TOME m
lui dit : c Si vous voulez maintenant me dire
< ce que vous cherchez?
f — Monsieur, c'est le dénoûment d'un
< vaudeville en trois actes que je suis en tf train de faire avec ce monsieur que vous
< voyez là-has, et qui rit comme un fou en ce 4 moment ! >
Le vieux bonhomme Ole ses lunettes, reprend ses pliants et le bras de sa femme, et le couple s'éloigne en murmurant : c Les jeu Des gens se c conduisent bien indécemment, depuis qu'on c fait des révolutions !... «
Darbois revient vers moi , je ris trop pour le gronder, mais je l'entraîne vers l'ile Saint- Denis en le priant de ne pas se moquer du traiteur, parce que je tiens à bien déjeuner.
En approchant du bord de l'eau , nous apercevons un monsieur et une dame qui se dirigent vers un balelet , et probablement veulent aussi se faire passer dans l'île. Nous nous hâtons pour profiler du même bateau. Le couple que nous apercevons ne ressemble pas à celui que Darbois a fait s'arrêter dans Saint- Denis : l'homme est un petit maître, la femme
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une élégante. Ce sont probablement desjeunes gens.
c C*esl une partie fine, > me dit Darbois; je gage que ceux-là se rendent dans Tile Saint Denis avec d'autres idées que celle de manger une friture. — Ils ont raison... Ah ! mon Dieu ! — Eh bien ! qu*est-ce qui te prend!... Est-ce que tu trouves un dénoàment? — Je reconnais cet homme et celte femme î... — Tant mieux, ce sera plus drôle... Dépéchons-nous, le batelier nous fait signe, > C'est Juliette que je viens de reconnaître dans cette dame élégante, et le monsieur qui raccompagne est le grand Théodore. Mais Adolphe n'est pas avec eux... que signifie cela?... Rien qui me surprenne beaucoup de la part de Juliette !... Cependant j*hésite... je ne sais si je veux avancer. . . mais Darbois m'entraîne , et après tout je ne vois pas pourquoi j'aurais peur de contrarier madame Ulysse.
Nous sautons dans le bateau. Juliette et Théodore y étaient déjà, ils me reconnaissent, ils se parlent bas. M. Théodore semble con-
6» NI lAHAlS,
trarié, mais Juliette ne tarde pas à rire trèsfort, suivant son habitude. Je ne cherche pas à entendre ce qu'ils se disent, je me suis assis à Tautre extrémité du bateau. Darbois médita l'oreille :
c Je te parie le déjeuner qu'elle n'est pas f avec son mari? — Parbleu ! — Et' pas même € avec son entreteneur? — Tu as gagné. — f Et pas même avec son amant habituel? — f A quoi vois-tu cela? — C'est qu'elle a des f yeux extrêmement libéraux , cette dame. >
Madame Ulysse se met à parler si haut qu'il nous serait difficile de ne pas l'entendre; elle ne cesse de répéter :
■i Adolphe est bien en retard... mais il < nous retrouvera, il sait où nous sommes, c — Oui, oui, il ne peut larder à nous rec joindre. »
Ces mots, répétés plusieurs fois pour que nous les entendions , me font penser, au contraire, que mon ami Adolphe ne se doute pas que sa maîtresse et son cher Théodore sont ensemble à la campagne; niais comme maintenant cela m'importe fort peu, je trouve que
Juliette prend une peine inutile en répétant cela toutes les minutes.
Le trajet qui sépare de Tile est bien vite fait.
c 11 faut aller chez le traiteur où l'on mange
< les meilleures fritures, > dit Juliette en sautant hors du bateau ; « car Adolphe m'a
< bien recommandé de commander une fri- I ture , il les aime beaucoup.. — Je vais vous c conduire, belle dame, je connais tous les I bons endroits !
En disant ces mots, le beau Théodore oiFre son bras à sa dame , tous deux gravissent lestement la pente un peu roide qui mène près des maisons de File.
c Moi aussi, j'aime la friture, > dit Dar-
bois, c suivons ce monsieur qui connaît les
c bons endroits... il m'a Tair d'un gaillard
« capable de faire avaler des goujons à toutes
c ses connaissances... — Laissons aller ces
c gens-là ; comme je les connais, ils croiraient
c que je les épie, et c'est ce que je ne veux
c pas. — Comment I Est-ce que nous ne som-
( mes pas libres d'aller aussi chez le meilleur
70 NI UMAIS,
c traîleur de Tlle , parce que ce monsieur et
< cette dame y vont? — Mais nous ne voulons € pas encore déjeuner. — Mais ici , pour être f certain d'avoir ce qu'on veut, il faut le c commander d'avance ; ce joli couple serait f capable de ne nous laisser que du fretin , et c cela ne m'arrangerait pas. — Eh bien ! va c commander le déjeuner, je t'attends ici. — c C'est ça... cherche un dénoûment. >
Darbois suit de loin Juliette et Théodore, moi je m'assieds sur l'herbe en attendant son retour , et je pense qu'il faut qu'il soit arrivé quelque événement heureux à Adolphe, pour que Juliette soit aussi élégante ; à moins qu'en renvoyant sa femme de chez lui , M. Moucarville n'ait augmenté la pension qu'il faisait à sa maîtresse.
Darbois ne tarde pas à revenir. 11 me crie de loin :
c Nous aurons un petit déjeuner soigné,
< côtelettes , matelote, friture et du vin frais ; c notre couvert sera mis dans un petit salon t qui donne sur le bord de l'eau. — El notre € couple? — Ils étaient entrés bien avant
f moi et s'étaient sur-le-champ réfugiés dans c un cabinet... ils ne m'ont pas vu; je suis c persuadé qu'ils cherchent aussi un dénoûc ment. Â présent allons nous baigner... — c Mais notre pièce dont nous devions prîncic paiement nous occuper dans cette prome- « nade? — Nous nous en occuperons en nac géant. >
Je vois bien qu'il n'y a pas moyen de travailler aujourd'hui avec Darbois, et je prends mon parti. Nous tournons l'ile, et nous arrivons dans une partie plus déserte où l'on se baigne habituellement. Pendant que nous nous déshabillons, nous apercevons plusieurs jeunes gens qui nagent et s'amusent à se donner des passades. En peu d'instants nous sommes aussi dans l'eau. Bientôt je me trouve nez à nez avec un des nageurs : c'est Adolphe , qui souffle tant qu'il peut de l'eau par la bouche et les narines. Je me dis en moi-même que mes conjectures étaient fausses, et que /uliette ne mentait pas, dans le bateau, ainsi que je le supposais.
I Tiens! c'est vous, M. Arthur, »dit Adolphe
1% .NI lAMAlS,
en nageant près de moi. c Âh ! que c'est drôle de se retrouver dans Teau ! Je suis très-fort maintenant... Voulez-vous que je vous donne une passade?... — Non , je vous remercie...
— Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus... Elle est très-bonne Teau!...
— Délicieuse.— J'ai hérité de mon oncle, depuis ce temps-là... une quarantaine de mille francs... c'est gentil. .. Vous savez que je suis remis avec Juliette. . . Que voulez-vous ? cette femme-là m'adorait. . . elpuis. .. à tous péchés miséricorde ! Quelle est la femme qui n'a pas un petit peu péché?... On dit même que c'est une garantie de leur sagesse à venir... Je me suis aussi raccommodé avec Théodore; je vous assure que dans le fond c'est un fort bon enfant, qui a beaucoup de moyens... il a de nouveaux projets, il veut construire un chemin sous la Seine , dans le genre de celui de Londres, sous la Tamise; un lunnfl qu'on appelle ça, je crois; .. il cherche des actionnaires... Ah! vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici , je gage*^ — Pardonnez-moi, puisque j'ai passé
« Teau avec votre monde ; je sais même que € vous êtes venu pour manger une friture. — « Gomment !. .. mon monde? De quel monde me
< parlez-vous? — Parbleu ! de celui qui vous « attend chez le traiteur, votre maîtresse et « votre ami Théodore. »
Adolphe fait une cabriole qui me couvre d'eau , en s'écriant : c Vous avez passé dans t un bateau avec Juliette et Théodore? —
< Certainement. — ils sont dans. File? — Sans ( doute, ils vous attendent... Est-ce que ce ( n'était pas convenu entre vous? >
Adolphe fait encore une cabriole, en s'écriant ;
€ Oh ! c'est bien drôle !. .. Figurez-vous que c je suis ici en cachette de Juliette ; c'était une ( partie montée avec ces messieurs que vous c voyez là-bas; mais comme Juliette ne veut c jamais me laisser aller nulle part sans elle , f au lieu de lui dire que je venais m'amuser à € nie Saint-Denis, j'ai prétexté une affaire,
< un rendez-vous chez un notaire pour la ( suite de l'héritage de mon oncle... Il faut f que Juliette ait découvert la vérité... je ne
c sais pas comment!... elle m'aura suivi avec « Théodore... Oh! la bonne plaisanterie ! et « oii sont-ils maintenant? — Chez le traiteur c où nous allons déjeuner, i répond Darbois. f — Oh ! c'est très-drôle !... voilà une surprise < à laquelle je ne m'attendais pas... je sors c de l'eau... je veux aller manger de lafrî- € ture.
t — J'ai dans l'idée que les autres ne s'atc tendent pas non plus à le rencontrer ici, » me dit tout bas Darbois. c — Je le crains , et c je suis fâché de lui avoir parlé d'eux... — c Tu es bien bon... cela va peut-être nous « fournir un dénoûment comique. >
Nous sortons aussi de l'eau. Adolphe dit à ses amis : « Ma petite dame est venue me rec trouver ici, je suis obligé d'aller la rejoinc dre... mais je viendrai vous revoir... Nous « quitterons l'ile tous ensemble. >
Nous sommes habillés et nous nous dirigeons vers notre traiteur. Adolphe marche à côté de nous, tout en répétant : c Oh ! je voudrais bien c pouvoir leur faire aussi une bonne farce... c pour leur prouver que je suis instruit de
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€ leur arrivée. . . Qu'est-ce que je pourrais donc c faire?... i
Je ne lui réponds pas; nous entrons chez le traiteur; nous allons nous asseoira notre couvertqui estdressé daus le petit salon. Adolphe y entre aussi , en disant au garçon :
c Où sont ce monsieur et cette dame qui € m'a ttenden t ?. . . » Le garçon regarde Adolphe d'un air étonné, en murmurant :
c II y a un monsieur et une dame qui vous c attendent?... — Certainement... n'avez-vous c pas une jeune dame... bien mise... très-jolie., c en châle rouge?... M. Arthur, a-t-elle son f châle rouge?
c — Ah ! ma foi ! je n'y ai pas fait attention. i Laissez-nous déjeuner, Adolphe , vous savez c que je ne veux plus me mêler de ce qui vous € regarde. — 11 me semble que vous pouvez c bien me répondre si elle a uu châle rouge?... c Enfin c'est égal. Une dame et un grand jeune c homme sont ici... ils m'attendent.
€ — Nous avons bien une dame et un moni sieur dans un cabinet ; mais je ne crois pas c qu'ils attendent personne... — Je vous répète
qu'ils m'attendent, moi... vous êtes bien entêté, garçon ! N'ont-ils pas commandé une friture? — Oui, monsieur, ils ont même déjà mangé du poulet, de la matelote... et je dois monter la friture quand ils me sonneront... — Ils ont déjà mangé le poulet et la matelote. .. c'est très-mal cela. . . Si je pouvais leur faire croire qu'ils n'auront pas de friture... Juliette qui en est folle... Âh ! une idée délicieuse !... Garçon, prélez-moi votre tablier, votre veste, votre bonnet de coton... Oh ! que ça sera drôle !...
€ — Est-ce que vous avez trouvé votre dénoûment? t dit Darbois , en regardant \dolphe ôter son habit, c Vous êtes bien heureux! — J'ai trouvé un moyen pour m'amuser à leurs dépens... je vais me déguiser en marmiton, et j'irai leur dire qu'il n'y a plus de goujons; ils seront furieux... Juliette surtout, qui est passionnée pour le goujon. Ensuite quand je les aurai mis bien en colère, quand ils m'auront bien dit des sottises , je me mettrai à rire et je me ferai reconnaître. Hein ! que dites- vous de
f mon projet? — C'est fort ingénieux , et j'ai
« dans l'idée que cela amènera en effet une
< scène plaisante. Mais il faut bien vous déc guiser pour qu'on ne vous reconnaisse pas.
< — Oh! c'est ce que je veux faire... Je vais € me couvrir le visage de farine... j'aurai l'air 1 d'un gille. — Alors vous serez tout à fait
< dans Vesprit de votre personnage. > Cependant le garçon regardait Adolphe qui
se promenait dans le salon sans habit, mais il ne paraissait pas décidé à lui prêter son tablier et sa veste. Darbois fait un signe à Aidolphe, celui-ci le comprend , il met une pièce de cent sous dans la main du marmiton. Alors celui-ci ôte sa veste , ôte son bonnet , ôle son tablier, il veut même ôter son pantalon ; mais Adolphe le remercie; il pense que sous le tablier le sien pourra servir. En peu de temps la toilette est terminée; Adolphe s'est saupoudré le visage de farine, ce qui en effet le rend méconnaissable. Le garçon, qui veut que rien ne manque à son remplaçant, lui passe dans la ceinture le grand couteau de cuisine qui était à son côté; enfin la métamorphose est complète, et