‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 78 sur 78 · PAOL DE KOCK. — T. IV · texte numérisé non relu

PAOL DE KOCK. — T. IV

Il me tarde d'aller faire part de mon bonheur à celle qui a toujours partagé mes peines. Je cours chez Clémence, je lui apprends quel changement inattendu vient de s'opérer dans le cœur de mon père ; elle partage ma joie, elle est aussi heureuse que moi de cet événement, fiientôt pourtant son front s'obscurcit ; je veux en connaître la cause.

< Vous êtes maintenant M. Arthur de Harc leville, 1 me dit-elle, f vous allez être acf cueilli , recherché dans le grand monde... « vous ne vous plairez plus avec... vos adcien* c nés connaissances.

€ — Clémence, ce que vous me dites là ■t est bien injuste et bien faux surtout ; car « je pense que vous ne me croyez pas posic tivement un sot. Ce sont ceux-là que la f fortune et les grandeurs rendent oublieux € et suffisants , mais les gens d'esprit ne sont f jamais plus aimants que lorsqu'ils sont heu* c reux. 1

Huit jours après cet événement, grâce à M. de Gérancourt, que j'ai été revoir, M. Moncarville fait à sa femme une pension de deux

NI TOUJOURS. f59

mille francs. L*acte eu est fait devant notaire , et, en cas de mort seulement, cette pension cesserait; mais 'alors la veuve de M. Moncar* ville n*en aurait plus besoin , puisque, d*après son contrat de mariage, elle hériterait des biens de son mari.

Clémence, dont les goûts sont simples, dont la parure est modeste, se trouve riche avec ce revenu , et du moins elle n^aura plus besoin de prendre sur son repos pour me cacher son indigence.

C'est auprès d'elle, c'est avec M. et madame Auguste , qu'elle voit souvent , que j'aime à passer tout le temps que je ne donne pas à mon père. Afin d'être agréable au baron de Harleville, qui pourtant ne le demande jamais , je l'accompagne quelquefois dans le grand monde; mais ensuite je me retrouve avec encore plus de plaisir dans le petit cercle dont l'amour et l'amitié font tous les frais.

Le temps s'écoule bien vite quand on est heureux; désormais j'en fais la douce épreuve ; il y a déjà près de deux ans qu'on me nomme

laO NI JAMAIS,

Arthur de Harleville, el que j*ai recouvré ramitié de mon père, lorsque je rencontre sur le boulevard un monsieur assez salement vêtu, qui porte dans ses bras un enfant d*un an à peu près, et donne la main à un bambin de deux ou trois ans.

Ce monsieur me sourit. Je ne le reconnais<sais pas d'abord ; car sa toilette est si négligée que ce n*est plus cet Adolphe d'autrefois , qui , sans être un petit-maitre, était au moins tou* jours bien tenu.

C*est bien Désigny cependant, et je me hâte d*aUer à lui.

< Bonjour, mon cher Adolphe. — Bonjour, M* Arthur I iji y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus!... — C'est vrai... vous êtes un peu maigri depuis ce temps... — Ah ! dame... j*ai tant de malavec lesmioches... vous voyez, j*en ai deux maintenant, et Juliette est enceinte d*un troisième... — U me parait que vous allez bien... — Oui... bien si Ton veut.. . quand il y en aura trois à promener, je ne sais pas trop comment je ferai!... — Pourquoi votre femme ne les

promène-trelle p^s? — Oh ! elle est toujours souffrante, elle est très-délicate, Julielle... et puis nous avons eu du chagrin... surtout ma femme... en apprenant la mort de ce pauvre diable... Quand on a connu les gens, ça fait toujours de la peine... -^ Quel pauvre diable?... qui donc est mort? — Gomment! vous ne le savez pas?... c'est Théodore... ce pauvre Théodore, dans une partie de cheval, à Montmorency, après un déjeuner où on avait un peu bu... il paraît qu'il était en train ; bref, il a été jeté sur des pavés... il n'en est pas relevé-.. On a appris cela brusquement à ma femme... qui venait de diner, ça lui a donné une indigestion, et elle est toujours souffrante depuis... — Je ne vois pas, moi , ce que la perte d'un tel homme a de malheureux... c'est un fripon de moins sur la terre, mais il en restera encore assez. . . — Vous croyez... au fait... c'est possible... ma femme dit qu'il n'était qu'égaré, mais que c'était un homme qui avait de grands moyens... Adieu, M. Arthur, je rentre,

parce que voici l'heure de donner la soupe

et !fl JAMAIS,

à la marmaille. — Et c'est vous qai êtes chargé de ce soia? — Il le faut bien , Juliette est si souffrante» et nous sommes sans bonne; nous avons encore renvoyé la dernière avant-hier... ça fait treize depuis deux mois. On a bien de la peine à trouver ce qu*on veut dans Paris. Si vous entendiez parler d*une fille à placer... d*un bon sujet... de Fâge de... dix à douze ans, nous les prenons très-jeunes, parce que c'est moins cher , vous seriez bien aimable de me l'envoyer. — Cela suflSt. — Adieu, M. Arthur... Allons, Dodore, marchons, s'il vous plaît. ) Adolphe s'éloigne avec ses enfants. Pauvre homme!... Je le regarde aller traînant l'un et portant l'autre, et il me ferait rire s'il ne me faisait pas pitié.

Un moment après, devant le passage des Panoramas, j'aperçois beaucoup de monde rassemblé, je m'informe de ce qui est arrivé ; on m'apprend qu'on vient d'arrêter un homme qui vendait des chaînes pour la sûreté des montres , parce qu'au moment où un monsieui^

NI TOUJOURS. lOÔ

lui en marchaDdait une, il avait été vu enlevant la montre du crédule acheteur.

Je ne sais quel sentiment de curiosité me porte à désirer à voir ce voleur. Je perce la foule... je m'approche... deux gardes municipaux tenaient un individu qui semblait braver tout le monde... Je Tenvisage... je reconnais M. Salomon , qui , au moment où on Tentraîne, crie encore d'un air insolent : c Ma pipe, sa- € credié!... laissez-moi donc ramasser ma c pipe... elle est un peu culotée, celle-là! »

C'était le dernier des trois amis dont je ne savais pas le sort. Ainsi FoUard a fini par un suicide, Théodore à la suite d'une orgie, et M. Salomon ira probablement aux galères.

Il y a encore un homme dont je désire connaître la situation , celui-là n'était que ridicule, mais du moins il était honnête. On devine que c'est de M. Lubin que je veux parler. Je m'informe de lui , car je ne voudrais pas le savoir dans la peine. Enfin je parviens à découvrir sa demeure; je m'y rends , je demande M. Lubin. On m'apprend qu'il est mort de joie il y a huit jours. Le pauvre auteur venait

d*avoir une pièce reçue aux Fonambales, et il n*avait pu supporter son bonheur.

Deux années s*écoulent encore, et M. MoncaryiUe ya rejoindre M. Lubin. Il meurt laissant une soixantaine de mille francs à son fils naturel , et tout le reste de sa fortune revient à sa veuve.

Voilà donc Clémence riche et libre. Vous pensez peut-être qu'alors nous allons nous unir?... Mais nous sommes si heureux ainsi, pourquoi changer? Laissons aller le temps, nous verrons ensuite. En fait de mariage, comme en fait d'amour, il ne faudrait dire : Ni jamais, ni toujours.

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