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— Eh bien! cVst ce qui le (rompe..... je remarque aussi mais il y a tant de hasards !
— Quel est le nom de votre géne'ral, mon ami Mitonneau? Vous me le direz maintenant, n'est-ce pas ? aussi bien , j'ai là sa carte qu'il m'a donnée lui-même.
— Jeune homme, vous avez eu l'honneur d'être blessé par le général de Sainte-Suzanne, dit le vieux soldat.... et, si ça peut faire plaisir à votre orgueil d'Anglais, je vous dirai qu'il est marquis du vieux style, marquis du bon coin, et qu'il a des parens dans l'histoire de France dorée sur tranche, qu'elle est dans les bibliothèques de tout un chacun : voilà l'objet.
— Oh! dit Henry avec une chaleur d'enfant pleine de grâce, c'est un beau nom, et j'espère bien que le général sera mon hôte quand il viendra à Londres. Il me l'a promis, cl j'y compte !
— G5 — — Ab! oui, à Londres; il a, par là, de tristes comptes à régler, dit le colonel. Il n''est pas heui-eux le général ! riche comme trois banquiers, couvert de gloire... il a un cruel cha-
gnn au cœur.
— Oh ! dit Henry, s'il était en mon pouvoir de Taider...!
— Mais, au fait, dit Urbain , vous pouvez peut-être lui rire ulilo. Vous babitcz Londres?
— Oui.
— Connaissez-vous \i famille lîelton?
— - Beaucoup , dit en souriant le jeune capitaine anglais.
— Beaucoup?
— Oui , autant que Ton peut connaître une famille dont on est Théritier... Je suis le lord Bclton, fjlsdu jjénéral, dont vous avez entendu p.'iiler peut-être, et qui a eu sa place dans les
guerres que VAnglelerre a soutenues contre la république.
Mitonneau et Urbain se regardèrent avec une sorte d^efïroi.
— Quoi! vous êtes le fils cle lord Belton ?
— Oui, sans doute, dit en riant le capitaine.
— Qui a commandé dans Ir's Tndes?
— Oui.
— Qui a rempli plusieurs missions diplomatiques en Europe ?
^ Oui.
— Qui, ayant perdu une jambe dans une bataille, est revenu en Angleterre, où il fut nommé gouverneur des côtes maritimes.
— Oui.
— Et qui, eniin, est mort par par suite
d\m complot des prisonniers français.
— Oui, toujours oui.
— Eh bien! mon brave homme, dit tranquillement le grenadier écoutez seulement, la chose d'une histoire qui va vous faire dresser les cheveux sur la tête. Et, pour commencer par le commencement , tout un chacun est le fils de son père, n'est-ce pas ?
f —Mais oui, dit Henry d'un air fort étonné, et regardant le vieux soldat en homme qui ne sait pas s'il doit rire ou se fâcher.
— Eh bien ! vous n'êt es pas le lils du vôtre. ■"^' "
Le capitaine se leva brusquement j sa ligm-e noble et belle avait pris subitement une expression de fureur si terrible que le volontaire royal, déjà boxé par lui, sortit avec vitesse du café, sous prétexte qu'il y faisait trop chaud. Henry , cependant , en voyant Milonneau le regarder tranquillement, cl d'une façon plutôt paternelle qu'ironique, reprit sa place en disant ;
— Mon maître, j'ai appris, dès ma jeunesse, à respecter les cheveux blancs d\ui vieillard. Rendez grâces à la bonne éducation que Ton m'a donnée.
— Capitaine ^ dit Mitonneau d'un ton ferme , c'est justement parce qu'il y a beaucoup de neige dans ma crinière que je ne plaisante pas. Je vous ai dit la vérité.
— Oui , la vérité , ajouta Urbain ; laissezle parler, capitaine.
— Soit, messieurs , répliqua dédaigneusement le jeune Anglais; mais, quand j'ai quitté l'Angleterre, je ne pi'attendais pas à être déshérité de mon nom et de mes litres dans un café de Toulouse, et par un colonel d'infanterie légère, assisté d'un grenadier.
— Je conçois, dit Mitonneau, que ces chor ses-là ne se disent ordinairement que chez un notaire. Que voulez-vous? c'est pas ma faute, si je ne vous rencontre qu'au café Mais ,
voyons, parlons peu, parlons bien ; capitaine, voilà l'objet : Il y avait uhe fois un émigré qui s'était ensauvé dans TAngleterre , sous la terreur, et pour cause majeure de guillotine. Cet émigré, c'était le marquis de Sainte-Suzanne , et il avait avec lui sa maîtresse , une crâne femme, une Vénus pour la beauté, une sainte du ciel pour la douceur. Il y avait aussi un Anglais, un lordBeiton, amoureux de la particulière du marquis, et un gueusard première qualité , soit dit sans le vanter.
Henry serra les poings ; ensuite il passa une main sur ses yeux comme un homme qui se demande s'il est la proie d'un cauchemar.
— Il faut , dil-il ensuite , que j'aie une grande dose de patience , ou qu'ini pouvoir inconnu , une mystérieuse influence ail changé mon moi en cinq minutes. Hier, messieurs, la moitié de ce que^c viens d'entendre cul sulli pour (juc j'asbommassc monsieur Mi-
tonneau, et que je fisse à monsieur le colonel l'honneur de me couper la gorge avec lui.
— JVous dis pas, répondit le grenadier, se versant avec tranquillité un verre de punch.
— Monsieur le capitaine, ajouta le colonel, abandonnant le ton grivois et cette faconde de caserne naturelle à tous les soldats parvenus, Milonneau ne se laisserait pas assommer; et, quanta moi, je vous tuerais probablement; car je suis Tune des meilleures lames deVarmée... Mais nous ne nous battrons jamais ; nous sommes destinés à nous aimer.
— Cest vrai tout de même, dil Milonneau . . . insensiblement que lord Belton essaya une fois de faire assassiner le marquis de Sainte- Suzanne.
— Mais c'est une horreur, dit Henry en pâ« lissant.
— Dam! oui, c'est une horreur, mais à tout péché miséricorde. C'était en Bretagne. Le
colonel que vMà , et qui n^était que lieutenant à celte époque , et puis moi qui étais et qui suis encore grenadier, ni plus ni moins, nous avons, sans le vouloir , été les inst rumens de cette atrocité. Moi qyi vous parle, j'ai enfoncé une baïonnette dans la poitrine du marquis de Sainte-Suzanne. Je ne savais pas qui je frappais, ni pour le compte de qui je frappais. Je croyais servir larépublique (i), tantilya que, quoique j'aie la main joliment lourde, je n'ai pas tué le marquis; mais ça revenait au même pour l'Anglais , parce que le bruit se répandit que Tcmigré avait sauté le pas. La pauvre femme , seule dans ce monde , et se voyant sans ressource, fut forcée de se marier au Belton qui la fit duchesse. Elle lui dit ,
(1) Voir pour linlrlligpnpe de ce récit de Milonncau : LE MAR- QUIS DE SAINTE-SL'ZANNE, ouvrage du mémo auteur, dont cette histoire est une suite. Les faits qui suivront maintenant ne seront que le développement de la position de Henry dans le monde, et le lecteur vn pourra sailli la marche sans recourir a la précédente narroUoo utile a ronsuiler ici. ( Notb vr i,'ÉPiTr.rn. »
avant de faire le saut périlleux dans le matriinonium : « Je dois vous avertir que je suis enceinte de mon ex-amant et que, sans vous commander, vous épousez la vache et le veau. — JWcn moque pas mal , dit Tautre ; riiomme qu'est amoureux ne connaît rien , et je vous épouse tout d'mêmc. Alors ils se marièrent. C'est vous qui étiez le veau , mon capitaine.
Henry regardait le colonel et le vieux Mitonneau avec des yeux égarés. Ce n'était pas le récit qu'il venait d'entendre, qui fouettait son sang et qui le faisait jaillir à son cerveau; ce n'était pas ce roman, traduit en prose de corps-de-garde par l'ancien grenadier, qui faisait sur lui cette impression teri'ible. Mitonneau et le colonel étaient sans doule de fort bons militaires, mais ^chacun d'eux, dans sa position, était un homme assez inculte et piodigicusunienl mal élevé. Or, il était à peu
près certain pour Henry, qu6 leurs paroles dans le café de Toulouse venaient de l'abus qu'ils avaient fait de la bouteille pendant la journée; et il voyait dansPétrange histoire qui venait d'être débite'e, une hallucination d'ivrogne à laquelle un homme comme lui ne devait accorder aucune attention. Mais ce qui l'irritait, ce qui portait le trouble dans sa tête, c'était sa patiente résignation, c'était cette voix secrète qui lui disait de rester calme, pour la première fois de sa vie, devant une insulte. Il avait des envies de se tàler et de courir à l'une des glaces du café pour voir s'il était toujours lui. Fier gentilhomme anglais, six cent millième vainqueur des cent cinquante mille soldats de Napoléon, fils de famille dont la jeunesse s'était passée dans le cluileau palernel aux trois portes surmontées des armes de sa race, au milieu des adorations et du servilismc d'une foule dclaquuij, de fermiers, sans
^ 74 — compter le ministre de la paroisse, il voyait la main de deux inconnus louchera la renommée de son père, et il laissait sa cravache oisive!!!
— 'Et puis d'ailleurs, dit Mitonneau, suivant avec une constance impitoyable le fîl de Tentretien, et puis d'ailleurs, j'ai des preuves» vous administrer. Le général, qui depuis Waterloo, a perdu beaucoup de temps à licencier son corps d'armée et à rendre compte de sa conduite aux alguazils de la restauration — ceux-là qui ont fusillé Ney — a passé deux jours à écrire une lettre, plus longue qu'une feuille d'appel, à un lord Belton. C'est'y pas vous qui êtes ce lord ?
— Oui, c'est moi, dit Henry de plus en plus surpris... c'est-à-dire, c'est moi, si vous voulez bien le permettre.
— Tenez, j'avais ordre de mettre demain cette lettre à la poste avant de partir. Ma commission est faite.
• — En parlant ainsi, Mitonneau présenta au capitaine une lettre scellée aux armes des Sainte-Suzanne et à Tadresse du lord Belton, en son hôtel de Piccadilly:
— Pauvre homme! dit Mitonneau, s"*!! avait su avec qui il dînait aujourd'hui, il ne serait pas parti si vite !
Cependant , Heniy ouvrait la lettre lentement, comme sMl eût craint d^ trouver, à la première ligne, l'annonce d'une catastrophe. Celte missive, remise dans ses mains par Mitonneau, justifiait pleinement celui-ci et le colonel Urbain. S'il avait à se plaindre, s'il avait à défendre sa qualité d'Anglais, c'était désormais envers le marquis de Sainte-Suzanne. L*enveloppe contenait deux lettres. Celle qu'illuten premier était du lord Belton luimôme, et datée de Londres en 1796.
Dans cette lettre, lord Belton offrait à Glatisse sa fortune et son nom. Il lui parlait de
Tenfant qu^elle portait, et dont Léon de Sainte- Suzanne , mort en Vendée , était le père. Il ajoutait que, planant au-dessus des idées reçues et des sentimcns môme qui animent le commun des hommes, il était disposé à faire passer cet enfant pour le sein, àTaimer comme le sien. Henry connaissait fort bien récriture de son père. D'ailleurs le marquis de Sainte- Suzanne, comme illustration, comme fortune, était aussi haut placé en France que les Bel ton en An^lelene : une niystilication, un mensonge de sa part , dans ce cas , n''élaient pas admissibles. '
Henry crut voir les glace^u café, les lustres, les tables tourner autour de lui avec une rapidité prodigieuse; un sifflement aigu reten* tit dans ses oreilles, son coeur battit avec tant de force qu'il fut obligé d^ appuyer la main pour en contenir le furieux essor. Ensuite, après un long sJkucc, il dit d\iuc voix trem^
blanle et en avançant ses deux n.ains vers Urbain et Milonneau, qui les prirent avec effusion :
— Et ma mère?
— Vous Ta vez vue.
— Quoi! c'était elle ?
— Oui, elle. Veuve du'général Bellon, elle à épousé son ancien amanl, le marquis de Sainte-Suzanne , et elle n'a pas perdu au change.
— Messieurs, mes amis, voulez-vous m''ai-
der à quitter ce café il me semble que je
pleure !
— Ça sortdeTùme, dit Milonneau, ça soulage ! Un quelqu'un qui retrouve ses père zé mère peut pleurer sans allront. Malgré vos larmes, vous avez mon estime !