‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 33 sur 78 · PAUL DE KOCK. — TOME II · texte numérisé non relu

PAUL DE KOCK. — TOME II

soupire. Je voudrais rompre le silence que nous gardons depuis quelques instants ; mais je me sens embarrassé, je ne sais que dire... il me semble que Clémence lit au fond de mon âme , qu'elle voit ce qui se passe dans mon cœur , et cela me gène pour parler.

c Mon Dieu!... tout me semble changé ici ! » s'écrie Clémence au bout d'un moment.

t — Changé... mais vous vous trompez...

c tout est comme autrefois...

€ :— Oh ! non... non.... tout n'est plus € comme autrefois!... -^ Cependant je n'ai ç fait aucun dérangement dans mon logec ment... ah! c'est-à-dire... ma bibliothèque f est agrandie... j'ai ôté un meuble qui était i là... voilà sans doute ce que vous n'aviez « pas vu... »

Clémence laisse échapper un sourire amer et ne répond pas. Ma pendule sonne huit heures : je m'écrie inconsidérément :

•i Huit heures !... ah! je croyais qu'il était c bien plus tard que cela !... >

Clémence se lève brusquement et va prendre son chapeau et son châle.

c Vous allez partir? » loi dis-je en allant près d'elle, c Oui... je m*en vais... il est bien f temps... — Est-ce que vous craignez qu'on ff ne rentre de bonne heure ! — Je crains..* € beaucoup de choses... Il faut que je m'en

< aille... bonsoir. — Eh bien!... comme vous f me quittez ! . . . est-ce que vous ne voulez pas c m'embrasser? — Je pensais que c'était inuc tile. — Inutile!... Daais qu'avez-vous donc, c Clémence?... — Je n'ai rien. — Si... si, vous c avez quelque chose... levez donc les yeux...

< est-ce que vous ne voulez pas me regarder?... Elle s'obstine à les tenir baissés... mais je

parviens à les rencontrer... de grosses larmes s'en échappent.. Je presse Clémence dans mes bras en m'écriant : < Qu'est-ce que cela veut € dire?... pourquoi pleures- 1 u ?... qu'ai -je c dit... qu'ai-je fait qui vous fasse pleurer ?... c Voyons, Clémence, je veux absolument que

< vous me répondiez...

c -T- Vous ne m'avez rien dit... je suis une c enfant. . . je pleure malgré moi. . . i

Et elle appuie sa tête sur mon épaule pour pleurer tout à son aise; enfin elle essuie ses

iOO NI JAMAIS,

yeux et me serre la main en balbutiant : c Adieu, Arthur, il faut que je vous quitte...

— Mais du moins , Clémence , vous n*étes pas fâchée... vous n*avez rien contre moi?...

— Non... ob! je ne vous en veux pas... — Voulez-vous que je vous accompagne?... — Non... restez... on pourrait nous rencontrer ensemble... Adieu , Arthur... pensez... quelquefois à moi... si vous en avez le loisir... — Gomme vous me dites cela... drôlement !... — Adieu... adieu , mon ami. 1

Elle me serre encore la main, puis elle s*échappe de mes bra^, se sauve et ferme la porte sur elle me laissant tout ému, tout confus, affligé de ses larmes et fort embarrassé de ma conscience.

Est-ce qu*elle se serait aperçue que j'ai un peu pensé à une autre?... Qui aurait pu le lui faire deviner?... Oh ! les femmes ont un tact, une pénétration !... pauvre Clémence !... elle m'aime tant!... elle s'expose à tout pour me voir... et je l'aime moins qu'autrefois!... c'est indigne!... je me battrais si je pensais que

cela put me corriger... mais cela ne me corrigerait pas !

Plus j'y réfléchis... Oui... j'ai été froid... embarrassé près d'elle... le ne savais que lui dire... Et la laisser partir seule... lorsqu'elle pleurait encore; mon Dieu, à quoi pensais-je !... courons après elle... tâchons de la rattraper... d'essuyer ses larmes... jurons4ui bien que je n'aime qu'elle... trompons-la... c'est tout ce que je puis faire de mieux maintenant.

Je prends mon chapeau, je descends quatre à quatre mon escalier ; arrivé dans la rue, je cours du côté ou je pense rencontrer Clémence... mais je la cherche en vain... elle aura pris un autre chemin ; il faut renoncer à l'espoir de la revoir...

Je cesse de courir et je reviens machinalement vers mon chemin d'habitude. Je suis bientôt devant le théâtre des Variétés, j'entre au spectacle, je vais m'asseoir dans un fond de loge, toujours occupé de Clémence et ne faisant attention ni au spectacle, ni aux personnes qui m'entourent.

Un grand éclat de rire me tire de ma réve-

rie , il est bientôt suivi d*un autre : ce rire semble affecté, on dirait que Ton veut se faire remarquer , attii^er Tatlention. Tétais sur le troisième banc d'une loge, je regarde pour la première fois les personnes qui sont devant moi.

Sur le premier banc sont placés un mon* sieur et une dame. . . la dame qui rit si bruyamment. Je porte les yeux sur elle... elle tournait alors la tète de mon côté... c*est Juliette, et le monsieur... oh ! je le devine... je le reconnais ; quoiquUl ne tourne pas la tête et semble craindre de bouger... c'est Adolphe.

Je suis peu étonné de revoir Adolphe avec madame Ulysse... Depuis notre dernière ren-» contre, je ne doutais pas qu'il ne se remît avec elle ; mais une véritable surprise m'était réservée. Un monsieur est assis sur la seconde banquette, et se dandine dessus, riant, gesticulant , faisant le joli cœur avec Juliette , et causant très-familièrement avec Adolphe : cet homme c'est M. Théodore ! J'avoue que ceci me passe , et que j'en douterais si je ne le voyais de mes yeux.

Se remeilre avec une femme qui nous a trompé , c*est sans doute une grande sottise, car c'est vouloir êtfe trompé de nouveau; du moins il y a de l'amour dans cette faiblesse , et Tamour nous aveugle , dit-on ; mais revoir un homme qui nous a dupé , tendre de nouveau la main à celui qui s'est joué de noire bonne foi, voilà ce que je ne puis concevoir : le mépris est un sentiment qui ne doit point s'eiBfacer.

Juliette est radieuse; à chaque instant elle tourne la tête pour voir si je la regarde ; mais je ne lui donne plus ce plaisir. Adolphe est comme un personnage de bois... il ne regarderait pas derrière lui pour un empire... ah ! qu'il ne craigne point de rencontrer mes yeux... il me fait pitié, mais je neveux point augmenter son embarras.

Le grand Théodore s'est tourné vers moi... il essaye un sourire... je crois qu'il a l'effronterie de me saluer. Je n'ai pas l'air de penser que son salut puisse m'élre adressé. Voyant que je n'y réponds pas, il prend un air impertinent et me tourne le dos.

Jaliette parle très-haut; si elle ne peut m*obliger à la regarder, elle veut me forcer à l'en tendre :

c Donne-moi donc mon flacon, Adolphe..* i tiens ma lorgnette un moment... il fait

< très-chaud ici.. . n'est-ce pas , M. Théodore ? < — Oui, charmante dame... on ouvrira

I la loge si vous le désirez... — Oh! nou...

< je ne hais pas la chaleur... et toi , Dodolc phe?... eh bien, lu ne dis rien, mon petit... c qu'est-ce que tu as donc?... est-ce que nous « sommes boudeur ce soir!... mais c'est que

< je ne veux pas qu on boude, moi !... entenc dez-vous?... je ne veux pas!... »

Je ne puis entendre ce qu'Adolphe répond* parce qu'il parle très-bas; mais probablement qu'il propose de changer de loge, car Juliette

s'écrie :

c Ah bien! par exemple!... et pourquoi < donc changer de loge?... nous sommes si c bien ici... je ne veux pas aller ailleurs... c et je suis la maîtresse, j'espère... n'est-ce « pas, petit Dodol phe?... >

Petit Dodolphe ne souffle plus mot, mais

il essuie avec son mouchoir de grosses gouttes de sueur qui coulent sur son visage. Juliette se tourne vers M. Théodore.

c Vous venez donc de voyage , monsieur ?

— Oui, belle dame , j*étais allé à la recherche de mon associé qui a pris la fuite avec tous les plans de mon entreprise... fuite qui m*a forcé de suspendre mon opération... Je suis indignement floué.,, c'est trèsdésagréable !... — Ah ! vous êtes floue I... — Ce n'est pas tant Targent de mes actionnaires que je regrette, que le plan de mon bassin.

— Vous alliez avoir un bassin?... — Dans des omnibus que nous aurions appelés &at- ^neu^e^... une opération superbe!... salubre au dernier point!... On se serait baigné tout en faisant ses courses... — Ah! que j'aurais aimé ça!... — Nous avions déjà deux mille dames abonnées, et toutes femmes du meilleur genre !... On ne pouvait pas se baigner en tablier ! — Est-ce que ça ne peut pas se refaire? — Oh! si fait!... je suis revenu à Paris pour renouer l'entreprise!... Je ne suis pas un gaillard à me laisser enfoncer

iOH Ni JAMAIS,

c ainsi... il ne me manque plus que des fonds; € mais c*e$l la moindre des choses !... tout le c monde m*cn offre. Je tenais d*abord à revoir c Désigny... à le rassurer sur ses actions... il c aurait pu croire que j*ayais disposé de ses « fonds... et je tiens essentiellement à son c estime... J*ai ton estime, n*est-ce pas, Adolt phe? >

Adolphe fait un mouvement de tête sans se retourner.

c Dodolphe , est-ce que tu nem*offriras pas < une orange... ce soir? > dit Juliette en appuyant sa main sur le bras de Désigny, c ça c me rafraîchirait la bouche... toi, qui es c si galant ordinairement, va donc m'en c acheter. »

Je ne sais pas ce qu'Adolphe répond , mais je vois fort bien qu'il ne bouge pas , et j'entends Juliette murmurer :

c C'est bien ridicule d'être comme cela !... € est-ce que ce monsieur vous fait peur... c Ah ! ah !... c'est trop drôle!... quant à moi , ( sa présence ne me gêne pas du tout!... •

Et, au bout d'un moment, Juliette se penche

vers M. Théodore, et lui dit en souriant : < Puisque mon cavalier esl attaché sur la hanf qaette au point de ne la pouvoir quitter , seriez- vous assez aimahle, M. Théodore»

pour m'aller chercher une orange?

c — Gomment donc! belle dame, une...

deux... dix oranges... des glaces, tout ce qui vous sera agréable... un jambon même, si vous le voulez!... — Oh! quelle mauvaise plaisanterie , manger du jambon au spectacle !... — Si vous le faisiez, je suis certain que cela en ferait venir la mode... — Une orange seule... et rien qu'une, je vous en prie... — Âlorselle sera de Malte, ou il n*en t vient plus de ce pays-là ! >

Et M. Théodore, qui, tout en faisant le galant, a eu Tair de faire un peu la grimace en tâtant son gousset, enjambe la banquette, ouvre la porte, et sort de la loge très-vivement.

La pièce ne tarde pas à commencer. Le grand monsieur ne revient pas. L*acte s'achève, point de Théodore ; Juliette a Tair fort contrarié, elle regarde de tous côlés, en disant : < C'est

< singulier... il De revient pas... il aura ren-

< contré quelqu'un qui Taura retenu, i Adolphe est fidèle à son système; il ne tourne

pas la tête. L'acte suivant se joue. M. Théodore n*est pas revenu.

€ Est-ce qu'il est allé jusqu'à Malte pour c chercher une orange? » dit Juliette en riant pour cacher son dépit; et je m'aperçois ensuite qu'elle parle has à Adolphe, et semble le gronder sur sa conduite ; mais celui-ci n'en bouge pas plus.

Enfin le spectacle finit. En restant toujours dans la loge , je mettrais Adolphe au supplice, car déjà Juliette a pris son châle, et il faudra bien qu'il se lève. Mais pourquoi lui causer ce chagrin ?. . . cela ne le corrigerait pas !.. . Je me hâte de sortir et le laisse avec sa Juliette.

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