‹ Nicolas Champion (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · VA · texte numérisé non relu

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venir à mon aide. Alors, par reconnaissance et non par ingratitude, monsieur, je me suis éloigné; j'ai fui; je suis venu habiter en secret ce faubourg, ou je parviens à peine A gagner de quoi pouvoir m'acheter du pain. Pour cela, monsieur, il me faut passer ma journée à enseigner l'écriture et l'arithmétique aux enfants des ouvriers qui peuplent ce quartier. Vous sentez qu'on ne paie pas cher un profes seur septuagénaire, et qu'il me faut bien des leçons pour gagner les vingt francs du terme de mon loyer et les quinze livres que je paie par mois à la cabaretière qui me nourrit ! Mais Dieu me donne la force de supporter toutes ces souffrances, et j'attends avec résignation qu'il m'appelle dans un monde meilleur.

Il y avait dans la manière dont s'exprimait M. Champion une noblesse et un courage sanS'

— U oslcntntion qui f'mnrent le jeuno homme.

— Moiisieui , dit-il avec elïusion et en tendant la main à M. Champion, permettez-moi de remplacer près de vous notre amie commune. Désormais, chaque mois, une petite pension...

Le rouge monta au visage vénérable de l'indigent; il répondit avec un ton grave qui ne permettait pas d'insister :

— Monsieur, jamais je ne recevrai Taumône d'un étranger. J'ai pu accepter autrefois Uaide d'une amie à laquelle j'avais rendu en Hollande et en Italie quelques services; mais d'elle seulement; je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez pour l'amour d'elle; mais je ne

veux et je ne puis rien devoir ilésorinaif (juà mon travail.

En disant cela, il salua le jeune homme et

se remit à transcrire des factures, que l'avait

, chargé de relever sur ses livres de commerce

un mercier qui demeurait dans le voisinage.

La cantatrice, informée par une lettre des résultats de la visite fait à M. Champion, trouva, malgré sa pauvreté, les moyens de former une petite somme d'argent et de l'envoyer, par un mandat sur la poste, à son vieil ami. Quelques soins ingénieux qu'elle eut mis à écrire la lettre dont elle accompagna ce don , elle ne put fléchir le courageux infortuné, qui lui renvoya k mandat.

« Ne m^afïligez pas, écrivit-il, ne m'aftïigez pas en insistant (le nouveau pour me faire garder cet argent. Vous n'avez pu vous le procurer qu'au prix d'une privation : lepain que j'en achèterais me resterait au gosier; je ne saurais jamais l'avaler. Laissez-moi lutter seul contre l'adversité. Vous savez bien que l'adversité est le lot de ma famille. »

Deux ou trois années s'écoulèrent encore , durant lesquelles le jeune homme jusque-là obscur, grâce à son activité, à son talent et aux événements qui se succédèrent, devint un de nos plus célèbres avocats. Un jour qu'une affaire importante l'appelait à la sixième chambre, et qu'il attendait qu'on appelât la cause dans laquelle il devait plaider, il se mit par oisiveté et machinalement, à lire la liste des affaires qui se trouvaient au rôle. Le nom de

Jacques (hampion froppa ses riîgards. Le |)nî venu él;)il iiC(îUso de va(^abof>clago. Ce nom do Champion rappela à l'avocat h^ vieillard que jadis lui avait recommandé l'actrice célèbre. Il |)ril quelfjues infî rm;!tions, sut qu'il s'agis sait en effet d'un homme âgé, que cet homme était détenu préventivement à la force, et après l'audience il se rendit à la prison.

Sespressentimenis ne ravaientpoint trompé; c'était bien le courageux vieillard qui, trois années auparavant, avait si noblement refusé les secours que l'on ollrait à sa misère. Prèsque octogénaire, vaincu par les souffrances du froid et de la faim, ramassé évanoui dans la rue, il avait fallu transporter le malheureux à l'infirmerie. Le jeune homme se pencha sur le cIh vei du malade accablé par la fièvre^ et r I. \è

prononça le nom de raclrice célèbre. ï.e vieillard liossaillil, souleva ses paupières et toui'na la lélc pour regarder celui cpii venait da parler, n reconnut le jeune homme dont il avait reçu autrefois la visite.

— Oh! merci! lui dit-il en s'efforçant de sortir de sa couche et de lui temlre une main raidie et froide. Merci! pour ne m'avoir paj; laissé mourir sans une consolation, sans un souvenir ami! Si vous saviez combien l'onsoufbed'un pareil isolement! Sentir que l'on va quitter la vie sans que personne s'intéresse à nous!... jN'avoir près de soi qu'un infirmier indifférent qui vient de temps à autre voir si tout est fini, et qui, lorsque tout sera fini, jettera un pan de drap sur le visage du cada^ vre sans même balbutier une prière! Oh ! c'est affreux ! Je suis habitué depuis de longues an-

nées à l'isolement... eli bienl je ne pouvais noe faire à cette affreuse pensée de mourir abandonné. Merci d'être venu!

Et il serra de nouveau la main de l'avocat. Puis après (juelques instans de silence:

— Comment avez-vous su que j'étais ici? demanda-t il.

L'avocat lui répondit qu'il avait lu son nom sur la lis le des prévenus traduits en police correctionnelle.

Le vieillard cacha son visage dans ses deux mains.

— La police correctionnelle, mon Dieu!

Voilà donc le dénouement qui doit terniinef ridsioire fatale de ma famille! Au nom du ciel, monsieur, épargnez-moi cctie honte! Je suis résignée tout; je ferai ce que l'on voudra pour me soustraire à cette humiliai ion. J'ai refusé jadis vos aumônes, je les demande, je les sollicite, je les rmploreà mains jointes. Monsieur, réclamez-moi aux juges! Au nom de Dieu, au nom de votre mère, détournez de ma tête cette exécrable honte.

— Hélas! je ne puis vous réclamer qu'à l'audience, la loi le veut ainsi. L'affaire est inscrite au rôle, il faut qu'elle soit jugée.

— A la police correctionnelle, reprit le vieillard. Ainsi, il faut que je rende publique la faute de ma mèreî 11 faut que je proclame

à haute voix ravilissement de ma maison! Il faut que je dise à tous le secret que j'avais conlié à ma seule bienfaitrice !

Par un effort fiévreux, il se souleva brusquement sur son lit, se pencha à l'oreille de l'avocat et lui dit d'une voix basse et saccadée :

— Je me nomme Jacques Stuart! Je suis le fils du prince d'York. Vous me regardez avec surprise! Vous ne voulez pas m'en croire? Vous me supposez un insensé? Prenez ces papiers, ujouta-t-il en tirant de desus son chevet un vieux portefeuille, et en lui présentant un à un les lettres et les actes qu'il renfermait. Houtez-vous encore maintenant de ce que je vous dis?

Puis il conliiuia :

— Asseyez-vous. Je vais vous dire l'histoire de ma vie, de celte vie fatale comme celle de tous les miens. Mais du moins, eux, c'était la hache qui les frappait! S'ils tombaient, ils se brisaient dans leur chute-, on les précipitait à bas d'un trôife. Tandis que moi, sur le banc de la police correctionnelle, moi, accusé de vagabondage, moi, conduit là par le panier à salade, entre deux gendarmes, sur le banc des escrocs^... Oh! mon Dieu, mon Dieu, épargnez -moi cette dérision!

Il passa la main sur son front, que baignait une sueur glacée, et chercha quelques instants à rappeler ses souvenirs.

— Monsieur, dans les environs de Roni^ demeurait un pauvre paysan italien , issu d'une famille française établie dans le village un siècle auparavant. La femme était accou-' chée depuis huit jours et avait perdu son enfant. Un soir elle entendit des vagissements sur le seuil de sa cabane. Elle sortit du lit où elle était souffrante et pleurant son fils, elle - se traîna jusqu'à la porte, Tentrouvrit-et aperçut sur la pierre un enfant âgé de deux jours à peine, et qui gisait là abandonné. Elle le prend, elle le serre contre sa poitrine, elle lui présente son sein.' Le pauvre orphelin s'y attache, et c'est alors seulement que Guiseppa remarqua la richesse des langes de l'enfant et la bourse pleine de pièces d'or qui se trouvait dans le petit berceau du pauvre exposé.

Quand son mari rentra des chanips, elle

lui conl.» celle singulière aventure. Giacofuo approuva Tadoption qu'elle voulait faire du pelit garçon, et ce fut ainsi que je trouvai un père et une mère. ~ Car cet enfant , c'était

moi !

Quinze années s'écoulèrent sans que mes parents adoptifs m'eussent rien révélé du mystère de ma naissance. Seulement, ils consacrèrent à me donner quelque éducation l'or qu'ils avaient trouvé dans mon berceau, et grâce à ce désintéressement, j'appris à lire el à écrire, par les soins d'un abbé, vieil instituteur. Un soir que je revenais de prendre ma leçon, je vis ma mère Guiseppa essuyer ses yeux : Giacomo, mon père, semblait trislre et préoccupé. La pauvre femme se jeta rSans mes bras et ine tint longtemps serré contre «sa poitrine en versant d'abondantes

larmes; Giacoino lui inènie s'essuya les yeux; enfin il me dit :

— Mon garçon, il faut que je le révèle un secret que tu n'aurais jamais connu si la nécessité ne nous obligeait pas à te le révéler. Tu n'es pas notre fils.

— Qu'importe! leur dis-je; ne m'avez-vous pas élevé et aimé comme votre enfant?

; — Tu es le fils de grands et hauts seigneurs; de seigneurs puissants et riches!

— Qu'importe! ne m'onl-il pas abandonné?

— Avant de les juger, il faut que tu les

entendes, Jacques, repril-il sévèrement. Nous allons partir pour Rome sur l'heure. Voici une lettre de ton père qui te réclame. Une voiture nous attend à l'entrée du village. Partons. .

J'embrassai Guiseppa éperdue , et nous nous mîmes en route.

Mon père adoptif et moi, nous ne savions point où l'on nous menait. La lettre adressée à Giacomo et que j'avais relue plusieurs fois, rappelait seulement différentes circonstances de mon abandon, énumerait, comme signe de reconnaissance, les objets dont on m'avait entouré, et ajoutait que si j'étais encore vivant, on eût à m'amener à Rome, sous la con- » duite du domestique de confiance porteur du

billet... La voiture s'arrela devant une maison de simple apparence. Nous descendîmes et le domestique nous introduisit devant un vieillard qui jeta sur moi des regards mélancoliques.

— Mon enfant, me dit-il, il eût mieux valu pour vous que vous restassiez le fds d'un paysan, que de faire le fatal héritage du nom qui vous échoit aujourd'hui.

Mon frère, Charles-Edouard Sliiart, prétendant à la couronne d'Angleterre^ vient de mourir sans postérité et me laisse ainsi le pesant fardeau de ses droits au trône d'Angleterre. Notre Sai'nt-Père le Pape m'a relevé aussitôt de mes vœux religieux, car un roi ne saurait être prêtre. Du cardinal d'York, le

Rouveiaiii pontife a donc fait le roi Henri - Benoît Stuarl.

Mon premier devoir, Jacques, est de légitimer votre naissance, car, vous aussi, vous deviendrez Prétendant et vous perpétuerez la longue série des infortunes de notre famille. Vous êtes mon fds!

Jugez de ma surprise et de mon émotion.

Je voulus me jeter dans ses bras; il me lendit silencieusement et avec froideur sa main, que je baisai.

— Ma mère! demandai-je enfin quand je fus un peu revenu du trouble qui m'accablait.

Le (iuc d'York leva le doigt el me inonfra le ciel.

— Elle est morte, dit il, morte en vous donnant le jour ! Sa mort a été l'expiUion de ma faute.

Il me fallut quitter dés lors ma joyeuse vie de paysan italien pour devenir un prince anglais. Révanl la folle pensée de remonter un jour sur le trône de mes aïeux, je résolus d'acquérir l'éducation que nécessitait mon rang illustre^ et tous mes instants furent consacrés à l'étude. Mon père agissait à mon égard avec la froideur d'un étranger. Il voyait en moi un hérilier et non un fds. Aussi fûtce avec joie que je reçus de lui Tordre de par tir pour l'Anglett^rre et pour la France. Avant

— sodé se sépare I' do moi, le duc d'York me défendit expressément de jamais révéler mon nom. Voici, me dit-il, les titres qui attestent la légitimité de votre naissance et la famille illustre des droits de laquelle vous héritez. Mais conservez ce secret jusqu'au moment favorable de le dire hautement, si toutefois l'occasion s'en présente jamais. H est inutile d'exposer sans besoin à la dérision les malheurs de notre race.

Je partis, je visitai, obscur et inconnu, la ville où mes ancêtres avait régné. Le nom de Stuart n'éveillait nulle part, à Londres ni à Edimbourg même, ni intérêt ni sympathie. Personne ne songeait à tirer l'épée pour la vieille cause. Ce n'était plus qu'un souvenir historique, qu'un écho du passé!

A plusieurs années de là, je quittai l'Angleterre pour la France. Le direcloirc succédait à la Convention, et je me jetai dans une conspiration politique espérant que , si la cause des Stuart de la France réussissait, il pourrait en advenir quelque chance favorable à la cause des Stuart d'Angleterre. Je fus dénoncé par un de mes complices et jeté dans uneprisondont je nesortis qu'en 1808. Alors, je résolus de partir pour l'Italie et d'aller rejoindre mon père. Il me fallut entreprendre ce long voyage à pied car je me trouvais sans ressources.

Enfin, après bien des soutfrances et des fatigues, après des périls sans nombre, j'arrivai à Rome. Depuis un an mon père n'était plus. Sans nouvelles de moi depuis dix ans, il m'avait cru mort, et son testament léguait

sa Ibrlime, tort iiu'îdiocre du reste, à des établisseinenls religieux. Sans argent, sans crédit, au milieu d'une oceupalion étrangère, c'eût été folie que de chercher à faire valoir mes droits. Je me remis donc en route pour la France, toujours sous le nom du paysan qui m'avait élevé. Alors je commençai une vie errante et misérhble, dans laquelle il n'y eut que deux phases de repos : les dix années que Je passai à professer à l'université belge et celles que me procurèrent l'hospitalité de mon illustre amie, à laquelle j'avais rendu quelques services durant mon séjour dans les Pays-Bas. Je fus obligé de recourir à cette hospitalité, car la restauration hollandaise me diassa de la Belgique avec tous les étrangers, moi fils exilé d'un roi déchu! Vous savez le reste de mon histoire. Au nom du ciel, faites que ce triste drame n'ait point pour dénoue-

ment l'IiûmiliiUion de In police correctionnelle. Faites-le, monsieur, je vous le demande en grâce.

L'avocat avait écouté avec tristesse ce long récit de vicissitudes par iesquelles la fortune achevait d'écraser la famille des Stuart.

— Rassurez-vous, dit-il : demain je vous réclamerai au tribunal, monsieur, et vous retrouverez la liberté. Je vous donnerai un asile honorable chez moi, au nom de notre amie commune. Aucune condamnation, pas même celle qui frappe l'indigence, ne flétrira le nom que vous portez. Adieu! Bon courage, à demain.

En eifel , le Iciulemoin i7 l'cviicr 1835, l'huissier chargé de la Icclurc du rôle appelait devant la sixième chambre :

— Jacques Stuart, dit Champion, prévenu de vagabondage!

L'avocat s'avança pour réclamer son malheureux client, ël lui abréger, autant que possible, les angoisses de l'audience. Tandis qu'il le cherchait des yeux, le procureur du roi prit le dossier du prévenu et dit :

— Messieurs, le prévenu est mort cette nuit à la prison de !a Force.

— Le tribuiial ordanne que la cause sera rayée du rôle, ajouta le président.

Le défunt avait laissé clans la cellule de sa prison , une petite caisse pleine de papiers que l'on remit à l'avocat. Ces papiers, pour la plupart étaient relatifs à l'illustre famille du pauvre mendiant, et ne parurent point dépourvus d'intérêt à ce légataire de Champion : ce sont ces papiers que nous publions aujourd'ui, et qui forment pour ainsi dire une histoire de l'arbre généalogique des Stuart, depuis les légendes des temps fabuleux, jusqu'à la triste réalité de la police correctionnelle.

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