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CHAPITRE II

Bonaparte à Nice

Autant que possible, je tiens à procéder dans mes notes et souvenirs, par ordre chronologique. Nous voyons donc Bonaparte, après le siège de Toulon, venir prendre à Nice le commandement de l’artillerie de l’armée placée sous les ordres supérieurs du général Dumerbion. Ce fut là qu ’d conçut le plan d’invasion qui devait livrer l’Italie à la République, et qui consistait à réunir les deux armées des Alpes et d Italie dans la vallée de la Stura, pour faire irruption dans le Piémont.

A Nice, Bonaparte était logé chez le père de mon cousin et tuteur, — le comte Vitale Laurenti — dans la petite maison que 1 on voit telle qu’elle était à l’époque, rue Bonaparte, et alors rue de Villefranche, et entourée d’un fort beau jardin.

A ce sujet, il y a de longues années, Victorien Sardou m’écrivait ceci : « Cher Sarty, je lis dans le Monde Elégant, et dans un article relatif à Bonaparte, que j’ai indique faussement le numéro i de la rue de Villefranche comme habitation de Bonaparte chez le Comte Laurenti. Vous savez mieux que personne si je connais cette maison,

puisque c’est vous-même qui me l’aviez indiquée, après m’avoir conduit chez votre cousin, le Comte Charles Laurenti. Ayez donc la complaisance de répondre à 'ce Monsieur, qui m’accuse si vertement d'erreur, pour me copier à quelques lignes de là. » (Aujourd’hui, la maison porte le numéro 6.)

Je reprends : Mais, écrivait Frédéric Lacroix, qui garantissait l’authenticité de faits ignorés, et en autorisait la publication, sous sa responsabilité — Il y a soixante-dix ans et plus — je dois en profiter. — Or, je continue.

Mais, lorsque, le g Thermidor, le signal de la réaction fut donné, et en raison de ses relations avec Robèspierre jeune, qui avait approuvé son plan de campagne, Bonaparte devint suspect, et les représentants du peuple à l’armée d’Italie transmirent au général Dumerbion l’ordre de faire arrêter le jeune général et de le faire immédiatement transporter à Paris. Cet ordre, dans les circonstances, équivalait à une condamnation à mort. Mais le Comte Laurenti s’occupa de son* salut ; il se rendit auprès des représentants du peuple et supplia tant et si bien que Bonaparte fut simplement condamné à garder les arrêts chez le comte même. J’ajoute que le Comte Laurenti se porta caution.

Son appartement se composait d’un salon au premier étage, d’une chambre et d’un cabinet de travail au deuxième étage. Dans l’antichambre qui précédait le salon étaient suspendus deux tableaux : l’un représentant un guitarrero dans un costume original ; l’autre, un paysage au milieu duquel on voyait un cheval. Sa chambre à coucher était petite; le lit, placé dans une alcôve, d’une rusticité toute militaire, ainsi que le reste du mobilier. Le cabinet communiquait avec la chambre; on y voyait un bureau, quelques chaises de paille et un vieux fauteuil en osier que le général affectionnait particulièrement. Tout cela d’une simplicité grande.

Bonaparte paraissait profondément absorbé, renfermé, taciturne même.

Le Comte Laurenti possédait une riche bibliothèque ; le général se faisait apporter tous les matins plusieurs volumes qu’il parcourait rapidement, et les jetait ensuite pêle-mêle sur le carreau de son cabinet.

Il prenait ses repas avec la famille Laurenti, dans la pièce contiguë au cabinet de travail. Il mangeait extrêmement peu. Quelquefois même, il ne se donnait pas la peine de se mettre à table et mangeait debout en se promenant. Le plus souvent il gardait le silence.

Il lui était interdit de sortir de la maison et un factionnaire, placé à la porte, était chargé de croiser la baïonnette s’il essayait de franchir le seuil. Mais il pouvait se promener dans le jardin. Il aimait à y être seul et s’y promenait, les mains derrière le dos, méditatif et les yeux fixés au sol. De temps en temps, il cueillait des oranges, les faisait rouler sur le sable et les reliait en lignes droites ou brisées. Il faisait de la stratégie. Le jardin devenait pour lui un champ de bataille.

Néanmoins l’amour le guettait et lui fit remarquer, un beau jour, qu’une des filles de son hôte était jeune, jolie, enfin digne d’être aimée. Il la demanda en mariage. Mais on lui fit une réponse évasive ; il insista vivement ; alors, avec des précautions, des hésitations, des circonlocutions, on lui fit comprendre qu’il était trop jeune, officier de fortune, sans le sou, avec un avenir très compromis, un arrêt de proscription suspendu sur sa tête. « Vous avez certainement un beau commandement, ajoutait le comte, et vous êtes un militaire de quelque mérite ; mais qui répond que vous reviendrez sain et sauf de cette campagne d’Italie ? Soyez assez raisonnable pour renoncer à ce projet de mariage. Si vous persistez, nous en reparlerons à votre retour. D’ici là, vous verrez votre position se dessiner. Quant à présent, impossible de vous donner notre fille. »

Bonaparte, paraît-il, ne manifesta aucun dépit, mais fut très affecté de ce refus.

Un peu plus tard, obligé de se rendre à Paris, Bonaparte voulut laisser un souvenir à son bienfaiteur et ami ; étant sans argent, il lui offrit, alors, un fusil espagnol, à

deux coups, fort simple, et dont la crosse portait une petite plaque d’or à son chiffre. La famille Laurenti, je crois le possédait encore, il y a quelques années, ainsi que 1 encrier qui servit à l’illustre prisonnier.

Avant de terminer, je veux citer un épisode qui fait faire de tristes réflexions, et qui fut, selon M. Lacroix, une source de regrets pour l’Empereur à Sainte-Hélène.

Lorsque Bonaparte était au quartier général à Nice, il contracta une liaison avec une jeune femme dont le mari occupait une haute situation. Un jour, se trouvant avec elle aux environs du col de Tende, où 1 armee française avait pris position, il eut l’idée de donner, comme divertissement à sa maîtresse, le spectacle d une petite gueire.

11 y eut, hélas ! de part et d’autre, des morts et des blessés. Or, à Sainte-Hélène, en racontant cet épisode de sa vie, l’Empereur, rappelant ces existences inutilement (je dirai même criminellement) sacrifiées, déplorait amèrement les abus que l’autorité laissait la liberté de commettre.

Hélas ! les temps changent, les événements changent, les gouvernements changent, les abus de 1 autoiite changent-ils ? Hélas ! non !

Mais, passons à deux anecdotes : l’une me fut contee par ma mère, l’autre par Victorien Sardou.

A propos d’abus. Le grand-père de ma mère, le colonel Gavard, était frère d’armes du Prince' Eugène de Beauharnais. Or, la nuit, au camp, lui et Beauharnais s amusaient à mettre des charbons ardents dans les bottes d officiels endormis; puis, ensuite, leur donnaient l’alerte. De sorte que, mettant leurs bottes précipitamment, les dits officiers se brûlaient les pieds pour la plus grande joie des mauvais farceurs. A la guerre comme à la guerre ! Mais si la plaisanterie était grossière, du moins n’était-elle pas morteîle.

L’autre anecdote eut pour théâtre la place Victor (place Garibaldi), le 29 mars 1796. C’est là que Bonaparte passa en revue pour la première fois, les troupes indisciplinées qui allaient être la glorieuse armée d’Italie. Mon grand-

pere, me disait Sardou, était là, ainsi qu’au siège de Toulon, comme officier de santé. Il fallait l’entendre parler de ces soldats en guenilles et de l’accueil fait au « gringalet de général que le Directoire avait le toupet de leur envoyer ». Quand ce gringalet les mit en marche, sur la route de Genes, il fit tout defiler sous ses yeux et partit le dernier, persuade que s il passait devant, au premier détour du chemin il n aurait plus personne derrière lui.

NICE D’A'NTAN

NOTES ET SOUVENIRS

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