CHAPITRE V
Uoe journée.
n y a toute une journée à passer avant d*étre à celle qui doit me rapprocher de la séduisaute Adèle ; qu*il semble long, le temps qui nous sépare d'un événement vers lequel se dirigent toutes nos pensées ! nous voudrions trouver mille moyens pour l'abréger !... Pauvres fous que nous sommes!... Nous nous plaignons quelquefois de la courte durée de la vie humaine, et sur soixante ans que nous avons vécu , il y a toujours au moins trente années que nous aurions existé de moins, si le Ciel avait exaucé le désir continuel que nous avons de vieillir , pour atteindre plus tôt ce bonheur après lequel nous courons toujours.
Mais toute personne qui cultive les arts peut
92 Ml JAMAIS,
aisément tromper la longueur du temps : Prenez une plume, des pinceaux, ou placez- vous devant un piano : voilà les meilleures distractions , voilà celles qui rendent les heures si courtes... Décidément mon père avait tort de vouloir m'empécher d*étre artiste.
J*ai travaillé, et ma journée s'est passée. Le soir, au moment où je vais pour sortir , on sonne chez moi... pourvu que ce ne soit pas M. Lubin I... oh ! non ! j*en suis débarrassé , je Tespère.
Je vais ouvrir... une femme qui a un grand voile par-dessus son chapeau entre et se jette dans mes bras avant que j*aie eu le temps de l'examiner... C'est Clémence!
Pauvre Clémence ! je suis si surpris de la voir... je l'attendais si peu... je reste tout interdit... cependant je la conduis dans ma chambre ; elle me presse de nouveau dans ses bras, en s*écriant:
i Je te revois donc !... je puis l'embrasser « encore... Ah! mon ami! qu'il y a longc temps... sais-lu que voilà près de quatre c mois que je ne t'avais vu... Ah! que ce
temps in*a semblé long!... Et toi, Arthur, ah ! dis-m&i donc si lu as bien pensé à moi ?...
« . — Chère Glémeuce!... oui, cerlaiDement j'ai pensé à toi !... mais je ne m'attendais guère*.» au pLaisir de te voir ce soir !... « — Tu ne m'attendais plus !... tu pensais donc que c'était fini, que je ne reviendrais jamais... que j'avais pris mon parti!... tu en étais bien aise peut-être?...
€ — Ah ! Clémence!... non... mais je veux dire que ta dernière lettre m'avait bien attristé... elle me laissait si peu d'espoir!... c — Mon ami, quand une femme veut bien quelque chose, il n'y a point d'obstacles qu'elle ne parvienne à surmonter. Je suis surveillée, épiée, gardée, cela est vrai.,. 11 m'a fallu attendre longtemps avant de trouver l'occasion d'échapper aux argus qui m'entourent ;maisje me disais toujours : ils auront beau faire, je le reverrai!... et sans cette espérance, aurais-je pu supporter la triste existence à laquelle on me condamne!... Oh! non... il vaudrait mieux.
9é m JAMAIS,
c mourir... car je n*ai rien que toi qui m*at-
« tache à la vie... je n*ai pas un enfant qui
c me caresse, qui me console, et sur lequel
< je puisse reporter ma tendresse... Ah!... cela « est bien vrai » Arthur , si vous cessiez de c m*aimer, je regarderais la mort comme un
< bienfait ! >
Pauvre femme ! des pleurs coulent de ses yeux!... je m*empresse de les essuyer,de l'embrasser , de lui donner de nouvelles preuves de mon amour. Car je Faime toujours, cette chère Clémence, oh! oui, je Taime bien... cependant... quelquefois... malgré moi... ma soirée de demain me trotte dans la tête... mais Clémence ne saura pas cela!... elle ne peut s^en douter !
Clémence a cessé de verser des larmes, ou celles qui humectent encore ses yeux ne sont plus causées que par Tamour et le plaisir. Elle lient une de mes mains dans les siennes et la presse tendrement en répétant encore : c Arthur, que je suis heureuse de me rec trouver avec toi !... mais partages-tu mon c bonheur?
NI TOOfOURS. W
€ — Peux -tu me demander cela!... Apprends-moi donc comment tu as fait pour être libre ce soir; car ta dernière lettre m'annonçait que Ton ne voulait plus te laisser sortir seule.
f — Oh I oui... Depuis que je ne fai vu, j'ai été bien malheureuse : M. Moncarville a reçu une lettre dans laquelle on lui a positivement dit que tu étais mon amant... il n'a pas voulu me la montrer cette lettre... j'ignore de qui elle vient., ce ne peut être que de cette femme qui m*a rencontrée ici... ail! il faut qu'elle soit bien méchante cette femme ! ... ou bien jalouse de moi ... et alors... c'est qu'elle a été v«tre maîtresse...
c — le vous assure que cette femme ne m'est rien du tout. . • -^A présent peutrétre !...mais...« enfin depuis que M. Moncarville a reçu cette lettre, il est cent fois plus grondeur avec moi. A chaque instant, dans la journée, ce sont des plaitiies... des injures... il me reproche de m'avoir épousée... et vous savez , Arthur , si je désirai cette alliance^ Pendant un mois on m'a gardée à vue, je
lie pouvais sortir sans lui , et je préférais rester à la maison... ensuite on m*a permis de prendre Tair, mais accompagnée d'une vieille femme, parente de M. Moncarville.., enfin aujourd'hui... aujourd'hui seulement, M. Moncarville a dîné dehors, et sa vieille cousine, se trouvant indisposée, vient de se mettre au lit. Dès que je me suis vue libre, j'ai pensé à toi... et je suis accourue au risque de tout ce qui pourrait en résulter., car si Ton connaissait ma démarche !... oh ! je serais perdue... M. Moncarville veut me faire enfermer, me chasser... m'accuser... que sais-je?... mais je brave tout cela... je ne pouvais plus exister sans te voir... t'Si je ne t'avais pas trouvé chez toi, j'aurais été bien malheureuse... j(^ crois que je me ferais assise sur le seuil de ta porte; que j'y aurais attendu ton retour... mais si tu étais revenu avec une^utre... si tu ne m'aimais 'plus!... quelquefois cette pensée s'offrait à mon esprit; je la repoussais avec effroi... Oh! si, tu m'aimes encore< n'est-cepasîtu ne* songes pas à ^d'autres?*., mais, mon
I Dieu!... tu as Tair distrait... préoccupé, li c me semble que tu ra'écoutes à peine... — Je « te jure au contraire que je n*ai pas perdu un c mot de ton récitl... — Ah! c*est singulier... f tu me dis cela d*un air... pardonne-moi ces « craintes... injustes sans doute ; les chagrins
< ne rendent pas aimable... je t'ennuie peutt être... — Quelle idée !... c'est fort mal de
< me dire cela! — Et toi, qu'astu fait depuis « que je ne t'ai vu... voyons... tu me contais c tout autrefois... — Je n'ai rien fait... qui € mérite d'être conté! — Et ton père?... —
< Depuis ce duel qu'il a empêché , je ne l'ai c pas revu... je n'ai plus entendu parler de
< lui... — Quel homme singulier!... ne pas c t*aimer... toi, son fils!... —Je ne suis plus c qu'uu étranger pour lui ! — Et ton ami € Adolphe?... — Je le vois fort peu... — Et c cette femme... sa mailresse? — Je crois qu'il c l'a quittée... moi, je ne Tai pas revue ! i
Clémence me regarde et se tait. Elle jette souvent les yeux autour d'elle , puis elle les reporte de nouveau sur moi ; son front se rembrunit, sa figure devient sérieuse; elle