CHAPITRE XL
Music Hall. — Grand Cirque. — Paulus. — Juniori. Le Tour de Nice sans un sou. — Troupe Mariani. — La Baronne de Rahden.
Il ne me reste plus à parler, comme lieux de plaisir, que du. grand premier Music-Hall de Nice et du Cirque, qui est devenu aujourd’hui l’Eldorado.
Ce grand Music-Hall se trouvait rue Garnier, anciennement rue du Temple. Il s’appelait Concert des Palmiers, et fut acheté par Paulus qui, tout de suite, y installa une salle de jeux que la police saisit pendant qu on jouait (o ironie !) La Main leste. Pour ce délit, Paulus comparut en correctionnelle, et se consola de la mésaventure par un spirituel jeu de mot à propos de la Main leste.
Paulus se fit souvent applaudir à Nice, et sa fille est Mme Morlay, femme du directeur de l’Eldorado.
J’eus l’occasion de voir Paulus de très près et de lui parler au sujet d’une pantomime-ballet que je voulais faire représenter. Je fus frappé de sa ressemblance avec Napo-
léon Ier. Le masque et la taille y étaient. Il aurait pu, grâce â cette ressemblance, mimer une série d’attitudes napoléonniennes fort curieuses et intéressantes, car d’après la courte conversation que j’eus avec lui, il me laissa le souvenir d’une intelligence souple et bien supérieure à la plupart de ses programmes.
A ce concert des Palmiers, paraissait alors, une fort jolie femme du nom de Valarès et qui ne chantait jamais que deux chansons !...
L’une commençait ainsi :
Tiens, tiens, la drôl’ de fraise Qu’a la petit ’ Thérèse...
Et cette fort belle personne, la chanteuse aux deux chansons, la chanteuse de la Petit’ Thérèse, c’était... C’était?... C’était celle qui est aujourd’hui Mme Juniori, la Juniori, la célèbre Juniori dont la présence éblouissante, les équipages fleuris étaient si remarqués à nos fêtes, batailles de fleurs, Casinos, Courses, etc.
A ce concert, aussi, fut donnée la première Revue à Nice : Le Tour de Nice sans un Sou, d’un jeune écrivain de talent, pétillant d’esprit, fine lame à ses heures puisque, entre parenthèse, il fut un des premiers à faire de l’épée à Nice. Nous avons nommé M. Auguste Verquière. Ce titre du Tour de Nice sans un Sou s’explique parce que cette année là, -deux reporter parisiens avaient parié de faire le tour du monde sans un sou, et s’arrêtaient un mois à Nice avant de partir. Or, il paraissait plus difficile de faire le tour de Nice, en pleine saison, sans un sou, que le tour du monde ! Bref, chose curieuse, dans cette Revue, M. Verquière se livrait a des prédictions et à des critiques aussi mordantes que justifiées. C’était des scènes telles que : la Cheminée de la place Masséna, disparue depuis peu ; l’éventrement du Jardin Public, le Palais de ■ Justice trop petit, la complainte de l 'Eucalyptus de la place Masséna, méchamment mis à mort par M. Sauvan. Enfin les vieux Niçois n’ont certes pas oublié cette inoubliable revue.
Autrefois nous avions un fort beau cirque. On peut se rendre compte aujourd’hui de sa splendeur passée, lorsqu’on est à l’Eldorado.
Dans cette vaste enceinte, les troupes équestres les plus célèbres sont venues s’y faire applaudir. Rien n’est plus gai, plus vivant qu’un beau cirque avec une belle troupe et une salle comble.
Parmi celles en renom qui vinrent à Nice, en y laissant les meilleurs souvenirs, sous tous les rapports, fut la troupe Mariani. Les principaux sujets étaient les fils, les filles et les brus des directeurs M. et Mme Mariani qui avaient été eux-mêmes, jadis, les premiers sujets.
Bêtes et gens étaient de tout premier ordre. Cette troupe vint pendant plusieurs saisons consécutives (1890-1892) ; c’était une des plus belles de l’Italie, très honorables, très patriarcales. Les propriétaires de ces cirques ont généralement pour sujets principaux les membres de leurs nombreuses familles. Tous acrobates ou écuyers de père en fils. J’avoue que j’ai toujours eu une passion profonde pour les cirques, les guignols et les pupazzi. J’arrive devant que les chandelles soient allumées et je m’en vais quand on les éteint.
Pourquoi toutes ces distractions honnêtes, intéressantes, captivantes, la joie des petits et des grands, ont-elles disparues devant les dancings et les cinémas ? N’y avait-il vraiment plus de place pour eux ? Ce n’est pas possible. Bref, je reviens au cirque Mariani, des plus riches et des plus brillants. Chaque soir, pendant son séjour, j’assistais aux représentations et je flanais dans les couloirs , et je m’émerveillais de l’intelligence et de l’esprit des animaux ; car on ne trouve de bêtes que certains humains ; il y a beaucoup de sottes gens, mais point de sottes bêtes, et beaucoup de bêtes d’esprit. Or, comme je viens de le dire, je me trouvais toujours dans ma loge dès les premiers coups du piston et du trombpnne — quand il y a encore beaucoup de places vides dans la salle — une vieille jument pommelée, de solide charpente et âgée de 35 ans, faisait alors deux ou trois tours de piste de ses jambes raides et pesantes. Sur son dos, une large plateforme en velours, soutenait une jolie ballerine, laquelle avec grâce, levait tan-
tôt un pied tantôt l’autre, faisant des ronds de bras et envoyait aux spectateurs, des baisers du bout des doigts. J’applaudissais avec sympathie et conviction.
Un soir, en ai rivant au cirque où trônait à la caisse Mme Mariani mère, ancienne jolie écuyère ; mais alors chargée d’un énorme embonpoint et d’un non moins énorme chapeau empanaché, je l’entendis me dire les larmes aux yeux : « Carolina est bien malade ! »
— Comment ! Une de vos filles ?
— Mais non, Carolina, la jument, le premier numéro du programme ! Ah ! bonté divine ! Elle a pris froid, sans doute. Depuis hier, la nuit et le jour, on la frictionne ».
Je rassurais de mon mieux Madame Mariani mère, et je me précipitais dans les couloirs. A son box, Carolina était couchée, l’œil terne, les flancs agités. Près d’elle, sa ballerine pleurait. Comme consolation j’affirmai qu’elle guérirait. Et pendant plusieurs jours, j’allai prendre de ses nouvelles. Enfin, un beau soir Madame mère, du plus loin qu’elle m’aperçut, me cria : « Carolina fait sa rentrée ! » Pensez avec quel empressement je me précipitai dans ma loge ! A l’entrée, ou plutôt à la sortie des couloirs, les écuyers, selon leur protocole, faisaient la haie jusqu’à la piste. Entre les rideaux, je voyais la tête de Carolina qui attendait que l’orchestre eût achevé la ritournelle, son air, qu’elle connaissait fort bien ; et à la note précise, elle fit son entrée, très digne, grave même. Il me parut qu’elle était un peu préoccupée de son allure. La vieille artiste sentait ses genoux plus raides que jamais. Quand elle passa devant moi j’applaudis de toutes mes forces et je lui criai : « Brava Carolina ! Brava Carolina ! » Elle eût un petit frémissement des naseaux, remua les oreilles, et sa bonne tête encensant, elle accentua fièrement son galop, pendant que sa ballerine reconnaissante pour deux, m’envoyait des baisers.
Pauvre Carolina, dans quelque coin de la verte Italie tu dois, aujourd’hui, dormir en paix ton dernier sommeil.
Ce fut pendant la direction Mariani que la belle et célèbre écuyère de haute école, baronne Jenny de Rahden, se produisit à Nice pour la première fois. Ses débuts furent
sensationnels et ses aventures retentissantes. Fort jolie, très aristocratique, d’une rare élégance, cette écuyère accomplie se livrait à de prodigieux exercices équestres, tellement prodigieux que son cheval, d’abord, et elle, ensuite, en perdirent la vue. Mais n’anticipons pas.
Le premier soir de ses débuts à Nice, pendant la représentation, l’aîné des Mariani, Maurice, vînt dans la loge où je me trouvais pour me demander mon opinion sur cette étonnante artiste. Comme j’en faisais le plus grand eloge, il me répondit d’un air profondément soucieux :
— Nous la payons fort cher, mais elle fait recette, et j’ai hâte de la voir partir, je suis inquiet, j’ai de sérieuses appréhensions.
Naturellement, je me récriai.
— Ah ! s’exclama-t-il, cette femme est fatale, un jour ou l’autre un drame surgira avec mort certaine, et je souhaite que ce soit dans un autre cirque que le mien. Oui, j’ai des pressentiments.
Et, m’ayant salué, Maurice Mariani me quitta pour se présenter dans ses exercices merveilleux du Jockey d’Epsom.
Par la suite, comme je ne prenais pas au sérieux ses pressentiments.
— On verra, on verra, me disait-il. On verra que le baron de Rahden fera un mauvais coup. L’engagement va finir, je vais enfin respirer.
Il n’en disait pas davantage.
Quelques jours après cet entretien, me trouvant à la gare de Nice, la baronne-écuyère avec son mari, s’approcha pour me dire adieu. Lui, me parut très sombre.
Jenny-Eugénie Weiss était née à Breslau, d’une famille fort riche, et fut élevée dans l’opulence. Mais son père, banquier, s’étant ruiné dans des spéculations de bourse, elle mit à profit ses talents d’amazone pour devenir écuyère. Elle débuta à Riga, au cirque Salmonsky. Sa beauté ajouta à sa célébrité, et ce fut au début de sa carrière qu’elle rencontra le jeune baron Oscar de Rahden, appartenant à une famille de haute noblesse et officier dans la marine russe. A Pétersbourg, il s’éprit éperdûment de l’écuyère, et mal-
gré sa famille, démissionna afin d’épouser Jenny Weiss. Alors, commença pour le jeune baron, jaloux et humilié d’être privé de fortune, une vie fiévreuse. Il eut plusieurs duels — c’était à prévoir. Le dernier, avec des conséquences terribles.
Un jeune danois, le lieutenant comte de Castenschiold, follement épris de la baronne la suivait partout et en tous pays. Il y eut provocation, duel, rien n’y fit. La mari dû faire intervenir la police. Ce fut en vain. Cependant, un moment, le baron crut avoir atteint son but. Mais un jour, à Clermont-Ferrand, où la baronne avait été engagée au cirque Allegria, de Rahden se trouva face -à face avec Castenschiold, lequel avec arrogance lui déclara qu’il allait se faire engager comme écuyer. Hors de lui, le baron alla s’en expliquer avec le directeur qui lui promit de congédier immédiatement Castenschiold. Ce dernier, devenu furieux, se rendit dans les couloirs, trouva le comte et lui cria : « Vous m’avez fait chasser du cirque, voici ma revanche ». Et il lui asséna un violent coup de canne sur la tête. Le comte vit rouge et tirant son revolver fit feu sur le comte qui s’affaissa lourdement, frappé à mort. Ce que voyant, le baron dit : « Appelez le commissaire de police pour qu’il m’arrête ».
De Rahden passa en Cour d’Assises (1893) et fut acquitté. Mais la fatalité ne lâchait pas sa proie. Très malade, très désemparé, très désespéré, avec la perspective d’une ruine inévitable, le baron mourut à Paris.
Les pressentiments de Maurice Mariani n’étaient donc que trop justifiés.
Alors, les aventures se multiplièrent sous un aspect plus ou moins tragique. Les heures sombres accouraient. Le baron de Rahden, mourant, avait dit à sa femme ces mots qu’elle ne pouvait, comprendre : Ne tombe pas avec le cheval.
Ce qui semblait du délire, était une vision !
Î1 l’avait déjà mainte fois suppliée d’abandonner cette carrière dangereuse. A partir de cette époque jusqu’à la catastrophe survenue au cirque de Nice, l’étoile de la baronne de Rahden s’éteint avec une rapidité vertigineuse. Sa santé décline, des pertes d’argent se succèdent, une
nervosité extrême l’envahit. Les périlleux exercices avaient eu des conséquences funestes pour son cheval favori. Il était devenu aveugle. L’écuyère prétendit que c’était la lumière intense des réflecteurs que l’on emploie qui avait tué les yeux de l’animal. Cependant les autres chevaux n’avaient pas subi le même sort. C’était un exercice nouveau, exercice excessivement dangereux de la célèbre écuyère qui avait rqndu aveugle le cheval, et qui devait être si fatal à la baronne de Rahden. Elle se renversait en selle si complètement qu’elle touchait de la nuque la croupe de sa monture, également renversée. Grand danger pour l’un et l’autre. Toujours est-il que le cheval était si bien dressé que le public ne s’apercevait nullement de son infirmité.
Mais je touche au drame final. M. Allegria venait de louer le cirque de Nice, et avait engagé la baronne de Rahden pour la soirée d’ouverture ; l’écuyère en vedette ayant laissé de glorieux souvenirs.
Le matin du jour de sa rentrée au cirque de Nice, l’infortunée baronne, depuis longtemps en proie à de violents maux de tête, se réveillait complètement aveugle ! Un afflux de sang à la tête avait fait éclater la rétine et déchiré le nerf optique, mais les yeux restaient grands ouverts et sans tâche. Devant son incommensurable désespoir, les médecins voulurent la rassurer, en lui disant qu’il y avait remède. Elle s’apaisa quelque peu; puis, ayant prévenu M. Allegria que, malade, elle ne pouvait se présenter le soir au cirque, il accourut tout ému. La location avait atteint le maximum. Il la supplia de paraître quand même, qu’elle était sûre de ses chevaux, qu’on veillerait sans répit à la sécurité de sa personne, etc.
L’égoïsme de cet homme quelque cruel qu’il fut, fit naître un espoir dans l’âme de l’infortunée écuyère. Qui sait si, quoique aveugle, elle ne pourrait pas continuer à gagner sa vie?... C’est ce qu’elle me dit à moi-même.
Elle acepta !..
Il faut admirer le stupéfiant courage de cette femme, son sang-froid inouï, cet acte qui tient de l’héroïsme dans l’énergie.
Mais je laisse la baronne de Rahden raconter elle-même la terrifiante scène de ce lamentable drame.
« Ce qui devait arriver arriva. On m’avait amenée au cirque, et, ponctuellement, à l’heure fixée, je devais paraître dans le manège. Une irrésistible émotion me saisit, lorsque aveugle moi-même, je me trouvai devant mon cheval aveugle. Des larmes amères me vinrent aux yeux, je craignis de succomber à la torture qui déchirait mon âme.
« Je pénétrai dans le manège et fis le tour de la piste. Au bout d’une minute, je m’arrêtais au centre, je me sentais entourée d’une foule immense, dont le bruit roulait autour de moi comme le grondement des flots. Mais je ne voyais absolument rien. La même nuit impénétrable s’étendait encore sur mes yeux, je ne percevais même pas le plus léger reflet des illuminations éblouissantes du cirque. On m’applaudit. Dans mon trouble, j’oubliai de remercier. J’étais exclusivement occupée de mon cheval, il me fallait déployer toute mon attention, toute ma force de volonté pour rester maîtresse de la situation. Je ne devais compter que sur moi-même et sur le dressage, et non sur la docilité de ma monture. Jusqu’alors, l’étalon aveugle s’était toujours montré souple et obéissant, et je n’avais nulle inquiétude, bien que mon impuissance me surexcitât au plus haut point. Complètement aveugle sur un cheval aveugle, au milieu d’un public qui s’attendait à des merveilles, qui n’avait pas le moindre soupçon de mon état et me demandait des tours de force.
« Cependant j’espérais exécuter ce qui paraissait impossible, une énergie sauvage de risque-tout m’aiguillonnait. Advienne que pourra !
« Soudain, je sentis à ma grande terreur, que mon cheval me résistait. S’apercevait-il de mon impuissance, grâce à la finesse de son instinct, ou bien ma main n’avait-elle plus la sûreté coutumière, il ne bougeait pas de place. Mon agitation grandit, et la peur vint s’y joindre, quand en dépit de tous mes efforts, Csardas continua de rester insensible a mes attaques. Troublé, tremblant de peur, il se mit à marcher à reculons, comme si un abîme béant se trouvait à ses pieds.
« Une terrible lutte se livra dès lors entre l’animal et moi. Mon énergie l’emporta.
« Résolue à toutes les extrémité, je recourus à ma cravache. Effarouché par cette insolite correction, l’animal se cabra, retomba sur ses pieds et se lança eperdument en avant d’un saut impétueux. Un cheval aveugle avec sa cavalière aveugle livré au hasard ! J eus la sensation confuse que nous nous précipitions dans le vide, dans un précipice insondable, dans l’incommensurable néant.
« Les mille cris de terreur du public sonnent à mon oreille, la terre s’entrouvre sous moi, des cercles fulgurants virent autour de ma tête.... un coup sourd... je perds connaissance, Dieu soit loué, tout est fini !... Dans ma chute j’avais été lancée contre l’arête d’une colopne ; on me ramassa inanimée ».
Connaissez vous rien d’aussi angoissant, d’aussi terrifiant, d’aussi poignant que ce récit ? Rien de plus tragique que cette scène sans précédent, invraisemblable, lugubrement fantastique ?
J’espère que devant cet effroyable résultat, la conscience de M. Allegria a dû lui faire amèrement regretter ses instances intéressées.
« Quitte le cirque, va dans ma famille, ne tombe pas avec le cheval ».
Et la mystérieuse, énigmatique et troublante parole du baron de Rahden mourant s’était réalisée.
C’était la ruine irrémédiable !
La baronne de Rahden avait alors, à peine 30 ans !
Je l’ai déjà dit; mais je le répète, que cela serve de leçon. L’origine, la cause de sa cécité et de celle de son cheval favori, préféré, était le renversement inouï que l’un et l’autre exécutaient. Renversement qui attaquait l’épine dorsale.
Plus tard, me trouvant de passage à Paris, j’allai voir la baronne de Rahden dans un tout petit et plus que modeste appartement de Boulogne-sur-Seine. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même ! « Je suis méconnaissable ? » me dit-elle. Il m’était aisé de la rassurer, car elle ne pouvait
lire sur mon visage l’impression pénible que j’éprouvais en la retrouvant. Elle était réellement méconnaissable !
De sa taille si élégante et si svelte, il ne restait qu’une ossature très fine ; de son joli visage, aux traits délicats et extraordinairement énergiques tout à la fois, il ne restait plus que des lignes sans caractère, déformées par la souffrance, mais toujours agréables quand même.
Très séduisante, très personnelle, très ambitieuse ; enivrée d’encens, entourée d’adorateurs, la fatalité finit par avoir raison de ses séductions et de sa volonté.
Elle a payé bien cher ses triomphes ! J’ai été assez heureux pour lui rendre quelques petits services, et j’ai reçu d’elle, une assez nombreuse correspondance.
Elle s’était réfugiée avec son père, dans cette banlieue de Paris, et elle me faisait écrire qu’elle cherchait à donner des leçons d’allemand et d’espagnol. Elle en trouva quelques-unes, mais sa santé tellement délabrée, la força à y renoncer. Le découragement venait.
Quelques jours après, la baronne m’écrivait : « Mon état physique et moral ne s’améliore pas. Heureusement que la philosophie calme un peu mes chagrins ». A un Noël, je lui envoyais des fleurs et des fruits, — elle me répondit :
« Comme un petit enfant, j’ai tout étalé sur mon lit, et j’ai tout tâté ».
J’écrivis alors, quelques articles en sa faveur dans mon journal. « On m’a lu ces articles — me faisait écrire l’infortunée baronne — cela m’a remis un peu de baume dans le cœur. Il m’a semblé revivre quelques années de mes succès. Et je suis touchée que vous n’ayez rien oublié ».
A quelque temps de là, je reçus une longue lettre, oh elle me narrait une déplorable aventure. Il est des escrocs qui spéculent jusque sur le malheur et les infirmités. Un M. de C... et un M. N... s’étaient présentés chez elle pour organiser une représentation à son bénéfice, sous le patronnage des plus grands noms de la société parisienne. N’entendant plus parler de rien, la baronne envoya aux renseignements. Et elle .apprit avec stupeur, que les individus étaient partis en emportant tout le fruit des billets placés.
C’était infâme !
Enfin, la pauvre baronne rêvait de finir ses jours à Nice, dont malgré l’affreuse catastrophe, elle avait conservé le meilleur souvenir. Or, un beau jour, elle m’écrivit que certaine Mme de H..., habitant Nice et se disant sa protectrice, lui offrait de prendre pension chez elle et donner un concert à son bénéfice. Ce qu’elle fit. Et la baronne me demandait ensuite si j’en connaissais le résultat. Je fus obligé de lui répondre que je l’ignorais absolument. D’autres mésaventures de ce genre lui advinrent. Aussi, m’écrivait-elle en gémissant : « Je ne me figurais pas qu’on put exploiter une aveugle ! »
D’après ses récits, on écrivit pour elle, Le Roman d'une Ecuyère qu’elle signa; mais qui fut de maigre profit. Le livre eut peu de succès.
Pauvre femme qui vient de mourir, elle a payé bien cher ses triomphes, ses conquêtes, sa gloire !
Paix à son âme !
NOTES ET SOUVENIRS