‹ Ni l'un ni l'autreChapitre 13 sur 13 · TG · texte numérisé non relu

TG

Henry , à peine échîippé aux soins du présent , se trouva bientôt emporté par l'aile de corbeau d'un mauvais songe, vers ce passé de sa vie dans lequel se dressaient devant lui le spectre de Sydney , et celui du pauvre Pelhara.

Il revit encore celte vaste prairie et le tapis de neige qui la couvrait, ce groupe d'hommes enveloppés dans d'immenses redingotes , le nez enfoui dans les flots de mousseline de leurs cravates et regardant le terrible duel s^accomplir. Ensuite, entraîné par une autre ondulation de son esprit ballotté , Henry se trouva au chevet du flegmatique Hamillon, et il vit le pauvre diable supporter avec un courage U*anquille l'amputaiion de la cuisse.

Au moment où la scie de l'opérateur cria dans l'os du patient , Henry couvert d'une sueur froide , le cœur battant par bonds furieux , s'éveilla en sursaut , et il se mit sur son séant avec un geste d'aliéné.

Il n^avait pas encore repris ses sens , lorsqu'il entendit dans le coridor sur lequel s'ouvrait sa chambre , le bruit d'unç marche ine'gale, et dont chaque pas produisait un son différent de celui qui avait précédé. L'oreille recueillait le retentissement d'un talon de botte frappant le plancher, puis un coup sec, mince, pour ainsi dire, comme celui que produirait une jambe de bois.

Henry , encore sous l'impression de ce rêve • où il avait vu Hamilton subissant l'atnputalion, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

Sa porte s'ouvrit.

Et Uamillon , lui-même , pâle, maiijri, avec une expression de douleur dans ses yeux bleus parut devant lui.

Froid , glacial coinine h son Oidiiiaire , llamilton leva la lumière qui avail éclairé sa marche , el il Hit , en suivant la Irnînéc blafarde que la < liandelle je(a dans la petite cliarnbre du palefrenier de la Pif fftii hotte :

— C^csl lui î lioiisoir, capitaine Beltou! Bonsoir ! il dit ce mot avec autant de calme

et de sérieux que s'il eût rencontré Henry dans Londres, au bout d'une séparation de vingt-quatre heures.

Belton sentait ses cheveux se dresser sur la tête. 11 entendait le vent qui faisait tourbilloiiner la neige contre la fenêtre. Minuit sonnait lentement à la vieille église deCormeille et, au milieu du grand silence de la nuit, interrompu seulemtinl par les rafales d'avril, cette longue et pâle figure, ce spectre lui disait : — lionsoir!

— Minuit, dit-il, c'est Pheure oiiles morts sortent de leuis tombeaux. Que me veux-tu, Hamilton ? par l'enfer, que me veux-tu?

— Milord, vous n'êtes pas bien éveillé. Le brave capitaine des hussards de Cumberland sait bien que les morts ne quittent pas la terre. Hélas, mon bon cousin Sydney et le vieux Pelliam ne sont plus revenus!

— Sydney ! Pelliam !

— Chacun d'eux est couché dans le caveau «le son chateaa hërédilaire, milord, avec une grande statue blanche sur lui.

Henry, enfin, reprit ses sens. Il fixa un regard plus tranquille sur Hamilton et il dit, souriant avec amertume :

— N'est-ce pas, Hamilton, que ce serait un beau spectacle , la pendaison du lord Beiton, sur la grande place de Dumfrie»?

— Le fait serait d'autant plus curieux, dit Hamilton, avec une grande impassibilité, que ce supplice n'a jamais été infli,:;édans ce chellieu de noire comté, qu'à des matelots et à des montagnards fort mal élevés.

— Je ne sais pas jusqu'à quel poiiH les lois françaises me défendent, Haunlton ; mais, dans tous les cas, je ne serai pas pendu de l'autre côté dé la Manche.

En parlant ainsi, llelton enli 'ouvrit sa che-

mise cl lira un poignard donl la lame clince la.

— J'espère, en etfiel, que vous ne serez pas a Haché à une corde |'Our danser sur rien, comme nous disons dans notre pays. D'abord, vous êtes innocent.

— Ah!!!

— Ah ! sans doute !... mais permettez-moi (ie m'asseoir, à défaut de chaise, sur le pied de voUe lit. Vous voyez que j'ai laissé en Ecosse uiic fraction de mon individu. J'ai peine à rester debout.

En parlant ainsi, Hamillon prit place sur le lit de Henry et il posa par terre, sur le carreau froid et humide, la chandelle jaunâtre dont Podeur répugnait à ses habitudes très confortables. Dans cette position, avec son regard terne et fixe, il produisit encore à lienrv, (jui se rappela son rcve, relfet d'un spectie apporté en France par le vent du noid.

— Parla mort! dit Pâmant de Miette, es-lii Hamilton ?

— Je pourrais, milorcî, vous demander aussi, dans cette a uberi,'e misérable, dans cet ignoble clienil, si vous êtes Henry Belton. Mais Tidenlité est reconuue. Écoute donc, Henry, mon ancien ami . . . car je me souviens que nous guerroyâmes naguères contre le Français dans les Pays-Bas I vive Dieu ! ce fut un beau temps!

Hamilton rei^arda avec mélancolie sa jambe de bois et fit silence pendant quelques minutes. La tempête gémissait au-dehors, Tenseif^ne deiaPiequ!. bot fe criaii en tournant, poussée par la bise. Heni'y,au fait des usages de rauberf,'e, savait que tout !e personnel de cette maison rlormail profondément, et il se demandailavec anxiété, c(jmmeni. Hamilluii était, là, près dt lui, comment \{ Tavail dc- (ouveil dans cette retrailc.

— Je vous disais donc , Henry, que vous étiez innocent. Vous sentez bien que je vous ai tenu toujours pour un homme Irop bien né pour tuer un vieillardj quelque brutal qu'il fût! mais la justice est plus rigoureuse, mon cher ! votre procès va s'instruire. Je n'ai qu'un mot à faire entendre au milieu des hurlemensstupides des avocats, pour vous rendre blanc comme neige. Il m'est aussi facile de fournir une preuve de votre innocence que de prendre une pincée de tabac d'Espagne dans ma boîte d'or. C'est pour vous apprendre cela que j'ai mis à mes frais un espion sur vos traces... mais, soyez tranquille, cet homme ne fait que ma poUce et il ne vous compromettra pas.

— Un Normand?... soi-disanl venu d'Etretat ?...

— Oui, mon cher, un habile homme, que j'ai royalement paye... (jue j'ai payé en gentilhomme anglais! Bcllun, avant quinze j'our*

vous pouvez rentrer dans vos biens mis sous le séquestre, vous pouvez rentrer dans voire renommée d'honnêle homme.

— Ah! (lit Henry avec exaltation, pariez. Que faul-il faire... Hamilon, d îles, dites ?

— Il faut épouser Ar^belle... pour l'honneur de la famille.

Henry fit un bond dans son lit et, lançant à Hamilton un regard foudroyant, il dit :

— Jamais ! jamais !

— Jamais?

— Jamais !

— Je te reverrai plus lard, Henrv. Réfléchis!... en attendant, je te promets de ne pas trahir le secret de ta retraite.

— Oh ! j'en clianijerai I

— Inutilité!... tu me verras partout.

— Oh ! lu n'es pas silphn !

— ISon. mais je suis palisnl comme le liyre qui guette une proie, et riche comme un

— 28G — Crcsiis... riche coiunieUi l^étais, il y a trois mois. Adieu.

— Adieu, et dis à Arabelle queje la hais.

— Soii !

Hamilton s'éloigna tranquillement et Henry entendit le bruit sec que faisait sur le plancher la jambe de bois du fantastique genlleraann se perdre dans Péloignement.

Au joui-, il quitta sa couche et il apprit de Bernard , qui se frottait les yeux dans la cour froide et huaiide de Tauberge, qu'un voyageur était arrivé ia veille à onze heures du soir, dans une magnifique voilure de voyage, et, qu'à cinq heures du malin, il était parti.

Henry, aloi\s, raconta à son fidèle les évènemens de la nuit.

— Mille millions de cartouches, comme nous disions dans la maison militaire de Peniperour, sVcria lîefnard, il ne fait pas bon du tout à PaubcM'ge de la Pie qui boite. A tous les

cœurs bien nés que la patrie esl clière I.,. Je voudrais bien être en Russie!

— Miette passe sou examen dans irois jours. Heureuse ou non dans le cojacours elle part. . . dans le second cas ce sera la bourse de ta Pamcla qui paiera les frais de roujÇe.

— Cest une chose convenue... mais quelque jubie de «^enlillionime anglais ne viendra-l-elle pas l'an cler au départ ?

— Je le donne ma parole d^honneur <|ue je parlirai.

— Bon ! M.iinlenant, il faul faire nos paquets et rentrer dans Paris, jusqu'au niouienl

de iafuilc. Pai is esl le seul lieu, aujourdMiui, où l'on ne nous cliercheia pas. D'ailleurs, les j)apicrs do Bichu el de lîaslieu sont en rè-

gk..

Vue lieuie après, monsieur le maire de Cormeille en Vexin visail la feuille de i ouïe des dt'iiN d»)mestiquesde Milonneuu, Tauber-

gisie et, par-dessus le marché, il leur faisait cadeau d'un certificat de bonne vie et mœurs.

Le même jour, après avoir prudemment traversé Paris, la ville immortelle, comme disaient les poètes de Tempire, dans un fiacre, dont il% avaient baissé les stores, Bastien et Bichu soumettaient effrontément au visa <le monsieur le commandant de place leurs paperasses militaireset ils plantaient, ensuite, leur piquet dans le grenier d\m petit hôtel (le la rue de Bellefond , quartier Rochechouarl.

Le lendemain, Paméla vint les voir, vêtue en griselte , et Bernard , en lui ouvrant la porte , s^écria :

— Que viens-tu faire dans co bouge immonde, reine de beauté, Armide, Caljpso, Vénus!... ange du ciel?

— Je viens vous dire que Pexamen a lieu demain. Miette, ce matin, a encore chanté

comme un petit ange, dans sa classe, et, malgré... certaines animosités de professeur... il y a tout lieu de croire qu'oeil e réussira.

— Je serai fier, dit Henry gravement, de devoir ma sûreté, ma vie, à mademoiselle Dunion... Pauvre Miette, comme elle sera heureuse !

— Et, dit Bernard, voilà comme quoi un officier d'ordonnance du grand Napoléon et un capitaine de hussards, seront enlevés par deux nymphes. Oh! femme! femme! morbleu ! le grand archilecte de Tuiiivers eut une fière idée lorsqu'il ôta une côte à M. Adam pour en faire cette gracieuse moitié du genre humain.

Pamela, pour ne pas éveiller de soupçons dans Phôlel, abrégea sa visite. Elle laissa sa bourse.

Restés a||||s, les deux nniis (iionl un repas [)ius que modeslr,nu grand désespoir do Bor- T. M. 10

nai (1 qui, disait-il, sentait un énorme besoin tle boire du Bordeaux, pour raison de santé. Rappelé à Tordre parle sévère et prudent Henry, il se résigna à sesubslanter avec des pomm«s de terre à Thuile et une chopine de vin bleu, comme le peuple souverain en boit à Paris.

Ensuite, et pour oublier sa position, il se jeta sur le lit et il se mit à ronfler, en rêvant qu'il était roi de Prusse et qu'il faisait reconnaître Paméla comme sa royale et légitime compagne.

Pendant ce. temps-là, Henry ayant trouvé dans une armoire de la chambre, un volume moisi de Vahbaije de Grasi't'lle, d'Anne RadclilF, lui raacbinalement quelques pages de celte nébuleuse composition. Peu à peu ces ciels gris et menaçans, ces sombres tourelles, ces noires galeries, si bien dépeintes par la mélancolique Anglaise , finirent jpr produire quelque eiïet sur le cerveau fatigué du jeune homme.

Son cœur se serra , un frisson serpenta sur ses membres et les fit trembloter. Il sentit autour de lui comme une atmosphère de cimetière et de cachot. Il eut peur.

La rue de Bellefond élail, comme à l'ordidinaire , morne et silencieuse, et un or^iuc, qui jouait ai/loin , envoyait à la mansarde des sons mouraos, comme ceux dune musique souterraine.

Toute la lugubre fantasmagorie dWnne Hadclilf entoura Henry et déroula devant les yeux de son imagination ses figures de spectres el de damnés , et, lui, qui allait vivre avec une élève du Conservatoire, el ptès d'une danseuse de rOpcha, il eut un moment des idées de cloître, d'ermitage dans les bois, de morts errant dans l'ombi*;, et de squelettes iaisant craquer leurs os.

Il jeta son livre , il appu) a .sa lèlc biùlanlo dans Sa main, et il se laissa emporter par d'iii-

visibles ailes Jans un monde bizarre , affreux , étourdissant.

Il élait au plus fort de cet accès, lorsque le bruit , trop connu déjà , de la maudite jambe de bois du solennel liamillon se fit entendre près de la porte.

Henry se CroLla le front, rappfelases esprits en fuite, et fixa deux yeux ardens sur celte porte qui s'ouvrit.

El Hamilton parut.

Paie, soucieux, alongé comme un revenant, le flegmatique Anglais se tint un moment sur le seuil.

Il regardait Henry qui , sans quitter sa chaise, Texaminait aussi avec une sorte d'horreur, Tocil fixe, le cou tendu, la bouche béante.

Enfin, le long et blafard gentilhomme, levant au ciel ses yeux bleus et ternes , dit d'une voix lente : s

— Le plus grand raalheuvqui puisse frapper Thomme de cœur, c'est de vivre sous le poids d'une accusation que tout semble prouver.

— Sans doute, Hamilton, et, puisque tu sais mon inhocence , proclame-la donc, si tu as un coeur dans la poitrine.

— Je la publierai partout et ce sera une joie pour moi, car je souffre de te voit , loi , le plus loyal, le plus brave, le plus doux des liommes, oblige de te cacher comme un vil meurtrier... Mais tu épouseras Arabelle, pour Thonneur de la famille !

— Non, dit Heni'y d'une voix tonnante.

— Je te reverrai encore une fois, dit tranquillement le colonel Hamilton, fusses-tu te cacher aux Indes, ou au Groenland et, une fois encore, je te ferai la même proposition.

— Je refuserai.

— Alors , lu feras bien do recommander Ion âme à Dieu.

— Ainsi soit, dit Henry, avec une expression d'audace.

— Tu es dans la misère, Henry. Veux— lu mon porte-feuilles?

— Non.

— Adieu.

Hamilton ferma la porte , et il partit.

Henry, qui était retombé sur sa chaise, se jeta à sa fenêtre au bout de quelques minutes, et il vil, vers l'extrémité de la rue de Bellefond, uu cabriolet se perdre dans le brouillard.

Bernard , alors, se réveilla , et comme il él^it toujours sous l'impression de ce rêve où il avait été roi de Prusse, il dit, en ouvrant les yeux :

— Tous ceux qui diront un mol équivoque sur la reine Paraéla, seront envoyés à la citadelle de Spandaw... Ah! liens, mais, c'est toi, Henry?

— Bernard, il vient de revenir.

— Qui?

— Hamilton.

— Diable!... aussi, mon cher, lu vas lui casser la cuisse. Il fallait le tuer. Voilà une faute ! délogeons , Henry !

— Délogeons, Bernard !

La scène est dans la salle du Conservatoire. Un nombre fabuleux de vieilles femmes se pressent dans un coin , comme une Tjole'e de corneilles. L« comparaison es/ d'autant plus exacte que ces dames sont en

train de croasser sur un diapason si élevé , que plusieurs musiciens du lieu, dont t auditif conduit est fait délicat^ se bouchent les oreilles. Au milieu de la salle , la loge où se placent, d'ordinaire , monsieur V intendant des menus, etle directeur du Conservatoire est vide. Ces messieurs sont attendus , et un valet de la maison agile un plumeau sur les fauteuils où doit $ asseoir t aréopage sacré. Alors , el parmi les vieilles dames qui viennent d^ire mentionnées , commence Ventretien suii^ant :

Madame Strubulmus, — Saperlotte I sonl-ils longs à venir , ces messieurs les gros bonnets ! Ah! mille noms!.... du temps de Pempereur, parlanl par respect, ils auraient venu à l'heure militaire — mais, bah! à présent le Conservatoire, c^est un tas de pékins... des courtisans du vieux Versailles... même que moi , j'ui fait le voyage conséquent de celte

ville, pour aller dans la révolulion , chercher

Louis XVI qui boudait Paris Aj;ari«te ,

mon enfant , as-tu pris ce matin deux œufs crus comme je te Pavais dit? que ça éclair-, cit la voix comme de la cristal de roche.

Agaritte. — Oui , maman. Mon sol est très net /'elle chante) : Sol ! sol ! sol !

Madame Strubulmus. — Assez! assez ! ne te fatigue pas , ma petite chatte , ^arde ton sol^ comme l'empereur gardaitsa jj^arde pour le moment décisif de la chose dans la bataille. Il s''agit de gagner la bataille aujourd'hui.

Madame Flomué. (Elle caresse^ en parlant^ le coin dore' d'un hure de messe qui sort de son ridicule. ) — Madame à servi sous cet hoimne qu''on appelait Napoléon ?

Maoamf. Strubulmus. — Eh oui ! que jV ai .servi. J\ii vu tout le tremblement de IVmpire, le» marins de la garde el lus dragons de Tim-

pératrice , un Las de chenapans , des hommes ravissans, toi de Christine Slrubulmus. ("Elle offre du, tabac à madame Floinhé. ) Madame en use-t-elle ?

Madame Flombé (dédaigneusement) . — Une foule de remercîmens!.. Je me suis déshabituée du tabac pendant rémigralion.

Madame Strubulmus. — Ah! ce genre I

Madame a émigré!., et pourquoi faire, sainte Vierge du paradis? Est-ce que madame blanchissait les tuyaux de pipe de messieurs de l'arme'e de Condé ?

Madame Fjlombé. — Ah! permettez !.. j''aime qu^on ait du ton î Je n^ai jamais vendu du poisson à la halle.

Madame Strubulmus. — Merci! elle y vendait

des pommes! Allons, la mère Fiombé ,

soyons bonne enfant; votre fille, Marie- Antoinette, qu*'on rappelle, va concourir pour la chose d'être pensionnaire. La mienne aussi.

Cest-y une raison pour se chercher des choses plus ou moins propres dans les cheveux ?

Madame De DIEU. — Au fait, c'est vrai. On a des sujets de rivalité , mais , avec une certaine élévation d'âme , on ne s'en veut pas pour ça. Julie, ma fille, va lutter avec vos demoiselles , mesdames , et je n'en suis pas moins votre servante.

MadameStrubuljMus. — A la bonne heure, v'Ià une vraie vivante 1

Madame Flombé. — Je me range de l'avis de votre assertion.

Madame Dkdiel'. — A quoi qu'ça sert de s'invectiver? Il s'aj^itde savoir seulement laquelle de nos filles remportera. Chacune de nous doit croire que c'est la sienne. Cela est écrit (J^s le f;rand livre (^e la nature malernelic.

Madame Strubulmus — Elle cause comme un commissionnairo-priseur , (fie madame

— Mri —

Dedieu ! — Ah çà ! parlons peu, parlons bien : combien c'qua sont de concuirehles ?

Madame Flombiî. — Dix-neuf.

Madame Dedieu. — Dix-neuf!!! et il n'y a que six pensionnaires à nommer. Avez- vous quelques protections , mesdames ?

Madame Strubulmus. — Moi , j'ai le maréchal Soult, que mon mari, qui était sapeur au 22""' , a été de planton chez lui pendant toute la i^uerre contre ces guerdins d'Espagnols. 3Ialiieureusement , munseii^^ncur est en fujie , pour cause majeure de condamnation à mort, vu les Cent-Jours, ous qu"'d a fii^uré. Mais il me reste mon neveu qui est troisième violon à Fejdeau , et le sol de mon Agarilte, un crâne sol , allez !

Agaritte. [Elie chante en tenant la loOe de sa mère.) — Sol ! sol : sol : sol!

xMadamk Strubulmus {donnant un soujflet à sajillc) :

— Veux-lu bien le laiie, imbécille! gardez vos moyens, mam'zelle !

Agarilte se sauve , traverse la salle , et va se réfugier près de nwfksieur Isidore, élève baryton, à qui elle dit tout bas :

— Ma mère vient encore de me bnilre, mon chéri.

Isidore. — Amour jusqu^au tombeau, Amanite.

Agaritte. — Quelle scie de mère! ah ! que je sois première chanteuse , je lui donne six. cents francs de pension , à cause de la loi sur les alimens , et je la plante la très bien.

Isidore. — Amour jusqu'au tombeau , A^arille.

Agaritte (à part). — Il a toujours la môme chose à dire. Est-ce bête, un baryton!

Madamk Flomrk. — Moi , j'ai de bonnes raisons pour complei sur les larges moyens de ma tille. Maiie-Antoinette a deux notes au-

dessus (le madame Duret-Saint-Aiibin: d'un autre côté , le gouvernement ne peut pas oublier que j''ai émigré pour lui et que j'ai brillé d'un grand éclat dans les cobcerls de la feue reine. J'ai chanté trente-deux fois à Trianon le grand morceau de Didon : — Ah! que je fies bien inspirée! — J''ai encore toute ma voix.

Marie-Antoinette {à part). — Elle appelle ca une voix , maman I une vieille serinette

cassée 1

Madame Dedieu. — Quant à moi, je peux dire que TautTois, dans un concert , chez madame Alberl-Hymm , Julie, ma fille, a joliment dégoté mam'zelle Grassari, mam'zelleRegnault, madame Boulanger , toutes les femmes de celte époque ici. Même que m'sieu Berton qu''a fiut Montana et Esihéphanie , a donné deux pastilles à Julie , rn disant : — Oplimè! ce (jui, dans toutes les langues de KUrope, veut

dire : — Tu chantes comme un rossignol ! Madame Strubulmus. — Cré nom ! en v'ia

un de suiFiage I

Madame Dedieu. — Ensuite , Dedieu , mon légitime , est connu pour ses opinions politiques. Il s'est attelé à la voilure de Louis-le- Désiré, quand on nous a rendu notre père de Gand. Tout ça c"'est des litres.

Madame Strubulmus. — J'dis pas Dites

donc , mesdames, fons un pacte entre nous trois. Fons-enun, hein.-

Madame Flombé. -Pourvu qu^il ne s^agisse pas de renverser le gouvernement, j''cn suis.

MadajieStrubulmus. — Si nos trois filles sont reçues, «l faudra faire des crêpes. Un petit gueulleton maternel n'esl pas défendu quand le cœur s^ouvre à Pespérance.

Madame Dkdieu. — Ça y est.

Madame Palombe. — Je dis oui ;ni.ssi. Mais j'aimerais mieux des beignets 1

T. II. 'iO

Miette et sa mère , accompagnées de Paméla , entrent dans la salle.

Marie Antoinette. — Ah! v<.ilà celte pimbêche de Languedocienne, je la hais comme un serpent {elle court au-devant de Miette). Bonjour , chère petite fleur des pays chauds. Comme te voilà donc jolie !

Miette. — Comme elle est bonne pour moi, celte chère Antoinette, mademoiselle Pamélal

PamÉla. — Oui, joliment! une rivale!

compte là- dessus et bois de Teau.

Madame Dumon [à part) — Jésus, mon sauveur , faites que Miette soit reçue à son examen , et je ne prends pas de café au lait pendant quinze jours. ♦

Marie- Ant;)Inettb ( à Paméla ). — Dites donc, madame, pourquoi donc laissez-vous supposer à Miette que je suis de mauvaise foi avec elle"?

PamÉla. — Parce que, moi, qui sais tout,

j^ai appris que vous cabaliez contre son admission.

Marie- Antoinette. — Je crois qu'il m"'est permis de n'être pas jalouse de mademoiselle Dumon.

Paméla. — Cest ce qui vous trompe. Sa voix est plus belle que la vôtre.

Marie-Antoinette. — ; Ah! c'te danseuse, qui veut juger le chant! pourquoi n'êtes-vous pasjuge àPexamen, madame de la Pirouette?

Paméla. — Vous êtes une bête !

Marie-Antoinette. — Et vous une acrobate, une arlequine, une funambule!

V KViûhK {les lèvres pâles ^ les yeux étincelans ). ; — AlFreiise triple-croche, éloii;ne-toi, ou je le passe celte ombrelle au travers du corps.

Marik- AntoIiNETtf, ( en se sauvinit ). — (^Vsi (|u\'lle me losscrail loul d'mêine ! c'est loi I, ime danseuse !

- :îoh —

Entrent monsieur l'mtendani des menus plaisirSy monsieur le directeur du Conseri^aloi. e et messieurs les professeurs.

ToCRRiON ( à ses e'ièi'es ). — Bpnjour, mes petites brebis, mes aimables fauvettes ( il s'incline grcwementdeifant Miette) : J'ai Thonneur de saluer mademoiselle Dumon.

MiETTe ( à pari ). — Oli ! mon Dieu I comme il a Tair sévère. ( Haut^ et en s'effbrcant de retenir des larmes quiy cojnme deux grosses perles y brillent sous ses cils bruns.) M. Tounion, je suis bien votre servante.

La Mère Dumon (à part). — Si recei>iez pas nia fille , li coupaèi la teste en do us. (Haut et enjrancais.) Bonjour, m'sieu TouiTioii! c'esl,oiijor(]''hui, la cU'cidalion de nos affaires.

TouRRiON [d un air moqueur ). — Oui, mon c'Kcelleiite compatriote, lu décidation.

// va prendre sa pi ace à cote des a u ires demidieux , ses collègues., et la i^rande éprenne

commence. Ces demoiselles viennent chanter à lourde rôle. Aï i cite ^ qui arrive la dernière^ enlèi^c tons les suffra'^es. Sa voix a du mordant., de lajprce ; dans les passages qui demandent de Vdmc, CHOSE qui n est y as enseignée par MM. les professeurs, Miette prend un accent doux et plaintif qui vn droit au cœur. Le général Tchikoff^ en ^rand uniforme de cosaque régulier., se Jrotle les mains. Paméla pleure de joie. Le concours termine, les élèves sont appelés dans une salle ])articuliere pour apprendre leur sort . Un employé de la maison lit tout haut le nom des hommes nommés ., puis ceux des demoiselles. L'histoire les a conservés. Les voici :

Mademoiselle Agnritte , mademoiselle ^glae. , mademoiselle Marie- Antoinette ^ mademoiselle Julie, mademoisiUe Céleste, mademoiselle l'anline.

Miette s'évanouit . Vuntchi la runwnc chez elle en (acre. Tableau gémral.

Le général Tchikoff est un brave homme. Il a entendu Miette, et quelle que fût la précision extrêmement russe des ordres qu'il a reçus de son cra|fereur, il a pris sur lui d'enlôler la jeune ûlle malgré Téchec que celle-ci

a reçu au Conservatoire. Henry qu^ii a connu dans les armées alliées, est nommé par lui intendant de sa maison aux appointemens de quatre mille roubles, somme, qui, réunie à celle que va gagner Miellé, assure une existence, et même des économies au jeune ménage. On se mariera à Saint-Pétersbourg et Henry qui a jeté aux orties Torgueil et les préjugés nobiliaires, sera intendant sans aucune espèce d'arrière-pensée. La place est douce, facile, il ne s^agii que d'additionner d^énormes revenus , chose dont il a Thabitude , et de faire administrer le knout aux esclaves scylh||É|f Les" quatre amans et la mère Dumon se sont rendus sans encombre à Meaux. Là, après souper, ils al|endent la diligence de Strasbourg. Tout va le mieux du monde. Leur secret n''esl connu ^e de TcliikofF, ei TchikofFne les trahira pasTll est di\ heures du soir. A onze heures la diligence passe.

— Encore soixante miaules, dit judicieusement Bernard. .

Les cinq fugiùfs sont réunis dans Tarrièresalle de M. Valois, aubergiste, dont la science modeste et ignorée Temporle sur celle de nos plus fameux cuisiniers. M. Valois, voyezvous, ferait pâlir le chef de Véri, celui du roi même; honneur à lui !

Un silence mélancolique s'est établi paimi les assistans. Miette songe à Pinjustice des hommes , Bernard au corps roj'al des vétérans qui a fusil l^Ney, Henry à la potence si facile à dresser sur la place du Dumfries, Paméia pense à cet état de danseuse qu^elle va reprendre jusque ce que Bernard soit rentré dans son bien, la :nèio Dumon pense an ciel de Montpellier, nn\ promenades à Fronlignan, anx rabanes, près de la mer.

Pui^, lu-.is tressailli lit au hruil (riitio rnarrhe singiiJière (jin «<*' f"' «M'ondi •• ni es de la

pOllf. • '"

— C'est encore lui, dit Henry en pâlissant; cet homme a le diable en personjje pour préfet de police, li me découvrirait derrière la grande muraille delà Chine.

Et Hamillon entre.

— Henry, je viens vous faire la proposition...

— Oui, je sais.

— Votre innocence qui m'est connue...

— Je vous prends tous à témoins, s''écria Henry.

— Je comprends, dit froidement Uamilton.

Vous pouvez , même, vous jeter sur moi, me conduire chez le juge le plus procham, et me sommer de répéter ce que jV dit. Mais je nierai, voyez-vous, avec une ténacité de feret le résultat sera votre arrestation, car vous êtes toujours l'assassin de lord Pelham, mon bon Henry .

— Milord, dit Bernard, j'ai envie de vous casser celle bouteille sur le crâne.

— Folie ! vous voulez donc faire du bruit, alùrer les gendarmes..? il n^y a que onze lieues d'ici à la plaine de Grenelle, où Ton fusille les b.onapartistes.

— Oui, dit Bernard, et dans ces temps de désolation et de guerre civile...

— Henry Bellon, continua Hamilton, l'instant est venu de... '

Il fut interrompu par un grand bruit qui se fit sur Tescalier. Une voix disait :

— Cest un grand jeune homme brun, le front sillonné par un coup de sabre.

— Oui, monsieur, c'est bien cela, répondait la servante. Par ici ! par ici !

— Tii m'as trsrtii, lâche, dit IJcnry à Hamilton.

— Milord, s'écria l'homme à la jambe de bois, je vous jure sur l'honneur...

La porte s'ouvrit brusquement et B(;rn;iid, dont le courage, vous le savez, s'allumait lou-

jours capricieusement, passant de la tei reur à la rages^arraa d'un grand couteau à découper, et fit mine de s'élancer sur les arrivans. liamillon tira un pistolet de sa poche et se plaçant devant Henrv il dit :

— Goddam ! commandant Bernard, vous veri'tz si c'est moi qui Tai trahi'! soupçonner un gentiemann comme Hamilton î ! l

— Bonsoir, mon cher Henr y, dit tranquillement le nouveau-venu.

— Monsieur Jones 1 ! !

— Lui-même, mon enfant. Commandant Bernard, j'ai bien Thonueur !...

— Une fouie de compiimens empressés, dit Bernard, jetant son couteau et reprenant son ton cérémonieux. Vous avez une ligure qui ressemble à une bonne nouvelle et par là,sambleu I je vous salue de rechef. J'ai Thonneur de vous présenter mademoiselle Pamél...

Mais Jones qui s'était retourné vers Hamil-

ton ne donna pas le temps à Bernard de faire sa présenlalion.

— Milord, vous voyez que les limiers du roi de France sont aussi bons que les vôlres. Nous aussi, nous avons découvert Henry Belion.

— Yes^ sir.

~ Assisté de M. Jacohson, digne agent de l;i police anglaise, je suis venu pour arrêter Tassassin de lord Pelliam, à Paris ; il est ici présent, sous cet immense manteau bleu. Je suis venu aussi pour déposer à la Banque de France une somme de huit millions sept cent quarante-deux mille livres, argent de ce pays, et à vous appartenant, milord Belton, car elle est le produit de la venle de vos biens, tant en Angleterre qu^en Ecosse.

— Ma parole d'honneur, dit Bernard, la cervelle me bout dans la lêle comme ime inaiL'lotte dans un vase quelconque.

Mais monsieur Jones écartait îe manteau (le Passassin . •

Bernard et Henry reconnurent Tom î

— Eh quoi ! malheureux, tu as tué ce vieillard ?

— Oui, votre honneur' dit Tom, je ne pouvais pas le manquer ; je Tai tiré à douze pas !

— Mais quelle rage...

— Milord, j^arrivais en Ecosse... Trim, le valet de chambre de sir William Sydney, m'avait permis de.monler derrière la voiture de sa seigneurie qui ne se doutait guère quVIle avait en croupe le fidèle valet de son adversaire... mais j'ai payé le paquebot à mes frais! ah 1 je Wn payé ! j'ai vu le duel, avant d'aller embrasser ma petite Flora, que j'aimp Innl. Quand lord Pelham a couru après votre honneur, j'étais caché dans le bois., voilà qu'il passe près de moi comme la foudre, siu'

— SiU — son grand cheval. Moi j'avais chargé un de vos pistolets en arrivant, pour me Itrer, si votre honneur, après sa grande bataille avec les deux cousins, ne me pardonnait pas mon voyage fait malgré ses ordres... la mère de Flora n'aurait plus voulu de Tom pour gendre, daî;s ce cas-là !... Quand le gros lord, donc, passa près de moi comme un éclair, il •disait: — Ce bâtard mourra sous mon fouet! — Vous, capitaine Henry, un noble lord, mourir sous le fouet comme une ignoble béte; vous, Tami de. tous les pauvres ; vous, si bon !... — Par la barbe de mon père , ca ne sera pas , ai-je dit. Et j'ai lue le gros lord , voire honneur I

— iMalheureux, dit Henry, malheureux Tom 1

— Si j'étais roi de France et de Navane, hinla le commandant liernard, je tedoimeiais ia croix d'honneur.

— Oh! je n'aurai pas do ruban, dit Tom souriant avec amertume ; mais il y a une corde qui m^attend quelque part.

— Et je me cjjarge de la faire savonner, dit Pinflexible Jonf s.

— En vous remerciant de vos bontés, monsieur Jones. Seulement, vous remarquerez que je n^ai pas nié pour voler.

— C'est vrai, Tom ! c'est vrai ! reprit Ihomme de loi, et j'aurai soin de ton vieux père, car son fils avait du bon.

— Quant à cette fameuse bourre dont ils ont fait tant de bruit, on en trouvera Pautre moitié dans la doublure de monchapeau ; c'était une lettre de ma pauvre Flora, écrite par le maître d'école du village. Il y avait sur Tadresse : ^J milord Henry Beltoriy capitaine^ pour remeilre^ s il lui plaît, à Tom Caleb.

Et Tom tendit son chapeau à Pageiit qui accompagnait M. Jones.

— 3t2i — La pièce importante fut trouvée.

— Elle était inutile, dit M. Jone» : la lettre que ce scélérat... pauvre Tom, va !... m'a écrite de Paris, où il était caché, a suffi pour éclairer la justice, et lord Bellon a été immédiatement réhabilité; malgré cela, je ne rends pas moins à la présence d'esprit et à la prudence' tout écossaise de Tom, la justice qui leur sont due.

— Quand j'ai vu cet homme tomber, continua Tom, j'ai senti une terreur inexprimable et je me suis sauvé comme si j'avais à mes trousses tous leschiens de chasse du comté. Je n'ai plus pensé à rien qu'à me sauver. J'avais de l'argent et j'ai gagné Londres. J'arrive sur le quai; là, je suis reconnu pOur un ancien matelot du Tra/algar ; enrôlé de force par la presse, eridjarquétout de suite, et voilà.' Un mois après, j'étais à Madère ! bref, j'ai encore vu un fameux morceau de l'Oréjn ! Un

T. II. lï

— 32*2 — jour le Trafalgar fait rôteprès de Cherbour^j; je profite du désordre, je déserte, je viens à Paris, jVpprends tout le mal que j'ai causé, j"'écris à M. Jones qui a la bonté de venir m''arrêler... Mon histoire est finie. Je recommande Flora à milord, puisque M. Jones veut bien se charger de mon vieux père.

Paméla, Miette et la mère Dumon pleuraient en regardant le fidèle Tom; Henry lui-même essuyait ses yeux, Bernard s'arrachait \es poils de sa moustache et se promenait à grands pas.

L^agent de police anglais prit la parole ;

— Tom Caleb, tu as demandé à voir ton maître, je n'ai pas cru devoir te refuser cette grâce ; maintenant, enroule!

— Matin ! dit Bernard, ma fortune ne peut être confisquée. Agent, je te fais un billet de vingt mille francs si tu laisses échapper cet homme.

— Moi je vous embrasserai, dit Paméla.

— Moi je vous aimerai bien, dit Miette.

— Moi je prierai le bon Dieu pour vous, dit la mère Dumon.

— Moi je vous donne un million, dit Henry.

— Moi, deux, dit Hamilton.

— Eh bien ! veux-tu, a'jent ?rep)'it Bernard.

— Je refuse, monsieur ! mais j^aurai pour Tom tous les égards que Von doil à un homme dont le cœur n'est pas corrompu.

Tous baissèrent la tête.

Tom s'approcha de Heniy et demanda la permission de l'embiasser. Le jeune homme l'ayant pris dans ses bras, le ruse Ecossais lui jjlissa rapidement ces mots :

— Dick, le fjeôlierdc la prison de Dumfries, me doit la vie. Je me sauverai !

Tom salua ensuite les autres assistant et il sortit.

— :nA —

— Quant à vous, cx)mmandant Bernard, flil M. Jones, votre position est lice à celle de milord. Constituez-vous prisonnier et, avant huit jours, vous serez libre comme Pair.

Alors, messieurs et mesdames, répliqua Bernard, à Paris ! à Paris!

— A Paris î

Hamilton, alors, dit à haute voix :

— Lord Behon, il faut que tu épouses Arabelle pour Phonneur de la famille.

— Colonel Hamilton, voici Miette Dumon, ma fiancée. Je n'épouserai qu^elle.

— Alors, reprit Hamilton, je t'appelle en

duel... duel à mort Je me battrai assis à

quinze pas.

— Je pensais bien que cela finirait ainsi, Hamilton. J'accepte.

— Jeté donne un mois, jour pour jour.

— Dans un mois, jour pour jour, j'épouserai Miette.

Ou tu épouseras la mort, Henry.

- Soit

Le mois est accompli. Le gouvernement des Bourbons a bien voulu reconnaître que Bernard n'avait pas en lui l'étoffe d'un conspirateur. Le président du conseil de guerre devant lequel il a comparu, après s'être constitué prisonnier, Ta rendu à la liberté, à .sa Paméla, à son joli appartement de la rue de Provence et à sa ménagère, en prononçant ces solennelles paroles :

— Conteniez - vous , comm.'tndanl Bernard, d'être intrépide comme Achille , bouillant comme Diomède , adroit aux arme.s comme Sainl-Georges, et nVs.sayez pa» du Catilina !

Henry s'est logé à l'hôtel de CasUlIe; il a fait meubler un joli hôtel dans la rue d'Anjou- Saint-Honoré. Son notaire lui a acheté un domaine magnifique dans la Tourraine ; les millions apportés par IVl. Jones ont été placés sagement , et ils constituent à lord lîellon un revenu formidable avec lequel il peut lutter de luxe avec les plus grands seigneurs de Paris. Miette , vaincue dans sa noble obstination au sujet du bien qu'elle voulait faire à son amanl imné, en a montré , tout à coup , une autre à laquelle il a fallu céder. Miette n'a pas voulu recevoir un ruban , une bonbonière de trois livres dix sous , de son riche fiancé; elle a consenti à devenu- millionnaire , mais après la noce seulement. Du reste, les jours coulent doux et sereins pour elle; car, par un mensonge généreux, Bernard et Henry ont sq lui persuader que le coonel Hamilton renonçait à son duel . el, sa-

tislait cVavoir déjà perdu une cuisse dans une rencontre contre Henry, avait repassé la Manche.

Mais les deux amis , dans leurs entretiens secrets , s'occupent avec un soin mélancolique des apprêts de ce combat. Pour la seconde fois , Henry a fait son testament. S'il meurt , Miette sera riche , bien riche, trop riche. La seule coiidilion que Henry ait spécifiée dans Pacte contenant ses volontés dernières, c'est que mademoiselle Dumon servira quelques petites rentes à des malheureux du comté de Dumfries, et à la famille de Tom surtout.

Enfin , le grand jour paraît, cVst celui du combat, c'est celui du mariage entre les sieurs Henry Belton , Lucien Bernard oi Ici demoiselles Miette et Paméla.

La danseuse, fille d'esprit, a im.s mio robt* de soie brune , un grand chapeau et un voih' immense.

MieKe est vêtue de blanc ; elle est pure, fleuiie , diaphane comme la silphide s'éiançant du calice de la rose où elle a passé la nuit.. Son teint transparent rayonne d'allé" gresse ; elle remercie Dieu do tout ce bonheur qui Tentoure. Elle se demande si elle n'est pas trompée par un rêve , si elle ne va pas s'éveiller. Elle passe sa petite aiain sur ses épaules de marbre,, pour voir si des ailes subitement poussées ne Tont pas emportée dans un monde merveilleux, dans le ciel , et le joli ange constale que les ailes manquent , mais que le bonheur est là. Il faut bien y croire.

Il y a des circonstances où la griselte , même la grisette du boulevard du Temple , pleure comme une innocente fille. Paméla , en voyant autour de la jeune mariée celte auréole d'innocence , ce partuni suave de vierge qui est aux femmes ce que le duvet est

— 3*29 — aux fleurs nées de ce matin ; Paméla pleure en songeant quelle ne peut offrir à Bernard qu'un avenir de dévouement et de lidéiilé , et elle dit, se rappelant le passé : « Ah! si j'avais su ? >*

Pendant ce temps-là , Bernard qui a jeté une large redin^^ote sur sa toilette trépouseur , enlie plie,: Harpilton , dans un hôtel garni du faubourj,' Saint-Germain.

— Je viens vous chercher , colonel Hamillon.

— Pardon , commandant , le rendez-vous n'est que pour neuf heures , je ne suis pas en retard... Vous aimez beaucoup les duels, nV'st-ce pas , commandant Bernard ?

— Le diable vous emporte! je ne les aime pas du tout, et aujourd^iui inouïs que jamais. Ali cà ! a :ieuf heures, porte Maillot.

— y Y serai.

Bernard sort, et dans un pciii salon qu.

précède la chambre, une idée folle, stupide , spirituelle, atroce, ravissante, lui mord le cerveau.

Il a aperçu la jambe de bois du colonel. li la prend , la cache sous sa grande redingote ; il sort, remonte dans .son cabriolet; il est parti.

En traversant le pont de la Révolution , il lance la jambe de bois dans la rivière.

— C'est un enfant nouveau-né qu'ion vient de jeter à Teau , dit une marchande de pommes. L'infanticide est dans ce cabriolet qui court là-bas.

La foule s''élance, mais Bernard va comme le vent ; il a disparu.

Soixante-douze bateliers se jettent à Peau et nagent comme des Tritons , dans tous les .sens. Le commissaire du quartier verbalise sur le parapet , la voie publique est interceptée sur le pont , le poste des Tuileries

prend les arraes , messieurs les gardes-ducorps montent à cheval , le roi et madame la duchesse d^Àngoulênie mettent la tête à la fenêtre

— Il ne viendra pas au rendez-vous , dit effrontément liernard à Henry, en arrivant chez ce dernier.

— Bah î mais il est brave comme César î

— Je te dis qu'il ne viendra pas, que diable !

— Que faire, alors ?

— Que faire ? dit Mitonneau qui est arrivé de Cormeille-en-Vexin, avec un supeibe habit bleu -barhol , pantalon pareij , i;ilcr blanc , cravate d'orj,'andi et son ruban de la Légion-d'Honneur ; que faire? vous le demandez? il faut aller vous marier.

Henry, qui e^t 1res en règle avec Hamillofi, sous le rapport du couraf^c , prcii'l son cliapeaii ri va rhnflier s;i f«^mm*'.

L'église Bonne-Nouvelle esl pleine de curieux. Le général Tchikofï qui a résilié les engagemens de Mietle el de Henry, donne la main à Miellé ; Mi tonneau , Thomme aux moustaches blanches et au regard sévère , conduit, tête haute, mademoiselle Paméla. La médisance parle infiniment bas sur cette dernière, à cause de la redoutable épée que Bernard, en grand uniforme, porte à son côté. Plusieurs individus seront malades d'une épi gramme rentrée.

Mietle et Paméla sont mariées.

Au moment où Ton sort de Téglise, Hamilton se piésente avec une jambe toute neuve. Bernard se jette au-devant de lui , et kn raconte le mariage avec tous ses détails , ainsi que la chute de la jambe de bois dans la rivière. Hamillon , alors, prononce ce mot remarquable :

— K Ah ! »

Puis il ajoute , en saluant madame la duchesse de Belton :

« — Madame, heureux et iier d'être le premier camarade de Henry, qui vous complimente sur votre union Quant à moi , jV-

pouserai Arabelle pour l'honneur de la famille.

Henry et Miette , Bernard et Paméla sont encore, au moment où nous écrivons , des gens fort à la mode à Paris. Bernard dit à

tout le monde que dans ces temps de révolution et de guerre civile, tant de bonheur sur deux familles est un prodige. Quant à Henry, si vous lui demandez s'il est Français ou Anglais, il vous répondra :

« — Ni Pun ni Paulre... jp suis IVpoux de Miette , c'est assez ! »>

Milonneau vil encore. Il a la certitude depuis six mois que Napoléon est mort, l.a mère Dumon se sert toujours diino chauf-

("erelle. Tom , dont révasion a été uès prompte , fait la pâtisserie à la Nouvelle- Orléans , avec sa bien-aimée Flora.

Page 1