TOME IV. i
situation. Vous refusez de rien accepter de moi ; mais vous ne refuseriez pas une pension convenable que vous ferait votre mari... Eh bien ! c'est à moi de l'obliger à vous traiter avec moins d'inhumanité. — Que dites-vous?... que voulez- vous faire?...
— Ne craignez rien ! je sais que je ne puis moi-même m'adresser à votre mari... aussi n'est-ce pas moi qui lui parlerai... Mais vous m'avez dit, je crois, que M. Moncarville était lié avec un certain M. de Gérancourt, qu'il avait pour lui beaucoup de considération? — Oui, ce M. de Géraucourt a jadis rendu différents services à mon mari ; je crois même qu'ils sont alliés, et M. Moncarville a en lui la plus grande confiance ; mais ce M. de Gérancourt, qui est devenu conseiller d'État, est un homme fier, hautain, et qui ne s'intéressera nullement à moi.
— Peut-être... laissez-moi faire , Clémence, et fiez-vous à moi. >
Je me suis beaucoup avancé, car je ne connais que fort peu ce M. de Gérancourt ; je l'ai rencontré quelquefois en société, et il m'avait
assez légèremenl engagé à raller voir; mais alors ilétail moins en faveur... N'importe... pour être utile à Clémence, ne dois-je pas tout tenter?... Dès le lendemain, j'irai chez le conseiller.
Il m'en coûte pour aller solliciter : si c'était pour moi, je n'en aurais pas le courage; mais il s'agit de Clémence, je ne dois pas balancer. Le lendemain, j'ai fait toilette, et, sur le midi, je me rends chez M. de Gérancourt. J'entre dans un premier salon, où j'aperçois une douzaine de personnes qui attendent leur tour, pour être introduites dans le cabinet de l'homme en place.
Quel triste métier que celui de solliciteur ! je m'assieds dans un coin, et je tâche de prendre patience. Mais une heure s'écoule, tous ceux qui sont là n'ont pas été introduits ; et cependant, de temps à autre arrivent quelques gens titrés qui se font annoncer, et, sans attendre, pénètrent sur-le-champ dans le cabinet de M. le conseiller. Je veux essayer d'en faire autant : je m'adresse à un valet, et le prie de dire à son maître queM. Arthur aurait un mot à lui dire.
«i8 NI lAHAIS ,
Le valet va faire ma commission; mais il revient m'annoncer que son maître est occupé et ne peut m^entendre en ce moment. Âh ! je conçois bien qn^en ne s'appelant que Arthur» on ne doit pas espérer d*étre introduit avant les autres. Je m'éloigne la colère dans le cœur ; j'envoie au diable les gens en place, qui n'ont d*égardsque pour les ti très, etje suis bien tenté de ne pas retourner chez M. de Gérancourt.
Mais est-ce donc ainsi que je serai utile à Clémence ?... Ah 1 il faut de la persévérance... du courage ! Je me rappellerai que celle que j'aime s'impose mille privations , et je ferai antichambre chez M. le conseiller.
Je suis retourné chez M. de Gérancourt ; la salle où l'on attend est encore occupée par beaucoup de monde. Je vais m'asseoir, décidé à ne pas m'éloigner comme la première fois. Le valet auquel j'ai parlé la veille va et vient en jetant sur nous des regards impertinents ; il présume sans doute que nous attendons en vain , et que son maître n'aura pas encore le temps de nous recevoir.
Je suis assis près d'un petit homme qu'à soa
costume, à ses manières^ il est facile dereconnaitre pour uti habitant de la campagne. II semble avoir envie de causer, et ne tarde pas à m'adresser la parole.
c Cest ben ennuyeux d*attendre , pas vrai, monsieur? — - Oui , c'est fort ennuyeux. — Encore vous, qui êtes de Paris, vous êtes peut-être fait à ça. Mais moi qui habite la campagne, ça me dérange de venir comme ça... et encore v'ià trois jours de suite que je passe des heures ici ; et puis quand j'espère parler à M. le conseiller, on me dit qu'il ne reçoit plus... qu'il est trop tard... c'est ben désagréable... Encore s'il s'agissait de ma propre affaire... mais c'est pour ma commune que je trime comme ça. — Vous êtes quelque chose dans votre commune?
— Adjoint du maire, et comme le maire a la goutte, c'est moi qui trotte. > J'allais demander à l'adjoint du maire quelle commune il administrait, lorsque la porte du salon s'ouvre avec violence; un homme entre... c'est mon père. Il passe devant moi, ne peut réprimer un mouvement de surprise
tÛO NI JAMAIS T
en iD*apercevant,pui&au dit valet de chambre : c Allez annoncer le baron de Harleville. i Le yalet est parti. Je baisse les yeux , et ne puis retenir un soupir en songeant que le nom de mon père, ce nom qui est bien le mien , m'aurait déjà cent fois ouvert la porte du cabinet de rbomme en place.
En effet, le valet revient bientdt dire : < M. le < baron de Harleville peut entrer. »
Le baron va pénétrer dans le cabinet de M. deGérancourt lorsque mon voisin^ l'adjoint du maire, se lève et court à mon père , en lui criant :
c Pardon, monsieur; un instant, s'il vous c plait... voilà deux, fois que j*enteiids proc noncer votre nom... il me semble que c'est c ben celui d'une personne pour qui j'ai là f une lettre dans ma poche.. . Oh ! dame, il y a « déjà plusieurs mois que j'ai c'te lettre ; mais « je ne savais pas où vous trouver... ce Paris c est si grand, et puis il n'y a pas d'adresse. » Tout en disant cela , l'habitant de la campagne fouillait dans ses poches, et, parmi une foule de choses, tâchait de trouver sa lettre.
NI TOUJOURS. 15t
Mon père s'était arrêté; il regardait Tadjoint du maire et semblait douter que cet homme eût vraiment affaire à lui; ii lui répond d'un ton d'impatience :
« Je ne comprends pas ce que vous voulez
< me dire, monsieur ; si vous avez une lettre ' pour moi, qui vous Ta remise? — Oh! 1 dame... c'est toute une histoire... D'abord
< faut vous dire que je sommes adjoint du <i maire à Boissy-Saint-Léger... Connaissez- « vous not' endroit?... »
Au nom de Boissy Saint-Léger, le baron a pâli ; moi-même , qui d'abord prêtais peu d'at-* tention à cette conversation , je me sens troublé ; ce nom me rappelle tant de souvenirs que je prêle une oreille attentive.
c Oui, monsieur, oui... je connais votre
< pays... j'y ai passé...» dit le baron à demivoix et en cherchant à entraîner le paysan dans un coin du salon ; mais celui-ci continue de parler très-haut , suivant l'habitude des gens de la campagne.
< Eh ben ! monsieur, je sommes adjoint du « maire, je venons ici pour une coupe de bois»
une affaire de la comniQQe; mais toutes les fois que je venions à Paris , j'avions votre lettre dans ma poche, parce que monsieur le maire me disait : Si tu découvres par hasard ce baron de Harleville, tu feras la commission de ce pauvre jeune homme qui s*est tué dans notre village... il y a cinq mois à peu près.
c — Il y a cinq mois, dites vous... attendez... n'est-ce pas le 24 de septembre?... — Ma foi , je crois que oui... si ben que c*est à Fanberge qui est sur la place , que ce malheur a eu lieu.. . Un jeune homme bien couvert, ma foi... et qui avait sept francs dans son gousset... Ah ! la v*la c'te chienne de lettre!... elle est un peu salie..* mais dam* depuis le temps qu'elle se promène dans notre poche. . .
c — Donnez... donnez, monsieur... — Voyez si c'est ben votre nom. — Oui... elle est bien pour moi ! — Alors vous êtes sans doute le voyageur qui s'était arrêté ce même jour-là cheux nous avec une dame , dans une belle voiture... — Oui... oui... c'est moi... —
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c Ma Gtie, je sommes ben content d'ayoir « enfin fait la commission de ce pauvre c garçon. »
Le baron a pris la lettre avec beaucoup de trouble , il s*est retiré pour la lire dans un coin du salon. Moi, qui ai entendu tout ce dialogue, je me sens Tivement agité, car je ne sais pourquoi il me semble que la lettre de ce malheureux FoUard doit m'intéresser aussi. Je ne perds point le baron de vue : tout en lisant, je le vois très-ému , et de temps à autre, il porte ses yeux sur moi , et ce ne sont plus des regards courroucés, sévères comme autrefois ; il me semble y lire de Tamitié» de la tendresse, mais je n'ose y croire encore.
Le valet de chambre sort de chez son maître^ et, s'adressant à moi ainsi qu'aux personnes^ qui attendaient depuis longtemps, il nous dit:
c 11 est inutile que Ton attende davantage . c monsieur le conseiller est trop occupé, il ne ( recevra plus personne aujourd'hui, excepté < M. le baron de Harleville. i
Chacun se dispose à se retirer, je vais en
«54 m JAMAIS,
faire aulant, lorsque mon père vient à moi , me prend la main, et dit au valet :
c Annoncez aussi à votre maître mon fil», c M. Arthur de Harleville. >
Je ne puis rendre ce que j'éprouve ; je me sens trembler, oppresser ; le plaisir, le saisissement m*empéchent de parler ; tous les yeux se portent sur moi , on me regarde avec étonnement; mais mon père me tient toujours la main, il me la serre comme pour me rendre à moi-même, et le valet qui, tout surpris aussi, a été faire sa commission , revient bientôt , d*un air fort poli , nous dire que M. le baron et son fils peuvent entrer.
Mon père me présente à M. de Gérancourt, qui me fait mille amitiés tout en s'étonnant de n*avoir pas su plus tôt que j'étais le fils du baron de Harleville ; mais mon père répond qu'avant de me laisser porter son nom , il avait voulu que je m'en fisse un dans la carrière des lettres. Quant à moi, je suis si étourdi de mon bonheur et de tout ce qui m'arrive, que je ne sais trop ce que je dis , ni ce que je réponds. Cependant, je n^oublie pas Clémence»
j'avais écrit une! petite requête en sa faveur, je la remets à M. de Gérancourt , et il me promet de s'en occuper.
Nous sortons de chez M. le conseiller. Je suis toujours mon père ; son cabriolet est en bas, il me fait monter avec lui, et nous arrivons à sa demeure ; moi , toujours heureux , enchanté d'avoir recouvré l'amitié de mon père , mais n'osant encore lui adresser aucune question.
Enfin nous sommes seuls chez M. de Har< leville; alors il m'ouvre les bras eu me disant :
c Arthur, mon fils, j'ai eu bien des torts « envers toi... Veux- tu me les pardonner? >
Je ne troi^vepas un mot à répondre ; mais je me jette dans les bras démon père, et pendant plusieurs minutesje le tiens pressé contre mon cœur.
Enfin notre émotion mutuelle étant un peu calmée, le baron me fait asseoir près de lui et me dit :
c J'ai su ta belle conduite pour me faire I sortir de prison , et je t'avoue qu elle me * donna des regrets de t'avoir traité si du-
rement. Cependant, d'affreux nonpçons tourmentaient mon cœur, et je ne pouvais encore les détruire, lorsqu'il y a quinze jours je reçus la nouvelle de la mort de ma femme. Une courte maladie a terminé sa carrière de désordres et de folies ; elle est morte à Bordeaux; cependant elle m'adressa un dernier adieu , quelques mots de repentir dans lesquels elle me disait que j'avais tort d'en vouloir à mon fils... (Je lui avais, pendant notre dernier voyage, appris les liens qui nous unissaient), elle me disait donc que depuis qu'elle portait mou nom tu ne lui avais jamais témoigné qu'un profond respect. Celte lettre avait ébranlé mes soupçons... et pourtant elle ne les détruisait pas encore complètement... Ta présence à Boissy- Saint -Léger me semblait toujours une preuve de ton amour pour Adèle... Ah ! combien j'étais injuste !... pauvre Arthur!... C'est pour me sauver la vie que tu as bravé ma colère... Celte lettre de Follard vient de m'apprendre la vérité I Le malheureux y confesse le crime qu'il voulait commettre et
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que ton arrivée imprévue empêcha... Maintenant, je me rappelle ces paroles que tu m'as dîtes dans ma prison... il y allait de ma fortune, de ma vie peut-être... Ah ! tant de dévouement de ta part me prouve combien ma prévention était injuste!... Ainsi que je Tai foit à ton égard, je rendis ta mère malheureuse sur de trompeuses apparen* ces.*. Je fus bien coupable, je le sens; mais désormais, mon fils , je ne veux plus songer qu'à réparer mes torts, et, à force d'amour pour toi , j*apaiserai peut-être aussi l'ombre de ta mère. > De nouveaux embrassements scellent encore notre réconciliation. Je sens que j'ai retrouva mon père, e( je vois qu'il ne sait pas aimer à demi.
Le baron me prie de demeurer avec lui. Il ne veut n>e gêner en rien , ni dans mes occu<pations, ni dans mes plaisirs; il me déclare que tous mes amis seront les siens , et qu'en portant désormais son nom, je n'en serai pas moins libre que lorsque je n'étais qu'Arthur tout simplement.