TOME H. i
figure? — Oui.,, vous la connaissez d'ailleurs... — Mais je ne la vois jamais assez à mon gré... — Je vous Fai dit... je suis si honteuse de la situation dans laquelle je me trouve avec vous... — Honteuse! quelle folie !... — La nuit doit être avancée... bientôt il fera jour... comme le temps passe vite !... — Savez-vous que vous me dites là quelque chose de fort aimable ; vous ne vous êtes donc pas ennuyée avec moi? — Oh!
vous le savez bien , et je vois approcher avec chagrin le moment de nous quitter... — Et qui vous forcera à me quitter quand viendra le jour?... i Elle ne répond rien , elle soupire. Je presse doucement sa main , j'approche ma tête de la sienne... je voudrais lui voler sa respiration... cette situation a un charme que je ne puis exprimer! elle se prolongeait depuis assez longtemps... nous en sommes tirés par le bruit d'une croisée que Ton ouvre, et , presque au même instant , il tombe devant nous quelque chose dont nous recevons les éclaboussures. Je me lève furieux » car j'ai deviné ce qu'on
NI TO|i JOURS. 147
vient de jeter par la fenêtre et qui a failli tomber sur nous ; je regarde en Tair , en criant :
c Que la peste vous étouffe!. .. ne pourriezc vous crier gare !... c*est épouvantable !... f c*est indigne!... je vous ferai mettre à c Tamende!... >
On se contente de fermer la fenêtre en chantant :
En aTant, marchons , Contrôleurs canons, CoaroDs à la victoire!...
Ma dame a quitté le banc de pierre » elle essuie son châle : moi, j'essuie mon habit, puis je pars d'un éclat de rire : c'est ce qu'on peut faire de mieux en pareille circonstance.
< Décidément, il n'y a pas moyen de faire c l'amour, la nuit, dans les rues de Paris, * dis-je , en offrant mon bras à celte dame.
< — Ce qu'il y a de certain , c'est que je ne
< m'arrêterai plus contre les maisons! — J'ai « bien du malheur : toutes les fois que nous nous
< asseyons , il nous arrive des catastrophes, c — O'est peut-être un divertissement du ciel.
«48 NI l-AHAIS,
— Il emploie }i de singulières voies pour nous avertir. — Mais où sommes-nous donc, monsieur? — En vérité, madame, je n*en sais rien. Nous avons pris tant de rues... je crois pourtant que nous sommes du côté de rhôtel de ville ; est-ce votre quartier?... Ahî madame ne veut. pas répondre?... — G*est que..* je ne le puis pas. — Eh quoi f lorsque tout à rheure vous étiez si aimable, vous me laissiez entrevoir que mes sentiments ne vous déplaisaient pas... que vous seriez fâchée de me quitter, et maintenant vous refusez de me dire où vous demeurez!... Adèle!... charmante Adèle!... n'obtiendraije donc rien de vous?...
c — Ah!... ouf!... pardon, mon ami.«., je c ne voyais pas le coin de la rue. >
Ces mots me sont adressés par un individu en veste et en casquette, qui, au détour d*une rue, vient se de jeter sur moi. Je le repousse, mais pas assez vite pour n*étre point infecté par une odeur de vin , d*ail et d'eau-de-vie ; je m'aperçois que Thommequi est presque tombé sur moi est gris , au point de pouvoir à peine
M TOOJODRS. t49
se lenir sur ses jambes. Je continue de marcher avec ma dame, mais le maudit ivrogne se pend à mon bras, en s*écriant :
f Si je vous ai fait mal... je vous en demande I excuse... parce que... je sais vivre... je « connais la politesse... je n*ai pas voulu vous
< insulter... je ne vous voyais pas... Après ça, • si vous trouvez que je vous ai manqué... « dites-le... mevoilà!... jesuisbon pour vous t répoudre!...
« — Eh non ! vous ne m'avez pas fait mal ;
< mais lâchez mon bras et cessez de me « retenir.
« — Tiens !... c*te voix !... est-ce que c'est c toi, Jaculard... Tiens! d'où donc que tu « viens... t'es avec une femelle, je crois?...
€ — Eh , morbleu ! je ne suis pas Jaculard, c vous vous trompez ; allons, quittez-moi le t bras et passez votre chemin , vieil ivrogne.
* — Qu'est-ce que c'est?... Comment que t vous avez dit?... ivrogne? Si vous n'êtes
< pas Jacnlard , apprenez que je ne suis pas
c un ivrogne. Je me suis un peu attardé... c'est
« vrai. .. c'est la faute du père Chenet... Dites
iSO NI JAMAIS,
t donc, coniMiisseZ'Vous le père Chenet... rio- « venteur des soufSets sans vent ?...
f — Finissons? ou je perdrai patience I...
« — Eh ben !... qu'est-ce que ça me fait?... « Écoutez donc!... je vous parle... vous devez
< me répondre... Vous êtes un homme... j'en
< suis un autre... vive la charte! >
Je n'y tiens plus, je repousse mon ivrogne et vais m'éloigner, mais il revient à la charge ; cette fois je le reçois si bien que je Tenvoie rouler dans le ruisseau.
Pendant qu'il crie, jure, et cherche à se relever, j'entraîne ma dame, nous doublons le pas , et bientôt nous ne craignons plus d'être rejoints par cet homme qui m'a forcé de lui donner un coup de poing.
< Mon Dieu ! que d'aventures ! > dit mon inconnue; < moi qui croyais qu'on devait être « si tranquille en se promenant la nuit!... — € Ceci n'est rien , il aurait pu nous arriver € bien d'autres choses!... — Me voilà guérie
< de l'idée de faire une promenade après c minuit , et pourtant je n'oublierai jamais * celle-ci !... — Vous dites cela comme si nous
De devions plas nous promener ensemble... ce n'est pas là votre idée, j'espère?... — Ah! je ne sais... Peut-on prévoir les événements?... Peut-on savoir ce quel'on fera?... et vous-même, dans quelques jours, vous serez occupé d'une autre femme, et en amour le dernier sentiment est toujours le plus fort... c'est vous-même qui avez dit cela dans un de vos romans. — 11 ne faut pas croire que je pense tout ce que j'écris; je fais parler mes personnages d'après leurs caractères, leur état, leurs passions , mais je ne me mets pas à leur place. — Oh ! c'est égal! l'auteur perce toujours... Âhîmon Dieu !... qu'est-ce que j'aperçois là-bas... à gauche... près d'une maison?... ce sont des hommes, je crois... — En effet... Oui... il y a plusieurs hommes arrêtés là-bas... — Que peuvent-ils faire si tard?... Qu'altendent-ils là?... Si c'étaient des voleurs?... Ma foi I... ce ne serait pas impossible... — Oh! mon Dieu!... sauvons-nous vite... rebroussons chemin... je ne veux point passer près de ces hommes-là... —Ce ne serait peut être pas
I8f NI JAMAIS,
4 prudent... mais éloignons-nous doucement 4 et sans faire de bruit... cela vaudra mieux
< que de courir. . . ils ne nous ont pas aperçus : 4 venez... — Oh! mon Dieu!... mon Dieu! c que je suis punie de ma folle conduite!... >
Ma compagne se serre tellement contre moi, qu'elle me gêne pour marcher ; elle frissonne , ses deuts claquent et ses genoux faiblissent ; je m'efforce de la rassurer, mais nous n'avons pas fait trente pas que nous entendons marcher derrière nous.
I Voilà les voleurs qui nous poursuivent, » me dit ma dame; c Âh ! c'en est fait... nous c sommes perdus!... — Allons un peu plus
< vite alors. . . — Mais c*est que je ne peux pas y
< monsieur... Ah, mon Dieu ! mes jambes se € dérobent sous moi... je n'ai plus de force... € — Un peu de courage... appuyez-vous sur • moi... — 0 ciel ! ayez pitié de nous !
En ce moment , le bruit d'une voiture se fait entendre; il approche... elle n'est plus loin de nous. Je tire, ou plutôt j'emporte ma compagne, en lui disant : c Voilà un fiacre... entendez-vous: venez... venez... »
NI TOUIOURS. tS3
Le fiacre passait dans une rue transversale; je crie , j'appelle ; le cocher s'arrête , j'entraine ma dame , nous arrivons à la voiture , et celte fois elle ne fait aucune difficulté pour y monter.
c Oii allons-neus, not' maître? t me dit le cocher : Je lui mets cent sous dans la main , en lui disant : i — Ma foi... va toujours... t nous ne sommes pas encore décidés... nous < te le dirons plus tard, i
Le cocher n'en demande pas davantage. 11 referme sur moi la portière , et me voilà assis à côté de ma charmante inconnue, dans une bonne citadine d.ont toutes les glaces sont levées, les stores baissés, et où il fait noir comme dans un four. Après avoir passé au moins quatre heures de la nuit dans les rues de Paris , on doit penser avec quel plaisir je me trouve dans la citadine.
Ma voisine est encore toute tremblante de la frayeur qu'elle vient d'éprouver. Je. tâche de la rassurer, de la réchauffer; et pour cela je me rapproche d'elle : on me repousse, mais faiblement , je crois que Fobscurité de la cita-
dine rendra ma belle moins sévère. J'enlève lestement ce maudit chapeau qui lui servait de rempart contre mes entreprises : cette fois on me laisse faire. Je deviens téméraire , audacieux... on me résiste, mais si mal... que bientôt je n'ai plus qu'à rendre grâce aux voleurs qui sont cause que nous avons pris une voiture.
11 y a bien trois quarts d'heure que nous roulons : durant cet espace de temps nous avons fort peu parlé , ce qui n'empêche pas que nous ne nous soyons très-bien entendus. Tout à coup la femme charmante que je tiens dans mes bras me repousse, en s'écriant avec effroi :
c Oh ! mon Dieu !... voilà le jour !... *
Un faible rayon de lumière commençait en effet à percer à travers les stores. Ma compagne se hâte de remettre son chapeau.
c Eh bien!... i dis-je, c que nous importe < le jour? — 11 faut nous quitter... sur-lec champ... il le faut... — Quoi ! déjà !... quand ( je suis si heureux avec vous... Adèle, êtesc vous donc fâchée de partager mon bon-
m TODJOUBS.
heur?... — Non... non... mais il faut que je rentre chez moi à Tinstant... Arthur, si TOUS m'aimez , vous allez descendre de voiture et me laisser dans ce fiacre qui me ramènera à ma demeure... vous ne le suivres pas... vous me le promettez?.. — Quoi ! toujours ce mystère !.. . Maintenant que vous avez cédé à mon amour, voulez-vous encore être une inconnue pour moi?... — Vous me connaîtrez plus tard , je vous le jure ; mais à présent si vous refusez de faire ce que je vous demande, vous ne me reverrez jamais!.. . — Jamais !... allons , je vais vous obéir... je vous dois trop de bonheur pour ne point vous en témoigner ma reconnaissance en cédant à vos moindres désirs... je vais vous quitter... mais je vous reverrai Inentôt?... — Oui... bientôt... je vous écrirai... — Songez que je ne puis pas vous écrire, moi, puisque j'ignore... — Soyez tranquille, vous aurez de mes nouvelles... Adieu... — Encore un baiser avant de noeis quitter... — Non... non... Oh! c'est bien assez... je vous en prie, ne tardez plus. >
ir>0 Ml JAMAIS ,
Elle m'a trop accordé pour que je la contrarie en rien. Je tire le cordon , le cocher arrête , et vient ouvrir la portière ; il commence à faire petit jour. Ma dame a rabaissé son voile; elle baisse la têle, et ne me dit adieu qu en me serrant la maîu.
Je descends de la citadine , qui s'éloigne bientôt, et me voilà de nouveau dans la rue.
Comme je n*ai plus envie de me promener, je cherche à m'orienter, à me reconnaître... je marche un peu... Ah!... je me retrouve enfin !.•. je suis dans le quartier Saint-Honoré... dans la rue des Mauvaises Paroles.,, des mauvaises paroles!... cette circonstance me fait sourire... Si ma charmante conquête ne tenait pas celle qu'elle m'a donnée!... Ohl pourquoi?... Quand une femme n'a plus rien à nous refuser, elle ne refuse plus de nous voir. Voilà donc une aventure qui s'est terminée comme les autres... j'en suis presque fâché, c'est-àdire je n'en suis pas fâché, mais... mais je voudrais bien maintenant savoir quelle est cette dame... il est temps de faire cette réflexion !...
Et tout en me disant cela je rentre chez moi, j*y arrive au jour, et je me couche au moment où beaucoup d'autres se lèvent.