‹ Nicolas Champion (volume 2)Chapitre 18 sur 19 · TEL COMWENCKMENT, TELLE FIN · texte numérisé non relu

TEL COMWENCKMENT, TELLE FIN

Au lieu de se diriger avec sa (ille vers Slirling, Marie de Lorraine donna Tordre à Henri deGuise,qui ravaitaccompagnéeà Edimbourg, avec une partie des troupes françaises^ de. marcher vers le château de Dunbarlon. C'est

là, (pruii mois après, la |);iuvie mère dut accomplir le plus douloureux de tous les sacrifices, et se séparer de sa fdle; elle la remit aux mains du comte de Brezé, envoyé par Henri Il en Ecosse, pour recevoir la fiancée du Dauphin. Marie Stuart , montée à bord d'une belle galère française mouillée à Tembouchure de la Clyde, trouva sur le bâtiment son frère le prieur de Saint-André , et les quatre Marie ses compagnes d'enfances. Déjà l'on mettait à la voile, et dans quelques instants le navire allait quitter la côte, lorsqu'on entendit des cris sur le rivage : c'était quelques officiers de la maison royale qui luttaient avec un homme que les personnes placées sur le pont ne pouvaient reconnaître. Après une vive et courte résistance , cet homme leur échappa , se jeta à la nage et se dirigea vers la galère.

On lui jeta une eortlo; il in saisit, et l'on vil apparaître, sur le pont, Nicol qui vint se jeter aux pieds de Marie, asisise sur les genoux de son frère. Le nain saisit la main de l'enfant avec une vivacité qui la fit se récrier.

— Ohl le vilain, il va me mouiller, dit elle. Qu'il est laid ainsi trempé!... Va-t-en, va-t en; tu n'est pas beau comme mon frère. Ya-t-en, je ne t'aime plus! Voilà que tu as gâté ma belle robe de gros de Tours.

Le pauvre Nicol s'éloigna tristement, lo cœur gros, la poitrine oppressée, et alla se réfugier dans un coin du vaisseau. Marie le suivit durant quelques minutes, de ses grands yeux noirs pleins de lumière. Tout-à-coup elle le rappela par un signe : Nicol accourut

avoc la joie du cliicn hnltu par son mailrc et qui \ionl lécher la main du cruel.

— Écoute, lui dit-elle, ne sois pas irislc. Mon IVère me porte dans ses bras et me tient assise sur ses genoux 5 mais toi , tu seras toujours mon clievai. Seulement, si les salles du Louvre sont trop grandes, je ne te ferai faire qu'un tour à quatre pattes. Mais, va changer d'habits; car tu es bien laid avec tes cheveux ainsi moudlés et tes vêtements trempés qui te font grelotter vilainement.

* jNicol obéit en silence et passa tout le reste delà traversée et le cœur brisé sans proférer une seule parole Pour suivre Marie, il avait laissé en Ecosse son fils , son lils unique, l'enfant de Margarita!

La travorsée ne dura (juc trois jours. Le 15 août 1548, la galère qui amenait Marie Stuart en France entra dans le port de Brest, après avoir été vivement poursuivie par une flotte anglaise. De Brest, la petite reine,, au milieu du plus brillant cortège, se rendit à à Saint-Germain-en-Laye. Là, elle trouva Henri II , qui la combla de caresses, la garda près de lui quelques jours et la fit conduire dans le couvent de Sainte-Claude, où étaient élevées les héritières des plus grandes maisons de France. Six années s'écoulèrent, pour la pelite reine, heureuses et paisibles: dans cette retraite toujours accompagnée de ses quatre Marie , elle répondait d'une manière qui tenait du prodige aux soins que l'on prenait de son éducalion. Celle éducation, soit dit en passant, paraîtrait assez singulière de nos jours, car elle consistait surtout à en-

soigner le lalin i\ la jeune fille. Brantôme raeonle à ce sujet qu'un jour, en présence du roi Henri II, de Catherine de Médicis el de toute la cour, Marie Stuart prononça un discour lalin de sa composition où elle soutenait (ju'il sied aux femmes de cultiver les lettres, et que le savoir est un charme de plus. Déjà, en outre , elle composait avec beaucoup de grâce des poésies franç;»ises, et Ton remar- (juait dans ces œuvres naïves un esprit nourri des grands modèles de l'antiijuité. La danse , le chant et le lulh occupaient ses autres loisirs et lui fournissaient autant de moyens de captiver tout ce qui l'entourait. Ronsard , .loachim de Bellay, le chancelier de Lhôpital, ont laissé de nombreux témoignages de l'enthousiasme que faisait naître la belle et jeune reine , partout où elle se montrait.

« Ainsi que son l)ol Age croissait , dit

w Brantôme déjà cité plus haut , ainsi vit-on

<« en elle sa grande beauté, ses grandes ver-

« tus croître de telle sorte (|ue venant les

« quinze ans, la beauté commença à faire

t( paraître sa belle lumière en plein midi. Elle

« avait encore cette perfection, pour mieux

u faire embraser le monde , la voix très-

n douce et très-bonne; car elle chantait tres-

« bien, accordart sa voix avec son luth.,

« qu'elle touchait bien joliment de cette main

« blanche et de ses beaux doigts si bien fa-

V çonnés qui no devaient rien <à ceux de

n l'aurore. »

Dix années s'écoulèrent , durant lesquelles Marie Stuart ne quitta le couvent de Sainte- Claire que pour venir, à d'assez fréquents

intervalles, rendre ses devoirs au roi Henri l[ cl In reine Cnllierine de Médieis. Une femme que sa beauté et l'amour de Henri avaient placée sur le trône de France, entre ce prince et son épouse légitime, Diane de Poitiers,, visitait régîWièrement la petite reine et se plaisait à diriger elle-même les dispositions merveilleuses de la jeune fille pour le chant. Un jour, après une de ces leçons , toutes les deux appuyées sur yn balcon , elles s'entretenaient intimement : Marie écoutait avec curiosité et désir les récits que Diane

lui faisait des merveilles de la cour de

France en lui laissant espérer que bientôt , malgré^la volonté contraire de Catherine, tous ces carrousels, tous ces bals, tous ces tournois auraient pour témoins de leur pompes chevaleresques une reine de plus : elles entendirent au dehors du couvent un grand

bruit de chevaux qm s'arrêtaient devant la porte principale. A ce hruil succéda une vive agitation dans le cloître. L'abhcsse traversa précipita m nient la cour, suivie de ses principales digtiilaires, et alla au-devant de la per^ sonne qui arrivait. L'étrangère parut bientôt, aperçut Marie Stuart et lui tendit les bras, en l'appelanl de son nom. Marie poussa un cri et tomba sans connaissance. Elle avait reconnu sa mère.

Les soins de cette inère bien aimée et de Diane de Poitiers eurent bientôt ranimé les sens de la jeune fdle qui se jeta sur le sein de Marie de Lorraine, et la serra dans ses bras avec les témoignages les plus vifs et les plus naïfs de la joie et du bonheur.

Elle riait^ elle pleurait, elle balbutiait des

mots confus et sans suite; elle couvrait <Kr huisers les mains de sa mère. (]clle ci la contemplait a\ec avidité et se complaisait à la voir si belle. Retirée à quelque distance, Diane de Poitiers considérait avec émotion le groupe charmant formé par ces deux feniFiies, Tune parée de la grâce candide de l'adolescence, l'autre dans toute la resplendissante maturité d'une beauté accomplie. Quoique Marie de Lorraine ne comptât pas moins de quarante ans, la souplesse élégante et quelque peu grêle de sa taille, jointe à l'admirable régularité de ses traits majestueux, lui donnaient l'éclat de la jeunesse. Vêtue du plaid national, car elle avait oublié les mode» de son pays natal pour adopter le costume de sa nouvelle patrie, elle portail , sur les larges bandeaux de ses cbeveux noirs, un cercle d'or ciselé : une cefnturc «le pier-

ïMjrios rattachait les larges |)lis de sa robe fa çonnée des étoffes bariolées et sauvages (jue rabri(|iiaieiil les montagnards. On lisait sur ce front sillonné et dans les plis amassés autour de ses grands yeux noirs au milieu de quelles agitations et de quelles luttes vivait la veuve du roi Jacques. Mais toutes ses alarmes, tous ses malheurs étaient oubliés^ maintenant qu'elle passait sur la bolle chevelure de la petite reine ses mains blanches et effilées! maintenant qu'elle portait ses lèvres sur leurs boucles soyeuses; maintenant qu'elle étudiait, avec un orgueil maternel, chacune des perfections de sa fille : son regard à la fois voluptueux et pudique, ses épaules accomplies ; sa petite bouche , sa voix douce et harmonieuse. Elle dévorait des yeux ses moindres mouvements; elle frissonnait sitôt que Marie inurmurail une parole. C'était une joie que

Ton ne saurait exprimer , une émotion sans exemple, un bonheur du paradis!

Quand elle eut un peii rassasié sa faim maternelle, quand elle eut reeouvré un peu de raison, Marie de Lorraine aperçut enfin Diane de Poitiers et s'avança vers elle avec empressement. Elle le savait, Diane protégeait contre Catherine de Médicis , la petite reine issue de la famille des Guise, el partant en butte à la haine de celle qui regardait à juste titre les Guise comme ses ennemis.

— Merci ! vous avez servi de mère à l'or pheline , madame! dit îa régente d'Ecosse , en tendant la main à la maîtresse de Henri II'.

— Non pas de mère , mais d'amie , mais

ilc sœur, léplicjua Diane en souriant. Je viens souvent ni'enfermer :ifvec elle en ec couvent pour (Réviser de la cour, chanter des motets et régler des ballets que nous dansons avec les quatre Marie de votre fille. Nous aurons bientôt l'occasion de montrer ces belles choses au grand jour. Votre arrivée en France va réaliser, je l'espère, des projets auxquels le roi songe depuis longtemps, et détruira les obstacles que des intrigues cachées et de mauvais vouloirs élevaient contre ces projets.

— Dieu vous entende, madame!

— Dieu, sans doute, et le roi aussi, ma dam-c. 4dieu! Je vais voir l'un el prier l'antre pour le succès de nos desseins.

Elle sortit aprùîs avoir embrassé sur les deux joues la petite reine qui la conduisit jusqu'au bas du perron et lui recommanda de revenir bientôt. Puis, elle retournait s'asseoir prés de sa mère, quand elle trouva sur son passage un petit vieillard et un jeune homme maladif.

— Nicol ! mon bon'Nicol î

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Votre majesté ne m'a donc pas oublié. Je craignais qu'elle ne reconnût pas son pauvre Nicol. J'en serais mort de douleur, voyez-vous I IVlais vous m'avez reconnu, vous m'avez nommé votre bon INicol; vous me permettez de baiser votre main. Que Dieu bénisse et rende heureuse ^olie majesté.

— :J2îi — Quel est ce jeune homme (jui l'accoui

pagne

— C'est David, c'est mon fils, l'énfanl de ma pauvre et aimée Margarita, qui mourut en lui donnant la vie. Il est né le même jour que votre majesté : il vous sera fidèle et dévoué comme son père, à la vie, à la mort.

David, après avoir écouté les paroles de son père, s'agenouilla respectueusement devant iMarie Stuart, qui lui dit :

— J'accepte tes services. Dés que je serai la femme de mon fiancé, je t'attacherai à ma personne. Le veux-tu? dis !

Le jeune homme répondit par une pru

foîKÏo iiulinalion, à la maiiirio des Oricnlaiix.

— Pourquoi ne me parles-lu point? demanda Marie surprise.

— Hélas! madame, le pauvre enfant , depuis le jour où il m'a vu m'élancer dans la iner pour suivre votre majesté en France, est devenu muet d*émotion et de terreur. Gela ne l'empêche point d'être un page intelligent et un habile joueur de théorbq.. David Rizzio, le plus célèbre maître de notre temps, Ta emmené avec lui en Italie et lui a enseigné la manière de tirer de cet instrument des sons merveilleux. Si bien que l'élève a fini par égaler le maître, et que chacun en Ecosse les nomme du même nom et les confond même souvent l'un avec l'autre.

— Mon pauvre David , répoiuliL la peiilo reine, c'est an dcvoncnienl de votre [)èi'c pour moi que nous devez votre infirmité. Marie Stuartne sera pas ingrate envers vous, pas plus qu'envers votre père. Ah! fit-elle, je suis bien heureuse de vivre en France, et cependant mon cœur bat de joie, mes yeux s'emplissent de larmes en me voyant entourée ainsi de fidèles Ecossais.

Elle parlait encore, quand un jeune homme pâle se précipita dans l'appartement, et vint se jeter dans les bras de la petite reine.

— Marie! Marie! mon |)ére consent enfin à notre mariage. Je lui ai tout dit de nos ennuis et de notre amour. Il a surpris la dernièie lettre que je t'écrivais , et i! nous par

doiiiio ! cl il nous marie! Viens, ce soir lu seras ma femme.

— Tu l'aimais? tu lui avouais ton amoui? demanda Marie de Lorraine à sa lille avec un doux reproche.

Marie cacha son visage rouge de pudeur dans le sein de la régente d'Ecosse et murmura bien bas :

IN'était-il pas mon (lancé, ma mère?

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