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Mais cette Juliette!... je ne cesserai donc pas d'éprouver les effets de sa vengeance!... Comme ses yeux brillaient de méchanceté, en m*apprenant le déshonneur de Clémence!... Comme elle jouissait du mal qu'elle me faisait!... Oublions ces femmes!... Puissé-je ne plusles rencontrer.Ne pensonsqu'à Clémence... la nouvelle de son malheur a fait renaître tout mon amour; ou plutôt il me semble que ce sentiment que j'ai pour elle ne s'est jamais entièrement éteint ; il n'était qu'endormi au fond de mon cœur.
Si elle est séparée d'avec son mari depuis le jour où je l'ai vue, voilà déjà plusieurs mois qn'elle vit seule... Âh ! si je l'avais su, j'aurais été la consoler. Son mari ne lui fait qu'une bien modique pension, d'après ce que j'ai compris. Clémence se sera contentée de ce que cet homme aura voulu lui donner; sans doute elle travaille pour augmenter son faible revenu... peut-être vit-elle de privations... Et elle ne me l'a pas fait savoir î... elle ne m'a pas écrit son changement de situation ! . . . Mais Clémence est trop fière pour m'a vouer son indigence !...
Et d*aillenrs, méritais je sa confiance, méritais-je qu'elle me regardât encore comme son meilleur ami?
Maintenant , il faut absolument que je découvre la demeure de Clémence ; je sens que je n'aurai plus de repos que lorsque je Taurai vue, que je l'aurai pressée dans mes bras, et suppliée de me pardonner. D'ailleurs, j'ai causé son malheur; il est de mon devoir de faire ce qui dépendra de moi pour adoucir ses peines. J'ai pendant longtemps couru tout Paris pour retrouver cette Adèle!... Ah l je sens que je mettrai bien plus d'ardeur à chercher Clémence! Ce n'est plus une passion folle, bizarre qui me fera agir; c'est un sentiment plus durable, car il est né de son malheur; et ceux-là sont plus vrais que ceux qu*enfante le plaisir.
Comment obtenir quelques renseignements qui puissent me mettre sur ses traces ?... En allant dans le monde, aux spectacles , je pouvais espérer de rencontrer une femme coquette, qui voulait faire admirer sa figure et sa toilette ; mais Clémence n'est point de ces femmes-là ;
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elle ne recherche point les hommages des hommes ; elle semble ignorer le charme qu'elle inspire, el, loin d'aller dans le monde, elle le fuit sans doute, et vit Irès-retirée , au fond d'un modeste appartement, dans quelquequartier peu fréquenté. Il est bien plus difficile de trouver quelqu'un qui sort peu, qui ne se livre à aucun plaisir... Gomment doue faire pour savoir son adrese?...
Son mari doit connaître sa demeure... mais ce n'est pas à lui que je puis m'adresser pour la savoir... Cette méchante Juliette la sait sans doute aussi... mais elle ne me la dirait pas; d'ailleurs, je ne veux jamais reparler à cette femme : il ne faut donc compter que sur mes recherches et le hasard qui peut-être me servira.
Pendant quinze jours , je recommence à me promener dans Paris. Je m'informe, je demande madame Moncarville dans plus de trois cents maisons. Je n'obtiens aucune réponse satisfaisante.
€ Qu'est-ce qu'elle fait, cette dame? • voilà ce qu'ils me disent tous. Eh 1 morbleu i si elle
avait un état, je la chercherais dans YÀlmanach du Commerce f et non pas chez les portiers.
le réfléchis ensuite que , probablement , Clémence aura changé de nom en cessant de Tivre avec son mari ; j*ignore celui qu'elle aura pris.Âinsi, mes informations sur madame Moncarville ne peuvent me mener à rien. Cette pensée achève de me désoler ; elle m'ôte tout mou courage pour continuer mes recherches.
Je tente un dernier moyen ; je sais où demeure M. Moncarville : je me rends dans sa maison , je m'adresse au portier ; avec une pièce décent sous , je le mets sur-le-champ en très-bonnes dispositions à mon égard.
< C'est ici que loge Mé Moncarville? — Oui , c monsieur, au second , la porte à gauche ; il y t aune grosse sonnette à gland bleu. Si mou- € sieur le désire, je vais le conduire... M. Mon- € carville est justement chez lui. t
Déjà le portier s'apprête à sortir de sa loge pour ine servir de guide; je le retiens :
c Ce n'est pas à M. Moncarville précisément f que j'ai aibire... c'est à sa femme... — Sa f femme!... i
Le portier fait un sourire, qull veut rendre malin , et reprend :
c Sa femme!... oh ben ! c*est qu'il y a une petite difficulté ; la femme ne demeure plus avec sou mari... ils se sont séparés... je ne sais pas si c'est juridiclement. . . mais je sais ben qu'ils ne sont plus ensemble. — £h bien ! indiquez-moi la demeure de madame Moncarville... vingt francs pour vous si je la sais. — Pardi, monsieur, si je la connaissais, je vous la dirais ben vite!... Vous entendez ben que, moi, je n'ai pas de raisons pour empêcher les connaissances de cette dame de la fréquenter... ben du contraire ! elle était fort douce^c'te petite dame, et je l'estimais assez, moi! Mais elle ne m'a pas dit sa demeure... — Pourtant, on a dû emporter ses meubles à elle ?... — Rien du tout... elle est partie comme une fusée!... avec une malle, des cartons, et puis un mouchoir qu'elle tenait sur ses yeux... Je soupçonne qu'elle pleurait, la pauvre dame... Enfin, elle avait fait venir un fiacre; elle est montée dedans, mais pour aller où...
m 4'OUJOUBs.
voilà !... — Et depuis ce jour, elle n'est pas revenue? — Jamais... — Et M. Moncarville n*apasquelquefois envoyé chez elle , vous... ou quelque commissionnaire?... — Rien du tout!... je crois ben qu*il n'y pense plus; il a pris avec lui un petit garçon dont il se dit le père , et qui lui vient on ne sait d'où. . . L'enfant est gentil, mais il ne lui ressemble pas du tout. I le m'éloigne désespéré. Je n'entrevois plus aucun moyen pour découvrir la demeure de Clémence; un seul espoir me reste encore, c*est qu'elle-même daignera m'écrire, me donner de ses nouvelles ; c'est qu'elle voudra encore me voir ; mais cette espérance est bien faible, si elle a su que j'en aimais une autre (et les femmes savent toujours ces choses-là), son amour-propre arrêtera son amour et l'empêchera de revenir à moi.
Je tâche de prendre mon parti et de me distraire; mais le souvenir de Clémence malheureuse et ne voulant plus me voir» me laisse un fonds de tristesse que j'ai peine à vaincre, et qui souvent m'arrache un
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soupir au milieu des plaisirs que je cherchée goûter.
Dans mes courses, je rencontre fréquemment M. Théodore. Sa mise est plus élégante qu*autrefois, aussi se donne-t-il des airs , une tournure , des manières qui forcent tout le monde à faire attention à lui. C'est ce que ce monsieur ambitionne sans doute; mais quand je passe près de lui, je ne lui donne pas le plaisir de le regarder ; de son côté, iln'a plus Tair de me reconnaître : je lui en sais infiniment de gréé
Je n'ai pas aperçu Adolphe une seule fois depuis la soirée du spectacle. Je présume qu'il m*éyite; de mon côtéi je ne le cherche pas*
Nous sommes en été , les jours sont longs, le soleil est brûlant. Un matin, un auteur avec lequel je suis en train de faire une pièce vient me trouver de bonne heure, et me dit :
1 Arthur , as-tu quelque chose à faire auc jourd'hui ? —- Ma foi! non. — Le temps est « superbe, ce serait un meurtre de rester c enfermé dans Paris quand on n'est pas com-
mis de bureau. Nous autres hommes de lettres , qui sommes libres comme les oiseaux , nous pouvons, quand cela nous plaît, humer Fair de la campagne. — Et tu as envie de te promener aujourd'hui? — Oui, mais extra muros. Allons déjeuner dans un petit endroit... ou Ton déjeune bien... Nous irons à pied, ça nous donnera de Tappétit, et, tout en marchant , nous chercherons le dénoûment de notre vaudeville que nous n'avons pas encore trouvé : ce sera le but principal de notre journée. Ça va-t-il? — Trèsvolontiers. > La proposition me fait d'autant plus de plaisir que mon collaborateur , qui se nomme Darbois , est un fort bon garçon qui , sous un abord froid et même grave, cache un grand fonds de gaieté et une extrême facilité à trouver un côté comique dans les aventures les plus sérieuses.
Je suis bientôt prêt , et je sors avec Darbois. Quand nous sommes dans la rue, nous pensons que nous n'avons pas encore décidé oii nous irions.
c Marchons au hasard, > ditDarbois, c nous irons où il nous conduira. — Je le veux bien. Mais quand nous serons au bout d*une rue et qu*il y en aura une à droite et une à gauche, il faudra nous décider pourtant. — Nous demanderons notre chemin pour aller à la campagne. — On nous demandera laquelle? — Nous répondrons que nous n'en savons rien. — On nous prendra pour deux fous , ou on croira que nous voulons nous moquer du monde. — Tant mieux, tout cela nous fera peut- être trouver le dénoûmeut de notre vaudeville. — Ainsi soit-il. > Nous nous mettons en route. Tant qu'il y a une rue à peu près en face de celle que nous suivons , nous marchons sans demander. Nous finissons par arriver dans un cul-de-sac où nos pieds ne rencontrent que de fort vilaines choses : nous nous arrêtons.
( Si c'est là le dénoiiment que nous devons c trouver pour notre pièce, > dis-je à mon collègue, c il ne me semble pas très-bien choisi. € — Eh ! mon cher , on ne sait pas !... Je con- ( viens qu'il serait un peu hasardé ; mais dans
c ce moment où on veut absolument du nou-
< veau , du risqué, ça pourrait faire de Teffet. c — En attendant, hàtons-nous de sortir de ce € cul-de-sac. »
Arrivés dans la rue voisine où il y en a deux qui se croisent , Darbois demande fort sérieusement à un commissionnaire le chemin de la campagne.
c C*est le chemin de la barrière que vous
< voulez dire! — La barrière soit. — A la- I quelle voulez-vous aller ? — Celle que vous c voudrez... »
Le commissionnaire nous regarde , comme que1qu*un qui ne sait pas s'il doit se fâcher; il prend le parti de rire :
Allons, vous êtes deux farceurs I... — C'est vrai , c'est notre étal. — Ah ! je vois ça tout de suite, vous voulez aller vous réjouir à la guinguette. — Nous voulons trouver notre dénoûment. — Vous avez perdu quelque chose? — Non , nous ne l'avons pas perdu, mais nous voulons le trouver. — Oh ! les farceurs I... Suivez la rue à gauche, et puis tout droit vous serez à la barrière. »
J*en traîna Darbois, en lai disant : i Avec
( tes folies , tu nous attireras quelque mau-
f vaise affaire. — Pourquoi donc? Ai-je menti
< à cet homme, en lui disant que nous cherc chions un dénoùuient? — Tiens , j'ai peur c que le hasard ne nous conduise pas bien ; je c crois qu'en toutes choses il ne faut pas s'en « rapportera lui. i
Nous arrivons à une barrière que je ne connais pas, nous la passons et nous continuons d'aller tout droit devant nous. Bientôt je reconnais à notre droite la plaine Saint-Denis.
< Le hasard nous conduira à Saint-Denis, » dis-je à Darbois, « traversons cette plaine, c nous irons ensuite déjeuner dans Tile, et
< nous chercherons notre dénoùment entre € une matelote et une friture. —Va pour Tile « Saint-Denis... nous pourrons même nous c baigner avant de déjeuner. >
INous poursuivons notre route, et , suivant son habitude, Darbois me conte mille folies au lieu de me parlicr de notre picce.Quant je veux entamer ce sujet, il ne m écoute pas ou s'écrie : ( Nous nous en occuperons en déjeunant, «
NI TOUJOURS. es
Nous arrivons à Saint-Denis. Darbois remarque un vieux couple qui vient de notre côté, tournure province comme si nous étions à cent lieues de Paris. La femme porte un épagneul, le monsieur tient deux pliants sous son bras gauche. Darbois me quitte, s'arrête devant une maison et se met à regarder par terre en se baissant : le vieux couple arrive près de lui , et, le voyant si occupé à regarder à ses pieds, la dame lui dit : c Monsieur cherche i quelque chose ?
t — Oui, madame, > répond Darbois d'un air affairé et sans lever les yeux.
c Attendez, > dit Thomme, c je vais metf tre mes lunettes et vous aider, je suis assez f heureux pour trouver... Il paraît que c'est c précieux , car vous paraissez bien contraf riéî...
I — Oh ! oui , monsieur , c'est quelque < chose d'impayable, surtout lorsque c'est c bon!... % ^
Pendant que Darbois parlait , le vieux bonhomme a posé ses pliants à terre et tiré ses lunettes de son étui ; il les met sur son nez , et