PAUL DE KOCK. — T
reverrai... el sans votre sœur. — Ma pauvre sœur! vous ne Taimez guère!... — Oh! je la déteste.— Qu'a-t-elle donc fait pour cela ? — Elle m*einpéchait d'être seul avec vous. Ensuite, vous conviendrez que vous êtes bien assez jolie, et que vous n'avez pas besoin d'avoir à côté de vous une figure qui fasse une telle opposition. — .Vous trouvez donc ma sœur... — Oh ! je la trouve épouvantable ! c'est le beau idéal du laid ! — Cette pauvre Clara ! Savez-vous qu'elle esl bien malheureuse d'être si laide ! — Il est certain que si celle-là trouve jamais uq homme qui l'aime!... tandis que vous!... avoir tant d'esprit et être si jolie... eh bien! vous ne voulez plus que je tienne votre main?... — A quoi bon? — Comment à quoi bon ? Seriez-vous aussi insensible que vous êtes aimable? — Oh! non!... je ne suis pas insensible, malheureusement!... > Puisqu'elle convient qu'elle n'est pas insensible, je veux la serrer dans mes bras ; elle se défend, recule... puis pousse un cri... nous nous trouvons nez à nez avec un chiffonnier
quî^ pour nous regarder, lève en même temps
sa lanterne et son croc.
Madame reste saisie ; je ne puis m*empécher
de rire en apercevant cet ignoble industriel,
dont le costume est encore plus dégoûtant que
celui du fameux Robert Macaire.
Le chiffonnier murmure entre ses dents : € Est-ce que la rue n*est pas assez grande...
« vous ne pouvez pas me laisser travailler
« tranquillemeut , sans vous jeter sur moi...
c comme des croque-morts? »
Ma compagne est déjà bien loin ; elle n'a
pas voulu lier conversation avec Thomme au
croc; je laisse celui-ci murmurer, et je vais
rejoindre ma dame.
« Eh, mon Dieu ! comme vous courez !... — — Cet homme m'a fait peur... je me suis trouvée tout à coup presque sur lui!... — Si vous m'aviez laisse faire , vous n'auriez pas couru le risque d'embrasser cet homme de nuit. Mais vous êtes si méchante!... — C'est vous qui n'êtes pas sage. Voudriezvous me faire repentir de vous avoir accordé ce tête-à-tête ? — Il me semble qu'en dési-
ranl faire ma connaissance, vous ne deviez pas supposer que je me bornerais à vous regarder?... Les femmes se plaignent de notre peu de sagesse, mais je crois qu'elles seraient bien fâchées si nous en avions longtemps ! — Vous avez mauvaise opinion des femmes ! — Est-ce avoir mauvaise opinion d'elles que de présumer qu'elles n'aiment point les sots. — On est donc soi quand on est sage ? — A peu près ; à moins qu'on ne soit sage comme Salomon et David, qui certes ne. chômaient ni de femmes, ni de maîtresses, ce qui ne les empêchait pas d'être les bien aimés du Seigneur ! — Il est certain que dans ce temps-là on ne faisait point un crime de la polygamie... Où sommes-nous donc , monsieur ? — Ma foi , madame, je n'en sais rien... vous avez été si vite... Nous avons pris la première rue venue... mais vous frissonnez : est-ce de peur? — Non, c'est tout bonnement de froid; l'air est devenu très-vif... — Quand je vous dis qu'il faut nous asseoir pour que je vous réchauffe. — Je ne veux pas l'être de, celte
façon ; marchons un peu plus vile, voulezvous? — Tout ce que vous voudrez ; nous pourrions même danser le galop , si cela vous était agréable : cela échauffe tout de suite. — Merci , je ne danse pas le galop, et puis je craindrais de me jeter encore dans un chiffonnier. — Eh bien , madame , puisque vous ne voulez pas danser, permettez-moi de vous adresser quelques questions. — Parlez, monsieur. — Êtes -vous demoiselle, femme ou veuve? Où demeurez-vous? Quelle est votre position dans le monde? 11 me semble que vous pouvez me répondre sans craindre que j*abuse de votre confiance ; mais en ne me disant absolument rien , c^est aussi m'en témoigner trop peu. — Je croyais que vous aimiez les liaisons mystérieuses. — Oui, mystérieuses pour le monde, cachées aux regards indiscrets ; 'mais entre soi , on peut... on doit même se dire qui Ton est, car il faut d*abord apprendre à la personne qui nous aime qu'elle peut aller avec nous sans rougir. Ce que dis là ,
madame, ne saurait vous offenser; je suis
ihéme certain que vous trouvez que j*ai raison; et si vous continuez à vous entourer de mystère, c'est seulement pour vous amuser en cherchant à piquer davantage ma curiosité.
• — Oui, monsieur, vous avez raison, on doit se faire connaîtra aux personnes qui nous aiment; et quand je serai bien certaine que vous m'aimez , je satisferai votre curiosité ; mais, jusque-là, je ne vous en dirai pas plus : si vous craignez de vous compromettre en sortant avec moi , vous êtes le maître de n'y plus aller, f — Mon Dieu ! vous ne pouvez croire cela, ou alors je me suis bien mal expliqué!... Enfin, madame, que faut-il faire pour que vous soyez persuadée qu'on vous aime?... — Oh ! je suis très-difficile à persuader... Mais, écoutez... n'entendez-vous pas des plaintes... des cris?... i Je prèle l'oreille, et j'entends en effet comme
des gémissements; il me semble toéme que
c'est assez près de nous. *
Mou inconnue me serre fortement le bras
NI TOL'JOORS. «39
en me disant : c Âh, mon Dieu ! j*ai très- peur celte fois... c*est sans doute quelqu*uD qu^on attaque... — On crierait au secours, à la garde, si c*était celai... Mais ne voyez-vous pas là-bas... au milieu de la rue... quelque chose de blanc? — Oui... — Avançons un peu. — Si c'étaient des voleurs... — Si c'est une personne qui a besoin de secours... — Eh bien , avançons , mais avec précaution , je vous en prie ! > Nous faisons quelques pas, cette dame et moi, vers ce que nous apercevons de blanc. Ma compagne se serre contre moi ; je tends le cou, j'avance la tête... notre marche doit avoir quelque chose de comique; cependant nous n'avons pas envie de rire.
Nous approchons : je commence à distinguer les objets ; une femme est à genoux au milieu de la rue , elle est penchée vers une autre femme qui est étendue sur le pavé et ne remue pas.
f Ge sont deux femmes , > me dit mon inconnue, f avançons... — Oui, ce sont deux € femmes; mais ce n'est pas une raison pour
« élre sans déGance... Voyons pourtant. »
Celle qui était à genoux devant Fautre ne larde pas à recommencer ses lamentations.
c Ah! mon Dieu!... que je suis malheu- « reuse!... et dire qu*il ne viendra personne < de charitable pour m'aider à porter cette i pauvre chère amie cheux noiis !... Ah ! vlà c queuqu'un... Ahl monsieur, je vous en f prie, aidez-moi un peu à reporter cheux f nous... là, en face, mon amie qui vient de « perdre ses sens!... >
C'est à moi que Ton s'adressait. Nous étions arrivés tout près des deux femmes ; je les regardais attentivement, et Texamen n*était pas à leur avantage. La mise, le ton, la voix, tout était fort suspect. Je regardais tour à tour la femme étendue à terre et une petite allée bien noire qui était en face, tandis que ma compagne me disait à Toreille : c Aidez-la donc 4 à transporter cette pauvre femme!... »
« — Mais, > dis-jeà celle qui se lamentait, « pourquoi votre amie est-elle étendue ainsi ( au milieu de la rue!... Que lui est-il donc € arrivé?
4 — Âh, mon cher monsieur ! c*est qu'elle a perdu ses sens!... que ça lui a pris comme un tonnerre... c'est des attaques... des nerfs : ça lui prend ben souvent ! alors elle tourne des yeux comme un possédé ! et Vlà pus d'une heure qu'elle est comme ça!
Mais v'ià not' demeure « nous restons au troisième. .. ce sera bientôt fait...vot'épouse vous attendra dans l'allée... Dieu ! ma bonne chère amie ! que ça me fend le cœur de te voir ainsi sur le pavé !... > Tout cela était débité d'une voix enrouée, avec force accompagnement de gestes et de lamentations.
Je restais indécis ; ma dame semblait surprise de mon peu d'humanité, et j'allais peutêtre me décider à relever la malade, lorsqu'on ouvre une fenêtre au second étage d'une maison en face; un homme en bonnet de coton y paraît, et se met à crier :
c N'écoutez pas ces filles, monsieur, ce sont c deux margots qui jouent toutes les nuits la « même comédie pour attirer les hommes chez € elles, et peut-être pour les voler, aidées par
« leurs amants. Mais demain, je préviendrai le c commissaire du quartier, afin qu*on mette f ordre à cela. »
Le voisin n*avait pas fini, que la prétendue malade s'était relevée, et criait avec sa camarade:
c Ah , vieux chien !... ah , vieux gredin !... c tu veux nous empêcher de gagner notre vie ! « Ah ! comme nous nous en fichons de toi et c de ton commissaire I... Tiens! v*là pour ta 1 cascade ! Va donc te plaindre, vieux sans- 4 culotte!...
En même temps, ces demoiselles ramassaient des pierres, des ordures, tout ce qui se trouvait sous leurs mains, et lançaient cela au voisin qui avait refermé sa fenêtre, mais dont elles cassaient les carreaux.
J*ai entraîné ma dame; nous nous hâtons de nous éloigner, car les vociférations de ces demoiselles devenaient d*une énergie à faire rougir un dragon.
« Eh bien ! « dis-je àmon inconnue, lorsque nous sommes loin du lieu de cette scène, € comprenez-vous pourquoi j*hésitais à secou-
rir celle femme?... Cesl que je me doulaîs que loul cela n'élail qu'uoe scène jouée par elles, pour faire des dupes. Dans Paris il faut presque toujours être sur ses gardes, et, au milieu de la nuit, il n*esl jamais sage de s^aventurer dans Tallée d'une maison qu'on ne connaît pas.
€ — Oh ! je vois bien que vous avez raison ; quel malheur si vous étiez entré là... on vous aurait tué peut-être ! — Je ne pense pas que cela eût été jusque-là, cependant on a vu de pareils guet-apens. — Et comment la police, qui sait loul, n'empèche-l*elle pas qu'il existe de ces repaires du crime? — Dans' une ville comme Paris il y aura toujours des vices, des coupables, des mauvais sujets; pendant que Ton punit les uns, il s'en lorme d'autres : c'est à ne jamais finir.
— Cette aventure m'a fait mal... quand je pense que s'il vous fût arrivé malheur, j'en aurais été la cause 1 — Vous? Pourquoi?...
— Sans cette idée de me promener la nuit , vous dormiriez à présent : et convenez que vous aimeriez mieux être maintenant dans
votre lit que dans la rue ? — Oh , non ! ... je vous jure que j'aime mieux être avec vous... par exemple , je préférerais que nous fussions dans mon lit. — Ah! monsieur!...
peut-on dire des choses comme cela... — Pourquoi pas... quand on les pense? — Si on disait toujours tout ce qu'on. pense, on entendrait de singuliers propos !... Mais je songe encore à ces vilaines femmes !... ayez donc deUhumanité ! de la sensibilité ! on en serait bien récompensé! — Dans Paris, il y a beaucoup de danger à être sensible!... Mais vous frissonnez encore... Tenez, voilà un. banc de pierre contre cette maison , de grâce, reposez-vous un moment ; et, si vous l'exigez, eh bien ! je ne m'assiérai pas. — Quand on me témoigne tant de complaisance, je ne sais plus rien refuser. Asseyonsnous un peu, je le veux bien ; j'avoue que je commence à être lasse. Mais promettez-moi de ne pas me tourmenter. — Je vous le promets.
Nous nous asseyons sur un banc de pierre étroit et court qui est contre la porte d'une
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maison bien noire. Comme notre siège a peu de longueur , il faut bien que cette dame et moi nous soyons tout près Fun de l'autre , mais j'ai promis d*étre sage, je le serai : il ne faut pas toujours manquer à ses engagements. Je me contente de tenir une main que Ton m'abandonne , et qui même répond aux tendres pressions de la mienne ; je crois m'apercevoir que mon inconnue soupire : c'est bon signe; elle est devenue rêveuse , je la laisse penser , je garde aussi le silence ; quelquefois il nous sert mieux que d'éloquents discours.
c Quelle heure estil? > me dit-elle enfin, c — Ma foi... je ne sais si je pourrai vous le c dire... on y voit si peu !... i
Cependant je tire ma montre, mais il m*est impossible de distinguer les aiguilles, et nous sommes loin d'un réverbère.
c Je ne vois pas l'heure... et vous, ma- € dame?... — Ni moi. — Je le crois bien, € vous ne relevez pas votre voile même pour c regarder ma montre... Vous avez donc réc solu de me priver du plaisir de voir votre