DES WILLIAMS STUART
VMLLIAMS I.OiN(JL!E-BAUr»K
Retenu deux ans prisonnier par l'enjpereur d'Allemagne, le roi Richard Cœur-de-Lion , dès qu'il fut arrivé en Angleterre et qu'il eut repris possession de son trône, ne s'occupa plus que du seul projet de se venger. Ce fut
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PhiHppe, roi do Franco, dont les calomnies , les intrigues et 1rs menées fraudulcusesavaienl non-seulement prolongé celte captivité, mais encore troublé, par tous les moyens possibles, la paix de l'Angleterre, qu'il résolut de punir le premier.
II partit donc pour la Normandie, ôta le commandenicnt de celle province à son frère Jean, et ne larda point à se trouver, avec des forces considérables, en présence du roi son ennemi, qui s'avançait à la tête de ses troupes. Ce fut dans la Saintonge, près de Niort, qu'eut lieu celte rencontre. Pendant la nuit, les deux armées campèrent l'une devant l'autre, séparées seulement par une petite rivière, et le lendemain au point du jour chacun prépara ses a r m es po u r co n d )a ( t r e .
Déjà les cavaliers montaient à cheval et les fantassins cherchaient les endroits guéables de la rivière, lorsque soudain, à la gran(ie surprise (les gens d'armes, on entendit un chant religieux s'élever entre les deux camps, et Ton vit arriver une procession nombreuse d'évêques, d'abbés, de prêtres et de religieux de différents ordres. Ils s'arrêtèrent sur le bord de la rivière, et après avoir élevé un autel de gazon, sur lequel ils placèrent le Saint-Sacrement, tous se mirent à genoux et commencèrent à chanter des psaumes. Après ces prières publiques, les évêques de Troyes et de Niort donnèrent leur bénédiction aux soldats et se rendirent , le premier dans la tente du roi de France, le second près du roi d'Angleterre, paur les sup|)lier de différer un combat (|ui devait désoler le pays et causer la mort de lanl de braves gens. Ils aidèrent à ces suppli-
calions en proposanl plusieurs niTanj^cMnenls (jui pouvaient terminer la. guerre.
Richard accueillit ces supplications avec faveur et consentit à faire quelque concession, mais Philippe se montra dur et inflexible.
— Je ne quitterai l'épée, s'écria-t-il, qu'après avoir reçu le serment de vasselage du roi Richard pour les provinces de Normandie, de Guyenne et du Poitou, qui relèvent de moi.
Il parlait ainsi parce qu'il croyait avoir attiré dans son parti, à force de promesse et d'or, les Danois, qui lui avaient juré de ne point charger à l'encontre des siens. Mais lorsqu'au moment d'en venir aux mains, il vit cette espérance déçue, et les Champenois se couvrir
la tête (le leur casque pour marcher au combat, sa rudesse et son inflexibilité se changèrent en frayeur; il fit rappeler révêque de Niort, et l'envoya près de Richard lui dire qu'il déclarait ce prince quitte de tout vasselage s'il voulait signer la paix.
Quand le prélat et les siens rencontrèrent le monarque anglais, celui-ci, le casque en t,^te et l'épée à la main, venait de passer la petite rivière qui séparait les deux camps, et sans prendre garde à l'évéque qui s'avançait pour lui parler, il se tourna vers les archers afin de leur donner l'ordre de lancer les premières flèches; le prélat courut à l'autel, saisit le Saint- Sacrement et revint se placer en face du roi , auquel il barra le passage :
— Au nom du sang que le Christ a répandu
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pour nous sur la croix, s'écria-l-il, au nom du salul clo voire ame, sire, n'allez pas plus loin el prenez pitié (!e nos larmes et de nos angoisses. Le roi de France déclare qu'il renonce à loule prétention relativement au vasselage de vos provinces, et il se retirera aujourd'hui même sur le territoire de son royaume.
jj- Richard porta un regard belliqueux sur son armée, et plein de confiance et d'orgueil il donna de l'éperon à son cheval pour le faire avancer, oubliant dans son ardeur guerrière que l'évêque était là devant lui. Le vieux prélat, heurté par le destrier, tomba rudement à terre, et le Saint-Ciboire qu'il tenait s'échappa de ses mains et alla se briser contre le tronc d'un arbre. A la vue de l'hostie sainte gisant sur le limon de la rive et en présence du vieillard évanoui, un murmure de mécontentement
s'éleva dons toute l'arniée: Kiehard n'en voulut pas moins avancer de nouveau, mais Téveque se releva, le visage ensanglanté, les vétemens souillés de boue, et s'écria : .
— La paix! sire, la paix! au nom du Christ.
— La paix! la paix ! répétèrent tous les prêtres et tous les religieux.
— Ln éclair de rage brilla dans l'œil de faucon du roi.
— En avant, criat-il, en avant, gens d'armes 1
— En avant! répondit l'armée.
— Pour avancer, vous l'oulerez donc sous
les picils de vos chevaux un vieillard elle corps duDieu vivant! fit l'évêqueen montrant riioslie.
— En avant!
Mais à ce cri du roi aucune clameur ne répondit plus celte fois, car tous reculaient devant une si grande profanation. L'évêque, les prêtres et les moines profitèrent de cette hésitation pour répéter :
— La paix, sire! la paix, sire!
Le roi jeta sur ses soldats un regard d'indignation et de mépris.
— Puisque les gens d'armes pensent corn-
me les prêtres; puisqu'ils ont peur de bosseler leurs cuirasses cl de gâter leurs heaumes, soit, la paix. Que !o roi Philippe vienne me trouver ei que les conditions du traité soient réglées sur l'heure.
Quelques instants après,, le roi de France arriva, suivi de quelques hommes d'armes seulement. Encore leur ht-il signe de s'arrêter à l'entrée du camp. Puis, mettant pied à terre, il alla droit à la tente de Richard, et avant que celui-ci eût eu le temps de s'avancer pour le recevoir :
— Richard j dit Philippe avec une grâce et une courtoisie pleines de cliarnies, je viens seul à vous, non pas en roi, mais en frère, comme il convient à un prince chrétien qui
renonce;! toute inteiuioii de guerre et (jui n'a plus (ju'un seul désir, celui de mériter votre amitié.
La colère et le ressentiment du roi d' Angleterre ne surent point résister à ces paroles dorées; elles sufïirent pour lui faire oublier la trahison de Philippe: trop loyal pour douter de la loyauté d'un autre, il passa son bras sous le bras du roi de France, et ce fut ainsi qu'ils sortirent de la tente et qu'ils se montrèrent aux deux armées.
A cette vue, des cris de joie s'élevèrent du toutes parts, et l'évêque (!e Niort entonna le TeDeum^ que les prêtres répétèrent en chœur. Les deux rois s'agenouillèrent, chacun imita leur exemple, et tous ces hommes, qui naguère
encore se disposaient à combattre les uns contre les autres, unirent leurs voix dans la même prière. Bientôt les deux camps n'en formèrçnt plus qu'un. Comme la plupart des chevaliers qui servaient sous chacun des princes se connaissaient déjà, ils se réunirent pour célébrer la paix par des festins, et le lendemain, au point du jour, chacun d'eux « sedé- « partit pour ses domaines, et ne songea plus, « dit un chroniqueur du temps, qu'à la chasse « et aux plaisirs d'une vie paisible. »
Le roi d'Angleterre et le roi de France, avec leurs suites, et un petit nombre de seigneurs qu'ils, convièrent à les accompagner, se rendirent à Niort pour achever d'y conclure les conditions de la trêve de dix ans qui avait été résolue, et pour faire quelques parties de chasse, T. I, .4
car Philippe passait à justn droit pour l'un des plus (experts du temps en l'art de la vénerie, et Richard, jaloux de celte renommée, voulait lui prouver qu'il ne possédait point un savoirfaire moins grand dané la noble science de saint HubeH. Donc, ils coururent le cerf, forcèrent le sanglier et mirent à mort plus d'un ours et d'un loup, à la grande satisfaction du roi d'Angleterre, auquel le rusé roi de France laissa tous les honneurs de la chasse, plus désireux d'obtenir des conditions de paix avantageuses que de diriger les cl«iens et de donner le premier coup de dague à la bête. Il résulta de ces habiles concessions que Richard prit en grande amitié son frère de France , amitié dont celui-ci profita en diplomate consommé pour limer quelque peu les grilFes du lion. Du reste ils ne se quittaient jamais, dînaient à la même table, couchaient dans le
même lit et ne faisaient aucuno trêve aux joyeux propos.
Un malin, Richard sonnait du cor dans la cour du palais épiscopal, où les deux rois se trouvaient logés, et s'amusait beaucoup de la feinte difficulté avec laquelle Philippe répétait ces fanfares, lorsqu'un homme de haute taille, et qui portait, contre la mode du temps, une barbe longue, entra dans le séjour royal, alla droit au monarque anglais, et s'agenouillant devait lui :
— Sire, lui dit-il, je viens demander paix et protection pour le pauvre peuple de Londres.
— Et depuis quand mon peuple de Londres manque-t-il de paix et de protection?
demanda Richard, dont le mécontentemeiil était visible.
— Depuis que vous n'êtes plus là, sire, pour le proléger contre les prévarications des aldermen chargés de prélever et de répartir les tailles. Ils exemptent de toute contribution ceux qui se trouvent le plus en état de payer, accablent l'artisan qui ne vit que du travail de ses mains, et viennent, pour mettre le comble à leurs pillages, de décider que chaque bourgeois paierait la même somme, sans égard à la différence des fortunes. Enfin, ils agissent toujours de manière à ce que la plus lourde charge retombe sur les pauvres gens. C'est pourquoi, sire^ j'ai quitté ma femme et ma mère et je suis venu déposer à vos pieds les plaintes de vos fidèlesamis et sujets sûr que vous les prendriez en miséricorde.
— Oui, de par le salut de mon àme, il en sera comme vous le dites, brave homme. Je ne veux point que mon peuple souffre et soit pressuré par des pillards, qui songent plutôt
à remplir leurs coffres (jueles miens Mais
qui donc êtes- vous pour avoir entrepris un si long voyage sans crainte des périls que vous ont valus une si courageuse entreprise?
— J'ai nom Williams, dit Longue-Barbe.
Je suis Saxon. Je dois à mon travail une petite fortune que j'ai acquise dans le commerce, à la sueur de mon front, et retiré des affaires, j'utilise mon temps à étudier les lois de l'Angleterre et à défendre au besoin les droits des pauvret gens.
— Eh bien! Williams, tu es un loyal et
courageux sujet; repars pour Londres, et à
peine de retour lu verras que je n*ai point ouljlié les plaintes que tu viens de déposer à mes pieds. Va, et que Dieu t'accompagne.
, — Voici un parchemin où se trouvent consignés tous les griefs des bourgeois contre les aldermen, sire.
— Je te jure par mon saint patron qu'il y sera fait justice bonne et prompte.
— Que le ciel vous bénisse, sire, comme
vous bénira toute la ville de Londres, lorsque
.t je lui apprendrai vos paroles royales et paternelles.
— Et pour preuve de ces paroles, tu pourras montrer à ma bonne ville de Londres ce don de notre munificence, que je t'octroie en
guerdon pour ta noble et couragouse entreprise.
En disant cela, le roi détacha de son cou une riche chaîne d'or avec une agrafe ciselée à ses armoiries et la jeta sur les épaules de Williams. Williams, ému jusqu'aux larmes ^ retourna aussitôt vers le port denier, où l'attendait le vaisseau qui l'avait amené de Londres.