TOME III
nous devions nous battre , il a dit au baron : En vérité, je ne vous ai jamais vu si agité, même quand vous avez pris la défense de ma jolie eoti* sine; et ce duel que mon père a eu à Londres... ce duel pour une jolie femme... c'était pour Adèle, je n'en saurais douter à présent.
Je reste quelques instants absorftë dans mes pensées, tenant dans mes mains ce billet que je n'ose plus lire parce qu'il est de mon père ; je ne puis rendre rangois$e que j'éprouve à la seule idée que j'ai peut-être été le rival de mon père... s'il apprenait cela ! lui qui déjà me témoigne tant d'aversion !... et pourtant, suis-je coupable?... pouvaisje deviner la liaison du baron avec Adèle?
Je n'y tiens plus, il faut que je sache toute la vérité; j'ouvre le billet, et je lis :
c Mon aimable et charmante amie, je suis f enchanté de vous savoir de retour à Paris; < vous ne pouvez pas douter du plaisir que « j'aurai à vous revoir ; je profiterai souvent i de la permission que vous me donnez d'aller c vous tenir compagnie. Les moments que
NI TOUJOUfiS. SI
i j*ai passés à vos côtés in*ont toujours sem-
c blé trop courts; si vous pensez de même, je
c serai trop heureux. En attendaut que quel-
c ques affaires qui m'appellent à la campagne
I me laissent le loisir d'aller vous voir ,
i veuillez recevoir les hommages de votre
c plus sincère adorateur.
< Le baron de Harleville. »
€ette lettre ne dit rien de bien positif, si ce n'est que mon père est du nombre des adorateurs de madame d'Âsveda ; mais une jolie femme en a toujours un grand nombre à sa suite , et cela ne prouve pas qu'ils soient tous heureux. Cependant je suis attristé de savoir que le baron connaît Adèle ; s'il s'est battu pour elle, il faut qu'elle lui inspire quelque chose de plus que ces hommages banals qu'un homme galant adresse à toutes les jolies femmes. Cette idée est cruelle... S'il l'aimait vraiment et que... Ah! madame d'Asveda, qu'avez-vous fait?
Il y a encore une lettre dans la poche du souvenir ; celle-ci est toute chiffonnée ; à
Tadresse seule je vois que cela ne vient pas d'un adorateur , ou il faudrait que ce fut un cuisinier. Quelle affreuse écriture !... Mais voilà qui est singulier , il me semble aussi la reconnaître...
J*ouvre la seconde lettre; je cours à la signature... je ne m'étais pas trompé, celle-ci est de Juliette. Adèle connaît Juliette ! voilà qui pique encore plus ma curiosité. 'jTâchons de déchiffrer ce que madame Ulysse k voulu écrire.
c Madame, je me rendrai demain chez vous pour y causer de notre projet. Clara m*a dit que vous seriez assez bonne enfant pour m*aider à me venger. D'ailleurs les femmes doivent toujours se servir et s'entr'aider pour se moquer des hommes, qui sont tous des polissons à notre égard ; c'est pourquoi il ne faut pas se gêner pour les faire aller: je compte donc sur vous» je vous donnerai tous les renseignements sur mon traître. A demain matin ; Clara m'a dit que vous m'attendriez à déjeuner avec du chocolat
c mais le chocolat me barbouille le cœur, c et si ça vous est égal, j*aime mieux un beefteack.
c Votre très-humble et déyouée , i Juliette » dite femme Ulysse, i
Cette lettre m'intrigue. Juliette va chez Adèle... depuis quand? Sa lettre semble ancienne» mais elle n'est pas datée. Quel est ce projet dont on doit s'occuper? cet homme dont on veut se venger. Je ne sais pourquoi , il me semble que je dois être mêlé dans cette aJBfaire. Maintenant, partout où je vois Juliette, je redoute quelque perfidie ; la lecture de cette lettre fait travailler mon imagination; je me couche en cherchant à deviner pourquoi Juliette voulait aller prier Adèle de l'aider dans une vengeance. Je ne puis débrouiller les fils de cette intrigue, et le souvenir de mon père, qui vient se joindre à tout cela, augmente encore mon anxiété. Mais je suis décidé à aller le lendemain chez madame d'Asveda ; je lui reporterai ce que j'ai trouvé dans la voiture; voilà un motif pour me pré*
senter; et chez elle peut-êire daignera- t-elle m*expliquer enfin sa conduite.
Je m'endors avec ce désir permanent chez les hommes d'arriver au lendemain , qui doit toujours être^meilleur que la veille, et ce désir, quand il est bien vif, a le grand inconvénient de nous laisser peu dormir. Je suis donc éveillé de bonne heure ; je sens bien qu*il n'est pas l'heure de me présenter chez une petit€**maitresse ; et mon inconnue, que je connais maintenant, m'a paru en avoir toutes les habitudes ; mais comme je ne me sens nullement disposé à travailler , je me hâte de m'habiller, je déjeune, puis je sors après avoir eu soin de mettre le petit sac de velours dans une des poches de mon habit.
Le temps est beau ; je vais me promener aux tuileries : ce n'est pas encore l'heure où il y a du monde, et c'est précisément celle où ce beau jardin me plaît le plus. Je puis maintenant y rêver tout à mon aise sans craindre d*étre coudoyé ni de me jeter dans le nez de quelqu'un : j'y attendrai le moment de me rendre chez Adèle, tout en faisant de nouvelles
conjectures sur les deux lettres que renfermait son souvenir.
Il y a déjà longtemps que je suis aux Tuileries, lorsqu'un petit garçon vient se jeter presque dans mes jambes en me disant : c Prenez garde , monsieur, vous allez marcher < dans mon cerceau, i
Je m*arréte pour que Tenfant ramasse son jouet, et je regarde cette petite tête qui est presque à mes pieds. L'enfant lève les yeux en ramassant son cerceau. Je connais la figure de ce petit garçon , et, pendant que je cherche à me rappeler où je Fai vu, le petit bonhomme me sourit en s'écriant : c Ah ! [monsieur, je « vous reconnais!... c'est vous qui m'aviez c donné de si beaux boutons de chemise... c en or... et que maman a ven.dus le lendec main. >
Se pourrait-il! C'est le petit Oscar, le fils de Juliette ! mais j au lieu d'être déguenillé comme autrefois, il est habillé tout à neuf et avec élégance. Pendant que je considère l'enfant , il reprend :
< Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ,
< monsieur?... vous êtes pourtant venu à ma « pension... Cétait pendant Theure de la récréation, et mes camarades ne voulaient pas jouer avec moi parce que j*étais trop sale... c — Oui, je vous reconnais, mon ami, je me rappelle fort bien tout cela; mais il me paraît qu'il s* est fait un grand changement dans votre position , et maintenant vos camarades ne refuseraient plus déjouer avec vous.
< Âh, dame! jesuisbeau àprésent... n'est-ce pas !... je suis bien heureux , je nesuis plus avec maman ; j'ai retrouvé mon papa , et je suis avec lui ; oh ! j'aime bien mieux ça!... je mange de bonnes choses à présent !... — Votre papa?... Comment !... vous êtes chez votre papa!... — Oui, tenez... le voilà làbas... Âh! le voilà qui vient me chercher; j'en ai un peu peur de papa, parce qu'il ne rit jamais... mais c'est égal, je suis bien heureux chez lui... et je ne mange pas que des pommes de terre à présent. > Pendant que le petit Oscar parlait, je regardais ce monsieur qui venait à nous : c'est
M. MoDcarvîUe. Juliette ne in*a pas trompé en me disant que c'était le père de son enfant.
M. Moncarville, qui venait chercher sou fils 9 ne m*avait pas encore envisagé; mais il vient de me reconnaître sans doute, car tout à coup je le vois qui s'arrête à une dizaine de pas de nous, sa figure devient sombre» ses épais sourcils se rapprochent, et il s*écrie d'un ton de colère : c Oscar, venez... venez c donc , monsieur ! . . .
< — 0 mon Dieu!... comme papa a Tair c fâché I > dit Tenfant; c est-ce que c'est ma « faute si mon cerceau a roulé par ici. • . Adieu, • monsieur. — Adieu , mon ami. >
Oscar, me fait un gracieux sourire, puis court près de son père, qui lui prend la main et remmène brusquement sans lui permettre de rejouer au cerceau.
Voilà une rencontre qui me jette dans un nouvel étonnement. M. Moncarville a pris son fils avec lui : cela me semble bien singulier; comment aura-t-il présenté cet enfant à sa femme?... Si c'était comme un orphelin confié à ses soins, le petit Oscar ne rappellerait pas
son papa ; je D*y comprends plus rien... Je sais bien que Clémence est assez bonne pour traiter comme son fils un enfant naturel de sou mari ; mais cependant par respect pour les convenances , pour sa famille, M. Moncarville n*aurait pas agi si ouvertement... tout cela m*inquièle; je voudrais bien maintenant avoir des nouvelles de Clémence, savoir par elle toute la vérité ; mais elle ne m*écrit plus, et je sens que je Tai bien mérité. Pourtant je me plais à penser qu'elle m*aime toujours ; j*ai pu être infidèle, moi , mais elle , il me semble qu'elle ne le peut pas. Ces réflexions m'ont presque fait oublier madame d'Asveda : le petit sac de velours , que je sens dans ma pocbe, me rappelle le but de ma sortie; je puis maintenant sans indiscrétion me présenter chez la cousine de M. de Follard ,et je me rends rue Sainte-Anne.
C'est bien singulier, je n'éprouve plus la même émotion qu'hier en songeant que je vais revoir Adèle. Hier, en la regardant danser, en la voyant brillante de grâces , de parures , je l'adorais même après ses dédains; malgré la
fierté, TiDdifférence de ses regards , j'aurais donné tout au monde pour me retrouver seul avec elle', pour la presser encore une fois dans mes bras; mais depuis que je sais qu'elle a reçu les hommages de mon père , il me semble que mon amour s'est dissipé... mes souvenirs sont mêlés de craintes, mes désirs sont évanouis. Si j'étais le rival du baron?... Cette idée me glace... m'obsède... elle se place toujours entre Adèle et moi : mon amour pour cette femme me semble maintenant un crime , et je donnerais tout au monde pour ne l'avoir pas connue.
G est dans ces dispositions , qui ne sont rien moins qu'amoureuses, que j'arrive à la demeure d'Adèle. Je demande au portier madame d'Asveda ; on m'indique le logement au second, et je vais sonner chez cette dame.
Une. domestique m'ouvre :
c Madame d'Asveda ? — C'est ici , monsieur. 1 — Y est-elle? — Oui, monsieur. — ,Puis-je € la voir? — Votre nom, monsieur? — Arc thur. — Si vous voulez attendre dans ce c salon , je vais aller prévenir madame. >
Je passe dans un salon assez élégant où Ton me laisse seul. Je m'assieds et je réfléchis. Gomment va-t-elle me recevoir?... et voudrat-elle me recevoir? Oui , sa bonne m*ayanl dit qu'elle était chez elle, elle n'osera pas refuser de me voir; je vais lui rendre son sac de velours , mais je ne puis lui parler ni de mon père , ni de Juliette : ce serait avouer que j*ai ouvert son souvenir, et , à moins qu'elle ne me fournisse elle-même l'occasion d'aborder ce sujet, je ne saurai rien sur ce dont je suis si curieux de m'éclairer. Ah ! si Adèle voulait être avec moi, franche, sincère... si elle voulait me parler avec cet abandon qu'elle avait cette nuit où nous noua sommes tant promenés, je saurais toutes ses liaisons, tous ses secrets... mais pour cela il faudrait qu'elle ne fût plus la dame que j'ai vue chez M. de Reveillère, et qu'elle redevînt mon aimable inconnue.
Je me suis dit tout cela et bien autre chose encore ; car il y a fort longtemps que je suis 4ans le salon, et on m'y laisse seul. 'Je regarde ma montre; il me semble qu'il y a près d'un quart d'heure que je suis là. Mais probable-
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ment Adèle n'avait pas terminé sa toilette, elle est très-coquette, elle doit rester beaucoup de temps devant son miroir : patientons. Je m*étonne pourtant que Ton prenne tant de soin pour être jolie, quand c*estpour recevoir quelqu'un que Ton n'aime plus, et certainement je dois penser cela d'après la manière dont on m'a traité la veille.
Un autre quart d'heure s'écoule ; je me lève, je me promène dans le salon , je tousse , je chante; on m'a peut-être oublié, et en faisant du bruit j'espère qu'on se rappellera que je suis là. Mais, non, il est impossible qu'on m'ait oublié; ma visite doit être un événement pour madame d'Asveda, et me laisser attendre ainsi !... Je vois là-dedans de l'impertinence, delà méchanceté; le sang me monte au visage... si l'on craint que je vienne encore parler de mon aitiour, on se trompe bien ! ce n'est plus ce sentiment qui m'anime. On espère peut-^tre que , lassé d'attendre , je m'en irai : mais pas du tout ; je resterai toute la journée s'il le £aiut, j'y mettrai aussi de l'entêtement.
J'entends marcher dans l'antichambre par