GABRIEL CHARMES
Je crois que pas une ville en Europe, n’a inspiré plus d’enthousiasme que Nice, la perle de la Méditerranée. Ses origines et son antique histoire, ont passionné des érudits, et fourni de précieux et nombreux documents aux écrivains autorisés ; aussi n’est-ce pas à ces époques si lointaines que je vais remonter pour m’y arrêter ; car maints contemporains niçois ou autres publièrent jadis des pages précises et très instructives sur Nice et ses environs, et beaucoup trop pour m’y appesantir. Non, ma A ice d’Antan à part un coup d’œil rétrospectif d’ensemble, n’embrassera pas plus d’un siècle, et sans grandes prétentions.
Mais en remontant à mon point de départ, j’ai dû choisir, ça et là, quelques notes sur Nice telle qu’elle n’est plus aujourd’hui, bien qu’elle ait toujours sa mer et son ciel éternellement bleus, ses brises embaumées, son soleil fécond et radieux formant son bienfaisant climat.
Champfort n’a-t-il pas dit : Il y a des livres que l’homme, même qui a le plus d’esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise — c’est-à-dire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits — aussi avec les enthousiastes mes précurseurs, je célèbre toutes les végétations qui s’épanouissent sur son sol si chaud, si riche, si fertile ; depuis le sombre cyprès, le pin au large parasol, le mélancolique et terne olivier, jusqu’à l’agave décorative et le cactus rigide, depuis les azalées blanches ou rouges, jusqu’à l’odorant mimosa et le palmier empanaché, depuis le poivrier aux grappes de corail jusqu’aux pommes d’or du Jardin des H-espérides.
Point d’hiver ! c’est la ville où l’on vient se griser de soleil, de parfums et de poésie !
Mais, il faut le reconnaître, Nice d’Antan n’était pas, primitivement, la ville des élégances aristocratiques, des fêtes et des plaisirs mondains, des palais somptueux et des parcs artistement tracés. Loin de là. A peine quelques parcs et villas.
Aussi, afin de donner un aperçu très net de ce qu’était la ville en ce vieux temps, je ne puis mieux faire que de publier premièrement quelques fragments d’un long artic’e que m’envoya, pour mon journal (L'Union), il y a de longues années, Victorien Sardou, article qu’il désignait comme petit croquis.
« Or, disait-il, on arrivait à Nice en voiture, et au milieu de tourbillons de poussière.
« Le Var était franchi à Saint-Laurent sur un pont de bois emporté de temps à autre ; depuis vingt ans, il n’existe plus que sur les cartes de l’état-major qui n’admet pas sa destruction. Après avoir traversé le bois du Var, la route gagnait le littoral par les Grenouillères, dépassait Sainte-Hélène, qu’une vingtaine de bicoques reliait au Magnan et suivait le tracé qui depuis est devenu la rue de France. A gauche on ne voyait que des cultures. A droite, et surtout aux abords de la Croix-de-Marbre, la colonie étrangère ' avait élu domicile depuis le dernier siècle.
« Ce faubourg, dit Beaumont en I7&7) es^ nouveau 5
les Anglais s'y logent ordinairement étant à portée de la ville. Les maisons y sont neuves et commodes, ayant vue o un cote, sur la grande route qui conduit en France ’ de autre, sur un beau jardin et sur la mer. Ce faubourg se nomme présentement Newborough. La colonie anglaise avait, a ses frais, établi sur le galet, entre le jardin et la mer, un sent.er battu qui ne ressemblait guère à la promenade actuelle des Anglais, mais qui lui a transmis son nom.
« Par la rue Masséna, qui n’était .alors bâtie que sur la droite, on gagnait la place, dont un seul côté, à l’ouest était construit. Celui qui lui fait face était inachevé. Au nord, rien de plus qu’un mauvais chemin qui allait rejoindre le vallon Saint-Michel ; un de ces ruisseaux qui ont été pendant longtemps, qui sont encore, sur certains points, les seules voies de communication du pays ; tour a tour, sentiers à mulets par les temps secs, et torrents par les temps de pluie, et, sous les deux espèces, toujours puants et encombrés d’immondices. —.Telle était l’avenue de la Gare en ce temps-là. Il va sans dire qu’il n’était pas question du jardin public, ni des squares des Phocéens et Masséna, ni même des quais. Le Paillon s’étalait largement à son embouchure, divisé. en une foule de petits courants que les Anglais, avant l’établissement du Pont-Neuf, franchissaient sur des planches pour éviter le détour par le Pont-Vieux. Les voitures mêmes y passaient à gué au derniei siècle ; mais depuis la construction du Pont-Neuf, en .1825, ces procédés sauvages étaient abandonnés.
« A la place des quais Masséna et Saint- Jean- Baptiste, quelques maisonnettes étalaient leurs jardinets sur la beige; entre autres, celle où était (dit-on) né Masséna; et tout cela, jardins, routes et maisons, n’était pas à l’abri des incursions du Paillon. Un mauvais mur écroulé, qui longeait la rive, attestait, avec la louable préoccupation de 1 esister aux grandes crues, la parfaite insuffisance des moyens employés.
« Au-delà du Pont-Vieux, il n’y avait plus d’autre communication entre les deux rives, qu’une mince passe-
relie de bois, toute branlante, à la place où est aujourd hui le Pont Garibaldi.
« Bref, de la Nice actuelle, de la vraie, de celle qui se développe entre le Magnan, Cimiez, le Paillon et Saint- Barthélemy, aucune trace. Tout ce qui est à gauche des rues de France, Masséna et Gioffredo n’était que prairies, petits cours d’eau, roseaux, habitations rustiques, jardins plantés d’orangers et, jusqu’à l’annexion, Nice n était encore que la vieille ville, celle des ducs de Savoie, comprise entre le Paillon, le vieux château et la mer. Mais déjà, cette ville même, avait subi une première transformation. Primitivement elle s’arrêtait vers l’ouest à la place Saint- Dominique, où passait le rempart, et tout l’espace compris entre ce rampart et l’embouchure du Paillon n’était qu’une sorte de terrain vague appelé le Pré aux oies. Sur le Pré aux oies et sur des jardins du couvent, les rois de Sardaigne avaient édifié une ville nouvelle ; la rue Saint- François-de-Paule, le Cours, le Théâtre, le Palais du Gouvernement, le Quai du Midi, etc... Cette Nice toute neuve, était pour les saisonniers de mon enfance, ce qu est aujourd’hui pour nous celle de la rive Droite. C’était là que se concentrait toute la vie de la colonie étrangère.
« Quant à la vieille ville proprement dite, on l’a pavee, et c’est heureux. On y a aussi démoli la porte Saint- Antoine qui faisait face au Vieux-Pont. C’était, avec un dernier fragment du rempart, rue des Ponchettes, tout ce oui survivait de l’enceinte primitive ; de celle qui avait subi P assaut des Français et des Turcs associés par la fantaisie de François Ier, et si mal résisté aux corsaires de Barberousse. De cette bonne vieille porte, coupée dans sa plus grande hauteur par l’exhaussement du quai, il n y avait plus d’apparent que le sommet de l’ogive, d’où on descendait à la rue, par un escalier assez eleve. omme pittoresque, et vu du bas, c’était charmant. L’arcade s ouvrait sur le ciel, où les allants et venants découpaient leurs silhouettes entre deux rangs de fruits et de légumes. — Une jolie aquarelle. La vieille ville, malgré sa forte odeur de fromage et de merluches, m’amuse infiniment, je m’y promène volontiers. Je n’aimerais pas 1 habiter.
« Certes, il y a là des coins charmants, de brusques passages de 1 ombre à la clarté vive, de vieux pans dé murs d une coloration délicieuse ; des clochers, ces clochers aimables de la Rivière de Gênes, qui, au débouché d’une ruelle montueuse et sombre, se détachent sur ce bleu cru du ciel avec des blancheurs de minarets — des petits marches en plein soleil, ou les choux frisés, les oranges e. les tomates se livrent a une débauché de couleurs qui provoquent l’appétit et la gaîté. Il y a une église, Sainte-Reparate, bien italienne, trop peut-être ; un vieil hôtel, celui des Lascaris dont la façade est décorée, sculptée pour qu on l’admire, et qui, dans l’étroitesse de la rue, n’a jamais été vue par personne. — Un logis des ducs de Savoie, avec salon, chambre, alcôve, dorés à outrance, et occupés par un savetier. — Il y a des madones peintes, des murs d’anciens couvents à grilles ventrues, couronnés de cyprès séculaires ; des montées rapides et des costarelles, ou a de jolies treilles, pendent de vilains haillons ; où sur les marches de briques, les mères accroupies, se livrent à des épluchages de marmailles qui font penser à Naples. Il y a enfin, cent et cent autres détails curieux, que le passé excuse, que l’imagination déguise, que le soleil colore et fait accepter !...
« Mais il y a aussi des ruelles infectes, où l’on ne peut pas lire en plein midi — le pari a été tenu et gagné — et où les rats jouent à cache-cache.
« En creusant, au-delà de ce château, le port de Lvmpia qui remplaçait celui des Ponchettes, les rois de Sardaigne projetaient une ville nouvelle entre Saint-Roch et ce nouveau port, et on les eût bien surpris en leur prédisant le développement de Nice sur la rive droite du Paillon. Mais ce projet leur était plus facile à concevoir qu’à réaliser, li y 'eut commencement d’exécution. La place Victor, aujourd’hui Garibaldi, la rue Cassini, la route de Turin, avec sa porte triomphale, que depuis il a fallu démolir comme barrant le passage, ce qui est le propre de tous les arcs de triomphé...
« En 1840, c’était toujours la campagne, c’est-à-dire
qu’après moins de cent ans la nouvelle ville des rois de Sardaigne en était toujours au même point.
« Quant à la route de Gênes, qui a vu tant de fois passer les soldats de Bonaparte et de Masséna, après ceux de Catinat et de Berwick, n’était autre que la vieille route de Villefranche jusqu’au col, et, au-delà du col, le chemin actuellement impraticable qui rampe aux lianes du Vinaigrier, jusqu’aux quatre chemins, pour aller plus loin se confondre avec la Nouvelle Corniche. Mme de Genlis en parle avec effroi. D’ailleurs il n’était guère fréquenté, les voyageurs préférant de beaucoup la voie de mer, au risque d’y être enlevés par les corsaires barbaresques, comme le fut Regnard en vue même de Nice. Et le fait n’est pas surprenant puisque en 1822 ils débarquaient encore à Sainte-Hélène, ravageant la campagne et enlevant les habitants. Il a fallu l’annexion pour créer la Route Neuve qui contourne le Montboron et dessert Villefranche, Beaulieu, Eze et Monaco. En 1840 on n’allait à Beaulieu qu’en bateau, on n’allait jamais à Eze; Monaco n’était qu’un rocher désert. Le Montboron, sec et pelé, n’avait pas un arbre. Parti du Lazaret, un sentier abrupt desservait les batteries des Sabatiers et des Sans-Culottes, établies par Bonaparte — et les lézards seuls cuisaient au soleil, là où l’on a fait depuis la belle Route Forestière. Enfin, Nice qui possède aujourd’hui les plus belles promenades du littoral, en était à peu près dépourvue, hors la Corniche, rien n’était praticable aux voitures, ni le tour de Saint- Antoine, ni celui de Falicon par Saint-André. Cimiez même n’était desservi que par un chemin trop étroit. — On ne lui fera plus le même reproche. En moins de vingt ans tout s’est transformé, ville, faubourgs, environs. »
Voilà ce qu’écrivait Victorien Sardou qui n’était pas un journaliste, mais un auteur dramatique érudit et un metteur en scène unique. Cependant, des touristes, non moins autorisés, il y a près d’un siècle, n’ont pas cessé d’être enthousiasmés, malgré ces vilains côtés de la vieille cité.
Aussi, vingt-cinq ans après cette époque, Nice avait déjà un aspect mondain plus accentué. Les étrangers' y
affluaient, les routes étaient couvertes de voitmins, de chaises de poste, de diligences.
Alors, on remarque que la ville vieille commence à se noyer comme un quartier perdu dans la ville moderne. Ses visiteurs périodiques l’enrichissent, de belles maisons s élèvent, des hôtels se bâtissent, des quais, 'des avenues, des places, des jardins, des squares, s’étalent de tous côtés, et des villas s’étagent sur les collines et au bord de la mer. Là, dans les futaies d’oliviers, ici, dans les bosquets de lauriers, de cassis, de lilas et de mimosas.
On voit, en promenade, caracoler des cavaliers et des amazones, au milieu des calèches armoriées et d’élégants piétons. Puis, 1 on se risque à des excursions plus ou moins accidentées.
A ce propos, Sardou a fait allusion au voyage que fit Mme de Genlis lorsqu’elle accompagnait S. A. R. Madame la duchesse de Chartres allant en Italie et que, l’une et l’autre, prenaient la route de cette fameuse corniche d’autrefois, alors absolument sauvage, et suspendue entre la mer et le ciel. En ces lieux où la nature semble avoir voulu faire de cette partie du monde un résumé de toutes les grandeurs ! Comme se sont complus à le déclarer d’intrépides touristes d’antan. En ces lieux, où l’on voit soudain des escarpements brusques, des roches écroulées, d’impétueux torrents, de hautes pyramides de granit sortant des eaux. Puis, des montagnes, des cavernes, des souterrains, pour retrouver ensuite, par un détour inattendu, le ciel d azur qui resplendit ! Ou la vision de villes vient apporter, de loin en loin, une variété magique dans ce prestigieux panorama.
Mais si la Corniche n’est pas dangereuse aujourd’hui, elle l’était incontestablement autrefois. Le récit de Mme de Genlis le prouve :
« Apprenant a Nice, dit Mme de Genlis, que l’on pouvait aller a Genes par terre en chaise à porteurs, nous prîmes tout a coup la resolution de faire ce périlleux voyage, dont le nom seul est effrayant, puisque ce chemin s’appelle très justement La Corniche. J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets, je voulais le questionner sur
les dangers de la route. Cet homme après m’avoir attentivement écoutée, me répondit : « Je ne suis pas inquiet pour vous, mesdames, mais, à dire la vérité, je crains un peu pour mes mulets ; parce que l’an dernier j’en perdis deux qui furent écrasés par de gros morceaux de roches qui tombèrent sur eux, car il s’en détache souvent de la montagne. « Cette manière de nous tranquilliser ne nous rassura pas trop; cependant il nous fit rire et nous partîmes. A peu de distance de Nice, ajoute-t-elle en son curieux récit, dans un lieu appelé La Turbie, nous trouvâmes une charmante feuillée toute couverte de guirlandes de fleurs et dans laquelle était un excellent déjeuner; c’était une galanterie du commandant de Nice pour Madame la Duchesse de Chartres (voyageant sous le nom de Comtesse de Joinville). En partant de Nice, on trouve le vieux château de Montalban, pris par les Français en 1744; deux lieues plus loin, nous nous arrêtâmes à la vue de la tour d’Eze, donnant sur la mer, et dont la situation est admirable. » Et Mme de Genlis. s’extasie sur les beautés de cette vraie Corniche, décrivant les rochers formant murailles et paraissant s’élever jusqu’aux deux ; les précipices de 500 pieds, les passages dangereux que ces dames passaient en se tenant le bras. Depuis Monaco jusqu’à Menton l’on respire, s’écrie-t-elle, le chemin est très beau. Après Menton, le chemin redevient effroyable ; cependant nous commencions à nous y accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de cascades naturelles nous charmait tellement, qu’elle nous faisait oublier presque les précipices. A l’Hospitella (Ospedaletti) le plus affreux gîte où l’on ait jamais donné l’hospitalité, nous couchâmes toutes les trois dans la meme chambre (la Comtesse de Rully, Mme de Genlis et deux femmes de chambre qui accompagnaient la Duchesse de Chartres) ; la suite se composait encore de l’écuyer, M. de Genlis et de trois valets de pied. Nous arrangeâmes pour Madame la Duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec des couvertures de mulets et de la feuillée ; dans la meme chambre se trouvaient deux grands tas de ble, et le maître de la maison nous assura, ma compagne et moi, que nous dor-
mirions fort bien en nous établissant sur ces monceaux de grains ; nos cavaliers nous donnèrent leurs manteaux pour les couvrir. Il fallait se coucher, presque debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation continuelle causée par les glissades et les éboulements des grains de blé. Le lendemain nous avons trouvé de très mauvais chemins. J’ai fait presque toute la route à pied, marchant sur de gros cailloux pointus. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde, n’entendant ni le français ni 1 italien, parlant un jargon inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de colère, s’agiter, chanceler et ne porter la litière que d une main,’ afin d’avoir la liberté de se faire des gestes menaçants de l’autre. Ils suspendent les chaises à leurs épaules au moyen de longues courroies, mais il est toujours necessaire de tenir les bâtons qui les portent. Ces htieres ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces de chaises longues où on a les jambes étendues, sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise. «
Bref, Mme de Genlis raconte gaîment ce voyage qui dura six jours, pour faire quarantes lieues. L’horreur des précipices, déclare-t-elle, lui fit faire les trois quarts du chemin à pied, sur les cailloux et les roches, si bien qu’elle arriva à Gênes avec les pieds enflés et pleins de cloches.
Cette relation est-elle assez pittoresque, vibrante, colorée, dans sa sincérité — dans sa réalité !
Aujourd’hui, Mme de Genlis ferait la route en quelques heures et en automobile. Ses pieds y gagneraient, mais les émotions du danger, de l’effroi, lui manqueraient.
Il faut ajouter ici que la nouvelle route de la Corniche fut commencée en 1806, sous l’administration du préfet, le Comte du Bouchage, et que des travaux successifs en ont fait une des splendeurs de notre littoral.
NOTES ET SOUVENIRS