PAUL DE KOCK. — T. III
laquelle je suis entré ; je cours ouvrir la porte du salon; j'aperçois la domestique qui m'a reçu.
c Mademoiselle , voilà bien longtemps que j'attends pour parler à votre maîtresse ; est-ce que vous ne lui avez pas dit que j'étais là ? — Pardonnez-moi , monsieur , c'est que madame n'était pas habillée... — L'est-elle maintenant? — Je crois que oui, monsieur... — Vais-je la voir enfin? — Dans un petit moment, monsieur. — Écoutez, mademoiselle, si votre maîtresse espère que lassé d'attendre , je quitterai la place , dites-lui bien qu'elle se trompe, je suis très-décidé à ne pas m'en aller sans l'avoir vue. D'ailleurs, j'ai quelque chose à lui remettre que je ne donnerai qu'à elle-même. — Oh ! monsieur, ce n'est pas là l'idée de madame , certainement... elle veut vous recevoir... dans un petit moment,monsieur. — A la bonne heure ! j'attendrai alors. > Je retourne dans le salon; je me jette sur une ottomane et j'y attends qu'il plaise à la maîtresse du logis de se montrer à mes regards.
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Dix minutes s'écoulent encore : enfin on ouvre la porte du salon... mais c*est toujours la domestique qui paraît.
c Monsieur, si vous voulez me suivre, je • vais vous conduire près de madame... — € Comment... est-ce que madame n'est pas I levée?... — Oh! si, monsieur, mais c'est c qu'elle vous attend dans son boudoir. — f Allons , mademoiselle , je vous suis. >
Âh ! madame veut me recevoir dans son boudoir... qu'est-ce que cela veut dire?... J'aurais fort bien deviné il y a quelques jours , mais à présent... n'importe, allons au boudoir de madame.
La domestique ouvre une autre porte du salon , me fait traverser une pièce , puis un couloir, puis ouvre une porte, et me fait passep devant elle, en disant : c Madame, voilà ce mon- I sieur, > et referme aussitôt la porte sur moi^
Je me trouve alors dans une toute petite pièce, où il fait si peu de jour, que dans le premier moment je ne vois pas autour de moi. Cependant ce boudoir a une croisée, mais en dehors les persieunes sont fermées.
U NI UMAIS,
et en dedans de doubles rideaux blancs et cramoisis absorbent tellement la lumière , qu'elle n'arrive plus que sombre et incertaine. Je sais que la beauté aime le demi-jour, mais celui-ci me semble outré. Cependant je me frotte les yeux ; au bout d'un moment j'y vois un peu plus, et j'entends une voix médire : c Eh bien ! monsieur, venez donc vous asseoir c près de moi. i
J'ai reconnu la voix d'Adèle , elle est redevenue douce comme la nuit où je fus si heureux. J'aperçois à ma droite, dans un petit renfoncement, au fond duquel est une glace, une dame assise sur un divan. Mais quelle est ma surprise en la retrouvant mise comme elle l'était la nuit où nous nous sommes promenés ensemble! même robe, même châle, même chapeau, même voile rabattu sur sa figure !... elle a donc voulu que je la retrouvasse telle que je la vis lorsqu'elle me rendit heureux... Cette attention à reprendre ce costume me semble une marque d'amour ; je me sens tout ému, troublé, et je reste debout devant elle ne sachant plus que lui dire.
NI TODJOUftS.
Elle me fait encore signe de m*asseoir près d*elle , je Tais me placer sur le divan. Elle me donne sa main et serre tendrement la mienne.
c Mais , madame, quelle singulière femme < étes^Yous donc i dis-je en me rapprochant d'elle, c hier vous ne vouliez plus me reconnaître, vous vous offensiez de ce que je vous rappelais une nuit charmante. Aujourd'hui vous vous offrez à moi telle que vpus étiez cette nuit-là !
c — Hier... devant le monde... j'étais forcée de me conduire ainsi !... — Forcée... oh ! rien ne vous empêchait de m*adresser tout bas quelques mots de consolation, d'amitié; et d'ailleurs votre oubli, votre silence avec moi depuis cette nuit... — Les circonstances m*y obligeaient. — Par exemple, je ne sais pas si ce sont encore les circonstances qui vous obligent à porter ce voile et à me cacher votre visage , mais vous me permettrez j*espère de le voir ailleurs que dans le monde... — Oh ! monsieur, pas encore, je vous en prie... — Pourquoi doncxela, ma-
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< dame?... Que signifie ce voile dans ce bou- « doîrdéjà si sombre?... — Je l'ôterai tout à
< l'heure... — Non... sur-le-champ. >
Cette obstination à me cacher ses traits me semble singulière, je vais lui enlever son voile... lorsqu'on ouvre tout à coup une porte en face de nous. Au même instant les rideaux sont tirés, les per sien nés ouvertes, une vive clarté a remplacé l'obscurité qui nous environnait , et une dame entre en riant dans le boudoir.
Je l'ai regardée... et je reste immobile , ne sachant si je rêve... Cette femme, c'est madame d'Asveda... c'est Adèle... Je reporte enfin les yeux sur celle qui est assise à côté de moi... le chapeau , le voile ont disparu , et je reconnais Clara... la hideuse Clara!... Âh ! je comprends maintenant toute la vérité, je vois de quelle perfidie j'ai été la dupe, et Juliette, qui parait aussi à l'entrée du boudoir et mêle ses éclats de rire à ceux d'Adèle, achève de me donner, par sa présence , l'explication de sa lettre et le nœud de toute cette intrigue.
c Eh bien ? monsieur, i me dtt Adèle lorsque sa gaieté est un peu calmée, « avais-je tort
hier de vous assurer que tous tous mépreniez, lorsque tous me parliez de la nuit délicieuse que tous aTÎez passée aTec moi... Ah !... si TOUS aTiez dit cela à ma sœur h., à la bonne heure... elle aurait pu tous répondre, car il est probable qu'elle n*a pas oublié tout Famour que tous lui aTez témoigné cette nuit-là... Âhl ah I ah! conTenez, monsieur, que Toilà une intrigue qui a été parfaitement menée?... Tenez, Toilà Fauteur du complot... car moi je ne tous connaissais pas , et je n*aTais aucune raison pour TOUS jouer cette plaisanterie; mais madame TOUS en Teut beaucoup !... et puis ma pau- Tre sœur était passionnément amoureuse de tous!... tos romans lui aTaient tourné la tète!... J'ai serTi Tamour de Tune, et la haine de Fautre... est-ce que je n*ai pas bien fait, monsieur ? > Je ne trouTc rien à répondre, je suis atterré par ce qui m'arriTC ; je porte tour à tour mes yeux sur Adèle et sur Juliette ; quant à Clara, j*éTite au contraire de rencontrer ses regards; mais de son côté la pauTre fille semble plua
hontease que triomphante , elle tient la tête
baissée , et ne sonfQe pas root.
Juliette s'approche de moi , et me dît d*un
ton moqueur :
< Est-ce que vous m*en voulez , monsieur, de vous avoir rendu amoureux de madame d'Asveda ? Oh ! j'étais bien certaine qu'il vous suffirait de voir une fois madame pour vous passionner pour ellel... À la vérité, madame ne vous aime pas et s'est moquée devons !... mais Clara vous adore, c^a doit vous dédommager; cependant, lorsqu'à la sortie du spectacle elle a pris la place de sa sœur, et a consenti à se promener avec vous , elle ne pensait pas qu'il s'ensuivrait des choses... si tendres!... mais aussi vous êtes terriUe , monsieur, avec vous une femme de soixante ans ne serait pas en sûreté!... c Les éclats de rire recommencent ; mais ils
ne me blessent plus. Une réflexion , un souve*
nir viennent de rendre la paix à mon âme ; je
me lève et je dis à Juliette , d'un air fort tran*
quille :
c Vous venez , madame, de me rendre un bien grand service , de soulager mon âme d'un poids qui l'oppressait, de lui faire retrouver le calme qu'elle avait perdu. Loin de vous faire aucun reproche, ce serait des remercîments que j'aurais à vous adresser ; mais vous pourriez ne pas les comprendre , c'est pourquoi je m'en abstiendrai, c Madame d'Asveda s'est amusée à mes dépens , parce que j'osais être amoureux d'elle ; je sens maintenant que j'avais grand tort ! et c'est une faute dans laquelle je lui jure de ne plus retomber. Quant à mademoiselle Clara , elle doit être l'auteur des lettres spirituelles que j'ai reçues, et je n'ai aucun regret de la promenade que nous avons faite ensemble, et pendant laquelle je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui, ce qui me serait probablement arrivé avec une femme plus jolie et moins aimable. Maintenant je vais rendre à madame d'Âsveda un petit sac qu'elle a oublié hier dans une voiture ; car c'est dans le seul but de le lui rapporter que je m'étais présenté chez elle, et non
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< pas , comme elle pourrait le croire , dans c Fintention de lui faire ma cour. »
Ces dames sont toutes décontenancées à leur tour. Adèle rougit de dépit , Juliette se mord les lèvres de colère , la pauvre Clara me regarde en-dessous. On s'attendait probablement à me voir furieux, indigné du tour qu*ou m*avait joué , on se serait moqué de ma colère; mais mon air tranquille dérange tous leurs plans , et Adèle reçoit d*un air troublé le petit sac que je lui présente. Cependant elle Touvre, prend son souvenir, regarde les lettres qui sont dedans , et me dit :
c II est probable que vous aurez lu les deux f lettres que renfermaient mes notes; mais c cela m'est bien égal !... Tune est de madame, c et vous devez comprendre maintenant son I contenu ; quant à l'autre , elle est d'une t personne que vous ne connaissez pas, et De c saurait vous intéresser. . . puisque vous n^étes € plus amoureux de moi. »
Je m'incline d'un air fort respectueux , et je vais m'éloigner , lorsque Juliette m'arrête , en me disant : c Pardon , M. Artbur ,
encore un mot... Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la sentimentale Clémence?... * — Que vous importe, madame!
f — Oh! rien !... seulement s'il y a longtemps qu'elle n'a été chez vous , c'est qu'elle ne s'en est pas souciée ; car elle est à présent libre comme l'air et maîtresse de ses actions, depuis que son mari , M. Moncarville, l'a chassée de chez lui. i Mon cœur se serre et je balbutie, en regardant Juliette : < Chassée par son mari... madame Moncarville?... Oh! vous en imposez, madame!... cela n'est pas... cela ne peut pas être...
c — Non, monsieur, non, je n'en impose pas! M. Moncarville a renvoyé sa femme , parce que, grâce à mes avis , il l'avait fait suive, épier la dernière foisqu'elle est sortie le soir, et on a vu qu'elle allait chez vous. Écoutez donc , tous les^'maris ne sont pas satisfaits d'être cocus! Il y en a à qui ça plaît, d'autres à qui ça ne plaît pas ; M. Moncarville était du nombre de ces derniers, et, comme il ne pouvait plus douter de son affaire, il a sur-le-
champ mis madame à la porte , en lui faisant une pension, juste de quoi manger des lentilles toute Tannée ; ensuite , il m*a fait demander mon fils , mon Oscar , qui est aussi le Sîien; il a voulu le prendre ayec lui : ça m*a fait bien de la peine de me séparer de mon enfant; mais c*est pour son bienêtre, j'ai imposé silence à mes sentiments maternels. Ce n'est pas que, si j'avais voulu, j'aurais été demeurer chez Moncarville, remplacer sa femme; il me l'a proposé. Ce vieux renard, il voulait me ravoir; mais j'ai mieux aimé rester avec mon petit Dodolphe qui est fou de moi, qui m'idolâtre et qui m'épousera dès que son père sera mort. Eh bien!... vous ne dites plus rien, M. Arthur; mon Dieu! comme vous êtes pâle.*, est-ce que vous vous trouvez mal?... Clara! fais donc un verre d'eau à ton amant. > Je ne peux plus parler; je pousse brusquement toutes les portes qui se trouvent devant moi , et je me hâte de sortir de cette maison , de fuir la présence de ces femmes.
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