‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 35 sur 78 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ilO NI JAMAIS,

mal... mais quand je la reverrai, je m'excuserai... el elle est si bonne qu'elle me pardonnera.

Voilà sept heures ; je cours au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Ces dames sont arrivées ; je les aperçois dans une loge découverte , j'ai reconnu d'abord celle qui n*est pas jolie , son chapeau la cache peu; sa sœur, au contraire , a un grand chapeau qui avance, et par-dessus un demi-voile noir , ce qui permet à peine d'apercevoir sa jolie figure. Quelle idée de se cacher ainsi , quand on est bien!... mais probablement on ôtera son chapeau, et Timpression que Ton produira n*en sera que plus vive : tout cela est peut-être calculé.

Il y a dcf la place derrière ces dames , et je me hâte d'aller les trouver.

On m'accueille fort bien : c'est quelque chose que de n'en plus être à une première entrevue. Je me place derrière madame ou mademoiselle Adèle... je ne sais quelle qualité lui donner, mais je crois bien qu'elle est dame. Je la supplie d'ôter son chapeau.

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c Et pourquoi ? • me répond-elle en souriant. I — Parce que je ne vous vois pas du € tout. — Et vous tenez à me voir... — Ce f u*est que pour cela que je suis venu. — Et € le spectacle?... — Que m'importe le spec- € tacle ! il ne m'intéresse guère. — Je veux bien « ôter mon chapeau, mais je vous préviens que c le spectacle m'intéresse beaucoup , moi ; je c Taime passionnément, et je veux écouter et c entendre , enfin ne pas perdre un mot de la « pièce. ï

Bientôt, en effet, comme on vient de commencer, elle est tout yeux , tout oreilles; quand je veux lui parler , elle me fait signe de me taire. Singulière femme!... est-ce qu'elle arrive de province ?... Si c'est comme cela que nous devons faire plus ample connaissance !... Celte soirée ne m'a pas l'air de devoir être aussi agréable pour moi que je l'espérais. Je connais la pièce que l'on joue, et me voilà encore forcé de l'entendre : on m'a fait me promener sur les boulevards , on va me faire écouter un drame en huit tableaux que je sais par cœur... voilà une bonne fortune qui mecoûtedéjà cher.

Je ne sats si la sœur est aussi absorbée par le plaisir du spectacle, mais elle i>e dit pas un mot ; quelquefois je m'aperçois qu'elle me regarde à la dérobée... puis aussitôt que je me tourne de son côté , elle baisse sa tête et me cache sa JBgure : c'est toujours fort aimable de sa part.

Dans les entr'actes, on me permet de me dédommager du silence que Ton m'^impose pendant qu'on joue. Alors nous causons... ou pour mieux dire, je cause avec Adèle; car c'est presque toujours moi qui parle; je ne puis lui arracher une phrase entière ; elle commence... et s'interrompt pour regarder une femme dont la mise est originale, au un chapeau qui est ridicule, ou un bonnet mal posé... et moi je reste là dan& Tattente d'une réponse favorable... d'un mot d'espoir... d'un doux regard. Au lieu de cela on s'écrie : < Ah ! t voyez donc, à l'avant-scène, comme cette < grosse femme est laide avec ses cheveux en « bandeau !.... — Eh ! que m'importe cette I femme et ses cheveux !... Ici, ce n'est que f vous que je vois, que je veux voir.. . ce n'est

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« que pour vous que je suis venu... Ne m'ëcouc lerez-vous pas un peu?... — Ah! chut... f taisez-YousI... voilà Tautre acte qui comc menée!... i

Il faut encore me taire... cela m'ennuie beaucoup. Il y a des moments où je suis tenté de sortir et de ne plus revenir > ce qui m*est arrivé quelquefois eu pareille circonstance... mais cette Adèle est si jolie ! D*ailleurs nous verrons à la sortie du spectacle... j*espère qu'elles se laisseront reconduire.

Le spectacle s'avance, et moi je n'avance à rien. Elle a toujours les yeux attachés sur la scène... jamais un regard pour moi. Ah ça, pourquoi diable cette femme-là avait-elle envie de me connaître? était-ce seulement pour me faire asseoir derrière elle?

Voici le dernier entr'acte; si je n'en profite pas , je crois que j'en serai pour mon drame et ma promenade sur les boulevards. Je me penche vers mon inconnue et je m'empare de sa main... si elle se fâche, tant pis.

Elle parail fort mécontente de ce que j'ai pris sa main ; elle veut la retirer.

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« Que faites- VOUS donc , monsieur? — Vous le voyez, je prends voire main. — Eh ! pourquoi ? — Pourquoi ! . . . pourquoi ! ... En vérité, madame, vous me traitez bien singulièrement! et, d'après vos lettres, je devais espérer vous trouver moins sévère... — Gomment!... est-ce que nous ne causons pas?... est-ce que je ne vous ai pas accordé une seconde entrevue? — Oui, mais c'est une bien légère faveur qu'une entrevue dans une salle de spectacle... où l'on est entouré de monde... et votre sœur qui a toujours l'air d'écouter cequejevousdis!... Est-ce donc ainsi qu'on peut s'entendre et faire connaissance ? Moi, je déteste la contrainte; j'aime à dire tout ce que je pense» tout ce que j'éprouve; si ce que j'ai à vous dire vous déplaît, eh bien! vous ne me reverrez plus, et tout sera fini. Mais certainement je ne vous quitterai pas sans avoir eu un moment de tète-à-téte avec vous... Tenez!... voilà encore votre sœur qui se penche pour écouter ce que je vous dis... C'est cruel d'être espionné ainsi ! J'aimerais

( mieux dix maris qu*une sœur comme cellec là; car un mari qui sait vivre, o*écoute c jamais ce que Ton dit à sa femme. >

Adèle part d*un éclat de rire, tandis que sa sœur lui donne des coups de genou , puis lui parle à Toreille. Est-ce pour la gronder de ce qu'elle se laissait tenir la main?... hum !... je gagequ*elle est aussi méchantequ*elle est laide!

Le dernier acte commence. La jolie femme veut retirer sa main que je tiens encore; moi, je ne veux pas ia lâcher qu*on ne m*ail dit quand on m'accorderait une entrevue sans la sœur, on me répond :

c Eh hien... ce soir... après le spectacle... f mais chut! on commence... taisez-vous! >

Voilà donc enfin une promesse. Je suis satisfait ; je lui laisse écouler tout à son aise le dernier acte. Ce soir après le spectacle, a-t-elle dit; je n*ai plus longtemps à attendre.

La pièce finit , on se lève. Adèle remet son chapeau, donne un bras à sa sœur ; je m'empare de son aulre bras, et le passe sous le mien. Nous sortons au milieu de la foule. Arrivés sur le boulevard , Adèle me dit toul bas :

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c Je vais faire monter ma sœur dans ub c fiacre, mais comme je ne veux pas que vous

< entendiez où elle va, ayez la bonté d^aller c m*altendre là-bas... au détour du boulevard,

< après le pâtissier... — Gomment! madame» « vous voulez... — Allez, monsieur, ou sans c cela point de téte-â-tèle. — Allons, madame... c je vais vous attendre... bien inutilement « peut-être! mais enfin si tout cela vous amuse, c c'est tout ce qu*il faut. »

Je laisse ces dames s*approcher des voitures et je me rends à l'endroit qu'on m'a désigné, tout en me disant : Je crois qu'on se moque de moi !... je n'aurais pas dû les quitter... Après tout elle viendra si elle veut!... il est tard... onze heures et demie passées... certainement je ne l'attendrai pas longtemps.

Bientôt le monde qui sortait du spectacle est passé, je suis encore au coin du boulevard, mais je suis prêt à m'éloigner aussi, lorsque je vois venir à moi la dame que j'attends, le l'accusais à tort, elle est de parole... voilà que j'en redeviens amoureux , et que toutes mes espérances renaissent.

c Âh! que vous êtes aimable! • lui dis-je en allant au-devant d'elle, c moi, qui pensais que vous ne viendriez pas !... — Je Taurais dû peut-être. — Et pourquoi ? Vous repentiriez-vous déjà de me rendre heureux ? car je ne puis vous dire tout le plaisir que j'éprouve à être enfin seul avec vous... — Vraiment? cela vous fait plaisir... mais ne restons pas là... — Donnez-moi votre bras... On dirait que vous tremblez... — N'est-ce pas naturel... seule avec quelqu'un que je ne connais pas... — Si fait, vous me connaissez, vous savez qui je suis, ce que je fais ; tandis que moi je ne suis pas aussi avancé. — Oh ! n'allons pas sur les boulevards... Il y a trop de monde encore , prenons cette rue... — Pour ne pas craindre d'être rencontrés, il me semble que nous ferions mieux de prendre une voiture qui nous promènerait tant que nous voudrions, t — Non... je ne veux pas monter dans une voiture... nous nous promènerons à pied , et quand vous serez las , vous me le direz et je vous laisserai. — Pourquoi donc

€ refuser de prendre un fiacre?... En vérilé , vous me témoignez bien peu de confiance. — Je sais jusqu'où doit aller celle d'une femme (n pareille occasion. — Mais cependant... — N'insistez pas... c'est inutile; c'est déjà beaucoup de vous accorder un téte-à-têle aussi tard! — Oui... dans la rue. — Voilà bien les hommes! ils ne sont jamais contents ! on n'en fait jamais assez pour eux!... ensuite ils nous délaissent, précisément parce que nous n'avons pas eu la force de leur rien refuser ! Allons , monsieur, j'espère que ceci ne va pas vous donner d'humeur, et que vous allez être aimable comme vous devez pouvoir l'être. > Que répondre à cela... je sens bien qu'elle a raison. Je me contente de serrer son bras sous le mien , et comme nous sommes dans la rue de Bondi, où il ne passe personne, je m'empare d'une de ses mains queje presse dans les miennes.

t Déjà! > dit-elle en riant! t — C'est que € je voudrais réparer le temps perdu! — 11 c me parait que vous tenez beaucoup à em-

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ployer le vôtre... à vous voir ainsi me tenir la main , me presser le bras , on croirait que vous êtes amoureux de moi ! — Je le suis aussi. — Âh ! que vous êtes drôle! et cet amour vous a pris tout de suite... en me voyant?... — Gomment voulez-vous donc que Tamour prenne?... il me semble que ce n*est jamais autrement ; quand une femme nous plaît , nous charme , faut-il attendre que son visage se couvre de rides pour en devenir amoureux et le lui déclarer!... — Sans attendre si longtemps , je croyais qu'il fallait au moins se connaître, s*étudier, s'apprécier pour... — On s'aime d'abord, on fait connaissance ensuite, et l'on apprécie après... Je vous assure que le véritable amour, l'amour spontané, ne marche pas autrement. Mais que votre voile est ennuyeux... il m'empêche de voir aucun de vos traits... de grâce, relevez-le un peu... — Non , non... je suis trop honteuse... D'ailleurs, vous me connaissez, vous m'avez vue... — Oh! jamais assez!... je voudrais regarder sans cesse vos yeux si aimables,

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« si malins... — Taisez-vous, vous me flattez,

t — Non , et l'on doit vous avoir dit bien sou-

t vent que Ton vous trouvait adorable... vous

< avez dû recevoir bien des déclarations!... « — Moins que vous ne le croyez, je vous c assure... Mais quelle heure sonne là? c'est

< onze heures sans doute? — Oui , c'est onze « heures. »

C'est minuit qui vient de sonner, je le sais fort bien ; mais je n'ai garde de le dire à celle que je tiens sous mon bras. Elle voudrait peutêtre rentrer, et moi je commence à me plaire beaucoup avec elle.

Nous nous trouvions au bout de la rue de Bondi, près du faubourg du Temple. Nous sommes au mois d'avril , mais le temps est sombre, et la lune ne se montre pas. Il fait frais, presque froid; mais on ne fait pas attention à tout cela quand on tient une jolie femme sous son bras, et que c'est la première fois que l'on est seul avec elle ; on marcherait dans la crotte que Ton trouverait la promenade charmante; cependant, comme je ne tiens pas à barboter dans les ruisseaux avec ma belle

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inconnue, je lui fais prendre le boulevard du Temple.

€ Monsieur, » me dît ma dame, après que nous avons fait quelques pas sur les boulevards, ( vous devez avoir de moi une singulière opinion, convenez-en? Une femme qui écrit à un homme qu*elle n*a jamais vu; puis, qui lui accorde une entrevue et se promène seule avec lui , lorsque les gens raisonnables vont se coucher !... Oh ! c*est vouloir donner de soi une bien mauvaise idée!

« — Je vous assure, madame, que je suis loin de vous juger d'une façon défavorable. Je suis moi-même trop ennemi des sujétions qu*impose la société pour blâmer ceux qui ne s*y soumettent pas. J*apprécie le monde ce qu'il vaut, c'est vous dire que j'ai peu d'estime pour lui; je ne me laisse pas éblouir par de grands mots, par ces belles phrases de certains orateurs; j'en ai tant vu dont les actions ont démenti les paroles I Je ne crois qu'une chose, comme Rousseau : c*est qu'il faut être heureux , et que chacun

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