‹ Nice d'antanChapitre 41 sur 51 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Jessé Shepard. - Adolphe David. — Projet de jardins sur le Paillon. — Kubelick, Bruant, Salis, Jules Moy, Fragerolle, Succi — Le grand duc Georges. - Comte d’Aspremont.

Bal d’Enfants. — Bal de Chiens.

Un jour, en 1892, je vis entrer chez moi, un homme grand, élégant de tournure, brun, avec une belle figure régulière, aux yeux largement fendus, mais au regard lourd. Il venait de loin : de Chicago ; et il avait voyage dans tous les pays du monde entier, a Paris, en dernier lieu. Il se nommait Jessé-Francis Shepard. Il était d origine écossaise, et c’était un être à part, d’exception absolue. C’était un génial phénomène, un écrivain distingué; mais surtout un musicien sans précédent. Mystérieux et mystique tout à la fois. Il se mettait au piano, et le piano rendait les sons des instruments de tout un orchestre. Il chantait, et, tout à la fois, une voix de ténor et de basse s’élevaient à l’unisson ou se répondaient. Après la première visite qu’il me fit, André Theuriet étant venu me voir, je lui parlai de Jessé Shepard. Sa curiosité fut mise en éveil et

comme je lui disais que Shepard reviendrait le soir même, il me demanda de le recevoir avec sa femme . Mais, l’étrange artiste parut fort contrarié de n’être pas entre nous. Enfin, sur nos vives instances, il se mit au piano, mais en exigeant l’obscurité complète. Ce qui fut fait. Alors, les deux voix se firent entendre, harmonieuses et vibrantes, et un orchestre jaillit du piano. Si bien, que les voisins, dans ma maison, très intrigués, parlèrent le lendemain matin du grand orchestre et des artistes qui avaient donné un concert chez moi. Néanmoins, je dois ajouter que ce n’était pas toujours dans l’obscurité que ces auditions avaient lieu.

A Nice, il ne fréquenta pas, et paraissait profondément mélancolique et misanthrope. Il venait souvent me voir, et sa conversation mettait en relief une belle culture intellectuelle, des aperçus originaux très personnels sur les arts et la philosophie ; mais un orgueil presque farouche se faisait jour souventes fois. Il écrivit quelques articles fort remarquables pour mon journal L’Union. Puis, un jour il partit et quitta Nice pour ne plus revenir ! Je reçus, pendant un certain temps, quelques lettres de lui, et peu à peu la correspondance, vu l’éloignement sans doute, devint fatalement rare.

En Amérique, autrefois, il avait fait bâtir, dans un pays presque perdu, un vaste palais tout en marbre. Là, des orgues gigantesques, tenant de la féerie, occupaient d’immenses salles, d’un luxe magique. Il avait, pendant son séjour a Nice, apporté chez moi, de très grandes photographies représentant l’extérieur et l’intérieur de ce Palais de Reve ! On 1 y voyait lui-même à ses orgues, solennel et rayonnant !

A Paris, il fit entendre quatre cents compositions différentes et sur des thèmes absolument inédits et improvisés.

Toutes les cours de l’Europe l’accueillirent ensuite, avec empressement. Puis, il entreprend deux fois le tour du monde, et se produit dans tous les centres intellectuels et artistiques où il étonne et émerveille tout à la fois.

Enfin, Jessé Shepard revient à Paris. Mme Augusta Holmes, cette femme de génie, cette musicienne, cette

compositrice incomparable, disait de lui que son jeu faisait l’effet de trois ou quatre mains, et cependant pas une fausse note, pas un seul accord qui ne fût dans les règles scientifiques de l’harmonie, et avec cela d’une originalité tellement puissante que le piano cessait d’être un instrument banal, et prenait le ton et le caractère de tous les instruments réunis. Quant au chant, disait encore Augusta Holmès, sa voix dépasse les limites de la voix humaine. C’est indescriptible. Et Sully Prudhomme s’écriait : « Il n’y a pas de mots dans la langue française qui puissent rendre les sentiments que cette musique éveille en moi. Elle me mets au seuil de l’autre monde ». Stéphane Mallarmé disait que les deux voix de l’artiste faisaient penser à un chant de chœur dans une vaste cathédrale.

Jessé Shepard était aussi, je l’ai dit, un grand écrivain. Il écrivait en plusieurs langues. Il produisait non seulement des poèmes, mais aussi des œuvres philosophiques et des études d’art profondes qui ont valu à leur auteur prodigieux et prestigieux, des lettres éloquentes de maints auteurs illustres, parmi lesquels Maurice Maeterlinck, surnommé le Shakespeare belge.

A Bayreuth, Jessé Shepard se fit entendre, au grand déplaisir de Mme Wagner, vexée qu’un artiste qui n’appartenait pas au théâtre Wagner put retenir ainsi l’admiration.

Hélas ! Jessé Shepard m’avait dit un jour, que son féérique palais d’Amérique avait été détruit par un tremblement de terre ; puis, une autre fois qu’il était ruiné. Sans un mot de plus. Pourquoi ? Comment ? Je l’ignore !

Enfin, plus tard, je reçus un article fort intéressant de lui, . au sujet d’une œuvre de Sully Prudhomme; et peu après, les deux lettres suivantes. On comprendra en lisant la réponse de M. Sully Prudhomme, qu’elle était la critique de M. Shepard.

Et le silence se fit !

Brighton, 25 avril 1894.

Monsieur le Rédacteur en chef

de L’Union de Nice.

Je viens de recevoir de M. Sully Prudhomme l’autorisation de publier dans l 'Union l’intéressante lettre qui suit.

L’émînent poète a raison, je n’ai pas lu son ouvrage intitulé : L'Expression dans les Beaux-Arts, ce qui explique mon erreur en parlant de son appréciation de la musique.

Agréez, Monsieur le rédacteur, l’expression de ma haute considération.

Jessé-Francis Shepard. ..

Voici la lettre :

Paris, 9 avril 1894.

« Monsieur et cher Confrère,

« Pardonnez-moi de venir si tardivement vous remercier du bel article, si flatteur pour moi, que vous avez publié sur mes ouvrages dans V Union de Nice.

« J’aurais bien d’autres excuses à vous faire, car je suis si accablé par mes occupations croissantes que ma correspondance est toujours en souffrance, et je suis depuis bien longtemps votre débiteur. Vous avez analysé mes travaux à mon entière satisfaction, je veux dire que vous avez pénétré ma pensée avec une justesse d’intuition qui me ravit.

Il n’y a qu’un seul point où j’aurais à rectifier votre jugement, au point de vue de l’exactitude de l’analyse. Je suis si loin de méconnaître la valeur de la musique et sa puissance que je la place, au contraire, au-dessus de tous les arts pour l’expression de l’inaccessible et de l’innommable formulé dans mon ouvrage : L’Expression dans les Beaux-Arts , où j’ai institué une théorie de l’expression, applicable aux différents arts ; un livre qui ne vous est sans doute pas connu.

« La musique n’a un rôle secondaire que dans la versification, en ce sens que le poète a été obligé de n’en utiliser que le rythme et d’en écarter la note précisément parce que la note confère a la phrase musicale une telle puissance d’expression qu’elle tend à absorber toute l’attention de 1. au détriment du sens verbal de la phrase poétique. Or, ce sens indéterminé, mais infiniment profond de la mélodie, la musique fait rêver, c’est-à-dire, qu’elle offre à la pensée un champ qui dépasse la portée de l’esprit humain,

ceiui-ci dès lors, abandonne au cœur l’intuition de l’objet proposé à la pensée par la musique, et c’est ce qu’on appelle aspirer.

« Il y a malentendu simplement entre nous dans mon

article Qu’ est-ce que lu poesie ?

« Veuillez le relire et je suis certain que vous le reconnaîtrez. t

« Veuillez agréer, Monsieur et cher Confrère, 1 expression renouvelée de mes sentiments tout sympathiques et dévoués.

« Sully Prudhomme. ».

Cette lettre d’un grand intérêt, jette une vive lumière

sur l’œuvre de notre illustre poète.

A cette époque 1892 vint Kubelick. Le fameux violoniste hongrois, se produisit à Nice pour la première fois, à la Jetée- Promenade. Il eut un succès qui égala celui qu’avait remporté précédemment Paderewsky, le prestigieux pianiste. Mais il fit plus de tapage dans notre région. Très jeune, ayant l’aspect presque d’un enfant, petit, mince, délicat. Une tête chevelue, à la coiffure échevelée, chère aux artistes inspirés, les traits du visage fins et tourmentés, tel était au physique Kubelick.

Son jeu brillant, très net, très sûr, visait surtout à étonner l’auditoire. Il atteignait son but, mais il ne charmait pas.

Depuis de longues années, on n’entend plus guère palier de lui. Il a fait, dit-on, un mariage princier en Hongrie.

Peu après, Bruant se produisit aussi à la Jetée-Promenade. Cet étrange artiste Montmartrois, au costume non moins étrange, qui apostrophait les clients de son fameux Cabaret. On me conta qu’un soir, retour du théâtre, un couple mondain entra dans la salle, un autre couple vint, couples de petites gens, la femme était nu-tête. Cela déplut à Bruant et il avait besoin de renouveler sa verve : « Tu sais, toi, dit-il au Monsieur, une autre fois que tu m’amèneras ta marmite tu lui mettras son couvercle ». En cette même année, je me promenais dans la salle persane de la Jetée-Promenade, lorsque Evariste Mangin, directeur du

Phare de la Loire vint à moi et me présenta un Monsieur de ses amis. C’était un homme grand, fort et de figure sympathique, mais très pâle. J’appris qu’il était malade et venait à Nice essayer de rétablir sa santé. Et c’est ainsi que je fis la connaissance d’Adolphe David, ce compositeur de grande et incontestable valeur, très apprécié de la haute presse parisienne qui le qualifiait de mélodiste exquis et d’harmoniste très personnel. Adolphe David se fit connaître au théâtre par Diane de Spaar, livret d’Armand Sylvestre, opéra en 4 actès, La Statue dm Commandeur, livret d’Evariste Mangin, Le Fiancé de Cire, l’imposante Marche des Chevaliers du Mont Saint-Michel, une belle Marche Funèbre, d’un caractère tout personnel, et divers morceaux, genre imitatif, tels que : La Pluie, Le Murmure des Sources, Les Mandolinistes , Souvenir Villageois et enfin, ce délicieux Réveil de la Dan scuse une poétique Legende , et cette vertigineuse Valse du Vertige qui ne peut etre exécutée que par un pianiste doué d’un mécanisme extraordinaire et d’une grande légèreté de doigté !

En causant avec David, je dis que je venais d’avoir une vive déception, que j’avais écrit un grand ballet héroïque avec masses chorales, récital et musique de scène, que je l’avais présenté à M. Gunsbourg lequel m’avait répondu que cette combinaison musicale et scénique était inacceptable. David se récria et me dit : « Donnez-moi tout de suite, je vous prie, votre livret, je suis votre compositeur ». Ce que je fis avec empressement. Quelque temps après, de Paris, il m écrivait de venir le rejoindre que la partition était piete, qu il parlait du ballet à Rosita Mauri, la célèbre danseuse de l’Opéra, et que tout irait pour le mieux. Je me rendis à Paris, mais peu après, Armand Sylvestre produisait un ballet beaucoup moins important il est vrai, mais avec des procédés presque identiques. On en parlait comme d’une trouvaille extraordinaire. David protesta dans la Presse. Et le même jour je rencontrais, à Paris, M. Gunsbourg : « Eh bien ! lui dis-je, mon ballet n’était pas si inacceptable ; en réduction, Armand Sylvestre le prouve ». — « C’est vrai, me répondit-il avec son flegme impertur-

bable, je me suis trompé, tout le monde peut se tromper ».

Hélas ! le surlendemain, le pauvre David, de plus en plus malade, mourait subitement. La partition était écrite, mais un seul acte était orchestré.

Et, à présent, si je parlais du Chat Noir qui vint nous faire une visite â Nice, avec Rodolphe Salis, le célèbre gentilhomme cabaretier de Montmartre. Plus cabaretier que gentilhomme, comme disait Clayeures, de La Revue Hebdomadaire. 11 était alors dans toute sa vogue, ce fameux cabaret. Ses artistes se firent entendre en la salle Rumpelmayer. Salis, de sa voix enrouée, à l’accent boulevardier, aux inflexions gouailleuses, lançait le boniment humoristique avec une maîtrise inimitable. Mais je suis de l’avis du chroniqueur avisé, M. Clayeures, quand il dit que le génie de Salis fut de vendre fort cher de la bière et de débiter le talent des autres en le rétribuant au prix qu’il voulait, tout en propageant le plus mauvais goût. Et Le Chat Noir fit école !

Plus tard, Jules Moy et Fragerolle se firent applaudir sur diverses scènes de Nice, mais isolément. Leur art de chanter sans voix, leur diction exquise, la spirituelle ironie, ou le comique irrésistible de leurs compositions, provoquaient le rire et soulevaient les applaudissements. Et Fragerolle mit en musique deux strophes charmantes de Léon Riotar : Nice Enchantée.

C'est toujours la saison des roses Sur les parterres éclatants,

Où les violettes décloses Embaument les zéphirs chantant,

Les noirs grillons et les cigales,

Dans les près fleuris en tout temps,

Par leurs chansons toujours égales,

Célèbrent l'éternel printemps.

Ce fui? en 1893, que M. Randon présenta à la Municipalité, un projet de jardins sur la couverture du Paillon qui fut accepté. Quelques événements ensuite, parmi les-

quels le jeûneur Succi qui s’exhiba salle Rumpelmayer. Spectacle pénible qui ne prouvait rien.

En 1895, le comte J. Caravadossi d’Aspremont mourait.

C’était un grand seigneur dans toute l’acceptation du terme : généreux, bienveillant, loyal, et d’un esprit très cultivé. C’est lui qui fut le promoteur de l’Exposition des Beaux-Arts dans notre ville. Exposition qui, sous sa présidence, avait une grande renommée absolument justifiée. Il fut aussi l’organisateur du Comité des Fêtes. Nice, sa ville natale qu’il aimait sincèrement, lui doit beaucoup. Homme de bien, officier de grande valeur, gentilhomme accompli, le comte d’Aspremont ne laissa que de profonds regrets.

En décembre de la même année, le Czarewitch arrivait sur le Pétersbourg, en rade de Villefranche. S. A. S. le .grand-duc Georges, frère de l’empereur Nicolas, héritier du trône de Russie, voulut qu’aucune réception officielle eut lieu.

Quelques bals furent donnés, et pendant de nombreuses saisons les bals d’enfants devinrent à. la mode — costumes ou non — à la Préfecture, chez Mme Basilewky, Mme de Nagornoff, etc. Depuis de belles années, la vogue florissait déjà à Paris; si bien qu’un chroniqueur parisien de l’époque, prétendait que c’était encore une occasion d’inimitié. Et à propos du bal de Mme de C..., il disait : « Si les marmots bénissent en général Mme de C..., d’autres lui gardent rancune. Cette dame n’ayant invité que des enfants au-dessus de trois ans, tous les enfants au-dessous sont furieux. Mme de C.. a soulevé des inimitiés implacables dans le biberon, et le petit Ferdinand B... quittant tout à coup le sein de sa nourrice, s’est écrié : « Quand je rencontrerai cette Madame de C... je ne la saluerai pas ! »

Mais, il y avait autres bals que des bals d’enfants, nous avons eu aussi des matinées de chiens — • des vraies — sans jeu de mots.

Un jour, Césare Pazzo, caniche appartenant au comte Emeric du Chastel, envoyait une invitation à rflon chien, qu’il conviait à une matinée musicale, dansante et hurlante. Toute la gent canine de l’aristocratie s’y rendit. — Grave-

ment assis, rasé de frais, 'du haut de sa cravate blanche il recevait ses invités. Quelques personnes ayant eu le mauvais goût d’amener des chiens de bazar, autrement dit des chiens de carton et de porcelaine, cela mit de méchante humeur l’amphitrion. Je sais même de source certaine que le comte de L... reçut comme témoins, les lévriers du comte d’A... Mmes Zedda à la comtesse de C..., Nina à la comtesse de B... et Nicette à Mme de C... en étaient tout en larmes...

Malgré les paroles de conciliation du comte Emeric du Chastel, le menu du lunch exalta les cerveaux. Lisez plutôt:

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