait partir : c Pas encore, f madame , > est tout ce qu'elle a obtenu. Le marquis de FoUard seul est fort gai. De temps à autre, je crois remarquer un sourire moqueur, quand c'est sur moi qu'il arrête ses regards. Il cause , il chuchote, en ricanant , avec un jeune homme qui est venu se placer derrière sa chaise. J'entends celui-ci répondre d'un ton ironique : c Écoute donc , mon
c cher, il y a des gens qui sont bons en-
€ fants ! 1 Je ne puis rendre ce que je souSre.
Quelques instants s'écoulent; un nouveau coup a lieu entre le marquis de Follard et M. Moncarvile : c*est ce dernier qui gagne; mais, au moment de payer, le marquis s'arrête en s'écriant , d'un ton moqueur : c Ah ! € mais une minute!... monsieur a peut-être € encore quatre cartes , et il nous laisserait € jouer, comme tout à l'heure , sans nous rien 4 dire!... >
Le marquis n'avait pas achevé, que je fixe sur lui des yeux étinçelants de colère , en m'écriant : c Monsieur, votre observation est « une impertinence... J'ai pu excuser tout à c l'heure le ton d'humeur de monsieur , parce 4 qu'il perdait depuis longtemps ; mais ce que c j'ai bien voulu souffrir de lui , je ne le pas- « serai pas à d'autres. •
En disant ces mots, je jette mes cartes devant M. le marquis, de la même manière que M. Moncarville m'avait jeté les siennes. Le brillant Follard a été tellement étourdi de ma brusque sortie , qu'il est un moment sans pouvoir me répondre ; mon père ne dit rien, mais.