LE CHIEN MEURT POUR SA MAITRESSF
Vers la fin du règne de Henri II , c'esl-àdire à l'époque où se passaient les événements que nous racontons, la cour de France présentait un aspect singulier, et que l'on ne retrouve null<i part et eu aucun lenips. Tandis
que lu reine Callierinc cIo Médecis se livrait on laisser-aller des mœurs ilalienues, s'entourait d'astrologues, de bateleurs, d'intrigants de toutes sortes , et ne reculait ni devant la ga lanterie , ni devant le scandale ; la maîtresse du roi, Diane de Poitiers, atï'eetait au contraire une grande réserve de mœurs et une attitude sévère. Ixs hommes sérieux se trouvaient près de la courtisane et les chevaliers d'industrie près de l'épouse légitime. C'était pour mieux complaire à son amant Henri II , prince d'un caractère mélancolique et froid, que Diane de Poitiers s'était créé un genre de vie austère; tandis que Catherine au contraire, dans son désespoir de femme abandonnée , cherchait à s'étourdir ou à se venger, en passant les jours et les nuits au milieu des fêtes les plus extravagantes et des équipées les plus dissolues. Elle avait amené avec
elle (l'Jtalie l'usage du masque et l'on comprend combien cet usage, adopté par toutes les femmes de qualité, et môme par la partie aisée de la bourgeoisie, Aworisait les intrigues de tous genres. Et puis avec la débauche étaient venus le crime et les conspirations politiques. Sans la main lourde et impitoyable avec laquelle le roi tenait les rênes du gouvernement, plus d'une fois des troubles graves eussent éclaté en diverses cir&onstances 5 mais ces troubles, pour être contenus, n'en fermentaient pas moins, et ne pouvaient tarder tôt ou tard de faire explosion, avec les aliments dangereux cpii en fortifiaient sans cesse le principe fatal.
La fiancée du dauphin, Marie Stuart , se trouvait placée entre les deux partis si ditférenis et si hostiles de la femme et de la mai-
lros§o <lii roi. D'abord la reine avait voulu le mariage de la fille de Jacques avec le dauphin, parce que la famille des Guise lui était favorable; la famille des Guise s'étant ralliée depuis à la cause de Diane, Catherine mettait autant d'obstination à empêcher le mariage, cpi'elle avait témoigné naguère d'ardeur à le conclure. Henri II, sans cesse occupé de tournois, de joutes et de chevalerie, inquiet d'ailleurs des périls qui l'entouraient , se contentait de différer pour ce mariage comme pour le reste. Il f^dsait consister sa politique à meltre en application cette maxime de Charles Quint, du rival de son père : Régner c'est temporiser. Par ce moyen il se maintenait en paix avec les puissances étrangères, qui toutes ambitionnaient pour les filles de Jeurs monarques une alliance avec le dauphin. Ces retards ap-
portés !i l'union de Marie Stuart et de François ne pouvaient satisfaire Diane de Poitiers, qui s'était engagée à donner ce mariage à la fanaille de Lorraine, comme un gage du pacte qu'elle venait de former avec cette famille puissante. Elle résolut donc de l'obtenir par ruse et de mettre le roi dans la nécessité de le conclure. Elle se prit à parler souvenl au jeune dauphin -de l'éclatante beauté de sa fiancée; elle parvint même à ménager aux deux enfants quelques entrevues, et inspira sans peine , on le comprend, un amour naturel à ces deux jeunes et charmantes créatures, si bien faites l'une pour l'autre. Comme elle ne pouvait chaque jour amener le dauphin au couvent, ou convier à ses fêtes la petite reine, elle suggéra aux amants
V'idve dv s'rcrire pour rendre moins durs les ennuis de leur séparalion.
Les amants adoptèrent avec transport ce moyen d'adoucir leur séparation. Afin de s'entourer de plus de mystère, ils résolurent d'écrire leur correspondance en grec, car Amyot, précepteur de Marie Stuart et du dauphin , n'avait pas manqué d'enseigner à ses élèves une science à laquelle il devait tant de gloire. Quand Diane de Poitiers eut découvert que François et Marie Stuart avaient adopté, pour se dire qu'ils s'aimaient, la douce langue de Théocrite, elle leur insinua de prendre pour messager de leurs amours le professeur lui-même; le bon évêque , sans concevoir le moindre soupçon du monde, apportait chaque semaine , dans la couver-
Uire d'un gros Plularque , des lettres d'amour, des boucles de cheveux, des anneaux, et cent autres de ces bagatelles dont se montrent si avides tous les amants jeunes ou vieux. Diane de Poitiers savait bien cela. Aussi en quittant la petite reine, se renditelle en bâte près du roi : par bonheur c'était précisément le jour où Henri H se faisait faire des lectures d'auteurs de l'antiquité par le digne Amyot, afin d'entendre le récit des grands exploits d'Alexandre, et de trouv#, dans l'historien, les textes de devises chevaleresques pour les écus et les bannières des tournois.
Lç savant, assis devant le roi, lisait un beau récit de bataille, et racontait les Perses mis en fuite par Alexandre, quand Diane de Poi-
tiers entra dans l'oratoire royal où se faisait cette leclure, et vint s'asseoir aux pieds de Henri, appuyant sa helle tôte sur les genoux (lu |)rince, et ne voulant j)as (ju'Âmyot s'inlerroni[)ît. Après un quart d'heure patiemment consacré à écouter k s exploits de Darius, elle s'intpiiélade la fatigue que devait éprouver le lecteurde j)arler ainsi à voix haute, et de porter sur ses genoux un des plus gros in-folios qu'elle eût jamais vu. ÎHiis pour mieux juger d^pqids du volume, elle essaya de le soulever (le ses petites mains mignonnes, le laissa cheoir, jeta un petit cri et fit tomber , aux pieds du roi, un billet noué par une boucle de cheveux blonds.
— Je ne m'attendais guère, messire évéque, dit-elleen souriant, a faire voler de votre
iMutjrcjue une pareille poussière d'auiour. El (juelleest lu jouvencelle qui vous adresse de si galants billets?
Amyot confondu, et qui n'entrevoyait que trop la vérité^ donnait en lui-même au diable la maîtresse du roi et les amoureux, et ne sa-, vait que répondre. Pendant ce temps-là, Diane rompait le cachait, dénouait le scel et ouvrait le billet.
— Par sainte Pliœbé, ma patronne! ditelle, ce sont des amoureux bien savants... Ils s'écrivent en grec.
— En grec! s'écria le roi dont le visage se rembrunit, car lui aussi il entrevoyait la vé-
lilé. Lisez-moi ce billet en langue vulgaire, messire Amyot.
Lévêque tremblant, prit le billet, et lut d'une voix toute déconcertée :
« Ma douce Marie, je ne puis languir da- « vantage en ton absence, et j'ai trouvé un « moyen certain de te voir. La jardinière du « couvent gagnée à prix d'or, m'introduira « chez elle sous des habits de femme. Pro- « mène-toi donc demain à la vesprée dans le « parc du couvent. Adieu. Je baise tes mains « blanches. Crois a mon amour comme je « crois au tien.
« Françoys^ daulphin. »
Henri 11 écoulait en silence el le sourcil froncé. Diane, la tête baissée, épiait à la dérobée tous les mouvements du roi. Amyot restait anéanti. Enfin le roi leva les yeux sur lui et le regarda fixement. L'évêque se laissa tombera deux genoux.
— Etiez-vous leur complice? demanda le prince d'une voix sévère.
— Par le salut de mon ame, je n'étais que leur dupe, balbutia le malheureux qui voyait déjà s'ouvrir devant lui une prison d'étal.
Henri se tourna vers Diane pour lui adresser des reproches. Mais il suffit d'un regard de l'adorable créature pour fondre tout ce beau courroux; et il dit en souriant et en la menaçant du doigt ;
— Voilà bien du votre besogiu; , belle amie.
— Et vraiment oui, cher sire, ces enfants s'aiment, et j'ai eu pitié de les voir sépares, comprenant leur douleur, rien qu'en songeant à mes souffrances, si le sort m'éloignai t de vous.
— Un rendez- vous! un rendez- vousi reprit le roi. Un rendez-vous, et la nuit, dans le parc!
— Votre majesté, au temps de nos jeunes amours, me donnait-elle les siens en plein Louvre et en plein soleil !
" — Mais il s'agit ici du dauphin de France et de la reine d'Ecosse...
— Mb —
— Qui sont iiaiiccs et dont certain mauvais vouloir et l'intrigue seuls retardent l'union.
— Au fait, les discussions et les regrets sont inutiles. Il faut que cela se fasse, et se fasse sans laisser à la reine le temps de se remuer et de nous apporter des entraves. Le mariage se célébrera ce soir, dans une chapelle, et n'aura pour témoins que la régente d'Ecosse, la reine, mes fils et quatre seigneurs de ma cour, que je vous laisse le soin de désigner. Ils vous représenteront, belle amie, puisque de tristes convenances vous empêchent d'assister à cetle cérémonie. Chargezvous encore de m'amener ici le marié pour que je le gronde et lui pardonne.
• 11 prit la main de Diane, la porta tendre-
ment à SCS lèvres, et sortit, laissant Amyot stupéfait, et ne coniprenanl rien à ce (|ii'il voyait et à ce qu'il entendait.
Diane suivit des yeux le roi. Quand il eut disparu, elle se mit à battre des- mains avec une joie d'enfant.
— L'Italienne est vaincue ! l'Italienne est vaincue! s'écria-t-elle : et elle s'enfuit légère comme un oiseau.
Messire Amyotse releva enfin, essuya sa simarre, ramassa son Plutarque et se dirigea, plus stupéfait que jamais, vers le logis qu'il occupait dans le palais.
Pendant (jue Diane amenait François et
Marie Stuarl au Louvre, el que Catherine de Médicis, mandée par le roi avec ses fils, se rendait près du monarque, sans rien soupçonner des motifs qui lui en avait fait donner l'ordre, Nicol et son fils se promenaient dans Paris et ne pouvaient se lasser d'admirer cette ville avec ses palais merveilleux et ses églises plus merveilleuses encore. Noire- Dame surtout excitait vivement leur enthousiasme, et ils passèrent presque toute la journée à parcourir sa nef et à s'arrêter devant ses ciselures qui tiennent du miracle. Sur ces entrefeites la nuit était venue, l'office du soir se lerminait, et les deux Ecossais se disposaient à regagner le Louvre où ils logeaient avec la régente, quand lejeune muet fit signe à son père (le s'arrêter et lui montra un groupe d'hommes rassemblés sous l'une des portes latérales de l'église. Nicol prêta l'oreille. Ces hommes
parlaient on langue écossaise, e» l'un d'eux portait le costumes des archers d'outrc-nier attachés au service du roi de France. A peine eût-il entendu quelques mots de leurs conversations que Nicol devint pâle comme un trépassé sous son suaire et se prit à courir précipitamment vers le Louvre, sans s'inquiéter autrement de son fils qui se disposait à le suivre. Un des homme^ se détacha du groupe en disant :
— Nous sommes trahis!
Se mit à la poursuite de Nicol et le fi'appa d'un coup de poignard. Nicol ébranlé par la violence du coup, s'arrêta un moment, mais il reprit sa course presqu'aussitôt avec une rapidité désespérée. Au même instant son assassin tomba percé d'outre en outre par ba-
vi<l, vtMUi au secours de son père. Les antr(^ voulurent d'abord venger le mourant; niais sur quelques paroles d'un jeune homme qui les accompagnait, et qui se cachait avec soin le visage sous un masque, ils se dispersèrent aussitôt, de côtés diiïérents et laissèrent là David seul près du cadavre. Alors le fds de Nicol essaya de rejoinch^e son père, mais il n'en retrouva les traces que dans la cour du Louvre, encore fût-ce par la traînée de sang que le malheureux avait laissée derrière lui. David suivit cette traîiiée : elle le mena droit à la chapelle royale où se trouvaient réunis le roi, la reine, les deux fiancés et les témoins désignés pour assister à leur mariage. Suivant l'usage du temps, au moment d'échanger les anneaux, le prêtre allait leur présenter le calice consacré la veille, afin que les nouveaux époux y trempassent leurs lè^
vros, quand Nicol, paraissant lout-à-coup, saisit ce calice, le renversa et s'écria : « Du « poison ! (lu poison ! » .
Puis montrant un des archers écossais qui gardaient Tentî^ée de la chapelle :
— Lui, dit-il, lui! l'assassin! l'empoisonneur! Et le pauvre nain tomba aux pieds de François et de Marie épouvantés; car telle était la violence du poison contenu dans le calice, que le tapis sur lequel était tombée la liqueur fumait et se consumait , comme si un charbon ardent dévorait son tissu.
Cependant on s'était emparé de l'archer et le roi allait l'interroger lui-même, quand le
prieur de Saint- A miré parut tout-à-coup, ha letanl, éperdu, hors de lui.
— Ma sœur, ma bonne sœur, on attente à tes jours. Misérable assassin! tiens, voilà ta récompense! Et il frappa de son poignard, en pleine poitrine, le garde écossais qui toml)a mort sur le coup. Au cri que jeta le mourant, Nicol se souleva, se débarrassa des mains de ceux qui voulaient panser sa blessure, et parvint à se dresser debout. Il vit alors le prieur de Saint-André, s'avança vers lui et voulut parler; mais les forces lui manquèrent. Il retomba, et dans sa chute il étendit les bras comme pour chercher à se retenir. Ses mains rencontrèrent celles de Marie Stuart ^t du prieur de Saint - André et les réunirent.
— Oh! mon fidèle, mon bon Nicol, jo Ui comprends, s'écria la petite reine. Tu veux m'apprendre en mourant que je n'ai pas de plus fidèle et de plus sûr ami que mon i'rère!
Et elle embrassa étroitement le prieur de Saint-André. Nicol, qui se débattait contre les convultions de l'agonie, voulut parler, maïs il ne put que jeter un cri, et l'immobilité de ia mort suivit ce cri. David qui soutenait la tête de son père, la posa doucement à terre, alla droit au prieur de Saint-André, et lui fit un signe terrible de menace et de haine. Puis portant les mains avec désespoir à sa bouche, il tenta des eifurts douloureux pour proférer une parole. Tout-à-coup le sang jaillit (le ses lèvres, et il s'écria en montrant le frère naturel de Marie Sluart :
— Traître! Traître!
Ce fut là tout ce qu'il put dire, car il loui ba sans connaissance.
Quand il revint à lui, lenrjuet parlait, nriais ses discours étaient ceux d'un insensé, et ne se cont) posaient que de mots, sans suite et sans idées. Il avait succombé à tant d'émotion, il était fou.
Avant de quitter ces lieux pleins de sang, Marie Stuart s'avança près du prieur de Saint- André.
Frère, dit-elle, moneœur ne peut croire T. I. 23
Mi ne crois pas que lu sois un traître. Mais les paroles insenséesde ce pauvre enfant poijr raient laisser sur toi, aux yeux du roi, quelque vague soupçon. Jure donc sur le eadavre de ce fidèle serviteur, mort par (iévouenient pour moi, que lu es innocent.
Le prieur, sans hésiter, étendit la main sur le cadavre, et dit d'une voix terme et calme :
— Je jure par toi, ame du paradis, je jure que je suis fidèle et dévoué à ma sœur bienaimée .
Un flot de sang jaillit du cadavre et vint couvrir la main du prieur, il pâlit, mais sans rien perdre de sa présence d'esprit :
— Vous le voyez, dit-il, son sang témoigne
que je SUIS prêt à répandre le mien pour ma sœur.
— Dieu vous entende el vous juge! jeune lioinnie, dit la régenta qui, depuis le conimenceinent de ces horribles scènes, s'était rapprochée avec edroi de sa fdle et n'avait point quitté sa main.
Ce fut à quinze jours de là , seulement, le 24 avril 1558, dans l'église Notre-Dame que furent célébrées les noces de Marie Stuart et du dauphin François. La jeune reine au pied de l'autel salua son époux du nom de roi d'Ecosse, et ce titre lui fut confirmé parlesacclamations des commissaires Ecossais qui assistaient à cette cérémonie. Depuis lors, Fran
ÇQJs el Marie lïircnt toujours désignés par les qualifications de Dauphin- Boi el de lieine- Dauphine .