LE CARNAVAL MONDAIN
Vegrlioni et redoutes.
Chaque année, & Nice, pour le carnaval, deux veglioni et une redoute. Les veglioni ont lieu à l'Opéra. On y va en travesti ou en domino. La redoute a lieu au Casino; un domino ou travesti aux couleurs du carnaval, et en soie, est de rigueur, ce qui rend la redoute accessible seulement aux gens riches tandis que le veglione est plus mêlé.
Le soir du veglione, l'Opéra chatoie et flamboie. Des bannières en soie de nuances vives alternent avec des têtes grotesques dont les grimaces, fleurs de cauchemar multipliées, enguirlandent la salle d'une sorte de rictus géant.
'Dans la grande loge, au milieu, des hommes en habit rouge semblent présider une fête de damnation. Des baignoires et des loges émergent
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<5i NICE
toutes les demi-montlaines. X^urs robes de §;aze perlée, semblables à des tiges minces, s'évasent en calices d'où jaillissent leurs épaules et leur poitrine nue, comme des fleurs de chair, voluptueuses roses, troublants œillets, grands lys sacrilèges, qui s'offrent de toute leur nudité triomphante, de tout le désir de leurs lèrres d'un rouge saignant, de toute la luxure de leurs regards, fleurs épanouies sous la flamme des lustres.
Dans la salle, devenue salle de bal, c'est un tournoiement de couleurs crues, semé de vivants confetti, sous de chavirantes lumières tour k tour jaunes, bleues, vertes et rouges, des lumières ivres
Aimées, colombines, espagnoles, bébés, toutes les femmes sont masquées. Sertis dans le velours du loup, les yeux luisent étrangement, yeux qui habitent des visages placides, mais, isolés ainsi, sont pervers; yeux de fille, mais qui, sans l'accmnpagnement des lèvres tentatrices et des narines bestiales, ne sont plus que des yeux de petite fille violée, restée innocente; yeux troublants de vierge à l'âme voluptueuse, et aussi yeux (le douceur et d'amour qui dorment à i'ombre des paupières baissées, et, par les troug du masque, se révèlent irradiés de tendresse.
Il y a là les diverses catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler, pour souper, pour embrasser.
Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement vêtues. Pour frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, vétu«
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d'un minable travesti d'emprunt, songe à la dette grossissante près de sa logeuse, à son amant qui l'a délaissée, & la mauvaise toux qui la secoue souvent. Pour souper, celle .qui n'a pas dîné. Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse agoniser, Iristementinutile, et, furtives, viennent cueillir quelques-uns des baisers qui traînent là par milliers.
Tendres et voluptueux, passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons, ces baisers qui cherchent des lèvres où se poser.
Glanant ces baisers anonymes, les femmes honnêtes paraissent un peu ivres de la brutalité des convoitises, du cynisme des propositions. Car les désirs qu'elles rencontrent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles comme l'encens vers l'idole, et c'est pourquoi au fond de leur âme un doute persiste : toute cette vénération ne serait-elle pas de l'indiiTérence? Mais ce ■soir de fête libre où elles ne sont plus des femmes du monde, mais des femmes tout simplement, elles ont une sorte de triomphe â se voir aussi désirables que l'autre, l'ennemie, la femme de jote qu'on méprise en la jalousant un peu. Puis une sorte d'obscur instinct de revanche contre le mari se satisfait. Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une féminine lâcheté- Rien n'est pins effrayant et mystérieux que ces transformations de personnalité.
En bas, dans la salle, l'aspect est celui d'un bal travesti, très gai, mais pourtant convenable. En
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haut, dans les couloirs, des propos s'échangent, grivois, et les gestes devieanent plus libres.
D'ailleurs, ici comme à la bataille de confetti, des sélections se formenl. Les diverses classes de la société se rencontrent sans se mêler. Et dans cette fête, fétc de débauche en somme, on voit des couples très honnêtes et très corrects qui vont faire un tour pour voir le coup d'œil, des jeunes femmes qui se promènent, dansent et Ilirtent comme dans un bal ordinaire.
Après le veglione, on va souper dans les cafés chics où l'on a un très petit souper pour un très gros prix. Des hommes entrent en habit noir, des femmes se débarrassent de leur capuchon et de leur mante.
— Le masque! le masque I
C'est une huée dans tout le café, car ici il faut ôler son loup.
Alors les jolis visages un peu fardés, teint rose et œil brillant, apparaissent encadrés d'une perruque b'onde ou brune. Les dominos roses, bleu ciel, jaunes et blancs, luisent sous l'éblouissanle lumière des lustres. 11 y a des femmes du monde et des femmes du demi-monde. A cette table, on entend des éclats de rires aigus, les bouchons sautent, le Champagne mousse, on boit sec et ou flirte raide. Qu'est-ce? Des cocottes? Non, des femmes du monde qui s'amusent.
A cette autre table, les hommes soûl sérieux, les femmes guindées. Il y a là beaucoup de satin, beaucoup de dentelles, beaucoup de bijoux, des robes lamées d'or et des diamants royaux. C^
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dames ont l'air de luxueuses poupées, ces messieurs d'acheteurs enuuyés. On parle peu et on ne ril pas. Des feuimes du moude? Non, des cocottes qui font la fête.
11 est lard. Dehors, on aperçoit la lumière crue des aubes méridionales. Alors, de nouveau on s'emmitoufle dans les longues mautes froufroutantes, ou remet son loup sur le visage un peu las, et demain, etaujourd'hui plutôt, Nice assagie, souriante au plein soleil, sans domino et sans masque, ne se souviendra plus de cette folle nuit de carnaval.
Le mardi-gras, il y a un second veglione, mais les figurants des ciiars primés ont droit d'entrée et ce veglione-là, comme la bataille de la journée, est très populacier.
Redoute aux couleurs du carnaval.
Redoute aux couleurs du carnaval. L'an passé jaune pour les femmes, rouge pour les hommes.
Le jardin du Casino est pavoisé de banderoles jaunes et rouges. Autour des portes, salons ou cafés, des guirlandes lumineuses jaunes et rouges, topaze et rubis. Et, dans les' allées, entre les massifs darbustes, vont et viennent, sans s'arrêter, des dominos jaunes et des dominos rouges, tous semblables ; c'est étrange et hallucinant.
On passe par une petite porte basse et l'on arrive dans la salle de spectacle. Un spectacle vraiment
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icoubliable, ce soir de redoute 1 Toutes les logea sont drapées de satin jaune et remplies de dominos Jaunes et de dominos 'rouges. On dirait que ces chaudes couleurs prennent encoreplus d'éclat sous ce ruissellement d'or. En bas, une foule jaune et rouge valse et farandole.
Vus de près, les costumes sont presque tous différents, et beaucoup somptueux. Ici c'est moins tohu-bohu et beaucoup plus luxueux qu'au veglione. 11 n'y a que des gens sélect, des femmes du monde ou de grandes cocottes. L'uniforme de satin esl inaccessible aux trottins, aux petits commerçants et aux filles qui se rabattent sur le veglione.
L'aspect est magnifique, mais un peu guindé.
C'ost le bal officiel du carnaval.
Redoute blanche.
Dans cette même salle, le soir de la Mi-Carême, il y a une redoute blancbe. Blanches, les banderoles, blanches, les lumières, blancs, les dominos. Les regards, tout le jour emplis de coloration vive, sont surpris par cette teinte froide. Cela manque de gatté, d'autant plus qu'à cette époque de Tannée beaucoup d'étrangers sont déjà partis. Et ces dominos blancs, errant dans le jardin du Casino, ont l'air de revenants, de tristes revenanls qui ciierchent leur gaîté, leur insouciance, leurs illusions envolées dans les nuits du carnaval.
Les batailles de fleurs.
C'est un divertissement sélect, très recherché, 1res vanté et qui ne nous parait pas mériter eotiërement sa réputation.
D'un côté de la Promenade des Anglais sont inslallées des tribunes remplies de femmes en toilettes élégantes, des toilettes de couleurs vives qui vont bien dans ce décor méridional, près du bleu cru de la mer.
Sous l'éclatant soleil qui apporte sa gafté h toutes ces fêtes, des voitures défilent. Celle-ci a la forme d'un berceau d'enfant tout en œillets. Celle-li est un immense buisson de lilos semé de nœuds mauves. L'une est toute en mimosas qui forment une tente de légers flocons jaunes. Cette autre, un imposant et luxueux attelage de roses.
Pour que ce fût vraiment joli, il ne faudrait voir que des voitures entièrement décorées de Oeurs ; malheureusement il n'y en a qu'un petit nombre. Les autres, landaus et victorias, n'ont que de gros bouquets aux lanternes. Et si tels de ces équipages sont magnitlques, le coup d'œil n'est point aussi luxueux que se le figurent les imaginations séduites par ce titre : bataille de fleurs.
Les combattantes sont assises sur la capote baissée des landaus, vêtues de toilettes claires et munies de grands éventails ronds pour s'abriter du soleil. Devant elles, une large corbeille pleine
de petits bouquets. D'uue voiture à l'autre, des voitures aux tribunes, c'est une pluie iucessanle de projectiles fleuris.
La fête se termiDe dans l'apothéose d'un coucher de soleil. Et les voitures s'en vont par la ville, poursuivies par des gamins qui crient d'une voix stridente : bouquets ! bouquets !
Ils sont touchants, ces mendiants de fleurs En leur faisant l'aumdne embaumée, on songe aux mendiants d'idéal. A ceux-là qui donc jettera un peu de rêve ?
Les batailles d'automobiles fleuries
Ceci est, avouons-le, une innovation de très mauvais goût Après les fantaisies si pittoresques du carnaval, nos snobs veulent, eux aussi, trouver du nouveau. Et ils nous présentent des automobiles de toutes les formes, celles à deux places. Monsieur devant, hue dadal Madame derrière, dans un fauteuil de paralytique, grotesquement décoré de violettes suaves. De lourds omnibus arrivent, tapissés de roses et de mimosas- Et toutes ces fleurs fragiles exhalent une acre odeur de pétrole. Ces messieurs nouent autour de leurs exquises casquettes de chauffeurs quelque ruban rose ou bleu, et, la face congestionnée, l'œil fixe, surveillent leurs conducteurs, cependant que ces dames, en fraîches robes blanclies, coulent des œillades doni leurs adorateurs n'ont cure, hypnotisés par leur machine.
La piste n'ayant qu'un kilomètre de longueur, on doit tourner toutes les ciuq minutes. Nul accident n'arrive, les automobilistes ne s'écrasent pas entre eux.
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Nice se recrée sans cesse, ses paysages se modifleDlà rintJDÎ. Parfois elie semble une ville d'Oriept allongée entre la colline de la Mantéga, où croissent les oliviers argentés et lemont Alban couvert de pins qui, dans le lointain, semblent une écaille verte aux reflets d'ombre bleutée. Des dômes de faïence bleue dominent la ville blanche aux maisons violemment éclairées.
D'autres fois, aux soirs d'hiver, le paysage est limité par les ombres des grandes montagnes qui se plaquent sur le ciel noir, ombres flottantes parmi lesquelles des lumières semblent les étoiles décrochées du ciel.
Certaines nuits de clair de lune, sous un ciel tout blanc, te sol poussiéreux étincelle comme de la neige.
Et tes aspects des mois successifs ne sont pas moins variés.
Novembre semble choisi par les jeunes mariés en voyage de noces. De tous les pays ils arrivent vers la ville bleue, resplendissante de fleurs.
L'épousée, les yeux alanguis, les lèvres fraîches, ril, gaEouitte avec une grâce de fleur qui serait ivre. Le soir, le long des boulevards où de rares becs de gaz piquent leur lumière jaune, on les rencontre, ces couples qui passent enlacés, petites ombres amoureuses et frissonnantes. Bt les baisers et les rêves qui traversent l'air tiède semblent se matérialiser, devenir le parfum suave qui embaume les nuits étoilées.
Décembreest l'Époque du recueillement religieux de la Noël qui, à Nice, est célébrée avec faste.
En Janvier arrivent les frileuses jolies qui désertent les tristes après-midis du Nord et viennent à Nice promener leurs robes claires, cueillir des roses et des œillets, respirer à pleins poumons l'air embaumé.
Février parait plutôt réservé aux artistes, peintres attirés par l'exposition de Monte-Carlo, écrivains en quête de documents, tragédiennes et comédiens qui prolongent la vie parisienne dans un admirable décor.
En ^arj s'abattent, comme un vol joyeux, les ennemis de la morosité, charmés par la folie du Carnaval où tout un peuple revêt le domino extravagant et gai.
Avrilesl le mois d'or. Or fragile des mimosas, or vivace des citrons, or rouge des oranges, or cuivré des giroflées s'épanouissent sous le rayonnement du grand soleil. Etce mois convient aux excursionnistes, à ceux qui viennent jouir de cette saison féerique où l'été resplendit dans un afr léger.