VIU
— Paris, oh ! mon Paris! chère et joyeuse ■ville, où ma vie autrefois s"'ëcoulail si tranquille, ou, sans contrôle, hélas! je pouvais tous les ans, dépenser', en plaisirs, trois fois cinq mille francs !
— Paris, où donc es-lu? Quand ma main inquiette, faligue en frémissant les oeufs d'une omelette, toi, ma folle cité, tu chantes et tu ris, tu nargues Tavenir et lu t''épanouis en bals élincelans, en folles saturnales , malgré les vieux Bourbons et leurs cours prévôtales.
— Moi, tonnerre de Dieu ! — mille pardons du mot, à Cormeilles, en Vexin^ je croque le marmot et, dans chaque fourgon, dans chaque diligence, qui passe, en écrasant le bon pavé de France, moi, Bernard, vieux soldat du grand Napoléon, je crois voir un mouchard, un gendarme, un Bourbon ! I !
— Mais pourquoi ce murmure ? la Providence est là! Bernard, ton âme est pure et, bientôt Paméla, fidèle et douce amie , aux champs de la Russie, avec loi va courir. Allons, dans celle vie, tout n'est pas déplaisir !
Oliver, Cormeille, n"'est pas très beau, et la corneille, et son corbeau, qui la protège, font sur la neige , criant au loin : couin ! couin ! couin ! couin ! ! !
— Li cuisine, me chagrine, et, sans fard, c^est un art ennuyeux, périlleux. Je m'y leurre et je mets , dans les mets, trop de beurre.
— Eh! dis donc, grand feignant, si tu voulais bien nous servir notre soupe aux choux, cria M. Mingol, le plus riche marchand de fromages de la cité de Neufchâtel , et Tune des pratiques les plus recommandables de Tauberge de la Vie qui boile, récemment achetée par Milonneau.
— On y val on y va !.,. donnez donc le temps, M. Mingot. Il faut bien que ca trempe.
— Je te vas tremper une soupe à coups de trique, mon mimi, si tu ne fais pas plus vile
que ca!
— C'est fini, dit Bernard dans sa barbe, je ne ferai jamais un garçon d'auberge.
El il servit M. Mingot qui était fort insolent parce qu'il était riche, et fort bête parce qu'il était marchand de fromages.
M. Mingot, qui portait à Paris, dans un énorme chariot, les fruits de son industrie , se grisa complettement avec son charretier.
Comme tous les ivrognes des pays connus et inconnus, ces deux messieurs devinrent très méchans, lorsque plusieurs litres du vin exécrable d'Argenteuil fermentèrent dans leur estomac; M. Mingot chercha querelle à Bernard , et le charretier s'en prit à Henry, dans récurie.
Les deux domestiques de Mitonneau mirent enœuvrc une patience de saints. Maisle vieux soldat-aubergiste , faùgué des travaux du jour , s'étant endormi , Heniy Belton qui boxait dans vme perfection rare, noircit horri-
blement les yeux du charretier, et, d'un coup de maître, il le renversa sur la litière, où le lourdaud resta jusqu'au lendemain.
Dans la cuisine, Bernard se laissa taquine par M. Mingot , mais il ne voulut pas absolument se laisser battre , et celui-ci ayant levé le poing , le pauvre Bernard le renversa de sa chaise , lui dansa sur le ventre et fut se coucher.
Le lendemain , Mingot et son chan'etier , habitués à s'éveiller souvent au lieu même où ils s'étaient pris de vin , se secouèrent tranquillement, burent le vin blanc , et partirent en disant que la meilleure auberge , depuis Neufchàtel jusqu'à Paris , était celle de la Pie qui boite , à Cormeilles en Vexin.
Voas voyez que la vie n'était pas gaie pour les deux amis , et que Bernard avait de bonnes raisons pour accuser la destinée en vers aussi bien qu'en prose.
A ^';aiic}je , en vcnnr.' ac Paris, sur la route tjui, de Pouloisc court au bourg de Marines, 01 traverse la campagne maussade et bête du Vexin,s"'élevait Tauberge de la Pie qui boite.
C'était une grande habitation, dont le style ji^cst pas encore classé en architecture , et
composée de plusieurs dépendances , grange, pigeonnier , écurie , cabane pour les lapins , niche pour le chien; cour vaste avec une belle marre d'eau verdatre pour les canards , salon de quarante couverts^ où vingt-cinq personnes n''étaient pas trop gênées.
La cuisine, qui était aussi la salle à manger pour les voyageurs sans prétentions , était une immense pièce. DVn côté , s'élevait une cheminée colossale , sous laquelle une escouade de grenadiers eût pu se chauffer assez à Taise.
En face , on voyait un bufïet-géant dans lequel étaient symétriquement rangés les
assiettes , les plats et les tasses de rétablissement, plus les saladiers en faïence et tachetés de belles fleurs rouges.
D'un autre côte, s'étendait alignée comme une allée de Versailles , et en deux rangées clincelanles, la batterie de cuisine, casse-
l'oles et chaudrons , le dos tourné vers la salle.
La quatrième face était ornée d'un superbe coucou, dont le balancier marchait avec un bruit très fort, et dont la sonnerie eût rendu jalouse l'horloge du village.
Là, le soir, quand les rouliers et autres chalands ronflaient dans les chambres du haut, sous les rideaux de serge verte, Mitonneau déposait avec joie le sceptre de maître de maison , fermait à double tour la grande porte, puis il venait demander bien des pardons à ses deux dumcslifjucs des brusqueries que, dans le jour, il avait cru devoir leur
distribuer dans rinlérêt mcme de leur incognito.
Il commençait même ses entretiens intimes par une brusquerie dernière.
Il appelait une grosse fille , maritorne du Vexin , qui lavait très bien la vaisselle et qui était connue à une demi-lieue à la ronde pour engraisser les dindons et faire la galette avec im talent distingué.
— Mathurine, disait-il , — c''était le nom de cette vierge champêtre — Mathurine, allez vous coucher. Ces deux feignans-là veilleront à votre place!
Et Mathurine allait dormir sur son gi'abat , en rêvant quVlle avait de plus beaux sabots que la servante du Soleil d'Argent^ Pauberge voisine , et que Baslien la demandait en mariage.
Or , Bastien , cVtait Henry , Tun des plus beaux bruns qu'il fut possible de rencontrer,
ce qui prouve cVune manière tout-à-fait péreinptoire, que Ton peut se connaître à la fois en dindons , en galette et en beaux bruns.
Avril était venu, aprili's, dérivé cTaperire^ ce qui veut dire que la terre s^ouvre alors à de plus douces influences, pour donner Tespérance des moissons et des fruits. Or , dans ce temps-là, comme dans tous les temps possibles, sous Tinfàme ciel qui couvre Paris et ses environs dans un rayon fort éloigné, la terre ne s'ouvrait à rien du tout. Elle était durcie par la gelée et couverte au loin d\m blanc linceul de neige.
Le vent, aigre et mordant encore comme en hiver, chantait dans la campagne de bien lugubres romances , et il venait bruire avec un sifflement sinistre à travers les lézardes béantes, du haut en bas, dans IVdilice do Tauberge. Il faisait tournoyer et crier l'enseigne de ftr blanc sur laquelle un artiste de Pontoiiie
avait peint la Pie qui boite, et il venait même soufïler le feu de la grande cheminée.
Or , un soir Mitonneau , jetant plusieurs bûches dans le foyer, dit à Henry et à Bernard :
— C^est fini , depuis qu^ils ont renvoyé Napoléon , les saisons ont changé , voilà un
mois d'avril plus froid que janvier si
nous faisions un peu... je veux dire beaucoup de vin chaud?
Sans attendre la réponse à sa question , Mitonneau vida deux bouteilles de vin dans un vase qu'ail plaça sur un Irois-pieds au-dessus du grand leu, il ajouta du sucre et de la cannelle , ensuite , il s'assit en grelottant et eu disant :
— Entendez-vous , entendez-vous , messieurs , comme la bise crie autour de la maison. C'est le loup qui veut entrer dans la bergerie.
Mais, Henry et Bernard, aatremenl dit, Baslien et Béchii , restèrent muets. Tète basse, œil fixe, ils étaient assis en face Fun de Pautre sur les deux, bancs qui s'aloiigeaient sous rénorme manteau de la cheminée. Absorbés dans la méditation , ils regardaient sans voir , les figures bizarres que le feu dessinait dans le bois en le rongeant.
Mitonneau , sous sa rude écorce , avait ce qu^on pourrait appeler la politesse du cœur, politesse qui ne s^acquiert pas dans les plus nobles salons, car elle est un sentiment. Il comprit que des hommes affligés devaient éprouver quelquefois le besoin du silence et du recueillement , et il respecta l'espcce de léthargie dans laquelle les deux proscrits étaient plongés.
Les bras croisés sur sa large poitrine, il regarda quelque temps Ks progrès du feu
• — 218 — mordant les deux corps d^arljres jetés par lui dans la cheminée , il suivit d'un œil distrait
les langues de flammes bleuâtres qui serpentaient capricieusement dans le foyer , puis il rapporta sa vue sur ces deux hommes auxquels il s'était dévoué, et dont Tun , fils de son vieux général, lui rappelait tant de souvenirs.
Et si Rembrant, revenu de Télysée des peintres, eût pu entrer dans la vieille auberge de Cormeilles en Vexin, il eût trouvé là, un de ces sujets d'intérieur à la sombre lumière qu'il sentait si bien , et que, si bien , il exprimait sur la toile : l'immense salle éclairée seulement par une lampe blafarde; dans ce large espace des parties à peine appréciables à l'œil dans l'obscurité; d'autres, où la lueur de la lampe mettait en relief les noires solives du plafond, l'antique comptoir de raL\berge, et quelques pièces du mobi-
lier et de la poterie , puis, dans le fond, et tout rouges au grand feu , ces trois hommes au front soucieux et méditatif.
On voyait encore dans la grande salle un vieux chat noir pelotonné sous la chaise de Mitonneau, et entouré de sa queue repliée en cercle, et un gros chien dogue couché, les pattes de devant dans la braise.
Tel était le tableau qu^olïrait alors la grande salle de Tauberge de la Pie qui hoite , à Cormeilles en Vexin.
Cependant, le vin avait bouilh long-temps, et, déjà, il répandait ces parfums cliers aux amis de la bombance. Mitonneau crut devoir rompre enfin le silence : ,
— Ali ça ! messieurs, dit-il, ne boironsnous pas un coup ? Toute la journée, je suis obligé de vous laisser boire de la piquette , et de vous laisser plonger vos cuillères dans une assiette de bois poiu- v pêclun- du lard ou des haricots, et ca, à seule fin de ne
pas donner des soupçons à Mathuriné , votre camarade. Mais le soir, au moins, il ne faut pas se refuser une douceur !.. que diable I vous autres gens du monde soigné, vous avez été élevés dans les douceurs , vous avez besoin de ca. Un coup, mon commandant!
un coup , mon capitaine !
— Ma foi , dit Bernard , buvons, ne fût-ce que pour boire à Paméla.
— El à la pauvre Mieite, dit Henry,
Au moment où après avoir choqué familièrement leurs verres , ils les portaient à la bouche , le bruit d^une voilure s'arrêlant à la porte , se fit entendre
Mitonneau et les deux amis se regardèrent avec inquiétude.
On frappa à coups redoublés.
En un clin d^oeil, le vin chaud et les verres furent cachés , et Mitonneau, ima lanterne à la main , fut ouvrir la grande porte en criant :
— Allons, Baslien , allons, Bicliit , tla fou à la cliemincîe, de la paille fraîche à récurie. Tachez donc de i^agner le pain que vous maniiez ! ,
Etî parlant ainsi, il ouvrait les deux batlans massifs de la grande porte, etune large berline entra au grand trot dans la cour.
Baslien et Bichu se tenaient à la portière et recevaient humblement les malles et les portemanteaux, que le cocher leur jetaient au visage, avec la traditionnelle politesse qui distingue les hommes dY'Curie.
La première personne qui descendit de la voilure était une femme enveloppée dans un -cachemire qui, nécessairement, avait vu Cal- /:ulta, ou Chandernagor. Elle portait sur la tête, cl (pioique en voyage, un chapeau inoûdé de plumes et de dentelle. ;•
— Il lait trop froid pour aller jusquVi Pontoise, dit-elle ; nous coucheions dans ce taudis. Où est le maître de ces b aux lieux ?
Elle parlait d'un ton si décidé, si impertinent, que Milonneau se demandait s'il ne devait pas chasser à coups de fourche et de pelle, bêtes , maîtres et gens. Puis , il reconnut Paraéla, Paméla, la bonne et fougueuse fille, qui avait quitté l'Opéra, les plaisirs fous, les diamans,les flatteurs, pour un homme qu'elle n'aimait que d'un amour tranquille et qui , dans sa nouvelle vie, cependant , conservait un reste de ses habitudes un peu cassantes de demoiselle de l'Académie rojale de musique.
Et Mitonneau avait vu tant de choses dans sa vie de grenadier napoléonien qu'il avait appris le grand art de se posséder.
— Bichu, dit-il à Bernard, ôte tes sabots et va voir si Malhurine dort bien. Ne t'amuse pas auprès d'elle, surtout, mauvais sujet!
Un moment après, Bernard, ivre de joie, vint dire comme quoi Mathurine ronflait, à elle seule , comme une chambrée de soldats.
Et tout le monde était heureux, on se faisait mille questions, on se prenait les mains, on disait miile folies. Car, il faut bien que vous le sachiez , les voyageurs nouveaux venus, c"'étaient Paméla, Miette et sa mère.
La jeune Languedocienne qui avait vu Henry si coquet, si élégant, ne savait plus que dire en le retrouvant avec un large pantalon de toile, quand il gelait encore, des sabots pleins de paille et une blouse bleue toute chamarrée, vers le col, de dessins en fil blanc.
Pour la première fois, la pauvre petite l'appela : Milord !
— Les voilà donc, dit Paméla, les voilà donc, ces pauvres malheureux !... mon ami Bernard, avec un tablier gras, très gras!... et lord Belton avec un costume de charretier !. .. oh ! la vie !
— Ça n^est tout de même pas trop beau ici, ajoutait la mère Dumon.
Pendant quelques minutes, on ne s"'ententlit guère. Tous parlaient à la fois. Cormeilles en Vexin interrogeait Paris ; Paris interrogeait Cormeilles en Vexin. Mais, enfin, le sentiment (lu (langer qui planait sur Bernard et sur Henry se fît entendre. On donna beaucoup de vin au cocher de louage qui avait conduit la berline et on lui donna une liberté pleine et entière de s'enivrer, liberté dont il ne tarda pas à profiter. Quand lord Beiton, spécialement chargé de Pécurie, fut bien certain que Pautomédon de ces dames ronflait sur la litière, il revint en donner la bonne nouvelle dans la cuisine, et tout le monde cria : — Vivat !
Alors les confidences, les éclaircissemens allèrent un train de poste. Mitonneau reprit le vin chaud auquel il ajouta une bouteille et Bernard, emporté pas un sentiment, bien naturel, nV^st-ce pas, prononça ces imposantes pai'Oles :
— Il peut y avoir encore du plaisir, clans ces temps de désolation et de guerre civile.
— A moi la parole, dit Paméla :
— Ne craignez rien, reprit-elle, prudent Mitonneau, j\ii loué moi-même, notre berline, pour aller à Gisors... et, nous irons à Gisors afin de détourner les mouches de la police du vrai chemin ; demain nous partirons
pour cette destination éloignée , outremer, fabuleuse... il y a cinq ou six lieues, n'est-ce pas ?... nous en ferions vingt, s'il le fallait! du reste, tout va bien à Paris. On assure que les Bourbons, satisfaits d'avoir fusillé et guillotiné beaucoup de monde, veulent s'en tenir là. Miette doit concourir pour sa place de pensionnaire du Conservatoire, dans huit jours... et moi, je suis toujours prèle à suivre mon ami Bernard dans toutes les régions connues , ou inconnues , où il voudra me mener... s'il avait pu seulement, me pcrsua- T. ir. 15
— 22G — der plus toi de son amour pour moi, il ne serait pas garçon de cuisine à Theure qu'il est !
Miette , la vierge du Conservatoire {la scène se passe en 1815), Miette parla avec moins de hardiesse , de désinvolture que Paméla, mais, dans son langage timide et chancelant, pour ainsi dire, elle fit comprendre que la pensée de devenir la Providence de son amant , était pour elle comme ces vociUions religieuses qui se greffent sur le cœur, pour y vivre et pour y mourir.
Henry , le fier jeune homme , lendit la main à Miette, et d'une vois ferme, — lui qui, jusqu'alors , avait cru que sa mission dans le monde était de donner , — il dit tranquillement :
— J'acceple.
Et^ voyez-vous bien , lecteur, il nV a que Pamour qui puisse faire un changement piirtil dans une pensée d'homme.
La grande salle, silencieuse et morne une heure avant, retentit bienlôt du cliquetis d^une conversation animée. Paméla et Miellé faisaient raconter vingt fois de suite à Bernard et à Henry comme quoi Tun pansait des chevaux de rouliers; comme quoi Tautre gâtait des haricots de moulon et un nombre énorme de soupes aux choux.
— Patience , disait MicUe , patience , je suis sûre de réussir au concours. Je serai admise comme pensionnaire , et c'est tout ce qu'il faut à monsieur Tchikoff le russe, pour me signer le bienheureux engagement de St- Pétersbourg.
Henry , après avoir long-temps délibéré avec lui-même , consentait à devoir pendant quelques mois son existence à une femme. 11 avait déjà arrêté dans sa tcle fort mélhodif[ue, fort bonne penseuse, vous pouvez mVn croire , tout un plan de vie. Lié avec plusieurs
jeunes gens de famille en Pcussie , il n^aurait pas de peine à leur faire comprendre qu'il était innnocent du crime atroce qu'on lui imputait en Angleterre , quelles que fussent les preuves accablantes qui parlassent contre lui . Plusieurs seigneurs russes avaient vu sa vie à Londres et dans Parmée des coalisés, et ils se souviendraient qu'ils l'avaient trouvée pure, honnête, distinguée. Ils comprendraient que, dans un homme comme lui , la pensée du gros crime , de l'iguoble et lâche assassinat , ne pouvait être admise. Il s'était assez fait voir tel qu'il était pour qu'on le crût incapable du meurtre du malheureux Pelham. Il fallait être juge , ou accusateur public , pour n'en pas rejeter l'idée avec mépris.
Aidé par ces personnages à l'égal desquels il avait marché dans la campagne de 4814, il se ferait une nouvelle fortune, et il ne laisserait pas long-temps sa femme vassale
d'un directeur de théâtre. Il raconterait à
tous et avec franchise son histoire, il publierait de bonne grâce la généalogie plébéienne de Miette , et il aurait pour lui les gens d'esprit et de cœur.
El, plein de ces idées, il disait :
— Encore huit jours. Que c''est long ! Paméla, femme d''expérience, femme âgée,
car elle avait vingt ans, et il y en avait plus de trois qu'elle était entrée à TOpéra , Paméla , dis-je , annonça qu'elle avait vu le général TchikofT, chargé de recruter des actrices pour son souverain, et qu'il se contentait en effet pour expédier Miette à Sriint-Pétersbourg du litre de pensionnaire du C^onservatoire, porté seulemeÉÉringt-quatro heures.
— Je lui ai dit en riant , ajouta la future épouse de lîcrnard , que Miette n'aurait pas une plus jolie voix le lendemain de son admission que la veille, il m'a répondu en otant
son chapeau a plumes de coq , que tels étaient les ordres de son gouvernement , et je n''ai pu en tirer un mot de plus..... Mais Miette va encourir la mauvaise humeur de messieurs les professeurs du Conservatoire. Ils TOnt la nommer infidèle...
— QiCii cela ne tienne , pourvu que nous parlions tous, dit Bernard. Belle Paméla, vous paierez mon voyage !
— Oui , monstre, je vous enlève !
— Et , une fois dans la cité des czars j^écrirai à monsieur Grinchart de m''expédier de
Targent à moins que Ton ne remette
la consfiscalion dans la loi, ce à quoi on peut s''altcndre dans ces temps de désolation et de guerre civile! ^
— Et moi , dit Mitonneau tristement , je
esterai tout seul. Qai diajjle vais-je aimer
maintenant ? Le général Sainte-Suzanne et sa
femme ont glissé (i), leur fils s'en va, Na-
(1) SontœorlSj mililairement parlant.
231 ~ poléon est à trente-six raillions de lieues audessus du soleil... Allons, bah, le bon Dieu m'enveiTa quelque bonne apoplexie, il me doit bien ça !
— M. Milonneau^ dit gravement la mère Dumon, nous reviendrons au bout de six mois. Les cartes me l'ont dit ce malin. Il y avait deux bruns, c'étaient monsieur Henry et le commandant; deux brunes, c'étaient
mademoiselle Paméla avec Miette Et
puis il y avait deux grands voyages. Par ainsi, nous partirons , et puis , bien vile , nous reviendrons. C'est clair comme de la pure eau de roche, ça!
Henry, le grave jeune homme à l'éducation anglaise, ne put s'empêcher, lui le plus sérieux de tous les assistans, de rire de ces paroles prononcées solennellement par la maman Dumon.
Ucrnard, ensuite demanda des nouvelles de
ropéra, de Paris, de laChaussée-d'Antin, des Panoramas, de la duchesse d'Angoulême, de la garde royale, de M. Désaugiers et de mademoiselle Garnerin. |
Paméla lui raconta tout ce qu^elle savait sur ces personnes et, ces choses. |
El c^était merveille que d'entendre celte femme, à la mise coquette, au ton -tout parisien, causer ainsi avec un grand garçon de vingt-neuf ans, en sabots, en tablier, portant ime chemise de toile écruc et des cheveux longs et plats.
Car, tel était Bernard à Tauberge de la Pie qui boîte, et jamais incognito ne s'était plus convenablement habillé.
L'heure s'avançait, et la maman Dumon commençail à parler du sommeil, premier besoin des voyageurs, lorsque de nouveaux coups retentirent à la porte.
lîastien et Bichu se tinrent tout de suite à distance de la compagnie.
L\in prit une soupière, sur laquelle il passa le torchon ; Tautre assis sur un escabeau, se mit à recoudre gravement un bridon d'abreuvoir, cassé.
Et Miette de dire, en pleurant et en regardant le lord Belton enfonçant péniblement son tire-point dans le cuir :
— Pauvre M. Henry !
Pendant ce temps-là Mitonneau introduisait le nouveau venu.
C'était un homme, âgé déjà, mal vêtu et dont les guenilles étaient couvertes d'une espèce de cape en laine grise rayée en noir, comme les rouliers en portent quand il pleut.
— Je voudrais bien , dit celui-ci , manger une soupe et avoir un peu de paille pour dormir en payant, monsieur le maître I
Et il s'avança en grelottant vers la cheminée et en faisant des saints à droite et à gauche.
La bonne Miette voulut lui faire place.
— Restez donc , restez donc , madame la voyageuse, dit le père Mitonneau, et vous, ma pratique, je n'aime guère les gens qui viennent si tard dansWes auberges.
— Oh! je suis en règle, mon bon monsieur. Tenez, voilà mes papiers!
— Et, sans cérémonie , j' m'en vas les lire, dit Mitonneau. Dans ces temps de désolation et de guerre civile , comme disait un ancien militaire , on ne saurait prendre trop de précautions Nous invitons, . . à laisser lihj'e-
ment circuler. . . et cœtera... et cœtera... le 7iommé Gauthier... pécheur à Etretat
— Ah ! vous êtes un homme de mer, comme qui dirait un vieux marsouin.
— Hélas! oui, m'brave homme, et jVas à Paris pour hériter d'mon oncle Frapouillot, qu'il est mort de la dyssenlcrie, sous le respect de la société, et qu'il me laisse cent écus ,
une grande armoire et douze pots de graisse... qu^il e'tait marchand de pommes de terre frites , mon oncle Frapouillot !
— Tiens ! tiens ! tiens! dit Bernard , servant à Gauthier mie soupe aux choux remise à Teau pour la septième fois depuis le matin.
Mitonneau donna un grand coup dans le feu du bout d''énormes pincettes qui garnissaient le foyer , et la flamme (se ranima au grand plaisir du nouveau venu dont le nez était devenu rouge comme une betterave.
— Et que dit-on de nouveau , à Etretat , monsieur le voyageur? demanda Mitonneau.
— Mais, pas grandVhose. Et puis, moi , je ne connais presque rien aux affaires du pays , je suis presque toujours en mer !
— Et la mer ne doit pas être commode , par ce temps- ci ?
— Ma fine, non! il y a tantôt trois semaines, que j'ai été jelô à la côte d'Anf^le-
terre par la bourrasque. ; et pendant trois jours et trois nuits , il m'a été impossible de reprendre la mer... mais, bah! FAnglais n'est pas méchant , et on se console en buvant de la bière et en se chauffant au bon feu du charbon, et puis , on caiise un brin on apprend des nouvelles de ce pays , ça instruit, pas vrai donc, mon bon m'sieur?
— Sans doute , dit -Mitonneau , et qu'estce qu'on dit , par-là ?
— Dam ! à présent que la guerre est finie, l'Anglais ne s'occupe plus de Napoléon. 11 s'occupe de ci, deçà, delà poche du hareng , des beaux chevaux «du roi , des tribunaux , des crimes. Et tenez , il y en a eu un fameux de crime , tout là-bas , en Ecosse.
Tous se lurent , et regardèrent avec anxiété le pêcheur normand qui mangeait sa soupe avec un grand flegme.
— Faut vous dire, mes bien bonnes gens
du bon Dieu à moins pourtant que ça
ne vous ennuie
— Non , non , parlez, dit Henry très impérativement.
— Je ne parle pas pour les domestiques , répondit fièrement M. Gauthier d'Elretat , les domestiques^ que c'*est un tas de mangeurs de tout bien et de bons à rien , et que j"'estime mieux un pauvre et brave pêcheur comme moi, quoiqu'il soit moins bien nourri et bien plus mal habillé.
— Pardon , monsieur Gauthier !
— Y a pas dTaute , m'nami ! c'était seulement pour l^apprendrc la civilité mais
v'ià m' n'histoire.
Tous les yeux se portèrent sur fétranger. Mitonneau moucha avec ses doigts la chandelle , et de nouveau il raviva le feu; du sein du brasier une colonne de flamme s'éleva qui tclqira la grande salle , les poutres noircies
du plafond el les figures inquiètes des assistans. Calme et méthodique, le Normand avala sa dernière cuillerée de soupe , il fit passer ensuite le vase qui Tavait contenue à Bernard, et, s"*€ssuyant la bouche du dos de sa main, il commença :
— Faut vous dire , mes bonnes et dignes gens, pendant qu''Jl gèle là-bas , et que le vent chante, faut vous dire, qu'il y a un scélérat en Angleterre... où ailleurs... car on ne sait pas oi^i il est... qui s"'appelle Bellon. C'est cossu, c'^est huppé, ça a de Targenterie et des carrosses.... mais comme on dit, le crime est de tous les états. Il y avait un autre grand seigneur un niilord, qu'on
appelle ça... qu'avait une fille, belle et bonne comme Marie mère de Dieu. Le Belton était devenu amoureux de cette jeunesse , pour la chose du mariage légitime, devant M. le maire de Tcndroit. Malheureusement , Bel-
ton vint en France où il se lia avec des femmes de rien, et il cessa d'ai^pBr la jeune Anglaise, et puis,.v-Ià qu^un jonr qu'il était rentré dans son pays , il rencontra les deux cousins de la demoiselle , qui lui dirent comme ca :
— T'as tort , tu manques de foi. Tas promis d'épouser la cousine , et tu lui fais une insulte en ne Pépousant pas! Lui, alors , qui est un homme de sept pieds de haut, avec une barbe rouge , un oeil crevé et des grains de petite vérole dans la figure , il assassina par derrière ces deux messieurs , et comme il adorait voir du sang, il tua encore le père de sa prétendue et il quitta le pays. On dit que le corps du pauvre vieillard a été trouvé dans un bois, à moitié ronge par un loup, mais il paraît que c'est ce Bcllon lui-même qui a mangé une partie de ce monsieur. On disait tout bas dans rauberqc an-
— 2i0 — glaise ou j'ai appris celle histoire , que les Écossais en général, et Bellon en particulier, adoraient la chair humaine. Tant il y a que Taffaire n'a pas été encore jugée parce que le Bellon a conservé des amis dans le monde cossu du paj^s , mais qu'elle va l'être bientôt, parce que la jeune fille abandonnée et très 01 pheline à présent , a dit, qu'elle ferait pendre l'assassin , ou qu'elle y perdrait son nom Mais tenez , monsieur le maître de la maison , voilà une demoiselle qui est malade. Elle est blanche comme la voile defocque d'un bâtiment de guerre. Dam! la froid pique si fort que ça n'est pas étonnant ! Miette , qu'il avait désignée à Mitonneau , épouvantée par les dernières paroles de monsieur Gauthier , était très pale en effet. On s'empressa autour d'elle, et, pendant ce tempslà , le Normand accroupi devant le feu, disait avec son accent Iramard :
— Faut lui donner un l)nn de vin chaufie avec une rôtie, àc"'te pauvre chère colombe... ou bien, encore , mettez-y une couenne de lard entre les deux épaules; vous mouillez votre OTuenne avec du jus de tabac, un peu
de bouillon et de la fleur de guimauve ; en" suite, vous faites griller un oignon Ali!
mais la vUa qui revient I Tant mieux , j'en
suis enchanté. J^aurais pas voulu aller me
coucher en la voyant si malade ! bonsoir , VP^
mes bonnes gens. Domestique , donne-moi
zune chandelle , et dis-moi ousqu"'il est
mon lit que le bon Dieu, le Père, le
Fils et le Saint-Esprit vous donnent une bonne nuit , mes bien bonnes gens.
Il sortit, accompagné de Bernard qui le conduisit au plus mauvais grabat de la maison. Le très actif commandant revint bien vite auprès de ses amis. •
— Tout ra vous prouve , dit MitOHncau ,
T. II. i6
qii'ii faul se hâter. Car , si d'un côté , la juslice anglaise poursuit le capitaine^ de Taulre, la justice française peut donner au commandant de très vilains quarts-d'heure. En Russie I en Russie ! 9
— Je n'aime pas ce Normand , dit la mère Dumon .
— Ni moi , répondit Mitonneau.
Miette , alors , dit timidement :
— Dans peu de jours Texamen a heu.
— Mais, s'écria Paméla, nos deux proscrits ne pourraient-ils pas partir avant...... Car
dans tous les cas, il faut qu'ils partent. Tu peux succomber dans ce concours, ma petite Miette !
— Soit, dit Henry ; mais j'ai déjà beaucoup fait enfuyant d'Angleterre comme un coupable , moi qui suis innocent. Maintenant je déclare bien posilivenrent que je ne quitterai la France qu'avec mademoiselle. Jadis
je remmenais à Paris de celle ville de Lyon où je Pavais rencontrée. C'est à elle maintenant à payer les frais de route. Miellé, je le dis tout haut , Kenry Lellon veut le devoir son salut et son pain.
— Il ne faut pas le contrarier, dit doucement Bernard aux autres. Il a mis en pailant la main sur son cœur. C'est comme si le notaire avait passé là- dessus. Il est vertueux comme la vieille Rome, et entêté comme la Bretagne !
Alors chacun prit un chandelier et gagna sa chambre.
Un quart-d'heure aij)rès, il n^y avail plus
dans la grande salle que le chat noir couché
entre les pattes du dogue.
De loin en loin, le feu de la grande cheminée, Quoique savamment couvert par
Mitonneau , jetait une faible lueur. Alors, il
venait éclairer ces deux amis du foyer enlacés
l\in dans Taulre , et quelques recoins de la salle déserte et silencieuse, avec la fontaine de cuivre et le cadran blême du coucou.
Et le vent, soufflant toujours , faisait crier au faîte de la grande porte, la feuille de fer bîanc sur laquelle /a P/e c/iii Z>0î7e était peinte sur un fond blanc , au milieu d'une belle touffe d'herbe d'un vert audacieux.
Il a été un temps où Tartiste était vraiment (lif;ne de ce nom. Où celui qui cultivait la musique, la peinture, ou la sculpture, mettait toute sa vie dans son ail. Célail aussi le Utnp, — car il faut bien tout dire — où les
peintres et les sculpteurs, d'écoles différentes, ne discutaient jamais que la rapière en main, où les rivalités conduisaient quelquefois jusqu'au meurtre. Mais, à côté de ces actes par trop vigoureux, il y avait un dévouement si vrai, un culte si profond pour Part, qu'on ne peut s'empêcher de regretter ces mœurs d'artistes, dont les idées qui nous régissent, eussent si bien effacé le côté barbare. •
Oh ! les artistes de nos jours ne tuent persomife. Leur tableau, leur partition, leur statue ne sont pas pour eux un objet d amour, de fanatisme ; ils n'en calculent que le (i(||||l en argent; plus l'ouvrage sera beau, plus ils le vendront cher. Il oublient que leur royaume n'est pas de ce monde et, dans ce monde, ils veulent jouir.
Jouir, telle était la devise de ïourrion, le gros chanteur de TOpéra. Tandis que les profanes qui ignoiaicnl les mœurs de la nation
chantante , restaient fortement convaincus que le célèbre artiste vivait, mollement bercé par les arts et n#voyail rien au de-là, lui, savourait en épicurien, le bonheur d^être sorti . de la crotte, grâce à une disposition heureuse du larynx et de pouvoir, à son gré, boire, manger et faire Taraour.
Famiharisé avec les difiicultés premières de la musique vocale, certain, d'ailleurs, de trouver sous sa main un répétiteur habile pour lui seriner les partitions nouvelles quHl se vantait, comme tous les chanteurs connus, de déchiffrer à livre ouvert, il laissait aller sa barque au milieu des joies de tous genres que les appointemens de plusieurs places, les feux, les mois de congé et tout le lucre qui suit
les machines à roulades semaient autour de <
•lui.
Dans un joli appartement de la rue de liOUvois, Tourrion par une matinée de printemps.
— /i48 — digérait sur un sopha deux côtelettes de mouton, six œufs brouillés aux truffes, une truite, sauce genevoise, un îftigle assez dévoloppé de fromage de Roquefort, une bouteille de Chablis, une demi-tasse et un verre de rhum que, sous le prétexte de déjeuner, il avait expédié dans les profondeurs de son estomac. Le gros artiste, les yeux à demi fermés se laissait aller, non pas à une méditation quelconque — les gens de cette étoffe-là pensent peu — il se laissait, seulenfent, vivre, et son esprit engourdi ne formait aucune pensée. Sous beaucoup de rapports, et celui de Tembonpoint très développé en première ligne, le colossal virtuose ressemblait assez à un bœuf de la vallée d'Auge ruminant après s'*ètre largement repu.
Un domestique, assez confortablement équipé , entra dans Tappartement , et, d'une voix suppliante et timide, comme celle d'Anti-
gone aux pie^s de Thésée, dans Œdipcà Colonne ,^ il dit:
— Une jeune personne deraan de à parler à monsieur.
Et monsieur , ouvrant à demi les yeux, répondit en baillant :
— Est-elle jolie, drôle?
— Comme une rose de mai, répondit humblement le valet.
— Diable !... qu'elle entre.
Miette Dumon fut introduite. ^
Elle portait une robe d'indienne d'une netteté entière — style d'Opéra-Comique — l'un des chapeaux que, six mois avant, Henry lui avait donnés, couvrait sa tête mignonne et bien attachée.
Or, le lecteur doit se souvenir que nous sommes dans Tannée 181 5. A celte époque, TAngleterre nous avait npporté ses modes avec les Bourbons de l.i branche aînée; et
nos ouvrières de Paris, avec le goût qui leur est propre, en avaient pris ce qui ne pouvait pas choquer Poeil très subtil de nos dames. C'est donc de cette ère que date le chapeau de petite dimension, appelé depuis hihi, nom dont l'élymologic manque au dictionnaire. Du reste et, soit que ce nom vienne du langage d'Angleterre, d'Allemagne, de Suède, ou de Vau^irard, nous reconnaîtrons que le bibi sied mieux aux féminines figures que ces monumensf* gigantesques , ces cathédrales , carton et soie, que le sexe de i838 a pris en grand amour et qui, dans les loges de nos théâtres, cachent si bien la scène aux infortunés du second banc.
Le petit chapeau de Miette était d'une forme ravissante. Sous sa passe gracieuse , la figure de la jeune Languedocienne s'épanouiçsait comme une fleur.
Totirrion , entraîné par cette sorte de res-
pect que la beauté commande, se leva à demi
et il ôta précipitamment son bonnet de soie
noire avec lequel , d'ailleurs , il était aussi «
laid que vous et moi pourrions l'être, si nous étions assez malheureux pour porter un bonnet de soie noire.
Mais vous n'en portez jamais, n'est-ce pas, lecteur ?
Tourrion , donc , relevant son toupet , fit à Miette un quasi salut et il la regarda.
Il vit un visage frais, rayonnant, gracieux; deux yeux bruns au moelleux regard , une bouche vermeille et, des deux côtés de cet attrayant visage, deux touffes de cheveux noirs tombant en spirales alongées, jusque sur le cou.
Et il sembla au grand artiste, qu'une flamme dévorante glissait dans ses veines. Comme le loup auquel la brebis appétissante rendrait visite, il se sentit stupéfié par son bonheui-.
Ses yeu.x, devenus llamboy ans, se iixérenl sur un verrou doré, qui brillait sur le blanc mat de la porte, el vive Dieu , il eut de singulières idées î
Cependant , il crut urgent de cacher ces idées-là. Prenant donc un accent paternel il dit à Miette :
— Eh] chère enfant, comme te voilàjolie, et que veux-tu de moi, dis?... Ali! la maman Dumon , comment se porte-t-elle?
— Elle est un peu malade, repondit Miette avec sa voix doucement timbrée , sans cela elle aurait eu rhonneur de m'accompagner... C'est demain Texamen , et elle voulait vous demander voire protection.
Pendant que Miette parlait, ses yeux restaient baissés. Ceux du prolecteur lui ayant fait une peur terrible.
— Maman , reprit-elle , maman et moi nous avons bien besoin d'être protégées
Ignorées, pauvres, nous n'avons pas d'amis.
— Et ne suis-je donc rien , moi?.... moi , ma belle petite, je suis ton compatriote et saperfotte , les enfans du midi se doivent
entre eux aide et protection Ah çà! lu
voudrais donc bien réussir au concours?
Miette croisa les mains et levant ses yeux remplis d'un enthousiasme brûlant , elle répondit, en se rapprochant du dangereux Lani,aiedocien :
— Si je le voudrais!... Oh I M. Tourrion , rien que d'y songer, mon coeur bat , il me vient des larmes si je le voudrais!
Elle ne put achever laut son émotion devint forte, mais ses yeux parlèrempour elle, et/ sous leurs cils soyeux, une douce (lamme brilla £omme celle qui anime le regard d'une pieuse iillc en prière, devant l'image de sa sainte pntconne.
— Oh I rii/)nsienr 'J'ourrioii , toute ma vie
est attachée à Texamen qui va avoir [lieu ; après le bonheur de ma mère, je ne désire rien tant dans ce monde que d^ réussir.
— Et pourquoi n''y réussirais-tu pas? Tu as fait beaucoup de progrès en peu de temps. Ta voix est haute, large, et pure... Diable ! diable I il y a vingt mille livres de rentes dans cet belle voix-là.... Mais il faut l'aide de Tarai Tourrion !
La petite, qui songeait à Henry, ses seules, ses fraîches amours, se borna, pour toute réponse , à croiser les mains devant Tourrion, et à Fimplorer du regard.
— Sois tranquille. Miette, tu es sûre de mon appui. r. et puis, vois-tu bien , tu es la meilleure écolière de ma classe... Tu voudrais donc bien gagner de l'argent ?
— De l'argent, dit Mietle avec un geste passionné , de l'argent ? oh ! oui , il m'en faut !
— Peste! pensa Tounion , lequel était infiniment trop dém-avé pour voir, par le beau côte, les choses de ce monde , peste! celle-là ne se donnera jamais qu^à la haute banque , ou aux maisons régnantes Il faut se dépêcher ayant qu'elle ne soit à vendre.
— Ah! nous aimons l'argent C'est singulier ! Les petites filles nV songent gucres ordinairement !.. . Tu sais donc compter , ma chère.
— Oui, monsieur, dit Miette, avec un certain aplomb , parce que Henry, son idée fixe, était là , devant elle , avec sa blouse , ses sabots , avec sa figure flétrie par le malheur , lui , le jeune Anglais, habitué aux aises de la vie , à Pextréme luxe même. Mieltc , en ce moment, c'prouvait cette soif d'or que donne la pieuse envie de soulager une mère , un enfant , un ami. Avarice stftiirac , qui , souvent, a décidé du sort d'une femanc cl fait une
courtisane (Vunc vierge. Le premier pas de beaucoup Je filles perdues a souvent donné du pain à des malheureux que la faitn tordait. Miette qui ne voyait rien au-delà du bonheur d'arracher Henry aux horreurs de sa position, qui voulait être son appui , sa Providence, dit encore à Tourrion :
— Oui, monsieur, il me faut de Targcnt. Je donnerais du sang de mes veines pour avoir de l'argent.
L'artiste lyrique dit alors, à part lui :
— Celte fille-là fera du vice à froid. Ce sera une grande logicienne ! Les fadeurs , les complimens, les bouquels de violette et les déclarations en vers ne réussiront pas piès d'elle.
— Mais, petite, à ton âge, encore mie fois, on ne songe guère à l'argent, à une position.
— J'y songe, moi, dit Mieltc très gravement.
Or, Tourrion se confirma de plus en plus clans son idée. Il ne vit, pour ainsi dire, que Texlérieur du sentiment de la jeune fille. Cette âme, fleur cachée et mystérieuse qui vivait dans Miette , échappa à sa pénélration. La
vertu a des parfums que tous les hommes ne peuvent pas percevoir.
— Alors , dil-il , lu es une de ces filles méthodiques , mathématiciennes , qui règlent froidement leur vie , ont un but, calculent loul?
— Oui, monsieur Tourrion.
— Ainsi, dans cet art dont nous t'apprenons le secret au Conservatoire , lu ne vois qu\iVi moyen de fortune? Tu es artiste pour cire riche ? Un sac de mille francs te plaît mieux qu'une couronne?
— Oui , monsieur Tourrion.
— A quel prix que ce soit, tu veux te créer une existence, autre que celle que tu as menée
jusqu'à ce jour, soit à Paris, soit à Montpellier? Tu aspires au titre de pensionnaire, non pour te séquestrer dans le bercail du Conservatoire, mais pour aller en Russie gagner mille roubles par an?
Miette se troubla. En voyant son secret divulgué , elle se crut perdue. Elle fit le geste de se jeté» aux pieds de Tourrion le grand chanteur. Il la retint, et, la faisant asseoir à côté de lui, sur son beau sopha de soie jaune, il reprit :
— Tu as tort de perdre ainsi contenance , ma belle. Tu ne commets pas positivement une mauvaise action en quittant le Conservatoire , puisque tu n'emportes pas les fonds de la caisse. Quand tu seras partie, on ne te paiera plus , voilà tout. D'un autre côté, aller en Russie prendre l'habitude de la scène devant ces cosaques, qui ne sont pas difficiles du tout , gagner des roubles, les faveurs du czar.
tout cela n''esl pas mal combiné. Tu peux revenir dans deux ans avec de beaux diamans, beaucoup d'or, et une méthode de chant, que le maître de musique du théâtre te donnera tout aussi bien que nous autres aigles du Conservatoire. Ta beauté se sera développée, et luxeras alors une belle Armide. Pour mon compte, je me charge de te faire entrer, alors, au Grand-Opéra. ^ ^.^^i
Miette, toul-à-fait rassurée par ces paroles , répondit :
— Ainsi, monsieur Tourrion, vous ne désapprouvez donc pas mon plan ?
— Je le trouve très bien combiné, petite Mais , franchement , je ne croyais pas
qu'un plau pût entrer dans ta tête. Je ne voyais en toi qu'une fillette, vivant au jour le jour en fait^'idées, comme en fait d'argent. Je m'étais trompé. On peut te parler raison , u loi 1 •
— Oh ! oui , monsieur Tourrion.
— Eh bien ! alors , sans lard , sans précaution oratoire malhémaliquemenl Je
vais le faire une confidence. Tu mets loule la vie dans larécepiion comme pensionnaire, ce nigaud de j^énéral TcliikofF ayant exigé ce liti^, que tu ne porteras que quelques joifrs, pour i^expédier à son souverain avec une foule d'autres curiosités françaises?
— Oui , monsieur.
— Moi , arbitre très influent dans les décisions que l'on prend au Conservatoire, je suis la clef de voûte, la première pierre de cet édifice que lu veux construire. Tout émane de moi , tout dans ton avenir, — fais-y bien attention, — vient de moi. Sur le Seuil de celle route que tu veux parcourir, il y a une puissance debout qui peul l'ouvrir la carrière ou le la fermer à tout jamais.
— Ahl oui, mon bon monsieur Tourrion, je le sais bien.
~ 264 -- Et ruinocenle , en parlant ainsi , loiirmenlait par-dessous sa guimpe la chaîne d^or du
bien-aimé Henry. .
^ •ut
— Tu n'as pas oublie , petite , que je l'ai fait pendant nos leçons quelques agaceries. Dites méchante , Tavez-vous oublié?
— Non, monsieur TotlVrion Mais il
iaut bien rire un peu D abord , j'ai eu
peur , ensuite j'ai pensé que vous étiez un honnête homme , et la peur a passé.
— Tu as bien jugé. Je ne voudrais devoir la préférence dipne jeune fille (pi'à elle-mên;i,e. Vintrigue, lesembLiches, les pu rôles adroites, la diplomatie amoureuse , en un mol, ne sont pas du tout mon fait. Ainsi que toi , Miette , je vais droit à mon but. Mes plaisirs sont pour moi comme mes affaires , Tobjet d'une combinaison , el je vaib l'en donner la preuve. Connais-tu un proverbe, qui caïut ausM bien le* rues de MonlpcU.ier qm- ceUe^,^|ç Pi)i,'|^^,^l que voici : — Uion pour rien !'
— Oh! oui, dit Miette, avec une expression pleine de sérénité , parce qu'elle était tout-àfait encouragée par le ion amical de son protecteur , oh I oui , je connais ce proverbe-là. Mon père le citait souvent aux habitués de son café qui lui demandaient crédit trop longtemps.
— Eh bien ! Miette , tu peux partir avant huit jours pour la Russie, où lu auras ces roubles qui te font si fort envie , n'est-ce pas ?
— Oui , monsieur Et je ne peux partir
que par vous. •
— Pendant ces huit jours-là , sois ma maîtresse C'est un acte de commerce à passer
entre nous. Il ne tieni qu'à toi de le signer tout de suite.
Miette regarda le chanteur avec une expression qui d'abord ne peignait que l'étonnement. Les choses qui répugnent à notre nature, qui vont en raison inverse de nos
îdées el de nos senlimens, ne nous frappent pas tout de suite. Avant de les apprécier il faut les comprendre. Mais Tourrion, après avoir panlé , étant allé froidement fermer le verrou de la porte, Mielte vit tout le danger de sa position, et elle regarda autour d'elle avec une terreur qu'un instinct secret lui faisait dissimuler le mieux possible.
—^Vois-tu, petite , quel beau sort s'ouvre devant toi ? Une autre , à ta plac», eût écoulé les sornettes amoureuses de quelque élève ténor ou basse-taille du Conservatoire , et accepté beaucoup d'amour avec beaucoup de misère. Toi , ma chérie , avec ta figure de vierge , ton front pur , ton regard céleste , tu es mondaine plus que la dernière marchande de la rue Sai nt- Denis , et tu fais bien, car. voi.s-tu , en songeant comme tu le fais , au solide , on arrive à tout , et tu arriveras.
— Monsiriir Tourrion.
— Sans doute , il eût été plus agréable
Plus (le ton âge , au moins de commencer
une longue chaîne d''amours avec un jeune godelureau , un jeune muguet, comme on dit dans Molière ; mais toi , lu es un petit spéculateur en jupon L'extérieur est d'un ange,
l'àme est celle d'un banquier. Tiens, tu es
de l'école de mademoiselle Bourgouing
C'est la bonne friponnelte!... baise-moi 4
Miette voulut se lever , mais Tourrion la retint en riant.
— Ah ! fine mouche, lu veux l'envoler! Ne vas-tu pas faire de la diplomatie à présent. Ce serait du joli , vraiment ! Est-ce que nous ne nous connaissons pas? Allons, jouons
caries sur table Vive Dieu ! La jolie
taille I
— Oh! mon Dieu, quelle horreur! dit Miette épouvantée.
— Au fait, dit Tourrion, j'aime mieux que
tu me fasses comme cela quelques petites clifFicultés. J^oublierai que tu fais avec moi un coup de commerce , et j^en aurai plus de p!ai-
sir Tu recules la bouche!... bien , petite
sirène, bien!... Le baiser en seq^lille fois
plus doux Oh! monseigneur le prince de
Tulleyrand est un innocent à côté de loi. De par Cupidon , Vénus , Flore , et toutes nos divinités du Grand- Opéra, que les lèvres sonl merveilles et appétissantes ! Mordieu ! je suis un heureux coquin !
Tourrion, avec une créduhté de fer, s'imaginait vraiment que Miette était venue pour se donner à lui. Les répugnances quelle n'avait pas craint de lui exprimer dans d'autres temps , lui revenaient à Pespril , comme autant de fines roueries employées par elle pour doubler les désirs d'un libertin. Il se voyait possesseur (!«• I;i plus jolie , de la plus Iraiclu- de toutes les élèves du cliatil.
Déjà il croyait sentir Thaleine parfumée de la jolie fille. Dans le rêve d'une imagination dépravée, il voyait Miette, demi-nue, se pendre à son cou , ranimer ses sens engourdis par des bai^Bnus ^ vieux faune, il se rajeunissait de toute la jeunesse de la jolie nymphe. Et , en vérité , il était plus rouge qu'une cerise de juin, ses y eux lançaient plus de flaiiMnes qu'un brasier d'enfer.
— J'éclaterai comme une bombe , dit-il , d'une voix entre-coupée par une furieuse luxure, finissons îl!
Alors, d'un bras vigoureux, il élreignit Miette et sa féroce volupté ne connut plus de frein.
La fiancée de Henry avait aussi du sang languedocien dans les veines. Épouvantée d'abord, elle devint bientôt furieuse. Elle glissa dans les mains de Tourrion, agile, frétillante et,d^lnb(md, elle s'élaiica vers la porte. Mais
le verrou était mis et dans le trouble horrible qu'elle éprouvait, elle ne put réussir à le faire jouer dans la gâche. Et, déjà Tourrion était auprès d'elle, ccumant comme un iii,'re à qui l'on a arraché sa proie.
— Eh bien! tu Cen vas?... mais attends donc.
— Miséricorde I est -il possible ({ue tant de làchelé habite un coeur d'homme.
— Ah cà ! c'est pour rire, n'est-ce pas? dit Tourrion, mettant sa large main sur l'épaule de Miette.
— Monsieur I monsieur! cria celle ci d'une V(»ix animée, et jetant sur lui des yeux étincelans, laissez-moi sortir.
— Mais tu ne veux donc pas... ah çà!
mais, mon bel agneau, et nos conventions donc ?
— Je n'ai pas fait de conventions avec vous L'I j« veux m'en aller.
— Une fois, deux fois, trois fois, est-ce poiu rire?
Miette, pour toute réponse leva la main pour saisir le verrou, mais elle fut arrêtée par Tourrion qui dit encore, tant sa surprise était grande :
— Décidément est-ce pour rire?
— Décidément, je veux m^en aller. Oh ! ma pauvre mère ! pourquoi me disais-tu si souvent qu'il était un honnête homme !
— Ah î morbleu !... mais, non, je ne veux pas crier, cela t'effaroucherait, pauvre colombe... allons, Miette, dis... est-ce une suite de ton plan ? fais-tu cela pour aiguiser mes désirs, petite sirène ? Rouerie inutile. J'ai toutes les flammes de l'enfer dans les veines.
— Ah ! monsieur, vous êtes un grand misérable .
— Il parait que c'est sérieux, ah càl tu me trouves donc bien laid?
— Je vous trouve bien infâme.
Tourrion repondit :
— Pour des injures, »Dis-in'entant que tu voudras ; Ce sont légères blessures.
Mais lu me diras, au moins, sur quoi tu comptais en arrivant ici ?
— Sur votre honneur, monsieur.
— Mon honneur ! mon honneur î... est-ce que l'honneur est là-dedans, petite bête?... ah cà ! et cette soif d'argent qui te possède, et cette place en Russie, et ce triomphe au concours?... je m^y perds, moi! sur quoi donc comptais-tu, encore une fois?
— Sur votre loyauté. N'avez-vous pas dil que fêlais la meilleure de vos écolières ?
— JLa meilleure de mes êcohères est celle qui se donne à moi.
— Mais vous êtes donc un scélérat ?
— Non, ma biche, je suis professeur au Conservaloiie.
— Mais, tous les professeurs sonl-ils donc ainsi?
— Ceux qui veulent faire de la vertu, et il y en a , sont libres. Moi je n^en fais pas, voilà tout.
— Mais Dieu vous voit.
— Jamais de sa vie Dieu n'est entré au Conservatoire, ni chez moi, mademoiselle Miette Dumon !
Miette alors regarda Tourrion avec une sorte d'horreur. Elle qui, dans sa simplicité, menait de front les choses du salut ei les choses du Grand-Opéra , elle frémit en voyant avec quelle légèreté cet homme parlait de
Dieu. Chrétienne écoutant blasphémer le Philistin, elle eut, un moment, un exorcisme sur le bout des lèvres. Elle se contenta , cependant, de le prononcer à voix basse.
Mais Tourrion , qui au ton de son écolière, avait compris qu'il ne démontrerait jamais à celle-là autre science que celle du chant, Tourrion, dis-je, dissimulant de son mieux la fureur qui le possédait ,T^isa la chaîne d'or qui serpentait autour du cou de Miette.
— Que vois-je? dit-il, désignant du bout du doigt les anneaux brillans, cette chaîne était d'argent, naguères. Vous disiez, même, que notre saint père le pape avait eu rextrcme politesse de la bénir.
— J'ai donné ma chaîne bénite en échange de celle-ci, dit Miette avec tranquillité.
— Pas mal combiné ! quatre cents irancs d'or valent mieux qu'une bénédiction.
Un regard de mépris fut la seule réponse de Miette.
— Et, sans doute, la jeune vierge a fait ce troc avec quelque chrétien de jolie figure ?
Miette avait ouvc ri Ir verrou, elle répondit
en faisant tourner la porte sur ses gonds :
— J'ai donné ma chaîne à mon fiancé j monsieur, et ma mère le sait.
— Ah ! il y a ur^^ncé ! je ne m''élonne plus de la vertu de mal^ioiselle Miette Dumon, de sa vertu chez moi ! . . .
— Monsieur , ma mère le sait !
— Ah ! les mamaiîs du Conservatoire sont
d'excellentes comphces Combien ta mère
t'a-t-elle vendue , Miette?
Tout le sang méridional qui coulait dans les vienes de Miette s'enflamma à ces insultantes paroles. Ses sourcils bruns se froncèrent, une contraction violente crispa sa bouche , et , avec un visage tout illuminé par la colère , comme celui d'une femme de Thrace s'élançant sur Orphée , elle fil quelques pas vers le chanteur. Mais Miette étailnée a Montpellier, paroisse des Pénilens-Blancs, et pas du tout en Thrace, elle s'arrêta et, se bornant à la parole , elle dit :
— Si j^étais un homme, je vous cracherais
au visage.
— Pas possible!
— Maintenant, je vois trop ce qui m'attend à Texamen... Et Dieu nous prolège tous!.'!
Elle sortit en pleurant , tandis que Tour- 1 ion , reprenant son bsau sang-froid de professeur, lui répondait :
— Apprenez , mademoiselle , que rien n'influence les décisions que je prononce sur mes écolières. Je donnerais ma voix à ma première ennemie , si, par son talent, son zèle...
Mais la pauvre Miette indignée , furieuse ri pleurant sans le savoir , était déjà bien loin.
Elle courut chez Paméla. à laquelle elle fil un récit de son aventure chez le chanteur Tourrion , el qui , fort judicieusement , répond il :
— Les profcsseuis ({ui jugent sans passion dans la position de J'ourrion , le ch.inlciir ,
T. II. m
à ion ésard raériteraienldes statues tVor, sur un piédestal (le tiianianl. A la place, je me déciderais à pariir'ce hoir même. Nous irion-. prendre nos deux adorables a la Pie qui boite, ef nous quitlerions la France .ivec de Pargenl que j'ai à ton service, et que lu me rendras plus lard. '
Miette, dont la pieuse idée fixe était d'être une providence pour son bien-aimé et pour sa mère , et qui nourrissait ce désir d'un orgueil sublime avec une grande obslinalion , Miellé répondit que M. Tourrion n'était peutêtre que libertin, et qu'il ne fallait pas perdre l'espérance de ta réussite à Texamen , du départ pour la Russie, et des roubles à Pefligie d'Alexandre, souverain du lieu. I
Or, du petit logement, dans lequel Paméla, devenue sage et économe, a fixé ses pénales , mais où une certaine élégance lévèle encore la sultane du Grand-Opéra, de celte nouvelle
demeure de la pécheresse convertie , le lecteur est prié de sauter à pieds joints à l'auberge de Va Pie qui boite.
Là , tout est sombre , car les dernières rigueurs de Thiver désolent encore la campagne du Vexin autour de la maison, el , près du foyer , s^est assise l'inquiétude escortée du découragement , son parent très proche.
Quelques jours après la visite de Paméla , de Miette et de sa mère , Henry, fatigué d'étriller les chevaux, de boire avec desrouliers, plus fatigué encore de vivre sous le poids d^une atroce accusation , Henry, après avoir donné de Pavoine aux chevaux et conGé le reste de sa besogne aux soins du bon Bernard , était allé se jeter sur son grabat , où, bientôt , un profond soramril avait engourdi ses sens et sa douleur.
Mais ce nVsl pas tout de dormir pour un malheureux, il faudrait aussi qu'il ne ri^val pas.