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Ni l'un ni l'autre

L^occaii, dans ses colères, fait gronder une voix qui i^lacc le courage du plus inliépido malelol; la voix de l'cmeute aux mille têtes a souvent fait pâlir de braves soldais ; il est des liommes à Torganisation tendre et niélancoli(iue (lui ne peuvent ouïr san un frémis-

Le rouge monta au visage du jeune militaire qui, le sabre à la main, se précipita vers un bataillon de la garde impériale, dont les bons et flegmatiques soldats se défendaient encore , ajustant leurs coups de fusil aussi tranquillement que dans un exercice à feu.

Deux fois le régiment du capitaine Henry vint se briser contre les héroïques vétérans , deux fois il se reforma et revint à la charge. Le nombre eniîri l'emporta, et le mur de fer fut éventré. Alors commença un terril^le massacre, car les durs grenadiers ne voulaient pas se rendre et ils tuaient jusqu'à ce qu'on les tuât.

Au plus fort de la mêlée, le jeune capitaine vit un général français, homme d'une taille haute et au.x lo:ngues moustaches grisonnantes, luttant corps à xîorps avec le colonel de son régiment. Les deux guerriers se portaient d'aussi lenibies coups <{ue les chevaliers de

TArioste, et, déjà, le colonel anglais atteint d'une blessure au bras ne maniait plus son arme qu'avec difïiculté. Henry s'clac ça à son secours; mais il était trop lard, le colonel reçut mi nouveau coup de revers qui lui ouvrit la poitrine et il tomba palpitant aux pieds du général français. Celui-ci devinant Pintention de Henry qui galopait vers lui le sabre haut , brandit sa terrible lame recourbée, et lançant son cheval avec une audace et un bonheur inouis, il courrut à la i^encontre du jeune militaire ; prompt comme la foudre, il le frappa d'un coup trop bien assuré, et duchoc il renversa sur le sol le cavaUer et sa montme.

Henry vit ensuite ce rude alhlèlc réunir quelques soldais qui couraient çà et là dans la plaine, et il Tentendil leur crier :

— En retraite ! en retraite ! mes enfans ! Pourquoi brûler de la poudie pour rien ?

Les soldats paili^tnl au pas de course ; de

loin en loin ils se retournaient et tiraient encore quelques coups de fusil. Le général, de son côté, s''éloigna au grand galop de son cheval noir qui fendait Pair comme la foudre, et, bientôt, il disparut dans la fumée.

Peu de temps après , Henry, dont le sang coulait avec abondance, sentit un vertige siffler dans sa cervelle ; un frisson glacial glissa sur son corps, et il perdit connaissance en disant :

— Le brave , Pintrépide militaire î Henry demeura long - temps dans un état qui fatiguait la science des médecins; le coup qu'il avait reçu au front avait ébranlé la cervelle, et pendant deux mois il fut en proie à un délire tenace; mais , enfin, la raison revint dans cette jeune tête, ramenée, dirent les médecins, par les efforts de leur art. Henry un matin ouvrit les yeux sous les triples rideaux de damas d\me chambre à coucher,

dans une maison de Bruxelles, et, pour la première fois, il se reveilla avec le sentiment de lui-même.

Peu à peu la mémoire rentra au logis; la pensée tarie, comme un ruisseau par le soleil, se ranima , pour ainsi dire, goutte à goutte, puis elle reprit son cours interi'ompu.

Alors revinrent les souvenii's de cette grande bataille, de ces canons en ligne, de ces bataillons moissonnés plus vite que les blés sous la faucille, et de cet homme à la taille colos« sale, faisant piaffer son grand cheval noir au milieu des morts, et terminant la guerre de

181 5 par des coups de sabre de paladin.

Par une obstination de la mémoii e , cette physionomie belle et martiale , ces vieilles moustaches , ce regard de feu sous un front déjà plissé par Tàge et les fatigues de la guerre, demeurèrent toujours devant les yeux dujeune Anglais. Dans son sommeil, il les voyait encore.

11 lui semblait entendre toujours siffler les naseaux fuœans du i^rand cheval noir se ruant sur le sien ; il lui semblait toujours voir le noble animal emporter son maître à travers la fumée du combat. Quelquefois, Henry cherchait à se distraire de la souvenance de cet épisode de Pimmense bataille qui palpitait encore devant lui ; mais , quoiqu'il fît , cette grande figure d'un général de Napoléon le suivait comme l'ombre suit le corps. Il voyait encore cet homme, au splendide uniforme bleu coupé verticalement par le large ruban de grand-officier de la Légion-d'Honneur, faisant tournoyer son sabre comme le dernier hussard de l'armée, et redevenant soldat alors que la tactique devenait chose inutile.

Il prit gaîment son parti. H su disait quelquefois en se regardant dans son miroir :

— Le moyen d'oublier un homme qui a parlsgé mon front du tranchant de son sabre!

. 9 — .Vivons donc avec le général au cheval noir. . . . et que Dieu, et le gouvernement des Bourbons soient en aide à ce pauvre homme!

Par une belle matinée d'août , Henry^ toutà-fait rétabli, mais conservant encore cette langueur qui suit les maladies violentes, monta dans sa voiture, sur le siège de laquelle était installé Tom, son valet de chambre. Possesseur d'une fortune immense, il avait dans son portefeuilles des lettres de change sur tous les banquiers des grandes villes de France. Sa santé était revenue, et , avec elle , les bonnes, les confiantes pensées du jeune âge. L'air était encore tiède , le soleil brillant , les arbres verts , les oiseaux gazouillant, et Henry quitta Bruxelles joyeux et en chantant — i! est difficile, du reste, de quitter autrement cette cité-Ia. — On lui avait conseillé de se distraire et il voulait se rendre à Paris. Mais en arrivant dans cette ville, il apprit (jiron allait y

— iO — fusiller le maréchal Ney , et il remonta bien vite dans sa voiture. Il se sauva à Toulouse, où, en 1815 , la réaction royaliste n'assassina qu'un homme. Ce qui est bien mince , n'estce pas , pour une ville du Midi ?

Henry , qui voulait voir la France dont il ëtait Tun des six cent mille conqycrans , s'arrêta plusieurs fois en chemin. Et, en vérité, il eût pu choisir une autre route que celle de Toulouse pour prendre une idée de Tempire

français , devenu , alors , le royaume de Louis XVIIÏ.

Il vit Orléans , ville maussade comme le vin du cru ; Cliâteauroux, qui n'a guère que le bon et brave marcclial Bertrand pour illustration ; Limoges , qui ne serait rien sans ses truffes et la grande figure de M. de Pourceaugnac;

Montauban , qui fait la fière parce que, de

* chez elle on aperçoit, ou, du moins, on devine les montagnes des Pyrénées , et Toulouse enfin.

L'clé touchait à sa fin quand le capitaine Henry arriva dans cette dernière ville. Il descendit à riiôtel de France sur la place Saint- Etienne, et, le jour môme de son installation, il demanda un de ses chevaux qui Pavaient précédé , et il s'aventura dans la ville à la recherche des promenades qu'on lui avait vantées. Son costume , son accent trahissaient un peu PAnglelerre , ut ie premier individu

qu'il accosta en s^nformant de IVsplanade et du jardin public, lui répondit, le chapeau à la main, que railord n'avait qu'à prendre la rue Saint -Escarpe, puis tournera gauche.

Toulouse , en 1815, donnait ses plus chaudes politesses, son meilleur vin et ses plus jolies femmes aux Anglais. Je me trompe , les jolies femmes se donnaient d'elles-mêmes.

L'interrègne avait, un moment, renvoyé du Languedoc ces libérateurs adorés, venus 4?n1814, après la retraite de Souil ; mais ils étaient revenus avec Waterloo aux acclamations de la foule et au bruit joyeux des cloches de la pieuse ville mcié à celui des canons.

Or , le jeune capitaine était un gcntlemann lentement formé à l'école arlistocratiquc de l'Angleterre.

A dix-neuf ans, il avait déjà, pour l'espèce humaine, ce dédain qui rcsulle d'une trop grande fortune, et qui fiil (|iii' Poiî ne voit sCj^

semblables que du haut de sa richesse. Il se crojait trop opulent et trop bien né pour donner quelque attention à la foule de misérables qui s''agitaient sous ses pieds. Il ne vo}'ait, comme ses supérieurs que deux héritiers de grande famille, élevés dans le même comté que lui, et dont les richesses dépassaient les siennes, ensuite Napoléon et le roi d'Angleterre.

La bataille de Waterloo avait, pour quelque temps, dissipé les fumées de cet orgueil , car il avait^u, là, le néant des choses de ce monde.

Il y avait vu que l'Angleterre, dont il était si fier d'ctre Tun des fils, avait eu besoin pour vaincre, du concours de quatre-vingt mille Pi'ussiens et de la trahison.

Sa rencontre avec un des lieutenans de Tempereur, qui, au lieu de se rendre et de demander merci, Pavait attaqué avec audace et foulé sous les pieds de son cheval debataille, avait, pendant quelque temps affaibU le mé-

— d5 — pris souverain qu'il portait à la nation vaincue. Nous avons vu même, que le souvenir de cet épisode de Waterloo et du général aux moustaches grises, qui en avait été le héros, s'*était logé dans la mémoire du jeune Anglais.

Mais ce souvenir n'était peut-être qu'un résultat de la blessure que celui-ci avait reçue', peut-être était-il, seulement, un des phénomènes qui accompagnent les crises physiques dans l'organisation humaine. Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'à mesure que la vigueur et la santé rentraient dans ce corps, ces hallucinations s'effaçaient, et que, plus tard, les distractions d'un long voyage , l'influence d'un ciel nouveau , chassèrent loin de Henry cette vision toujours debout à son chevet.

Mais ce qui contribua le plus à ramener le capitaine au sentiment d'orgueil qui constitue en tout pays l'Anglais bien complet, ce fut la conduite des habitans de Toulouse , à l'é-

gard de tous ceux de ses compatriotes qui goûtaient dans celte ville, les douceurs d'un automne, sous le soleil du Midi.

Toulouse, à cette époque presque fabuleuse, tendait vraiment à devenir anglaise, comme autrefois la vieille Gascogne, sous le prince Noii^ Chandos et Talbot.

La restauration était accomplie, et les bons Toulousains qui Pavaient appelée de tous leurs voeux, se confondaient en actions de grâces , en dévouement et en amour pour lord Wellington oi ses guerriers, que , de bonne foi, ils croyaient être les sauveurs de Tarclie sainte. Maintenant, ô lecteurs ! mettonsnous un moment à la place des guerriers de TAngleterre, et convenons que, tlans la même position, nous eussions fait comme eux. La louange est douce, même lorsqu'elle est formulée en patois languedocien. Le moyen de résister, lorsque, sur son pas>age, on s'entend

saluer du nom de grand guerrier , d'Achille , de Diomède ? Lorsqu'une ville tout entière vient vous dire : — Merci à vous , qui nous avez faits ce que nous sommes ! — Vousrépondrezd'abord: — Mais je n'ai rien fait, vraiment, que me laisser battre par Soult, sous vos murs en 1814, et, récemment, par Napoléon, dans la plaine du Mont-Saint- Jean. Sans BIucher et la traiiison de quelques estimables royalistes français , nous étions perdus. — Bahl laissez-donc ! vous avez vaincu. Vous êtes des exterminateurs, des héros. Que diable ! quand on vous le dit!... —

Alors vous vous laisseriez faire , comme les Anglais en 1815, dans la ville de Toulouse.

Toulouse! oh! où sont-ils ceux qui virent en 4815, la chute des feuilles qui suivait de si près la chute de l'empereur. La cité Languedocienne n'avait pas encore subi l'amour de raligncmentel le contact des maîtres maçons

qui la changèrent de face sous la restauration et sous les impitoyables bâtisseurs de la révolution de juillet. La grande ville avait conservé ses anciens aspects. Elle était toute palpitante, encore, des souvenirs de sa noblesse, de ses Capitouls. Le gentillâtre pauvre et endetté , avait encore son hôtel immense , avec sa façade au fond de la grand cour et deux ailes en retour; le tout en briques brunies par le temps et les intempéries du ciel. Dans cette demeure vaste et nue, se promenaient gravement deux ou trois vieux serviteurs orgueilleux et déchirés comme le Caleb de Scott. Pour ornement vous trouviez des tapisseries usées, sur la trame desquelles Toeil de Tamateur patient retrouvait tous les épisodes sanr glans de la guerre des Albigeois. Le maître des lieux se présentait-il à vous : Vous trouviez en lui, un aristocrate au troisième degré, bavard, spirituel, brave quelquefois, et vous;

parlant de Louis XVIII, comme d'un vieil ami pour lequel il avait beaucoup fait. Car, en vérité, en vérité, c'est dans ce temps-là que M. Villèle , — à qui Dieu fasse paix, — chantait la fameuse cantate : — yive le Roi! vive la France^ — musique de monsieur Persuis et, tranquille dans sa pauvreté, comme un noble Castillan, étudiait, dans le silence de sa bicoque ruinée, le terrain sur lequel il allait tenter la fortune.

Henry, le capitaine, voulut, d^abord, connaître la ville physique , et pendant une semaine, il la parcourut sur sa jument Belty , une bêle excellente coureuse... pieds de biche, tcte osseuse, la même qui, sur le champ de bataille de Waterloo, n'avait pu résister au choc brutal du cheval normand , monté par le vieux général aux moustaches grises!... Et Henry grava , pour la vie, dans sa mémoire les vérités suivantes : A savoir, que le Capitole

~ 20 — n'était qu'une façade propre, cachant d'ignobles bâtimens , comme un paravent un peu neuf cache un mobiUer délabre; que la rue St.-Rome sentait plus mauvais que la Cite de Londres et que les quartiers des nobles, leurs hôtels muets et dévastés, faisaient mal à voir, comme ces gueux titrés qui demandent Faumône en parlant de leurs ancêtres. Mais tout en remarquant ces défauts dans l'ensemble de la ville, il était frappé de l'aspect original qu'elle présentait. Ces mœurs si nouvelles pour lui, fouettaient son sang et ne lui laissaienl pas le temps de s'ennuyer.

Lorsqu'il avait galoppé sur la promenade , à Tombre des beaux arbres, jaunis par l'automme, et salué quelques Anglais, ennuyés où phtysiques , qui s'y ranimaient au bon soleil du midi, il allait faire des visites dans les maisons pour lesquelles il avait reçu des lettres de recommandation et, là, sa qualité

d'Anglais lui procurait un accueil empresse. Mais il s'ennuya bientôt de ces intimités qui s''ouvraient à lui.

A Toulouse , dans ce niomcnt-là , tous les intérieurs étaient les mêmes.

La maîtresse de la maison , belle où laide , jeune où vieille avait un amant à toute heur6 posté auprès de la dame , comme Pombre auprès du corps. Or, cet amant était souvent un Anglais, et il ennuyait Henry en lui racontant la bataille de Waterloo et les faits et gestes de Wellington, que le jeune capitaine savait par cœur. L'amant était-il Français, il devenait plus insupportable encore à Henry, parce qu'à l'exemple de tous les jeunes gens de ce temps reculé, à Toulouse, il traitait Napoléon de faquin,la vieille garde de pétaudière, et lesmousquetaires de Louis-le-Désiré de héros incomparables. Henry prit le parti fort sage de borrfer ses liaisons dans Toulouse à un cercle

très restreint, de s''amuscr en égoïste, de rensemble de cette population et de ne plus guère descendre dans ses détails , qui étaient fort insipides pour un homme qui ne voulait pas faire de maîtresse , ni traiter de faquins les soldats de Tempereur.

Il se laissa réchauffer par le soleil vivifiant du pays , il s'abandonna en homme physique à Tinfluence du bon et généreux vin du Languedoc , remplit le plus qu''il pût ses poumons délicats de Pair pur et embaumé que le ciel jette sur ces belles campagnes qui ceignent Toulouse; il poussa même Pamour de son bien-être dans ce joli climat , jusqu'à sacrifier quelques heures à une jolie et joyeuse grisette, autre trésor réparateur de cette terre fortunée , et , il se dit : Quand j'aurai pompé beaucoup des sucs fécondans de ce sol languedocien , quand je me serai inoculé Toulouse et ses propriétés hygiéniques , j'irai ailleurs!

Le fait est que la pâleur , Pair de souffrance qui avaient suivi sa longue maladie , disparurent toul-à-fait, et qu'il devint frais et rose comme un paysan de la Normandie. Un jour, donc , il se tâta le pouls , il examina dans son miroir grossissant, sa langue el les tons de sa peau , et , il se dit : — Toulouse à fait assez pour moi et , comme il n'a plus rien à me donner je le quitte. J'ai payé par tout; je ne dois rien. Ce n'est pas ma faute si je ne puis jetter de l'or jusque dans le soleil. Si cela était possible , je le ferais , Dieu me damne ! pour ne lui avoir pas d'obligation.

Et il dit à son valet de chambre que le lendemain soir, il lui fallait des chevaux. i>

La santé en se filtrant de nouveau dans les veines du jeune Anglais, lui avait rendu toutà-fait ses anciennes idées. Cette timidité, cette faiblesse qui vient peut-être du voisinage de la fUortT— cette grande moqueuse de l'orgueil

humain — cette soumission de Thomme qui a peur, avait disparu de l'âme du capitaine Henry. Malade , il avait daigné n'être plus qu'un simple mortel, rétabli, il redevenait le fier Breton, le vainqueur de la France, le roi des mers , et cœiera. Et , vraiment , sauf quelques exceptions en faveur de Bonaparte et de sa vieille garde, il avait beaucoup de mépris pour la France en général , et pour Toulouse en particulier.

— Je pars demain , dit-il , voyons encore une fois ces marionnettes méridionales. Il faut que je parte gaîment.

Alors, lui qui s'était jusque-là fait servir dans son appartement de l'hôtel, il daigna prendre pour celte fois une place à la table d'hôte, pour s'amuser, disait-il, des onginaux qu'il ne manquerait pas d'y trouver. Or, dans ce temps-là, lecteurs — et mieux que personne je peux vous en répondre. — La table d'hôte

de l'hôtel de France , à Toulouse,' tenue par le Tieux Maury, eût étonné des viveurs aussi avancés dans la science du bien-manger que les habitués du café de Paris , ces pauvres épicuriens de notre époque.

Henry, qui pour entrer dans la salle s'était entouré d'un nuage d'orgueil et de morgue , comme Jupiter Olympien quand il voulait étonner son monde , Henry , dis-je , sentit son épine dorsale se ployer malgré lui et, toujours malgré lui, il fit à la société qu'il trouva réunie une révérence profonde. Cette politesse lui fut rendue avec cette aisance toute française que l'Angleterre confortable paierait si cher si on voulait la lui vendre.

Le dîner fut servi et Henry jetant un regard circulaire sur la table, examina les con- "vives. L'assemblée lui parut composée de gens dont il nYtait pas facile de rire comme il^se Tétait si charitablement promis. Les convi-

— sèves, parmi lesquels on voyait quelques figures parisiennes , se composaient pour le plus grand nombre d''officiers supérieurs de Tarmée impériale , remerciés par le nouveau gouvernement, retournant dans leurs foyers où voyageant pour se distraire. Celaient des hommes dont le type s^en va , aujourd'hui que nos officiers d"'infanterie légère ont du ventre et que nos colonels de hussards boivent du vinaigre pour maigrir. Tous , ils étaient d'un âge mur , mais ils accusaient encore celte vigueur , cette santé de fer, sans laquelle hélas I la gloire est impossible. Celaient, tout autour de cette table, les mômes physionomies : des fronts pUssés par la fatigue et les émotions violentes et garnis de cheveux rares et bianchissans,des traits fortement caractérisés et respirant ce courage tranquille, cette résignalion forte qui distinguaient les soldats de Bonaparte. Il y avait, aussi , uniformité dans leur toilette;

l'hahit bleu , le gilet blanc , la cravatte noire , dominaient dans celte réunion. On eût dit que la rude étiquette des camps suivait encore tous ces hommes rentrés dans la vie bourgeoise , et Tobservateur le moins clairvoyant eût dit à leur aspect : — Voilà une réunion de généraux de TEmpire.

Henry, malgré la triple cuirasse d''orgueil qui suit partout le gentilhomme anglais , comme, aussi , TAnglais rotuiier, ne put empêcher un sentiment de respect de le prendre au coeur, à la vue de la compagnie rassemblée daAS la salle à manger de Thôlel de France , carmilitaire, lui-nicme,il reconnaissait Vem-^ preinte de son métier sur le plus grand nommée des convives. Un certain instinct qui ne vient que dans les camps, lui disait, aussi, que tous ces messieurs avaient dû commander en chef dans les armées napoléoniennes, et il^^e di^ai^: li«serfutti^ possible qi^ je ^ryj^s^, .à byi^, aujourd'hui, a quelque nom hjslorique.

Et,' alors , le grand souvenir de Waterloo revint à son esprit, et il se dit encore et avec un léger raouvemenl d^hésitation qui le fit sourire : il serait possible que le général au cheval noir fût ici.

Et il continua son examen.

La foudre, cclalant sur sa têle, eût moins contracté ses nerfs , que la vision qui vint, alors, à lui apparaître.

Au bout de la table , à côté d\me femme qui avait dû' être fort belle , et qui paraissait malade , se tenait le terrible guerrier , dont le capitaine Henry devait toute sa vie porter la marque au front. De par Mars , Bellone et Napoléon , c^était bien lui! Il n^avait plus le splendide uniforme impérial. Il ne portait plus en sautoir le large ruban rouge des grandsofficers de Pempire , son sabre à la poignée d^or n'étiacelaii plus dans sa main couverte d'un gant de peau blanche ; le cheval noir

avait peut-être, moins heureux que la jument de Henry, rencontré Tignoblc couteau de Pécorcheur; mais, quoique privé de ce prestige militaire qui l'entourait dans la plaine de Waterloo , quoique la fumée des canons ne montât plus en flocons grisâtres autour de lui , comme un nuage qui encadre Jupiter tonnant , il conservait, sous le frac bleu et le gilet blanc , un aspect imposant, une physionomie dans laquelle respirait la guerre. Dans cet homme , on voyait Austerlilz , ïéna et Montmirail personnifiés.

Il ne prit aucune part à la conversation qui s'engagea. On parla de Napoléon , de ses triomphes et de sa chute , on discuta sur le supplice du maréchal Ney, sur la fatale lenteur de Grouchy au Mon(-Sainl-Jcan; et il ne trahit ni par un mot, ni par un geste son opinion sur ces hommes et sur ces choses si pnlpitans d'inlérct alors. Il partagea toute son

attention entre la dame qui était assise près de lui et un homme , porteur comme lui d'une physionomie tout impériale , qui était à sa droite. De sa place , Henry le voyait répondre avec des paroles brèves , comme un homme qui voudrait ne vivre qu'avec sa pensée; mais il remarquait, aussi , que toutes les fois qu'il s''adressait à sa voisine , sa figure sévère s'adoucissait, et qu'un sourire de bienveillance glissait sous sa large moustache , comme un rayon de soleil dans un buisson de houx. Ce qui frappa aussi l'aristocrate anglais , bon juge en pareille matière , ce fut l'air éminemment distingué de cet homme et de la femme à laquelle il donnait ses soins. Henry , saisit dans leur contenance, dans leur manière de se tenir à cette table oi^i la France, l'Europe même se rencontraient, le cachet de la bonne compa-. gnie. De même, il ne fut pas long-temps à

constater que le militaire qui se tenait à droite du général , devait sortir d'une classe commune , malgré ses soins constans à imiter ses airs simples et de bon goût. Henry qui se piquait d'une grande perspicacité , se dit après cet examen :

— C'est un général en chef, homme bien né que la révolution a poussé dans les bivouaks , Fautre , est un paysan parvenu à la pointe du sabre.

Henry , malgré sa bonne morgue anglaise , eût donné beaucoup pour que le général le reconnût et lui adressât la parole. Plusieurs fois il rencontra ses yeux qu'il cherchait , mais le général les porta bien vite d'un autre côlc , comme un homme qui craint il'ctre impoli ou, plutôt, qui ne se soucie pas d'entamer une relation. Le jeuioe capitaine fut plus heureux, avec la voisine <:lu taciturne gùenicr. Deux fois le regard doux et velouté

de cette femme rencontra le sien , et, deux fois, il vit , non sans un secret plaisir , que l'on détaillait sa figure avec un soin tout de bienveillance. Il vit môme , ou il crut voir la dame s'adressant au général , lui parler bas comme si elle lui confiait quelq;ue remarque aimable sur le bel Anglais placé au bout de la table. Mais le rude guerrier , après avoir jeté un regard furtif sur Henry, haussa les épaules et répondit par quelques mots que le capitaine traduisit ainsi : — Cet Anglais n"*a rien de remarquable.

Et Henry, qui pouvait fort bien se tromper, éprouva un secret dépit ; par un sentiment qui le soulevait d^ndignation contre luimême, il était froissé que cet homme ne lui accordât pas d'attention, à lui Anglais , lui dont le nom historique allait se perdre avec ceux des Normands, compagnons de Guillaume ; lui , Tun des six cent mille vain-.

queui's de la France impériale; il sentait, à la vue de cet homme qui l'avait terrassé , ([iii Tavait foulé aux pieds de son cheval, un besoin énorme d^ai mer. Sa rude écorce d'orgueil et d'insensibilité d'homme riche et bien né se fondait devant le vieux lieutenant de Napoléon et devant sa compagne. Il s'agitaitsursa chaise; il eût donné sa meilleure jument pour cire placé près du général pour lui donner à boire, pour lui fiire passer le plat de beignets. Tant que dura le dincr, Henry fut au supplice , et il voulut mal de mort au maître de la table d'hôte qui ne lui avait pas dressé son couvert à côté de ceux de ces étrangers. C'était une sympathie tombée du ciel — ou lancée, comme a dit monsieur Dupaty , quelque part — et qui, s'étanl trompée de route, était tombée sur le cœur, déjà blasé, d'un Anglais aiïijcté d'un très giand bonheur, d'une (rès T. I. :i

grande fortune, et, par conséquent, d'un très grand dédain pour ses frères en Dieu.

Henry fit peu honneur à Texcellent dîner de l'hôtel de France. Au moment où les domestiques servaient le dessert, il réfléchissait, la tête basse, les yeux fixés machinalement sur une belle pêche qu'il avait mise sur son assiette , aux moyens qu''il pourrait employer pour se lier avec le général. Mais le léger frôlement que fait en marchant une femme couverte d'une robe de soie lui fit changer de position et faire volte-face sur sa chaise. 11 vit, alors, le général quitter la salle à manger, après avoir fait un salut poli à la compagnie. La dame aux beaux yeux raccompagnait et s'appuyait sur son bras comme une personne qu\me longue maladie a privée de ses forces. Emporté par un mouvement invincible, hors de sa sphère naturelle, la circonspection , il quitta la table et il suivit

ces deux individus qui exerçaient sur lui une ^fcscinalion si extraordinaire. Il les rit monter dans une voiture fort belle , et sur les panneaux de laquelle ses bons yeux d'aristocrate virent les armes d'un blason qui sentait d'une lieue la vieille Histoire des Rois de France et de leurs Barons.

L'équipage sortit comme un Irait.

Henry avait remarqué un grand vieillard en cheveux blancs , à la figure rude, à qui le général , en montant en voiture, avait donné familièrement une tape sur l'épaule. Ce devait cire quelque vieux et fidèle valet de la maison , créature que Ton emporte avec soi comme ses dieux Pénates et dont la fuite ou la mort est regardée dans la maison comme un mauvais présage. Henry se disposa à le questionner, et, déjà, i! avait puisé deux pièces d'or dans sa bourse , lorsqu'en examinant avec plus d'attention cet homme, il vit à sn

boutonnière le ruban de la légion-d^honneur. Il serra son or en disant : ^

— Peste ! j ^allais faire une grande bévtic. Cest un vieux soldat. Il faut le payer en respects.

— Pardon ! monsieur, un mol ! Le général, qui sort à Tinstant de riiotel, habite-l-il Toulouse ?

— Le général, s**!! babitait celte ville, ne mangerait pas au cabaret, je pense! Il possède un maître dliôtel et deux marmitons : je vous prie de le croire.

— Au fait , c^est juste , dit Henry un peu embarrassé de la tournure qu'il avait donnée maladroitement à Tentrelien. Vous avez servi, mon brave ?

— Peuh ! faut bien faire quelque cbose ! mais il y a temps pour tout. Je ne peux plus doubler une étape qu^à table , à présent.

— Oh! on se console par les souvenirs. Mais!

pardon!.... le nom du général, s'il vous plaît. s. — C'est lui qui commandait à Wagram les Vélites de la garde. Vous trouverez son nom dans le bulletin de la bataille.

— Me prenez-vous pour un espion royaliste, monsieur, dit le capitaine Javec hauteur?

— Non, je vous prends pour un Anglais, quoique vous parliez fort agréablement la langue française , et les Anglais n'aiment pas mon général , parce qu^il les a souvent battus.... Pour moi , je ne crains pas de me nommer , parce que je suis moins que rien dans ce monde : je m'appelle Mitonneau. J'ai été grenadier depuis Fleurus jusqu'à Waterloo etj'ai bien l'honneur !...

— Salut à monsieur Mitonneau, dit Henry, et il rentra dans la salle à manger de l'hôtel , pensant que le militaire qu'il avait vu à côté du général serait moins discret.

On servait le café lorsqu'il reprit bu place à

la table d'hôte. Il se glissa à côté de celui qu'il voulaitfaire causer, et faisant passer unflacon :

— Général, prendrez-vous du rhum? dit- il.

— Colonel... rien que colonel, dit l'officier.

— Monsieur commandait un régiment dans la dernière campagne, sans doute?

— Oui, monsieur... intanterie légère...

quatre bataillons de mille hommes chacun

Mes carabiniers portaient le bonnet d'ourson... un corps superbe! Je suis le colonel Urbain!

Le capitaine Henry versa un second verre de rhum au colonel Urbain, et, du ton négligent d'un homme qui fait une question sans importance , il reprit :

— Ah ! je croyais, moi, que vous étiez le chef d'état-major du général.

— Quel général ?

— Celui qui dînait , là , près de vous. Urbain répondit d'une voix sombre et

en jetant sur l'Anglais un regard soupçonneux :

— Le chef d'état-major du général et ses aides-de-canap ont été tués à Waterloo.

En pariant ainsi il se leva , fit un salut froid à son interlocuteur, et, prenant son chapeau, il sortit.

Il ne restait plus à Henry que la ressource d'interroger les gens de Thôtel , mais cette sorte d'espionnage répugnait trop à sa fierté. En outre, le jeune gentlemann ne se souciait pas de passer dans Toulouse pour un agent du parti royaliste chargé de la surveillance des soldats de Tex-enipereur. Il quitta la table d'hôte avec un grand fond de mauvaise humeur. Elevé dans la haine des Français, et bercé par les contes stupides que l'amour national en Angleterre inventait contre nous, il avait eu, jusque-là, de singulières convictions sur le caractère des naturels de notre pauvre

pays. Il admettait , chez nous , de Tclan , du courage ; il avouait la grande armée et la vieille garde ; mais il niait obstinément ces vertus sévères, exactes, qui font les bons citoyens et les hommes forts. La discrétion du vieux Mitonneau et du colonel Urbain Pavait donc étonné beaucoup, lui qui voyait dans chaque individu, en France, un fou, une tête sans cervelle, un ctourneau. — Je savais bien, disaitil, avec dépit , que ces gens-là savaient se bal- Ire, mais j'*ignorais qu'ils sussent se taire! — Les folies des Toulousains pour leur cher drapeau blanc, et pour les étrangers qui avaient ramené les Bourbons , lui inspiraient beaucoup de mépris depuis quelque temps. Il se plaisait, même, à juger tout le pays par cette ville qu''il habitait , et il était fâché, apiès avoir établi en prinfipo que les Français étaient bavards, légers et indiscrets, de Irouvci- une oxcrplion. à G et le )èç^!e.

Dans ces pensées, il s'achemina vers le théâtre. Le lieu était on ne peut mieux choisi, à cette époque , dans une ville méridionale surtout , pour prendre la France en flagrant délit de sottise et de haute impertinence.

Toulouse au spectacle , en 1815 , était fort animé, je vous assure. Toulouse, qui tout le jour avait amassé sous son brillant soleil des impressions chaudes, venait les exhaler à son théâtre. C'était le bon temps des opéras du Moi et la Léiguc^ des Héritiers de Michaud, et autres productions royalistes des grands littérateurs du parti. La salle était comble; au parterre s'agitaient les étudians en droit qui , plus tard, devaient être caressés par les feuilles libérales du nom de jeunesse studieuse, et qui, alors, formaient bien la race la plus cruelle, la plus i^nnraule, et, par conséquent, la plus brutalement décisive, dans ses jugcmens, qui jamais ail vécu sous le ciel.

Un voyageur m^assurait dernièrement que cette classe de la socie'lé était aujourd'hui changée à son avantage, et que messsieurs les étudians toulousains se faisaient remarquer par leur tenue grave , par un goût exquis et une politesse charmante. Je suis infiniment disposé à le croire.

C'était autre chose en 1815. La jeunesse studieuse faisait un bruit d'enfer au spectacle; elle y exprimait ses opinions avec un accent de Garonne à déchirer le tympan ; elle jouait aux caries la réussite ou la chute des comédiens débutans; et, trois fois par an, elle prenait d\issaut le théâtre en sautant par-dessus les contre-basses et le pupitre du chef d^orchestre. L'esprit de parti , les adorations pour le lys, ou pour l'aigle, augmentaient encore cette elFervescence.

Du reste, le corps de messieurs les étudians en droit n'avait pas , dans la période qui

suivit la restauration, le sceptre de la cabale au spectacle ; ce sceptre était tombé au pou- Toir des royalistes , des verdets et autres servans du parti des Bourbons. Les moindres allusions étaient saisies par eux avec une fureur terrible, et malheur au visage quelque peu Empire qui venait se fourvoyer parmi ces hommes dont les mains étaient rouges encore du sang de ce malheureux Ramel, assassiné par eux.

Tout vieillit et devient trivial à force d^étre répété. Il n^en sera pas ainsi des actes des bandes royales de Toulouse , des ridicules féroces de ces gentilshommes si arrogans après Waterloo, si plats au retour de l'empereur. Mais nous ne faisons pas d'hisloii'e , celle de Toulouse en 1815, surtout, et Dieu en soit béni !

Le capitaine Henry entra donc au théàU'e , et sa surprise fut grande en voyant passer près de lui sa vieille connaissance, le général

qui s'appuyait sur le bras du colouel Urbain.

— QucTeux-lu? disâit-il, elle a voulu en» tendre un peu de musique aTant de partir... je n'ai pu lui refuser...

— Soit , mon génëi-al, dit le colooel , mais , croyez-moi, demain , au jour , mellons-nous en route. Les soldats de Waterloo cr:t tout à craindre dans ce pavs-ci. D'ailleurs, le ministre de la guerre tous a donné l'avis de vous expatrier pendant quelques mois, etiine vous a conseillé cela que pour de bonnes raisons.

Henry n'en put entendre davantage, mais il sentit dans son cœur un bien grand dégoût pour celte nation dont les défenseurs étaient forcés d'aller chercher ie repos chez l'étranger. Il se repentit d*avoir fait cette guerre qui avait ramené les Bourbons, et d'avoir, lui, six cent millième , été Tua des restaurateurs du drapeaublanc. Le respect, le sentiment de bien ▼eiUance involontaire qui rentrainaient vers

le général , s'accrarent eiicc»« quasd le j«ioe

mililaire anglais TÎt les dangers qui pianaîent sur ce Tétéran des années de Ponpire.

— Oh ' dil-il , si ces exécraUes LangïKdociens l'avaient vu brandir soa sabre et me fouler sous les pieds de son grand cheTalnoir; s'ils Favaient ra, comme moi, dans la famée de

Waterloo , ils le porteraient en trïcHnpbe

Hélas! je me trompe ; ils régorgeraieot sur Tair : Charmante Gabrieilel

El, malgré lui, reconnaissaiii toute Findiscréiion de sa perse vérance , il fut s^asseoir dans la loge où le général y la dame malade et Je colonel Urbain avaient prispiace. Il salua celui-ci, et il remarqua que ceite politesse loi é4»lt rendue avec imegiunde Hoicveur.

— Pauvre colonel de ïNapoléoa 1 se dit Henry tout bas, j'aurais tort de L'en vouloir. Le malheur rend soupçonneux.

Cependant, lui gi aud bruit s'« Hait clc vc uans

la salle , et l'éternelle cocarde blanche en était encore le sujet. C'étaient encordas royalistes hurlant leurs refrains et beuglant des menaces contre les bonapartistes. C'était encore la fameuse cantate : F"içe le roi vive la France! que Ton chantait en choeur dans un coin de la salle, tandis que, dans Tautre, on jetait des injures à quelques personnesdont les opinions poUtiques étaient suspectes aux verdets^ aux soldats d'Angoulêcne, aux volontaires royaux et autres vermines écloses sous le soleil de -1815.

Henry, du coin de Toeil, regardait le colonel et le général. Ils étaient impassibles et muets. Des gens qui avaient fait les guerres du grand empereur devaient rester calmes devant une troupe de bandits.

Une pauvre actrice parut sur la scène. Elle avait nom V^alerov- Bonne et dévouée comme le sont presque toutes les femmes qui vivent au

théâtre, elle s^étail fait remarquer, lors de la grande bataille livrée par Soult à Wellington. On Pavait vue, la bonne fille habituée aux aises délicieuses du boudoir, voltiger près des ambulances de Tarmée française , et prodiguer aux soldats blessés des soins de sœur. Des témoins étaient là dans la salle de spectacle, racontant comme quoi ils avaient vu celte infâme porter des sceaux de vin à ceux qui avaient soif, et de la charpie à ceux dont la mitraille avait déchiré les chairs. Eh bien! tous ces récits étaient comme autant de dépositions accablantes pour le tribunal qui jugeait la bonne Valeroy. Il existe une ville en France — la grande nation ! comme on dit , — où une pauvre femme a élevé contre elle un choeur d'imprécations pour avoir été en aide à des soldats mourans, où Finjure, les expressions du mépris ont été prodigués à celle qui avait pris en pitié ses

frères. Une comédienne obscure soufflait du vin sous Tailede Taigle moribond, et une ville tout entière s^acliarnait contre le noble oiseau dont les serres étaient sans force. Mettez donc dans une balance Tactrice et la ville ! ! !

Mais Souk et SCS soldats étaient disparus ; mais deux fois le blême drapeau des Bourbons avait été arboré sin- le capitole, et les royaux en étaient aux représailles... représailles à leur manière, entendons-nous! La comédienne parut en scène, et un hurra terrible s'éleva. Le parterre frappa du pied , les loi^es et les galeries hurlèrent, et la victime baissa la tête. Elle comprenait toute Thorreurde sa position. D'abord, elle était atteinte et convaincue d'avoir donné à boire aux soldats de l'usurpateur. Ensuite, elle était actrice, et vous savez tous, bonnes gens, avec quelle insolence les femmes de théâtre sont traitées en province, (juiuul In province est de mau-

vaise humeur. Les sottises, les reprocîies mêlés d'ordures en patois languedocien pleuvaient sur la pauvre femme. On lui jetait à la face les peccadilles de sa vie, ses faiblesses, ses amans, et, bonté divine ! il n^ avait pas aux loges d'avant-scène, à cette époque-la, une femme de la ville qui n'eût à se reprocher bien plus de galanteries que mademoiselle Valeroy, la chanteuse ropéra.

Henry s'agitait sur sa banquette, et il approuvait beaucoup la compagne du général, qui dit à celui-ci :

— Mon ami, allons nous-on, cVsl affreux!

— Restons , l'épondit tranquillement le général. Notre départ ferait voir le dégoût que nous inspire celte scène et nous serions écharpés.

— Ah ! ah! dit un homme en uniHirmc vert , et qui s'était glissé dans la lo.'^e , nous vous dégoûtons, monsiom !

La dame pâlit , le colonel Urbain grinça ses trente-deux dents, et le général repondit d'un ton glacial :

— Oui , monsieur, vous nous dégoûtez !

Or , le brave lieutenant de Napoléon se trouvait engagé dans cette querelle avec un sacripant toulousain , espèce de gentillàlre connu par la férocité de son royalisme , soldat réfraclaire pendant les guerres de Tempire, toujours flamberge au vent depuis la paix générale. Il avait figuré avec distinction parmi les destructeurs des insignes impériaux dans Toulouse , les danseurs frénétiques delà farandole et les assassins du général Ramel. 11 avait une épée au côté , mais celte arme n'était pour lui qu'un ornement , un signe du grade que le duc d'Angoulème , le héros du midi, lui avait conféré , et il portait sous le revers de son uniforme un large coutelas; il en savait beaucoup mieux le maniement que celui de l'arme des militaires.

— Si voules que vous seigna riaves quà Vou dire , dit-il en brandissant son ignoble tranche-lard»

Par un mouvement aussi rapide que la pensée , le capitaine anglais se rua sur le royaliste, et, d\m coup puissant, qui révélait une grande habitude de laboxe britannique, il le renversa. Alors, et, comme par enchantement , la loge se trouva envahie par une foule de volontaires royaux,de verdets. Uund^eux, le sabre à la main , cria à Henry :

— Ton nom, toi !.... ton nom , Fédéras , Couqui , Bonapartisla.

— Capitaine au service du roi d'Angleterre, dit Henry d^une voix fière. Mets ton sabre dans le fourreau , faquin , ou je te fais mourir sous ma cravache comme.une bêle ignoble I

— C'est un oflicier anglais , c'est un officier anglais, dirent entre eux les assaïUans.

— Ohé^o béj paloisa un soldat d'Angou-

h* me à pied, es oun ami du duc d An goule mo , es oun liharatur daou drapeau hlanc. B'iha lou rey, hiha lous Angles^ hiha Weïlingtoun!

La foule s'était amassée dans le corridor, et, déjà, parmi tous ces curieux, plusieurs Anglais de distinction et quelques personnages éminens de la Tille, et d"*un royalisme un peu moins infâme que celui des verdets, avaient reconnu Henry. Ils se portèrent caution pour lui, et la bande d'animaux féroces se dispersa.

Pendant ce temps-là le colonel Urbain à la faveur du tumulte, avait emmené la compagnedu général, et celui-ci, les bras croisés, adossé contre la porte de la loge, attendait tranquillement dans le corridor la fin de cette scène. Un des officiers de police répandus alors à foison dans Toulouse lui demanda ses papiers, il lesBcmit avec un grand flegme.

— Vous allez de Paris en Italie, monsieur le général, dit le mouchard, et vous passez par Toulouse! Cest bien allonger la route î

— J^ai dans le Languedoc des propriétés que j'ai vo^l voir; du reste, dans une heure ie pars. ^

— Cest ce que voiflPmivez faire de mieux. Si demain vous êtes encore ici...

— Je vous ai dit que je partais, reprit le général d'une voix fière !

Il reprit, ou plutôt il arracha les papiers que l'ofiicier de police tenait encore, et se retournant vers Henry :

— Capitaine, dit-il, je vous remercie, vous avez été en aide au vieux soldat, je ne Poubhrai pas. Veuillez prendre ma carte et me donner la vôtre en échange. Si la santé de ma fcmmese rétablit en Italie, je compteme rendre à Londres dansquel(|ues mois, et j'aurai Thonncut de vous y voi» .

Les deux militaires firent l'échange demandée par le général. Pressés par le temps, gênés par quelques curieux qui les observaient, ils mirent les cartes dans leurs portefeuilles sans regarder les noms "elles portaient , puis ils se sej^i'ent la main , échangeant un long reganlKins lequel ces deux hommes de cœur se devinèrent , regard dont la durée fut à peine d'une minute, et qui fut tout un poème ; puis le général quitta le théâtre.

Henry sortit aussi quelques momens après. H entra dans un café et il demanda du punch. Toutes les tables étaient entourées de Toulousains parlant avec un bruit infernal des évènemens arrivés au théàlre. Parmi cette foule, le capitaine Anglais reconnut le volontaire royal qu'il avait battu et qui le montrait à ses camarades avec ce geste d'horrible férocité que les méridionaux possèdent si

bien. Henry regarda froidement l'individu et sa bande, et, comme son punch n'était pas servi encore, il tira un cure-dents d*une petite boîte d^or et le mit dans sa bouche avec un calme de glace ; puis il appuya son coude sur la table, son menton dans sa main ouverte, et il fixa sur ce groupe d'hommes des yeux perçans, tenaces comme ceux d'un fantôme. Les volontaires royaux devant lesquels tout tremblait dans Toulouse n'osèrent regarder en face Tofficier anglais. Il les dominait par l'expression éner^'ique qui brillait sur son front,et plus encore par ce sang-froid dédaigneux dont il avait appris le secret à Técole de l'aristocratie anglaise. •

On venait de servir le bol de punch demandé par Henry , lorsque le colonel Urbain entra dans le café. Il avait ôté ses vêtemens bourgeois. Il portail une capote d'uniforme sans épaulellcs ; un bonnet de poUce couvrait

sa tilus noire et , un peu incline sur Toreillc gauche, il donnait à sa figure déjà fort marliale , quelque* chose de hardi el de tapageur. Henry , qui était versé dans tous les détails d'une toilette de soldat , remarqua que , contrairement à Pusage, Tofficier supérieur d'infanterie avait mis de côté la fragile épée, et favait remplacée par un sabre recourbé qui pendait à un ceinturon de cuir noir fortement serré aux reins.

— Ah! mille dieux! enchanté de vous rencontrer, dit Urbain au capitaine, d'aulunt plus que j'ai des excuses à vous faire.

— A moi ?

— A^ous.

— Soit; mais on fait des excuses et l'on boit du punch. Veuillez donc vous asseoir à cette table.

— Voilà une invitation qui me force à de nouvollt't> cxcusio , ciir jo irose acccplti'.

— Je joue de malheur avec vous, colonel, mais veuillez vous expliquer.

Urbain piit place devant Henry; il ôla son bonnet de police , passa une main dans ses cbeveuxd'un air passablement petit-maître, et il regarda d'un air bien joyeux, je vous assure, la meute de royalistes qui aboyait en sourdine à quelques pas de lui.

— Le général eî moi , dit-il , donnant pardessus la table de marbre une poignée de main à Henry , le général et moi nous avons dans notre intimité un vieil ours de la grande armée....

— Un homme d\mc soixantaine d'années , taille d^Hercule, des cheveux blancs, la figure ridée comme un cuir séché au soleil !

— C'est cela même. Mitonneau , c'est le nom de ce soldat^ vit avec nous sur un pied d'égalité; dans ce moment-ci il fume sa pipe sur la place du Capitolc. Quand il aura fini, il

viendra me retrouver dans ce café. Or, vous n"'avez pas les mêmes raisons que nous pour vivre de pair à compagnon avec lui. Voilà pourquoi je suis réduit à ne pas accepter votre aimable invitation.... Du reste , j^ai un tort à réparer. Vos questions à l'hôtel de France m''avaient donné du soupçon.... On nous persécute tant , nous autres pauvres brigands de la Loire !... Mais, au théâtre, vous avez donné un sublime coup de poing qui vous rend mon estime.

Heiiry s'inclina en riant du ton du colonel Urbain, dans lequel il reconnut Téducation du soldat de fortune , franc , impétueux et beau parleur. Ensuite, il demanda un troisième verre.

Mitonneau ne tarda pas à paraître à la porte du café. 0

Il portait une capote grise comme celle des fantassins français j seulement on reconnais-

sait la bourse du général à la finesse du drap. Il fit le salut militaire en entrant, puis il serra sa pipe dans un vieil étui, et il s'approcha de la table. A la vue du capitaine Henry il fronça le sourcil, en reconnaissant le questionneur de Thôtel de France.

— Mitonneau , dit Urbain , c^est monsieur qui a si bien corrigé Tinfàme qui menaçait le général Et puis, tiens, l'infâme est làbas.

Le vieux grenadier salua avec respect Tofficier anglais, et il lança un regard de feu aux royalistes qui proféraient tout bas d'affreuses menaces.

— Or ça, messieurs, buvons, dit Henry.... Le premier verre à la santé du général.

— Et à son bon voyage , car il roule maintenant, dit ie colonel. Demain ce sera notre tour.

— Allc/.-vous donc aussi en Italie?

— Oui, dit Urbain. Nous avons rendezvous avec le ijénéral à Lyon. De là , nous irons dans ce pays du soleil, du macaroni et des femmes.

— Les femmes! les femmes ! murmura Mitonneau; dire qu'à trente-neuf ans le colonel est encore aussi pétulant pour lobjet de Tamour qu'un jeune tambour. C'est pour une femme qu'il me fait rester ici douze heures de plus. Mais , bah I vieux soldat vieille bête , et je fais tout ce qu'on veut. D'ailleurs ça m'a procuré l'honneur de la vôtre. Monsieur est dans la troupe?

— Capitaine de hussards.

— L'Anglais, dit Mitonneau avec un calme plein de dignité , est très habile pour Tobjet de l'équitation. L'Anglais est joli cavalier, pas mauvais soldat , et il a mon approbation.

Henry , qui n'était pas d\uie humeur très rieuse, eut bien de la peine, cependant, à

î[jar<3er son sang-froid en écoutanl ecs paroles tle Pimperturbàblc Mi tonneau.

— Vous l'excuserez, capitaine, dit Urbain. Il est poli comme une porte de prison , mais il est franc comme for.

— Ma foi, repondit le jeune homme emporté par un sentiment qui lui fit oublier la tnorgue anglaise , ses millions , ses châteaux ; ma foi, peu m'importe Fcducation du brave MilOnneau. Je suis fier de parler à un de ces vieux grenadiers de Napoléon qui ont f\it tant

de guerres Mitonneau, étiez-vous dans la

garde du grand homme ?

— Oui, capitaine, dont à laquelle le général commandait quatre régimens à Waterloo.

— J'y étais , moi , à Waterloo Tenez,

tommcnt trouvez-vous celte blessure?

— Elle est jolie tout de même. Mâtin ! le caisson de la cervelle a été fendu comme une poire cuite ; belle blessiirc , capitaine, belle hlcssurc!... mes sincères cojnplimens!

— Merci ! eh bien ! mon bon Mitonneau , et vous, mon cher colonel, ce coup m''a été porté par votre général.

— Est-ce Dieu possible ! cria Mitonneau.

— C'était bien lui. Je Tai reconnu aujourd'hui à la table d'hôte de Thôlel de France... Et tenez, mes souvenirs sont fidèles. Il portait sur le champ de bataille de Waterloo le grand uniforme des généraux de division , avec le cordon des grands officiers de la légion-d'honneur. Il moulait un cheval noir à tous crins , col busqué , tête fine , sur lequel il galopait dans la fumée avec la rapidité de la foudre

— C'est bien cela, dit Mitonneau donnant un grand coup de poing sur la table ; oui, un cheval noir... Sohman, qu'on l'appelait! Pauvre bêteî elle est restée à Paris , dans les écuries de f hôtel; elle est,comme son maître,remerciée par le gouvernement.

— Vers la fia de la bataille, continua Henry, nous nous sommes rencontrés corps à corps, avec le général . Je n^ai pu supporter le choc , et d^m coup de sabre...

— Comment, c^est lui qui vous à fait cette jolie gravure sur le front?

— Lui-même.

— Pauvre cher homme , va !.. . oh ! s''il avait eu le temps il vous aurait tué. Cest une si bonne créature de soldat ! . .. oh ! que ça me fait donc plaisir de voir ça, car, vrai, mon capitaine , vous me faites beaucoup de plaisir I

Ensuite, &"*adressant au colonel, Mitonneau continua :

— Si vous n^étiez pas si occupé de la Toulousaine pour laquelle vous soupirez , je vous ferais remarquer encore autre chose dans la Ogui^e de monsieur.... mais bah! vous ctes tout à Tamour.

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