LA MISSION DU MARQUIS DE LA VALETTE
A GONSTANTINOPLE.
Mai 1851-février 1853.
Le 9 décembre 1851 , au lendemain du coup d'État qui venait de remettre les destinées de la France entre les mains du prince Louis Napoléon, M. Thouvenel, alors ministre de France à Munich, écrivait àM. Cintrât, directeur desarchivesau Département des affaires étrangères, les lignes suivantes :
< Que signiGe donc celte querelle que nous
avons élevée à Gonstantinople au sujet des Lieux
Saints? J'espère qu'elle est moins grave que les
journaux allemands ne la représentent ! Je connais l'Orient et je puis vous affirmer que la Russie ne cédera pas. C'est, pour elle, une question de vie ou de mort, et il est à désirer qu'on le sache bien à Paris si l'on veut pousser l'affaire jusqu'au bout. »
Au milieu des graves événements qui s'étaient déroulés en France depuis l'année 1848, l'attention publique s'attachait presque exclusivement aux affaires intérieures, et, de toutes les questions extérieures demeurées en suspens, celle des Lieux Saints était alors considérée comme la moins importante. C'était, du reste, la moins connue du public, et l'obscurité qui Tcnvironnait, semblait devoir la reléguer dans Tenceinte discrète des chancelleries, ou même, avec plus de raison, dans le silence des cloîtres de Jérusalem. Seuls, quelques diplomates, appelés par les hasards de leur carrière dans les pays du Levant, se trouvaient en mesure de donner les éclaircissements nécessaires sur la plus épineuse de ces questions orientales, alors, comme aujourd'hui, si généralement ignorées de quiconque ne les a pas étudiées sur place. D'ailleurs, au lendemain de l'entreprise hardiment menée qui venait de placer dans la main du prince président de la
République française un pouvoir sans contrôle, entre les regrets des vaincus, la joie des vainqueurs, les espérances du plus grand nombre, il était difficile d'envisager comme gros d'orages un débat qui paraissait ne mettre en cause que la jouissance restreinte de quelques sanctuaires délabrés. Et pourtant, un avenir prochain allait donner raison aux plus pessimistes. On se trouvait, presque sans s'en douter, cîn face de l'un des plus sérieux problèmes qu^il ait été donné à la diplomatie de résoudre. Toutefois, les raisons qui déterminèrent l'attitude adoptée par le gouvernement de la République française, semblent, il faut bien le reconnaître, avoir été inspirées plutôt par des considérations de politique intérieure et parlementaire, que par le souci jaloux du maintien de nos traditions séculaires en Orient. Lorsque, en 1850, le prince Louis Napoléon, président de la République française, prescrivit au général Aupick, ministre de France à Constantinople, de rappeler énergiquement au sultan Abd ul Medjid l'imprescriplibilité des privilèges antiques des Latins à Jérusalem, il ne soupçonnait nullement les conséquences qu'une semblable revendication pouvait entraîner. L'éventualité d'un conflit avec la Russie, surloul, ne s'était
présentée ni à l'esprit du prince président, ni à celui d*aucun de ses conseillers habituels, tous peu familiarisés par leurs antécédents avec cette obscure question. La vérité est, que l'appui du parti dit clérical était nécessaire à la politique intérieure du prince Louis Napoléon, et que ce fut, en grande partie, dans l'espoir de s'attirer définitivement les sympathies du groupe à la tùte duquel se distinguaient MM. de Montalembert et de Falloux, que le chef de l'État résolut de faire revivre l'exercice sensiblement ralenti de nos droits en Terre sainte, après avoir, dès 1849, fait à l'opinion religieuse une concession solennelle, en protégeant par des troupes françaises la rentrée et la présence du pape Pie IX dans Rome.
Il nous sera donc permis de dire que ce furent des considérations parlementaires, habilement combinées avec le souci de la protection de nos intérêts traditionnels en Orient, qui dictèrent au prince président sa conduite dans les débuts de l'affaire des Lieux Saints. Or, par une de ces contradictions comme en renferme si souvent l'histoire, dans les deux grandes questions à l'aide desquelles l'héritier de Napoléon espérait se concilier la bienveillance du parti clérical, son attente
fut cruellement déçue. Les affaires de Rome, malgré ses bonnes intentions, malgré les sacrifices consentis, devaient le brouiller irrévocablement avec les catholiques. La question des Lieux Saints, sans lui ramener les sympathies qu'il cherchait à rallier, fit naître l'une des grandes guerres du siècle. D'autre part, après les événements de 1848, l'empereur Nicolas, confiant dans la suprême influence dont il jouissait en Europe, crut le moment favorable pour franchir, d'un seul bond, sur le terrain de l'Église grecque orthodoxe, la distance qui le séparait du but. Au lendemain d'une révolution, avec un pouvoir mal affermi, de quel poids semblait peser la France, en face d'une puissante monarchie traditionnelle, dont le chef, autocrate, autant de caractère que de pouvoir, était considéré comm^ le représentant le plus auguste du parti monarchique dans le monde? Et pourtant, malgré l'état précaire de sa situation intérieure, la France devait, dès le début môme du litige, prendre l'attitude qui, seule, convenait à une grande puissance sûre de son bon droit.
Mis par le général Aupick, un peu trop catégoriquement, il est vrai , en demeure de se prononcer, le gouvernement ottoman, fidèle au
système de tergiversations qu'il avait adopté, de tout temps, dans les questions relatives aux Lieux Saints, répondit qu'il ne contestait pas la valeur des capitulations de 1740, base même des droits de l'Église latine dans les temps modernes, mais qu'il entendait faire respecter également ses décisions postérieures. Sanctionner une semblable jurisprudence, c'était méconnaître le fondement sur lequel était bâti tout l'édifice latin en Orient, car ces décisions postérieures dont parlait la Turquie, avaient eu pour conséquence la ruine de notre influence. Aussi le gouvernement de la République française refusa-t-il péremptoirement de s'associer à cette manière de voir.
Grâce à la pression exercée par le général Aupick, la Sublime Porte se décida, malgré les efforts contraires de la Russie, à nommer une commission chargée d'examiner l'état des choses à Jérusalem. C'était, pour gagner du temps, selon l'habitude séculaire des Turcs, inaugurer l'ère des comités d enquête, des commissions mixtes, des tribunaux exceptionnels, des inquisitions russes et musulmanes, qui contribuèrent à exaspérer les vieilles haines entre Latins et Orthodoxes. Rappelé en d851, le général Aupick fut remplacé par le marquis de La Valette qui se
rendit à Conslantinople avec le titre de ministre. Homme d'esprit brillant, très répandu dans tous les mondes, fort appuyé auprès du prince président, tout en ayant gardé ses relations avec de nombreux membres du parti orléaniste, ami personnel, d'ailleurs, de M. Armand Berlin, dont il avait été le collaborateur au Journal des Débats, le marquis de La Valette préluda au rôle important qu'il devait jouer sous le second empire, en donnant un nouvel essor à la discussion entamée. Sans se douter peut-être, du [X)int où pouvait le conduire un zèle patriotique, louable d'ailleurs, le marquis de La Valette transporta hardiment sur le terrain diplomatique un différend qu'il eût sans doute été préférable de circonscrire soigneusement, à Jérusalem, entre religieux latins et orthodoxes. Muni d'ailleurs d'instructions énergiques, qu'il était de son devoir d'exécuter, ce diplomate soutint, pendant l'année dSol, une lutte des plus vives contre les ministres turcs, effrayés des menaces de la Russie dans la question des Lieux Saints.
Dès le 18 mai de cette année 1851, peu de jours après son arrivée à Constantinople, le marquis de La Valette, dans laudience que lui accorda le sultan, remit à Abd ul Medjid une lettre
autographe du prince Louis Napoléon, conçue dans des termes énergiques et où le président de la République française parlait « de la revendication des droits de la chrétienté catholique sur le Saint Sépulcre, contre la chrétienté grecque ». Cette pièce était accompagnée d'une lettre du pape Pie IX réclamant l'exercice de ces mêmes droits pour les Latins, et cette double démarche, d'un caractère solennel, avait été conseillée et dirigée par le marquis de La Valette qui, avant de partir pour le Levant, s'était arrêté quelques jours à Rome afin de conférer avec le Saint-Père.
Instruit des négociations entamées par le ministre de France, M. do Titoff, ministre de Russie à Conslantinople, s'empressa de remettre à la Sublime Porle un mémorandum qui avait tous les caractères d'une protestation. Le diplomate russe rappelait, qu'à un demi-siècle de date, à propos d'une querelle qui avait éclaté, à Jérusalem entre les Grecs et les Arméniens, une commission composée de trois ulémas, de deux évêques grecs et de deux évêques arméniens, avait clos le difi'érend, en déclarant que le Saint Sépulcre appartenait aux Grecs, et que cette décision, au dire de M. de Titoff, n'avait alors soulevé aucune protestation, ni de la part de l'ambassa-
deur de France, ni de celle des évoques catholiques d'Orient, ni même du légat du pape à Constantinople. Le minisire de Russie ajoutait, qu'après l'incendie qui avait détruit la plus grande partie de l'église du Saint-Sépulcre, en 1808, de nombreuses collectes ayant été faites parmi les Grecs et les Russes, le Temple avait été reconstruit avec cet argent, et qu'aucune puissance catholique, toujours selon la version de M. de Titoff, n'avait protesté, ou prétendu que les Orthodoxes eussent alors bâti sur un terrain qui ne leur appartenait pas. Enfin, le représentant du czar terminait en disant que, si le Saint Sépulcre était, pour les Latins, une conquête des Croisés sur les infidèles, incorporée par des traités à la chrétienté catholique, le Saint Sépulcre avait appartenu aux Grecs orthodoxes bien avant la conquête de Jérusalem par les Musulmans.
La lecture de la note historique, placée en tète de celle élude, répond, croyons-nous, aux arguments ainsi résumés du mémorandum de M. de Titoff. Si loutelois le lecteur veut bien considérer que, par le mot de Grecs, la Russie entendait désigner toute la collectivité d'êtres humains, à quelque nationalité (pi ils appartinssent^ professant
iO NICOLAS 1 ET NAPOLÉON 111.
la religion orthodoxe, il sera facile de se rendre compte de la portée des réclamations émises.
Los ministres du sultan, avec leur clairvoyance habituelle, sentirent parfaitement le péril, et se montrèrent d'abord favorables aux prétentions, beaucoup moins dangereuses pour eux, de la France. Le 5 juillet 1851, dans une note adressée au marquis de La Valette, le Divan se montrait disposé à prendre pour base de négociation, dans raflfaire des Lieux Saints, les traités passés, à diverses époques, entre la Turquie et la France. C'était là un excellent terrain, sur lequel le marquis de La Valette se plaça sans hésitation, invoquant, avant tous autres, les traités de 1640 et de 1740, qui établissaient si clairement les droits des Latins. Mais la constatation officielle et légale de la situation de l'Église latine en Terre sainte était précisément l'obstacle que la Russie voulait tourner à notre détriment. Aussi, M. de Titoff, désireux de s'appuyer, à son tour, sur un texte de traité, invoqua-t-il, pour justifier ses prétentions, le traité de Kainardji, signé en 1774 entre les Russes et les Turcs.
M. de La Valette, voulant donner une preuve de modération, consentit, tout en se maintenant avec autant d'adresse que de fermeté sur le ter-
rain des traités, à admettre l'interprétation de gré à gré des clauses du traité de 1740 qui pourraient présenter quelque obscurité. C'était une porte largement ouverte à la conciliation, et la Turquie se hâta de nommer une commission chargée d'examiner de près les articles sujets à ambiguïté. Le marquis de La Valette allait réussir; l'accord entre le réis effendi (ministre des affaires étrangères) et lui était complet, lorsque, le 2S octobre 1851, arriva soudainement à Constantinople le prince Gagarine, porteur d'une lettre autographe du czar au sultan, dans laquelle l'empereur Nicolas, 9 au nom de sa famille et de sa religion », demandait à Abd ul Medjid de ne pas aller plus loin, et de s'opposer aux réclamations de la France en faveur de l'Église latine. La gravité inusitée de cette démarche suspendit brusquement les négociations, malgré les vives remontrances du marquis de La Valette qui s'était cru sûr du succès. D'un autre côté, en France, le prince président de la République avait, dans son message du 3 novembre 1851, prononcé ces paroles caractéristiques : « A Constantinople, il a fallu s'occuper d'une transaction qui mette un terme aux déplorables querelles, nées, trop souvent, de la possession des Lieux Saints. »
Enfin, le 29 novembre, toujours à Tinstigation de la Russie, les primats de la nation grecque, sous la présidence du patriarche œcuménique, rédigèrent une note par laquelle ils réclamaient une solution, favorable à la religion orthodoxe, de la question des Lieux Saints. Cette note ou lettre, appuyée et même annotée par le ministre de Russie à Constantinople, fut remise par M. de Titofï à hi Sublime Porte, et le Divan, sous le coup des démarches répétées de la Russie, se montra, cette fois, par une de ces contradictions qui ont fait longtemps sa force, disposé à adopter une solution favorable aux prétentions des Grecs orthodoxes, que nous pouvons, dorénavant, appeler les prétentions russes dans la question des Lieux Saints. Quoi qu'il en fût, le marquis de La Valette n'était pas homme à se résigner facilement à une défaite, surtout après avoir touché d'aussi près au triomphe, et, grâce à une action constante qui mériterait d'être plus connue, et à une dextérité peu commune, il arracha, de haute lutte, aux ministres du sultan, absolument désorientés par ces compétitions rivales, le firman connu sous le nom de firman du 8 février 1832.
Ce sont les péripéties, jusqu'alors soigneuse-
ment tenues dans Fombre, qui signalèrent la dernière phase de cette curieuse négociation, que nous allons retracer au début de ce travail. Les hésitations et, disons-le, la mauvaise foi du gouvernement ottoman, pris, c'est là son excuse, entre les justes revendications de la France combatlant pour les Latins, et les brutales exigences de la Russie soutenant les Orthodoxes, vont être éclairées, nous Tespérons du moins, d'un jour peut-être un peu cru, mais certainement nouveau. Le rôle joué à Constantinople par la France et par ses représentants se trouve mis, pour la première fois, croyons-nous, en pleine lumière, grâce aux documents inédits qui sont en notre possession. Si Ton veut se faire une idée de l'ardeur apportée par le marquis de La Valette à la lutte patriotique qui devait avoir pour résultat le firman du 8 février 1852, que nous analyserons plus loin, il est nécessaire de lire la lettre suivante, la première en date de celles qui sont entre nos mains. Elle est adressée, par notre ministre à Constantinople, à M. Armand Lefebvre, prédécesseur de M. Thouvenel à la direction politique du Département des affaires étrangères.
Cette lettre donne, mieux que tout autre com-
li NICOLAS I ET NAPOLEON III.
mentaire, une idée exacte de l'atmosphère politique dans laquelle vivait le marquis de La Valette, et des difficultés, sans cesse renaissantes, en face desquelles notre représentant se trouva, au cours do cette laborieuse négociation. La diplomatie a aussi ses champs de bataille. On n'en a pas assez relevé les plans.
« Péra, le 5 janvier 185i.
» Mon cher ami, je viens de passer une dure semaine I Quand je me suis vu battu par la décision du Grand Conseil, rendue contre moi à la majorité de quinze contre quatre (cela a dû coûter cher aux Grecs et à M. de Titofl), je me suis rendu chez le grand vizir Rechid Pacha, où j'ai fait appeler Ali Pacha, ministre des affaires étrangères. Je leur ai déclaré nettement qu'il m'était impossible de supporter de sang-froid un pareil déni de justice; que c'était pousser trop loin la légèreté vis-à-vis de la France; que le temps était passé où Ton pouvait faire étrangler les gens par des muets entre deux portes, et que je priais officiellement le grand vizir de demander à Sa Majesté une audience, dans laquelle je lui expo-
NICOLAS I ET NAPOLÉON III. i5
serais respectueusement, mais avec la dernière énergie, les griefs de son plus ancien allié. Rechid Pacha, frappé de la véhémence de mon langage, car, jusqu'à ce jour, j'avais été tout sucre et tout miel, m'a fait observer que, peut-être, à Paris, on n'approuverait ni ma démarche ni mon langage. « En ce cas, lui ai-je répondu, si 1 Sa Majesté le sultan est mécontente de l'une » ou de l'autre. Elle a, à Paris, M. Callimaki (le » ministre de Turquie) pour s'en plaindre. » Je sentais que je brûlais mes vaisseaux; mais, croyezmoi, l'affront était trop vif! Il se peut qu'à Paris, étourdis par les grands et mémorables événements* qui s'accomplissent autour de vous, vous puissiez vous faire illusion sur les déplorables conséquences de notre défaite absolue, mais il était de mon devoir, à moi qui en voyais les suites fatales, de ne rien négliger pour les prévenir, en m'exposant moi-môme. Mon espoir était que le sultan et ses ministres reculeraient devant une entrevue qui n'avait guère de précédent, et que, cependant, ils ne pouvaient décemment éviter qu'en cédant. C'est ce qm est
1. Le coup d'État du 2 décembre 1851 venait d'avoir lieu à Paris.
arrivé. Je n'ai pas bougé depuis mercredi dernier, et, ce matin seulement, jour du départ du paquebot, je me suis rendu, à huit heures, chez Ali Pacha — avec lequel, par, parenthèse, je suis toujours resté dans les termes les plus affectueux — à qui j'ai toujours témoigné une confiance absolue, en apparence du moins, et que j'ai toujours affecté de séparer de nos adversaires. Je crois que, de tous, il est le mieux disposé pour nous, mais c'est aussi celui qui connaît le mieux l'affaire. Il a commencé par me donner lecture d'une excellente dépêche qu'il a rédigée lui-même, et qu'il adresse à Callimaki, sur les derniers événements. Vous y verrez que le sultan y parle de son « admiration » pour le prince président. Puis il m'a dit: « Vous désirez savoir des nouvelles de votre au- » diencc. J'ai l'espoir, presque la certitude, » qu'elle ne sera pas nécessaire, et que, lorsque » la nouvelle officielle du vole* de la nation fran- » çaise vous sera parvenue, vous aurez à voir Sa » Majesté dans un but plus agréable. J'attends » le grand vizir qui est au Palais. » Dans la
1. Le vole plébiscitaire du 20 décembre 1851, qui eut lieu dixbuit jours après le coup d'ÉUt du 2, et donna sept millions de suffrages au prince Louis Napoléon.
journée, j'appris que le sultan avait renvoyé l'affaire en demandant qu'elle fût revisée par le conseil, dans le sens indiqué par Ali Pacha. C'est ainsi que les choses se passent ici. Ce n'est donc plus qu'une affaire de forme.
» Maintenant, au prochain courrier d'autres détails. Je suis tellement malade, ({ue c'est à gpand'peine que je pouvais me hisser sur mon cheval pour me rendre à la Porte, mais j'étais bien décidé à me battre à mort. A propos, ne vous imaginez pas que j'aie des fonds secrets k vous réclamer pour cette n^ociation. J'ai fait allusion seulement à certaines croix que je serai obligé de vous demander, pas à autre chose. »
Quelques jours après, le 23 jan^^er 1852, le marquis de La Valette adressait sa première lettre privée à M. Thouvenel qui venait de remplacer M. Armand Lefebvre à la direction politique:
€ Mon cher Thouvenel, je suis heureux que ma première lettre particulière vous porte de bonnes nouvelles. Ma dernière conversation avec Ali Pacha ne me laisse aucun doute sur la conclusion de l'affaire (le firman dont on lira le résumé plus loin), et, à moins que le ciel ne
loml>e, le courrier prochain vous porlera la lettre officielle de la Porte et la protestation, conçue en termes fermes, mais mesurés, par laquelle je dois clore la négociation pour réserver tous nos droits. Il est convenu qu'Ali Pacha m'accusera réception de cette pièce et n'y répondra pas. Je crois avoir fait tout ce qu'il est humainement possible de faire, pour sortir honorablement de celte périlleuse et délicate négociation ; ma grande difficulté a été le bruit méchamment répandu et que j'ai dû relever énei^iquement, que laffaire était arrangée, à Paris, entre Kisselelî (le ministre de Russie à Paris) et vous autres. »
A peine cette lettre optimiste était-elle partie, qu'une complication imprévue venait tout remettre en suspens. Le lîrman qui devait régler la question des sanctuaires de Jérusalem allait paraître. Le parti russe lit en sorte de retarder la solution, et, grâce à une intrigue de palais, le grand vizir Rechid Pacha fut renversé le 26 janvier, et remplacé par Reouf Pacha, vieillard de quatre-vingtquatorze ans qui avait déjà rempli plusieurs fois les suprêmes fonctions de premier conseiller du sultan.
Voici en quels termes le marquis de La Valette
xNlCOLAS I ET NAPOLÉON III. 1*)
fait part, dans la journée du 26 janvier 1852, de ses impressions à M. Thouvenel. Le conlrasle avec le billet de la veille est complet :
« Mon cher Thouvenel, je n'ai que quelques minutes avant le départ de la Vedette^ pour vous donner avis de la chute de Rechid Pacha. Vous avouerez que nous jouons de malheur. Dans la journée même, Ali Pacha m'avait autorisé à écrire officiellement à Paris que l'affaire était complètement terminée, et nous avions échangé des félicitations sur l'heureuse fin de nos ennuie communs. Dans la nuit, le grand vizir a été destitué ! Il me revient, de tous les côtés, que le ministère tombe devant une intrigue de palais sur l'affaire de Jérusalem. Il m'est impossible de vous dire aujourd'hui avec quelque certitude, quelle valeur et quel fondement ces bruits peuvent avoir. Il me paraîtrait cependant de la dernière gravité que les arrangements convenus par les ministres qui succombent, ne fussent pas tenus par leurs successeurs. D'autant plus qu'Ali Pacha m'avait annoncé que le Grand Conseil avait ratifié la note amendée.
» M. Cor (premier drogman de l'ambassade do France) arrive de la Porte. Il reste, il me
semble, peu de doutes sur le motif de la chute du ministère I Veuillez, je vous prie, me donner, sans perdre de temps, des instructions par retour du courrier. D'ici là, si, comme je le crains, notre tapisserie de Pénélope est de nouveau défilée, je chercherai à gagner du temps, ce qui, cependant, me sera bien difficile, car, si dès les premiers mots du nouveau réis effendi je trouve un parti pris de ne pas reconnaître les engagements de son prédécesseur, il me paraît absolument contraire à la dignité de la France de continuer les négociations désormais inutiles. Je vous disais hier que tout était fini, à moins que le ciel ne tombât. Le ciel est tombé. Je n'ai pas besoin de vous demander, si vous approuvez ma conduite, de me soutenir énergiquement dans les circonstances difficiles où je suis placé. Je crois avoir fait mon devoir en honnête homme. J'ai besoin, pour plus d'une raison, que vous me le disiez tout haut. Il me reste encore l'espoir que les nouveaux minisires ratifieront l'engagement pris, en laissant, vis-à-vis de la Russie, la responsabilité à ceux qu'ils viennent de renverser. Mais je n'ai pas le temps de vous dire tout ce qui me passe par la tête dans le premier moment. »
KICOLAS I ET NAPOLÉOX III. ât
La chute du grand vizir Rechid Pacha, déter- QÎnée par les menées russes, devait retarder, nais non pas cependant empocher, le demi-succès }ue la France allait obtenir par le firman impérial du 8 février 1832. La meilleure preuve que la chute de Rechid Pacha n'était due qu'à une intrigue, c'est que trois jours après sa prétendue disgrâce, le sultan l'appelait de nouveau au gouvernement, en lui confiant la présidence du conseil d'État. Aimant d'un amour effréné ce pouvoir qu'il avait déjà, et devait encore exercer plusieurs fois, Rechid Pacha n'était pas facile à remplacer. Imbu, dans la mesure où un homme d'État turc de cette époque pouvait l'être, de la nécessité des concessions à faire aux idées euro-i péennes, doué d'ailleurs d'une intelligence rare, Rechid Pacha, entièrement acquis à l'Angleterre, ne fut jamais un ami de l'influence française; mais son esprit naturel et la longue pratique qu'il avait des affaires, donnait à sa présence dans le Conseil une signification plutôt favorable aux intérêts que défondait avec tant d'ardeur le marquis de La Valette.
Le 8 février 1832, le firman fut enfin communiqué à l'ambassade de France. Il y était dit, en substance, que la grande coupole de l'église du
Saint-Sépulcre appartenant au Temple tout entier, les réclamations ejrfiisires des Latins, tant pour la {î!*ande coupole que pour la petite, le lieu de la descente de croix du Golgotha, les arcades de la Vicpfîe, la grande église de Bethléem et la grotte de la naissance du Christ, n étaient pas justes. Le sultan décidait que pour tous les saints lieux qui viennent d'être énumérés, les choses resteraient « dans leur état actuel ». D'autre j>art, le firman disait que, c comme une des clefs des portes du nord et du midi de la grande église de Bediléem et des portes de la grotte de la Nativité du Christ, située au-dessous, avait été donnée antérieurement aux Grecs, ainsi qu'aux Latins et aux Arméniens, et que cette concession avait été confirmée par un haut firman publié en Tan 1160 de rHégire (nnnée i74i), les Grecs devaient se contenter de cet avantage et laisser aux Latins les clefs dont ils jouissaienf. Le statu quo était également décrété pour les deux jardins de Bethléem. Quant au tombeau de la Vierge, le firman spécifiait que les réclamations exclusives des Latins sur ce sanctuaire n'étaient pas justes, mais qu'il n'y avait pas lieu, non plus, de les en exclure, puisque les Grecs, les Arméniens, les Syriens et les Copies y accomplissaient leurs cérémonies
religieuses. En conséquence, les Latins étaient admis au tombeau de la Vierge, concurremment avec tous les autres rites. Relativement à l'église de r Ascension, située sur le mont des Oliviers, le sultan ordonnait, que puisque las Latins y exerçaient leur cul le le jour de la fête de l^Vscension, le même avantage serait reconnu aux Grecs. Il restait convenu que régli?c de l'Ascension continuerait, comme par le passé, a être gardée par un portier musulman.
Certes, si Ton compare ce firman aux actes solennels et lant de fois consacrés, ([ui donnaient aux Latins et, j^ar conséquent, à la France, la possession exclusive de la presque totalité des sanctuaires de Palestine, il faut se voiler la face! Mais, d'usurpation en usurpation, le magnifique et traditionnel ensemble des privilèges latins à Jérusalem étant tombé en ruine, il fallait, héhis! être plus modeste. La difficulté qu'il y avait, et qu'il y a encore aujourd'hui, à faire comprendre à la masse môme intelligenle du public, le grand intérêt politique dissimulé derrières ces querelles pour une clef, pour une lampe, pour un passage, pour une fenêtre; le désir qu'avait le nouveau gouvernement, en France, de ne pas compliquer une affaire sur les difficultés de laquelle on
commençait à trop épiloguer, décidèrent le marquis de La Valette à se contenter d'une satisfaction restreinte qui, après tout, bien présentée, pouvait avoir les apparences d'un succès, surtout en raison de l'ignorance du véritable état des choses où l'on se maintient si volontiers en France relativement aux affaires de Jérusalem. Aussi, à la date du 15 février 1852, le marquis de La Valette pouvait-il écrire à M. Thouvenel :
« Grâce à Dieu, nous sortons honorablement de la question délicate et si menaçante des Lieux Saints I Pour vous, mon cher Thouvenel, qui connaissez l'Orient, vous avez depuis longtemps compris ce que les autres affectent de traiter légèrement. Il s'agissait bien plus d'une question politique que d'une affaire de moines. Ou il ne fallait pas l'engager, ou il fallait la soutenir. Certes, nous n'avons pas tout ce que le droit strict nous adjugeait, mais nous avons sauvé la question de droit et gagné, en fait, un avantage considérable (l'accès au tombeau de la Vierge). Un petit mot que je reçois à l'instant d'Ali Pacha vous fera juger de l'importance du succès par les terreurs de ces malheureux ministres turcs' Voici, je crois, ce qui s'est passé : Ali
NICOLAS Tet napoléon iii. 25
Pacha avait communiqué fort étourdiment, à M. de Titofif, la note contenant les dispositions du firman qu'il devait me remettre. Titoff avait exigé des changements qui la dénaturaient complètement. Il s'en est suivi une scène entre Ali Pacha et moi, quoique je ne susse pas alors d'une manière certaine que M. de Titofif eût été pour quelque chose dans ce manque de foi. Le stationnaire russe était même parti pour porter à Odessa la note amendée j mais l'énergie extrême que j'ai mise à ramener le cabinet ottoman à ses engagements, le terme du 9 février que j'avais fixé pour tout délai, ont contraint le cabinet à me remettre la note dont je vous envoie copie. Titofli crie à la trahison, et Ali Pacha, alarmé, me demande de tenir la note secrète encore pour quelque temps, sans me contester, en aucune façon, le droit de dire que l'affaire est terminée, précaution qui serait bien inutile, car rien ne reste secret ici vingt-quatre heures, et tout le monde sait que l'affaire est faite. Mais on ignore les détails. Je n'ai pas besoin de vous dire que je fais le modeste et que je me garde bien de tapisser sur la rue I Je me plains, au contraire, que l'action russe ait empêché le cabinet de nous rendre pleine et entière justice. Mais les cris de nos ad-
versiires imt «Troin» à aa âllccè:^ beaucoup plus •xmplet qu'il ni* l'est «^a réalité. »
(leè •!ijaâ«ieaces du néj^ociaiear de rarran- ^•iment interrena restrei^nieat à leur Traie proportion le '^aci!iè$ •iipfc3matîqae de la France dans Taffaire des lieux Saints en 1S52- Après une aus^i chaude campa^e, le marquis de La Valette avait besoin d*un repos qu*il avait bien gagné. Il quitta G>nstantinopIe, le 15 mars, en vertu d'un congé.
Dès que le Ûrman fut rendu, le sultan rappela lU-chid Pacha au {«oste de grand vizir, qu'il reprit le 6 mars. A Paris, Ton ne se faisait pas d^iiiu- ."ïion sur la portée des arraugements conclus par M. de La Valette. M. Thouvenel pouvait donc écrire avec raison au général de Castelbajac, ministre de France à Saint-Pétersboui^, sous la date du lu mars :
€ Je désire vivement que la question des Lieux Saints ne soit pas trop pénible à l'empereur Nicolas. Nous avons peut-être entamé cette affaire un peu à la légère, mais il nous était impossible de la laisser tomber. C'est lattitude, à mon avis, imprudente, de M. de Titoff, et Téclat
qu'il a donné à la lettre de l'empereur Nicolas au sultan, qui ont grossi notre succès dont la valeur intrinsèque est assez mince. La protestation de M. de La Valette contre l'arrangement ofifert par la Porte n'existe que pro formât et nous n'avons aucune idée d'en faire un argument pour l'avenir. »
Le marquis de La Valette avait, en effet, pris le soin de réserver, en présence du firman du 8 février 18S2, tous les droits historiques de la France résultant des arrangements antérieurs. Cette sage précaution laissait le fonds même de la question ouverte, pour le jour où les circonstances permettraient de la traiter plus avantageusement. Ces graves intérêts une fois réglés, et avant de quitter provisoirement Constantinopk^ notre représentant avait accrédité auprès de la Sublime Porte, en qualité de chargé d'affaires, le premier secrétaire de sa mission, M. Sabatier. Ancien capitaine d'état-major, entré dans la carrière diplomatique vers la fin du règne du roi Louis-Philippe, et ayant longtemps séjourné à Athènes en qualité de secrétaire de légation, M. Sabatier connaissait l'Orient. Homme d'esprit, très énergique, peu endurant de sa nature, il
^ M •-••Lis I ET .\AFOLL«-.?£ MI.
/'Crivait en toute liberté à M. Thouvenel, quil avait intimement connu en GK-ce. M. Sabatier, ainsi quV^n rn {lourra ju|^er par les extraits que nous allons donner de ses lettres particulières, voyait juste et ne se faisait aucune illusion. S*il n'éi»i*ouvait pas une jn^nde sympathie pour le marquis d«* La Valette, du moins ses sentiments personnels n'influaicnt-ils pas d'une façon trop partiale sur Tappruciation équitable des événements. Il écrivait, le 2G mars 185:3, àM.Tbouvenel:
« Mon cher ami, je vois, jiar vos dernières déjïCrhes et par une lettre de M. de R.iyneval (aml>assadeur de Fiance près le Saint-Siège), qu'on est enchanté, à Paris comme à Rome, de la solution de notre affaire des Lieux Saints. On a raison de Tèlre. Ce que nous avons obtenu ir(:sf [)as énorme, mais, ce qui prouve que les (•oiKMîssions (|u'on nous a faites ont bien leur iiiiporlan<e, cVst que, à Athènes comme ici, les (Jn;(s, et notamment les amis do la Russie, jell(Mit feu et flammes. Au surplus, ce que, pour ma i)art, je trouve de mieux dans la solution, c'est ([ue c'est une solution. Il fallait à tout prix sortir de l'impasse où nous étions, et nous en sommes sortis plus convenablement qu'il
n'était possible de lespérer. Reste maintenant la queue de Taffaire, c'est-à-dire l'exécution. Soyez sûr que je m'emploierai de mon mieux à ce qu'il ne sunienne pas de complications nouvelles. Si nous passons les fêtes de Pâques sans encombre à Jérusalem, tout est sauvé ! Le marquis de La Yalelle est parti la tôte un peu montée de son succès, et il a peut-être raison, car vous ne pouvez pas vous faire une idée de tout ce qu'il a mis d'esprit, de savoir faire, d'activité, dans ces longues négociations. »
M. Sabatier avait bien raison d'écrire « qu'il restait la queue de l'affaire, c'est-à-dire l'exécution. » Le doute discret qui se cachait derrière ce membre de phrase prouvait qu'il voyait clair. On était fort mécontent, à Saint-Pétersbourg, du succès de la France. Le général marquis de Castelbeljac, dont les sympathies pour la Russie, ou plutôt pour l'empereur Nicolas, étaient fort vives, répondait à M. Thouvenel, le 31 mars :
« J'avais toujours pensé comme vous, mon cher collègue, que, dans notre position politique, et particulièrement vis-à-vis de la Russie, nous aurions agi plus prudemment, en ne soulevant pas encore l'affaire des Lieux Saints, quelque im-
portante qu'elle soit pour nos sentiments religieux et pour notre influence en Orient. Une fois entamée, il fallait la pousser jusqu'au bout, le mieux [>ossible, et c'est, je crois, ce qui a été l'ail, en conciliant le droit avec la modération et la tolérance nécessaires. On a appris ici avec plaisir que nous nous en tiendrions à ce qui a été fait, et que notre protestation n'était que pro formd, mais, toute cette afl*aire a fort déplu, et a causé un grand émoi dans l'opinion publique russe qui, ordinairement, ne se mêle pas de grand'chose. M. de Nesselrode, (jui, pour son compte, n'y attache pas un grand intérêt, ne m'en a jamais parlé cependant qu'avec contrainte et embarras, et, dans mes (leniières communications à ce sujet, qui avaient un côté qui lui a été agréable, il m'a dit que Tompereur avait été blessé de ce qu'on n'avait pas tenu lu promesse qu'on avait faile, dans le temps, à M. de Brunnow, à Londres, de relarder les négociations à Constantinople jusqu'à un temps politique plus opportun. Il s'est plaint de l'éclat donné par le Journal des Débats^ dès le principe, et des menaces faites, dit-il, à la Porte par notre ambassadeur.
Enfin, cette affaire est, je l'espère, terminée, quoi(iue quelques phrases peu claires de M. de
Kesseirode, puissent faire penser qu'il ne la croit pas telle. »
Pour tout observateur atttenlif, il était manifeste que la Russie, battue jusqu'à un certain point sur la question du firman, allait tout faire pour conlre-balancer le succès obtenu par M. de La Valette. Pourtant, le 7 avril, le sultan désignait Emin Effendi, premier drogman de la Porte, comme président de la commission chargée de mettre à exécution les prescriptions du firman du 8 février. M. Sabatier écrivait le lo avril 18o2 à M. Thouvenel:
« Quant aux Lieux Saints, M. Botta (le consul de France à Jérusalem) élève une foule de difficultés. Les lettres vizirielles lui paraissent obscures, et il a raison ; mais il demande des modifications qui amèneraient inévitablement une nouvelle aimpagne plus difficile peut-être que la première, et je ne crois pas que vous y soyez disposé. Au reste, j'ai écrit à Botta pour le calmer. Il retournera prochainement à Jérusalem, mais seul, et non pas en compagnie du consul de Russie comme il semblait le désirer. Le commissaire de la Porte, Emin Effendi, ancien membre
de la commission des documents, va aussi recevoir Tordre de se rendre sur les lieux. »
Tout, en effet, était hérissé de difficultés dans cette épineuse question des Lieux Saints. Le mauvais vouloir de la Russie, surtout, était évident. M. Thouvenel écrivait, à ce sujet, le 15 avril 1852, ces lignes fort nettes au général de Castelbajac :
€ Je pensais bien, général, que notre demisuccès dans Taffaire des Lieux Saints exciterait la mauvaise humeur de l'empereur Nicolas, mais nous étions engagés d'honneur à ne pas reculer I Si le cabinet de Saint-Pétersbourg ne le comprenait pas et voulait réagir, à Constantinople, contre les effets plus apparents que réels de la campagne de M. de La Valette, il nous forcerait à donner suite à notre protestation et à réveiller une question qu'il est plus sage de laisser dormir. C'est la lettre de l'empereur Nicolas au sultan qui a piqué au jeu notre représentant et changé la nature du débat. De religieux qu'il était, il est devenu politique, et une défaite eût entraîné la ruine de notre influence. i»
Dans cette même lettre du 15 avril, M. Thou-
venel, abandonnant pour quelques instants la question des Lieux Saints, entretient le général de Castelbajac d'un événement imprévu qui émut vivement le monde politique européen. Le prince de Schwarzenberg, premier ministre de l'empereur d'Autriche, venait de mourir subitement, et la lin prématurée d'un homme d'État aux vues larges et généreuses, qui avait rendu d'ailleurs à l'Autriche des services inappréciables, fut vivement ressentie à Paris, où l'éventualité du rétablissement de la forme impériale, à laquelle le prince de Schwarzenberg avait préparé l'empereur François-Joseph, prenait chaque jour plus de consislance.
€ La mort du prince de Schwarzenberg, écrit
M. Thouvenel, est un gros événement, dont on
aura pris son parti à Saint-Pétersbourg, et qui,
à notre point de vue, me semble extrêmement
regrettable. Le prince de Schwarzenberg était, à
tout prendre, le seul homme d'État européen qui
nous touchât autrement qu'avec des pincettes I
Il défendait les intérêts autrichiens, mais il
n'avait aucun des préjugés des cours absolutistes,
et, courrier par courrier, il eût reconnu l'Empire,
Ma conviction profonde, général, c'est que nous
approchons de cette dernière transformation, et
c'est Tattitude de l'Europe qui déterminera le sens pacifique ou guerrier de ce grand acte. Pour nous, il sera purement conservateur. Quand la chose se fera-t-elle? Je l'ignore. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle aura lieu sans l'ombre d'un coup d'État ou d'une violence. Je fais donc des vœux ardents pour que la république ne trouve pas à Saint-Pétersbourg ses derniers défenseurs. On ne veut, au fond, là où vous ôtes, considérer le prince Louis Napoléon que comme un en-cas providentiel ; ici, on tient à le rendre définitif comme peut l'être un pouvoir humain ! On le regarde à Saint-Pétersbourg, ou je me trompe fort, comme un chapeau gardant la place de la couronne légitime, et je verrai la preuve de ces dispositions dans le titre que le grand-duc Constantin a donné, assure- t-on, au comte de Chambord. Appeler roi un prince qui n'a pas porté le sceptre, c'est faire plus qu'un acte de courtoisie, c'est proclamer un principe contraire à celui de notre gouvernement, c'est montrer le bout de l'oreille. L'esprit élevé de l'empereur Nicolas devrait, ce me semble, être mieux éclairé sur notre situation. N'est-ce pas une merveilleuse chance, dans un pays tourmenté comme le nôtre, que d'avoir rencontré un homme sympathique
aux masses, et capable de rendre à l'autorité le prestige qu'à tort où à raison elle avait perdu sous les deux branches de la maison de Bourbon? S'est-il pas de Tinlérêt de tous les souverains de l'Europe d'encourager une œuvre dont ils seront les premiers à recueillir les fruits?»
Après cette courte digression, que nous nous sommes permise en raison de son intérêt, revenons à la question spéciale des rapports de la France et de la Russie dans l'afTaire des Lieux Saints.
Pendant que M. Thouvenel traçait à Paris les lignes qu'on vient de lire, le général de Castelbajac, confiant dans les intentions pacifiques du chancelier de Nesselrode, beaucoup plus pénétré que son auguste maître des nécessités diplomatiques du moment, écrivait à M. ïhouvenel sous cette même dale du 16 avril 1852 :
« Je ne crois pas, aux convoitises de la Russie sur la Turquie. Depuis mon séjour à Saint- Pétersbourg, je suis revenu des idées de l'occident sur l'ambition de la Russie. La politique de Catherine n'est plus celle de l'empereur Nicolas. Depuis 1848, plus particulièrement, ses préoccupations presque exclusives sont le rétablissement
de Tordre matériel et moral en Europe, et lo développement agricole, industriel et commercial de son vaste empire, de même que son développement moral et administratif. Il trouve que ce sont là les bases de sa vraie puissance et de la prospérité de la Russie, et que la tâche est assez grande pour remploi de son temps pendant toute sa vie. Le grand-duc héritier a les mêmes idées, et le comte de Nesselrode, fatigué des affaires, et déjà, quoique valide et actif, âgé de soixante et onze ans, ne désire que le repos et Taplanissement des difficultés. L'empereur Nicolas ne consentira jamais à ce qu'on lui ferme les portes du Bosphore et de la mer Baltique, et que, par conséquent, une grande puissance s'empare de Constantinople, et TÂllemagne du Sûnd, mais il n'a aucune envie de s'en emparer lui-même, persuadé que la possession de Constantinople entraînerait la dissolution de l'unité de l'empire moscovite et serait le signal d'une guerre générale. Tenez pour certain ce que je vous dis, et croyez qu'avant tout la Russie veut la paix, l'assimilation pacifique de la Pologne et la liberté de son action intérieure. Ces dispositions doivent finir par en faire l'alliée intéressée de la France contre les éventualités qui peuvent s'élever du côté
de TAngleterre, et c'est une alliance utile, à laquelle il faut tendre. »
Ces sages réflexions semblent écrites d'hier. Malheureusement, elles étaient le reflet des entretiens du général de Castelbajac avec le chancelier de Nesselrode, bien plus que l'écho de la pensée du czar Nicolas I Le célèbre diplomate russe, vieilli dans la longue pratique des grandes afTaires du monde, ne demandait qu'à assoupir les questions irritantes, et à finir ses jours dans la douce quiétude d'un pouvoir exercé sans secousses.
L'empereur de Russie, moins philosophe, malgré l'exercice prolongé de sa toute-puissance, devait être moins accommodant.
Le chargé d'afiaires de France à Constantinople, M. Sabatier, on l'a vu, tout en applaudissant au résultat acquis, conservait des doutes sur l'avenir. L'événement n'allait pas tarder à justifier ses craintes. Vers la fin d'avril il apprit, à son grand étonnement, que les ministres turcs, fidèles à leur politique ambiguè, avaient cherché à contrebalancer le mauvais efiet produit sur la Russie par le firman octroyé aux Latins, en accordant en secret un autre firman aux Grecs! Cet acte contradictoire réduisait à néant les modestes
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avantages attribués aux Latins le 8 février. Mais laissons la parole à M. Sabatier, mieux en mesure que personne de nous renseigner.
Notre chargé d'affaires à Constantinople écrit à M. Thouvenel, le 25 avril 1852 :
« Vous voyez ce que je dis officiellement du firman donné aux Grecs ! J'espère que vous ne trouverez pas que j'aie mal fait de vouloir éclaircir la chose. II est certain que le firman existe; qu'on en a fait mystère à M. de La Valette, et qu'il con* tient des restrictions assez étendues! Si, comme Ali Pacha le prétend, M. de La Valette, en recevant les clefs de l'église de Bethléem, a promis qu^on n'en ferait aucun usage, je ne vois pas alors ce que nous avons obtenu, et la victoire se réduit à des proportions ridicules 1 Vous connaissez depuis longtemps mon opinion sur cette affaire. On a eu tort de l'entamer ; ce qu'on a obtenu est dérisoire. Il est absurde aujourd'hui de vouloir faire passer cela pour un triomphe. Les Grecs, eux, s'en frottent les mains et les Russes de même. »
Nous voilà bien loin du ton de soulagement, puis de triomphe qui avait salué l'apparition du firman du 8 février! Au dur contact de la réa-
NICOLAS I ET NAPOLÉON IIl. 39
litéy les illusions s'évanouissaient. Mais, que restait-il alors des avantages soi-disant concédés à la France? Bien peu de chose assurément I En présence de tant de mauvaise foi, de dessous ténébreux, l'humeur militante de M. Sabatier s'exaspérait. La curieuse lettre qu'il adresse à M. Thouvenel, le 5 mai 185i2, vaut mieux que n'importe quel commentaire.
€ Mon cher ami. Jusqu'à présent, je ne vous ai écrit que fort à la hâte. Aujourd'hui, j'ai un peu plus de temps à ma disposition. Permettezmoi de vous parler à cœur ouvert et de vous dire toute ma pensée, sans passion, mais aussi sans ménagement de personnes et sans réticences.
Pour les affaires, comme pour moi-môme, il importe que vous sachiez combien le fardeau est lourd à porter. Dans votre dernière lettre, vous me dites, à propos de la question des Lieux Saints : N'y rentrez pas sans absolue nécessité. Soyez sans inquiétude. Mais je vous dirai la vérité tout entière, et la vérité la voici: depuis deux mois il n'est question, dans les journaux et partout, que de la belle victoire obtenue par nous dans l'affaire des Lieux Saints. Â Paris comme à Rome, on est, ou du moins, on se dit, enchanté,,
et l'on va, sans doute, couvrir M. de La Valette de grands cordons I A cela, je n*ai rien à dire. Il est certain que M. de La Valette a mis, au service du Saint Sépulcre, je crois vous Tavoir déjà écrit, une activité prodigieuse et un esprit toujours plein de ressources et d'expédients. Qu'on ait dit, d'un autre côté, que précisément à cause de ces expédients toujours nouveaux, la négociation s'élait trouvée réduite aux proportions d'une intrigue, je ne m'en préoccuperais pas, si la solution était réellement un succès; mais ce succès n'a jamais existé. La victoire est pour la Russie et non pas pour nous. Les agents russes le disent partout, avec beaucoup plus de raison que les nôtres.
» La simple lecture du firman doit, ce me semble, faire disparaître toute incertitude à cet égard, et ce que publient nos journaux, ce que disent nos amis, nous couvre de ridicule. J*ai défendu M. de La Valette pendant les premiers jours, sans beaucoup de succès, je dois l'avouer! Maintenant, je ne puis plus que me tenir à l'écart, mais je vous avoue que je suis assez embarrassé quand on m'arrèle pour me demander « s'il est vrai que M. de La Valette a été nommé grand-officier de la Légion d'honneur y et ambassadeur ^ pour la belle négo-
euition des Lieux Saints? » Je souligne ces derniers mots parce qu'ils sont réellement soulignés par une certaine intonation railleuse qui plairait médiocrement à M. de La Valette, s'il pouvait les entendre. Personne, au surplus, n'ose défendre sa conduite, et, parmi ceux qui s'amusent le plus à ses dépens, je mets en première ligne Sir Stralford Canning (ambassadeur d'Angleterre) et son acolyte, M. Vogoridès (prince de Samos). Ils en font, l'un et Tautre, dans la mesure de leurs caractères et de leurs positions, bien entendu, toutes sortes de gorges chaudes en toute occasion I Au fait, nous avons obtenu uniquement la participation au tombeau de la Vierge et la clef de Bethléem. La première concession est illusoire; la seconde ridicule I Voyez la dépêche de Botta. Le tombeau de la Vierge étant à cinq minutes hors des remparts, nos religieux seront exposés à mille avanies quand ils voudront s'y rendre, et les Grecs ne se feront pas faute de leur jouer de mauvais tours. A Bethléem, nous aurons la clef, mais la porte restera fermée. D'un côté comme de l'autre, rien ne doit être changé aux dispositions précédemment existantes. De letoilc de la grotte de la nativité du Christ, il n'est pas question, pas plus que de nos droits et de nos traités
avec la Porte I Quant aux Russes et aux Grecs, ce qui est tout un, ils obtiennent la participation à l'église de l'Ascension au mont des Oliviers, où ils seront désormais sur le même pied que nous, et, de plus, ceci est capital, le lîrman déclare nos prétentions non fondées en droit et consacre à jamais tout ce qui leur avait été accordé par le firman de 1757 1 En un mot, pour eux seuls, on améliore le présent et on assure Tavenir. Aussi, les Russes, plus que nous, poussent à l'exécution, et M. Ozéroflf (chargé d'affaires de Russie) me disait encore, il y a deux jours, qu'il avait donné l'ordre à M. Basili (le consul de Russie à Jérusalem), de s'y prêter par tous les moyens en son pouvoir, mais sans permettre qu'il soit rien changé à ce qui a été convenu. Quant à ce qui est d'une maison à Gethsémani, soyez certain que vous n'obtiendrez rien, pas même une armoire dans la chapelle 1 rien ne doit être changé aux dispositions intérieures. Nous avons été enchantés de cette décision. Il faudra bien que nous en passions par là, d'autant que M. Basili sera à Jérusalem pour veiller, et vous savez ce que nous sommes, sur les lieux, à côté des Russes! Maintenant, que faire? C'est vous qui me le direz. Moi, depuis le jour où Ali Pacha m'a
refusé communication du fîrman grec, je ne lui ai plus dit un mot de cette affaire. Je vous informe et j'attends.
» Le retour de Emin Effendi me permettra d'attendre les réponses de Paris. Mais, dans ma conviction intime, nous sommes battus et contents ; c'est trop de moitié. Ali Pacha s'est moqué de nous, et a été, dans toute la négociation, d'une déloyauté parfaite. Je reviens à M. de La Valette: il est évident que la chose, en elle-même, le préoccupait fort peu, et qu'il n'a tenu compte que de sa situation personnelle. Sortir de là convenablement pour ses intérêts, c'est tout ce qu'il voulait. En secret, il a fait à Ali Pacha la concession de la clef de Bethléem. Il a été bien entendu quon ne s'en servirait pas! De tout cela, je ne le blâme pas. A Paris, on ne voulait pas de complications graves. L'affaire était, d'ailleurs, une mauvaise affaire, et, qui ne pouvait avoir de solution convenable pour nous. Ce que je n'admets pas seulement, c'est qu'on chante victoire sur tous les tons. Ce que je ne voudrais pas surtout, c'est qu'on pût dire, que, si, dans l'exécution, cela tourne mal, la responsabilité doit en retomber sur moi seul. Tout ce que je viens de vous dire ne change rien à mon opinion»
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que vous connaissez depuis longtemps. Nous ne pouvions pas ne pas être battus. Nous le serons, quoi que nous fassions ! Je suis fâché qu'on envoie les décorations demandées pour les Turcs. L'un des élus est mort : c'est M. Séraphin, chef de la correspondance au ministère des affaires étrangères ottoman. On le remplace par M. Jean Aristarchi, frère du logothète Nicolas Aristarchi. J'aimerais autant un attaché de la légation de Russie I Ces décorations feront très mauvais effet. Si elles arrivent prochainement, je les retiendrai jusqu'à ce qu'il m'arrive une réponse à ma dépêche d'aujourd'hui. J'en aurais encore fort long à vous dire sur ce chapitre. »
Que pourrait-on ajouter à un tel tableau ?
S'il est sévère, il est impossible de ne pas le trouver juste, en faisant simplement abstraction de la petite dose d'irritation personnelle qui pouvait entrer dans les appréciations de M. Sabatier. Il est difficile de ne pas reconnaître, dans cxille vive peinture, une parfaite connaissance du terrain sur lequel ce diplomate avait à évoluer et un réel sens politique. Mais à quoi tout cela devait-il servir? à rien, sinon donner à deux ou trois initiés, la véritable mesure du succès
obtenu, et à leur faire connaître Tétat exact de la question. Après trente-neuf ans écoulés, la vérité peut sortir de son puits. Puisse-t-elle contribuer à éclairer et surtout servir à prévoir. Le 15 mai 1852, M. Sabatier, toujours plein de son sujet, écrivait à M. Thouvenel :
« Le fîrman est toujours la grande affaire du moment. Je ne dis rien et j'attends. Mais tout le monde, les catholiques s'entend, crie à la mystification. On va même jusqu'à dire, à présent, que M. de La Valette savait tout avant de quitter Constantinople et que c'est uniquement pour cette raison qu'il tenait tant à partir avec une apparence de succès, laissant à son successeur le soin de se débrouiller comme il le pourrait. Le procédé n'était pas maladroit, mais il est au moins singulier. En attendant mieux, la tabatière et les châles pour la marquise partent aujourd'hui. »
En échangeant des présents et des décorations comme pour fêter Tissue d'une négociation heureuse, la France et la Turquie, à notre avis, agissaient politiquement. Il y avait même habileté, de la part de la France, à vouloir absolument considérer le firman du 8 février comme un succès.
Grâce aux confidences de M. Sabatier, nous savons maintenant à quoi nous en tenir; mais le marquis de La Valette n'en garde pas moins ie mérite, fort grand à nos yeux, d'avoir, par son adresse personnelle, terminé une mauvaise affaire. Si la question se compliqua peu après, au lieu de se simplifier, ce n'est certainement pas à lui qu'on le dut. M. Sabatier, qui, pour sa part, ne sentait que les épines de la rose de Jérusalem, continuait à faire ses confidences attristées à M. Thouvenel. Ainsi, il écrivait, le 25 mai 1852 :
« Quant au firman, l'impression devient tous les jours plus mauvaise. Je sais qu'Ali Pacha est très inquiet de mon attitude. C'est son afl'aire. Comme je ne suis pas payé pour lui être agréable, je ne changerai de conduite qu'à bon escient.
Sir Stratford Canning est venu me faire une grande tartine sur ses sympathies pour la France et sur la nécessité d'une entente. J'ai abondé dans son sens, tout naturellement, et j'ai adoré les Anglais pendant une grande heure, mais je ne crois pas le premier mot de tout ce qu'il m'a dit. Son départ n'est pas encore fixé. Il est bien capable de rester tout l'élé pour faire pièce au colonel Rose. Vous savez qu'ils sont comme chien et chat.»
Une question tenait surtout au cœur de M. Sabatier. Il ne pouvait se résigner à faire passer aux Turcs les décorations françaises qu'on avait cru bon de distribuer à la suite de la négociation du firman 1 Sans doute, en sa qualité d'ancien officier, sachant ce qu'une croix militaire suppose de services, il ne pouvait admettre la prodigalité un peu futile, il est vrai, qui préside, sur le terrain diplomatique, à cet inoffensif échange d'insignes. Sous la même date, il disait à M. Thouvenel :
« Les lettres d'avis sont arrivées pour les décorations que nous donnons, mais je n'ai remis que celles du marquis de Souza (ministre d'Espagne à Constantinople) et d'Alléon (notable banquier de Constantinople). Les autres sont dans mon secrétaire, et elles y resteront jusqu'à ce que la position s'éclaircisse. Décorer les Turcs parce qu'ils se sont moqués de nous, c'est un peu fort, vous en conviendrez ! Aussi, j'espère que vous ne me saurez pas mauvais gré de ce petit coup d'État. Il m'est impossible d'avoir, pour messieurs de la Sublime Porte, une autre opinion que celle que j'ai exprimée. Ils sont tombés au dernier degré de la déconsidération, et, les embairas financiers aidant, je prévois des
événements graves dans un prochain avenir, s'il n'y a pas un changement radical. La plainte s'adresse même au sultan, et il m'est revenu qu'on ne le traitait pas mieux, en paroles, que ses ministres I Je ne sais pas pourquoi on s'obstine à croire que Rechid Pacha est de nos amis ! Il ne l'a jamais été et ne le sera jamais, parce qu'il ne peut pas être à la fois l'homme de sir Stratford Ganning et le nôtre. J'aimerais cent fois mieux Riza Pacha. On aurait au moins un gouvernement, et je ne vois pas ce que nous perdrions à son avènement. »
La juste mauvaise humeur de M. Sabatier et la perception très nette de l'exiguïté du succès obtenu, avaient leur contre-coup à Paris. Des instructions énergiques étaient expédiées à Constantiiiople. Il fallait prouver aux Turcs, que, s'ils avaient trompé la France sur le fond des choses, du moins la France s'en apercevait. Cette attitude mettait un peu de baume sur les plaies d'amourpropre de M. Sabatier, qui écrivait à M. Thouvenel, le S juin 1832 :
€ Que je vous remercie d'abord, mon cher ami, de voire lettre et de vos deux dépêches!
Elles ont fait merveille. Ali Pacha savait tout, mais il était, je crois, loin de s'attendre à une correction aussi nette! Quand j'ai terminé la lecture du numéro 44, le malheureux ministre était atterré I II n'a pu que balbutier quelques paroles incompréhensibles; promesses et protestations m'ont trouvé également dur, et je lui ai débité mon chapelet jusqu'au dernier grain, sans lui faire grâce d'un seul. Jusqu'à présent tout va bien. On parle bien encore des engagements secrets contractés par M. de La Valette, et peut-être vous le fera-t-on dire par M. Callimaki, mais, je déclare ici que cela n'est pas, que cela ne peut pas être. Je ne connais que ce qui a été stipulé et promis au grand jour. »
Cependant la Russie ne désarmait pas. Fidèles à leurs contradictions et à leur duplicité, les ministres turcs avaient donné au gouvernement rus.se connaissance des dispositions du iirman, et l'empereur Nicolas, qui faisait de la question des Lieux Saints une affaire personnelle, dans laquelle il agissait seul, sans même y mêler le chancelier de Nesseliode, ne dédaigna pas de renvoyer à Constantinople le (irman amendé, dans un sens naturellement très défavorable
aux Latins. Les modifications dont on parlait, bien qu'on ne les connût pas, la question étant directement traitée par le czar, ne pouvaient que jeter de nouveau le trouble sur un terrain que Ton croyait déblayé. A Paris, on était très perplexe. M, Thouvenel écrivait, le 15 juin 1852, au général de Castelbajac :
« L'affaire des Lieux Saints préoccupe assez vivement. Nous taire, c'est accepter un notable amoindrissement d'influence. Nous fâcher, c'est tout ébranler. La Russie s'est bien et trop vengée de notre mesquin succès. Je présume que c'est à l'irritation assez naturelle que le firman accordé aux Grecs, au mépris dci promesses que nous avions reçues à Constantinople, a causée au prince Louis Napoléon, qu'il faut attribuer la vivacité avec laquelle il a pris le refus d'un firman de passage à travers les Dardanelles pour le vaisseau de guerre français le Charlemagne. La Porte, sans songer au traité de 1841, nous avait, en quelque sorte invités, pendant la présence de Tarn irai Romain-Desfossés à Constantinople, à lui demander ce firman, et il n'est pas douteux pour moi, que, sans Tintervention active de sir Stratford Canning et de M. d'OzéroflT, elle ne serait pas
revenue, par écrit, sur ses avances verbales. Cette impertinence de commande, bien que justifiée au point de vue du droit, par le texte même de la convention du 13 juillet, a extrêmement blessé le prince Louis Napoléon, et notre chaîné d'affaires à Conslantinople a dû annoncer au Divan, que, si le Charlemagne ne passait pas les Dardanelles, notre représentant serait oflBciellement rappelé. On aurait tort de nous accuser de violer les traités. Notre signature au bas du protocole relatif à Neuchâtel nous met, pour les gens de bonne foi, à l'abri d'un pareil reproche. Il ne s'agit absolument que d'une question de dignité, et c'est ainsi qu'il sera bon de la défendre, si l'empereur Nicolas ou ses ministres vous en parlent. Le cabinet de Londres est beaucoup moins vif que son agent à Constantinople, et j'ai lieu de croire qu'il a suggéré au Divan l'idée de nous accorder le firman do passage, pour le moment où notre ambassadeur retournera à son poste. Cette affaire est encore, comme vous le voyez, à l'état de germe, et nous ne pouvions vous en entretenir en dépêche, mais j'ai pensé qu'il était bon que vous la connussiez. »
Ce langage tenu à notre représentant auprès
du czar était fort net. Celui que M. Thouvenel tenait à notre représentant à Constantinople devait être bien plus net encore, car les lettres de M. Sabatier relatives à la question du Chartemagne respirent une véritable allégresse. Ce diplo* mate avait enfin une occasion de parler haut et ferme aux ministres turcs, et il cherchait, dans le firman du Charlemajne, à prendre une revanche sur le firman du 8 février. A la duplicité des Turcs, à l'hostilité patente des Russes, venaient encore se joindre, sur ce terrain de Constantinople, semé de fondrières, les intrigues perpétuelles de sir Stralford Canning, qui donnait le singulier spectacle d'un ambassadeur d'un grand pays, n'agissimt qu'à sa guise, et ne tenant compte des instructions du cabinet britannique, que dans la mesure où ces instructions ciidraient avec ses plans personnels, ses rancunes, ou ses ambitions. Les ministres anglais tenaient en haute estime l'expérience, le patriotisme et la grande situation acquise de sir Stratford Canning, qui devint, vers celte époque, pair d'Anglelerre et vicomte (le Uedcliffe. Mais, s'il leur était facile, connaissant les défauts comme les qualités de ce diplomate, de séparer, dans ses rap{)orts, l'ivraie du bon grain, les représentants des grandes puis-
sances à Constantinople, et notamment les représentants de la France de 1850 à 1858, eurent à subir, de la part du noble lord, des assauts répétés, que l'alliance anglo-française n'empêcha pas, et sur lesquels nous reviendrons plus tard, M. Sabatier, qui avait eu sa part des boutades de sir Stratford Canning, ne perdait pas une occasion de s'épancher avec M. Thouvenel. Il lui écrivait, à la date du 25 juin 1852 :
« Sir Stratford Canning, cet homme loyal et désintéressé, n'a rien voulu accepter pour luimême, mais la sultane Validé, qui a rencontré \didy Canning aux Eaux-Douces, lui a donné un bijou de cent mille piastres, et on prépare en ce moment, à la Monnaie, une rivière et des boucles d'oreilles qui vaudront plus de cent cinquante mille francs I II est impossible réellement de pousser la réclame plus loin que ne l'a fait sir Stratford Canning dans ces derniers temps. »
Tout le côté brillamment vaniteux et pompeusement honorifique de la mise en scène diplomatique encore usitée à cette époque, surtout en Orient, portait visiblement sur les nerfs de H. Sabatier. Les tabatières et les châles ofTerts à
la marquise de La Valette, les décorations données aux ministres turcs, les boucles d'oreilles envoyées par le sultan à lady Canning, et tout cela, à propos d'une négociation terminée par un échec qu'on s'obstinait à considérer comme un succès, il y avait certainement là de quoi exciter la bile d'un ancien capitaine d'état-major, apportant dans la gestion des intérêts français en Orient, à côté d'un esprit très délié, une certaine rondeur militaire qui ne pouvait que s'étonner de tant de bruit pour rien.
Ce n'était pas seulement à Constantinople et à Paris que les choses tournaient à l'aigre. Notre ministre à Saint-Pétersboui^, ancien soldat comme M. Sabatier, mais d'un grade supérieur, ne pouvait se dissimuler le malaise que causait autour de lui cette question des Lieux Saints. On a vu la lettre que M. Thouvenel lui avait adressée le 15 juin, à propos du firman du Charlemagne. Voici la réponse du général de Castelbajac qui porte la date du 2 juillet :
« Mon cher collègue, il y a deux chapitres sur lesquels l'empereur Nicolas ne transigera jamais : les révoltés polonais et les affaires de la religion grecque. Sur tous les autres sujets, il cède et
cédera avec plus ou moins de facilité ou de bonne grâce, aux nécessités politiques et à la raison, avec esprit de justice et une grande élévation de pensée. Il est juste aussi de reconnaître que, quoique exerçant un pouvoir despotique, souvent avec rigueur, il a soin de traiter avec beaucoup de ménagements tout ce qui tient à l'esprit religieux et national de son peuple, car il comprend très bien que c'est de là que vient sa force, par l'influence que ce sentiment, national et religieux à la fois, lui donne sur le peuple et sur l'armée. En Russie, l'empereur Nicolas est du parti du peuple qui l'appelle son pèrey et qui compte toujours, très souvent avec raison, sur l'appui du souverain contre le despotisme des seigneurs. Ce sentiment religieux, très peu éclairé du reste, fort large pour la moralité, est très fort dans le peuple, l'armée et les marchands. L'empereur, tout despote qu'il est, doit compter avec lui, surtout pour les choses extérieures et dont la connaissance est très répandue. Voilà pourquoi j'étais fâché, surtout au milieu des complications politiques du moment, qu'on eût soulevé l'afl'aire des Lieux Saints, et, une fois entamée, qu'on ne l'ait pas traitée en silence, au lieu de Téclat que lui ont donné les journaux,
surtout le Journal des Débats^ dès le départ de M. de La Yalelte, et dès son passage à Rome.
Enfin c'est fait, et il faut s'en tirer le plus honorablement possible. L'empereur Nicolas ne m'a jamais parlé directement de cette question et ne m'a pas ouvert la bouche, non plus, de l'affaire du Charlemagney qu'il sait cependant, car M. de Seniavine (l'un des hauts fonctionnaires du ministère des affaires étrangères de Russie) m'en avait parlé, en me demandant si j'avais quelques explications à lui donner pour l'éclairer sur une affaire qu'il ne connaissait qu'imparfaitement. Votre lettre est donc venue très à propos, et votre prévoyance m'a été fort utile, mais je me suis contenté de lui donner verbalement les explications que vous m'avez vous-même données. Il a très bien compris que c'était en quelque sorte un événement fortuit qui était devenu pour nous, quoique malgré nous, une affaire de dignité.
Mais il ne devait voir l'empereur Nicolas que dans quelques jours, après les grandes manœuvres de trois jours auxquelles je viens d'assister, et, moins encore que le chancelier de Nesselrode, M. de Seniavine n'émet une opinion, avant d'avoir recueilli celle du Maître ».
Gomme le fait remarquer le général de Castelbajac, Tempereur Nicolas ne parlait pas avec le ministre de France à Saint-Pétersboui^ de Taffaire des Lieux Saints. Chose étrange, il n'en parlait guère non plus avec son chancelier, M. de Nesselrode. Ce grand personnage, luthérien et allemand de race, n'était pas assez orthodoxe^ pour comprendre à cet égard toute la pensée de Fempereur Nicolas, qui considérait la question des Lieux Saints comme faisant partie, pour ainsi dire, de sa conscience religieuse de czar. C'était précisément dans ce silence auguste que résidait tout le danger.
Les petits faits d'ailleurs, comme les grands, par une inexplicable fatalité, contribuaient à envenimer la blessure faite à l'oi^ueil de l'empereur de Russie. A une revue que le prince Louis Napoléon venait de passer à Paris, le 10 mai, on avait vu, dans l'état- major cosmopolite qui accompagnait le président, des uniformes d'ofliciers polonais; la France exigeait de la Turquie un Grman de passage pour le bâtiment de guerre le Charleinagne^ à travers les Dardanelles; enfin, le marquis de La Valette, l'auteur de la campagne active menée contre les Grecs orthodoxes, recevait l'ordre de retourner à Constanti-
nople, avec cette fois, le titre d'ambassadeur. Tout cet ensemble de faits prouvait, de la part de la France, une grande indépendance d'allures et un souci fort jaloux de sa dignité politique. Or, le czar Nicolas n'aimait l'indépendance chez personne, surtout chez une nation qu'il considérait comme en proie à la révolution, et, gàlé par de longs succès, il comprenait sa dignité politique de telle manière, qu'il n'en restait plus pour les autres! La France pourtant, s'attachait à apporter, dans l'exercice de ses droits, une grande modération. Voici ce que M. Thouvenel écrivait, le 1*^ août 48K2, au général de Castelbajac :
« Les fanfares dont certains journaux accompagnent le retour de M. de La Valette à Constantinople, ont dû retentir désagréablement autour de vous. Pour ma part, je les trouve fort ridicules. Nous n'avons nullement l'intention de conquérir Jérusalem, et nous ne voulons pas davantage nous faire une querelle avec la Russie; mais, ce que nous voulons, c'est l'exécution complète et loyale des promesses que la Porte nous a faites. Pour ceux qui connaissent la question, nos exigences comme notre succès se réduisent à bien peu de chose. On le sait assurément à Saint-
Pétersboui^, et j'espère qu'on ne s'y méprendra pas plus sur nos intentions que sur la valeur des articles publiées par nos journaux catholiques. »
Ce langage plein de sagesse, et qui résumait çn quelques mots la situation, aurait dû être dans toutes les bouches. Il n'en fut malheureusement pas ainsi. On a vu la preuve de la rancune particulière que l'empereur Nicolas gardait contre les articles du Journal des Débats sur l'affaire des Lieux Saints. Or, les relations qui existaient entre M. Armand Berlin, directeur de cette feuille importante, et le marquis de La Valette, donnaient une importance toute particulière à ces articles, et l'empereur Nicolas ne s'y trompa pas un instant. Si Ion peut adresser un reproche au marquis de La Valette, dans cette partie de sa carrière diplomatique, ce n'est certainement pas celui d'avoir compliqué la question des Lieux Saints, qu'il s'était au contraire applitjué à simplifier grâce aux concessions les plus larges, mais bien celui d'avoir peut-être trop autorisé les nombreux amis qu'il avait dans la presse et dans le monde, à célébrer le succès de sa négociation.
Réduit, on l'a vu, à fort peu de chose dans le domaine pratique des faits, ce succès en était un
en tant que solution. Il aurait fallu en rester là. On agit malheureusement dans un sens tout opposé, et le ministre de Russie à Paris, M. de KisselefT, connaissait trop bien son terrain pour ne pas renseigner le czar sur les moindres détails.
Le retour à Constantinople du marquis de La Valette fut salué par une nouvelle crise ministérielle. Le grand vizir Rechid Pacha, encore une fois renversé, fut remplace dans ses hautes fonctions par Ali Pacha qui eut lui-même pour successeur aux affaires étrangères, Fuad Effendi. Rechid, Ali, Fuad ! Ces trois noms sont ceux de trois hommes d*État illustres qui méritent, ce n'est que justice de le reconnaître, de survivre à Toubli, en raison de leur haute intelligence et de la grande place qu'ils ont occupée dans l'histoire contemporaine de la Turquie. Leurs noms reviendront souvent dans nos études.
A peine eut-il repris la direction de l'ambassade de France que le marquis de La Valette s'attacha à hâter l'application, sur les lieux, des prescriptions du firman du 8 février. Le commissaire turc, Afif Bey, nommé depuis longtemps, n'était pas encore parti pour Jérusalem.
Le marquis écrit à M. Thouvenel, le 17 août :
« Je ne puis accepter telles quelles les instructions données à Afif Bey. Elles ont été évidemment rédigées par des Grecs! J'ai un rendez-vous pour dimanche matin avec Fuad Efifendi chez Ali Pacha. Je n'ai qu'une préoccupation, c'est de faire à la question un enterrement de première classe, et j'espère que j'y arrivera». »
Le marquis de La Valette avait trop d'esprit pour ne pas voir clair, et trop d'habileté pour ne pas mettre à profit les rivalités personnelles des ministres turcs entre eux. Rechid Pacha n'était plus grand vizir et regrettait fort de ne plus l'être. De plus, le sultan l'avait remplacé par Ali Pacha qui avait été ministre des afifaires étrangères sous Rechid, et Rechid Pacha, mécontent, n'observait pas son langage. L'ambassadeur de France eut, par ce personnage disgracié, la confirmation de la duplicité d'Ali Pacha dans la négociation du firman. Assez habitué au succès, et, d'ailleurs, trop élégamment sceptique sur les hommes et les choses, pour s'arrêter à la petite mortification que devait subir, au fond, son amour-propre, le marquis de La Valette écrit à M. Thouveuel, le 25 août 1852:
« Ali Pacha, j'en ai aujourd'hui la jireuve par
6i NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
des aveux de Rechid Pacha, avait préparé le firman grec en même temps que la note du 8 février. De son propre aveu, il a communiqué la note aux Russes et nous a caché le firman grec ! Si je puis obtenir la note que j'ai demandée aux ministres turcs, notre position sera meilleure que si le firman grec n'avait pas été remis, et, dans le cas contraire, nous devons, selon moi, protester avec énergie, et leur déclarer, selon les termes des dépêches du Département des 18 et 28 novembre, qu'ils sont, envers la France, en état d'infraction formelle à un traité, et que nos relations avec eux doivent nécessairement s'en ressentir. La conduite d'Ali Pacha doit être flétrie dans la note. Je n'y manquerai pas. Vous serez frappé, dans ma dépêche, comme je Tai été, de cette i»hrase de Fuad Eifendi : J'aurais compris que vous eussiez fait pour les Lieux Saints ce que je ne puis comprendre que vous ayez fait pour Tripoli. (On venait d'envoyer une flotte française à Tripoli pour délivrer plusieurs de nos nationaux maltraités par le pacha). Cet aveu d'un tort grave et ce ton de provocation, m'ont vivement blessé, et j'ai dû me contraindre pour répondre avec la modération convenable. »
Les choses, on le voit, recommençaient à se gâter. Le marquis de La Valette, convaincu maintenant du double jeu d'Ali Pacha dans l'affaire des Lieux Saints, ne pouvait plus traiter avec ce personnage que sous le coup de la défiance et de la mauvaise humeur. C'était une difficulté de plus, et on n'en avait pas besoin. Notre ambassadeur, toutefois, n'abandonnait pas la partie; rien ne le décourageait. L'affaire des Lieux Saints que Ton avait considérée comme close par le ftrman du 8 février, revivait pour ainsi dire dans ses détails, semblable à ces reptiles dont chaque tronçon forme un animal nouveau. Les Latins avaient bien un firman, mais les Grecs en avaient un autre, qui anéantissait les maigres avantages arrachés à la Porte par l'énergie du marquis de La Valette. Et puis, comme l'avait si bien compris M. Sabatier, restait l'exécution sur place des prescriptions du firman. M. de La Valette, à la date du 15 septembre 1852, croyait, de nouveau, toucher au but. Il écrit à M. Thouvenel cette lettre triomphante, qui devait ôlre, hélas! proinptement contredite par de nouveaux déboires :
« Mon cher ami, je crois avoir tenu la parole que je vous ai donnée, de faire k la question
6i NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
des Lieux Saints un enterrement de première classe. Nous sommes en règle pour le présent et surtout pour l'avenir, et je suis sincère en disant que, loin de regretter le firman donné aux Grecs, nous avons tout lieu de nous en féliciter. Le droit est aujourd'hui établi de si bonne façon, que, si jamais la France, en face d'usurpations nouvelles, se voyait contrainte de recommencer une autre négociation, le terrain serait déblayé, non seulement du dernier firman, mais de tous ceux postérieurs au traité de 1740. Cette dernière négociation a été conduite avec tant de secret et de rapidité, que je ne puis vous donner que mon impression personnelle. La vôtre sera, je l'espère, conforme à la mienne; vous êtes plus que personne en mesure d'apprécier les difficultés que j'avais à vaincre.* J'ai fait et osé, dans la limite de vos instructions, tout ce que la prudence m'a permis de faire. Il me fallait, avant tout, dérober mes mouvements à un adversaire jaloux et inquiet. J'ai voulu, par la scène très vive que j'ai faite aux deux ministres ottomans, prévenir des demi-conûdences à M. d'Ozéroflf qui serait arrivé bien vite au fond du sac. D'un autre côté, en ayant l'air de m'ouvrir sans réserve au colonel Rose (premier secrétaire de l'Ambassade d'An-
gleterre) dont je connais Tétroite liaison avec M. d'Ozéroff, en lui laissant voir combien j'étais personnellement blessé du firman grec, je lui ai dit que je ne pensais pas prudent d'en demander une réparation quelconque, avant l'entière exécution de toutes les promesses qui venaient de nous être faites au sujet de Tripoli et autres lieux. J'ai en main la preuve que mes paroles au colonel Rose ont été fidèlement rapportées à M. d'Ozéroff. Les deux longues conférences que j'ai eues avec le grand vizir et Fuad EfTendi ont été mises sur le compte des événements récents. C'est à l'abri de ces manœuvres, que j'ai pu traverser le moment difficile qui s'est écoulé entre la première note, que j'ai dû rejeter, et la remise du document qui, dans mon humble opinion, doit clore cette longue et pénible discussion, à moins que vous ne jugiez convenable de renouveler la protestation du mois de mars. Pour moi, je n'en vois pas la nécessité. Fuad Efiendi a été mis en demeure de s'expliquer officiellement sur les instructions remises au commissaire à Jérusalem, Afif Bey. Nous avons ainsi une rédaction complète et explicite, puisque nous Tavons faite. Je l'ai immédiatement expédiée à M. Botta. Après l'exécution des mesures concédées
par la note du 8 février, je le laisserais en Terre mainte avec son titre de consul général. Il me parait de bonne politique de donner au monde catholique un gage, qui ne nous coûte rien, de notre résolution de maintenir intacts les privilèges dont nous venons d'être les vigoureux protecteurs. Mes vives récriminations contre Mazloun Bey, ministre de la justice, ardent protecteur d'Emin Effendi (commissaire envoyé à Jérusalem lors de la première enquête) ont porté leurs fruits. Il vient d'être destitué, apparemment pour d'autres motifs, mais je me flatte de n'y avoir pas nui. »
Le marquis de La Valette avait bien obtenu du ministre des affaires étrangères, FuadEfTendi, qu'il donnât au commissaire ottoman à Jérusalem, des instructions explicites et complètes. C'était certainement quelque chose, mais comment ces ordres seraient-ils exécutés? A la date du 25 septembre, M. de La Valette écrivait à M. Thouvenel :
« Rien de nouveau pour Jérusalem. Nous attendons maintenant l'exécution sur place. La seule opposition vive que je redoute de la part de la Russie, est sur la clef de Bethléem. C'est un point sur lequel nous ne pouvons ni ne devons céder.
Il faut attendre les faits, après avoir fait tout ce que la prudence pouvait nous suggérer pour les faire tourner à notre avantage. »
M. de La Valette, au fond, était trop clairvoyant pour ne pas être inquiet. Il avait tout fait pour sauv^rder la situation. Malheureusement, la faiblesse craintive des Turcs, en présence de l'attitude chaque jour plus menaçante de la Russie, ne laissait guère de place à la conciliation. Que se passait-il, en effet, à Jérusalem? Le commissaire ottoman, Afif Bey, était arrivé dans cette ville, et, le 16 octobre, il avait convoqué, dans l'élise du Tombeau de la Vierge, les patriarches latin, grec et arménien, ainsi que le consul de France, M. Botta, pour donner lecture du firman impérial.
On se rappelle que le firman en question donnait aux Latins le droit de célébrer le service divin dans cette église; mais, interprétant dans son sens le plus restrictif la clause qui ordonnait de ne rien changer à l'état des lieux, Afif Bey s'opposa à toute modification dans le sanctuaire, de sorte que les religieux catholiques se virent dans la nécessité, ou d'oflBcier sur un autel schismatique, ou de renoncer au bénéfice que le sultan leur avait reconnu I On voit que l'application du
firman, sur les lieux, était hérissée de difficultés. Malgré toute sa prévoyance, M. de La Valette n'avait pu entrer dans tous ces détails de sacristie.
Le 18 octobre, une autre réunion eut lieu à Téglise de Bethléem, pour régler la question de la clef accordée, on Ta vu, aux Latins, toujours par le même firman. Là encore, la chicane locale intervint. On ne voulut reconnaître aux Latins que le droit de s'en servir quatre fois par anl Cette mauvaise foi prouvait la terreur que les menaces de l'empereur Nicolas inspiraient aux Turcs. En tout cas, l'on pouvait dire que les prescriptions du firman du 8 février n'étaient pas observées. A quoi alors se réduisait notre succès? En France, la proclamation de l'Empire, coïncidant avec ces complications, fit qu elles passèrent à peu près inaperçues du public.
La vérité tout entière était cependant beaucoup plus grave encore que ce que l'on soupçonnait. M. de La Valette, en effet, se rendant compte de l'impression déplorable que devait produire, sur le terrain de Jérusalem, la promulgation solennelle et publique du firman contradictoire accordé aux Grecs, en présence de ces mêmes Latins qui avaient eu dans la ville sainte une situation si prépondérante, avait demandé et obtenu que le
firman grec ne fût pas lu publiquement. Immédiatement instruits du fait, les Grecs, appuyés par la Russie, agirent en sens contraire, et, au mépris des promesses énoncées, le firman fut lu en grande pompe, selon Tusage usité en Orient. De plus, cédant à la pression des Russes, le cabinet ottoman avait donné connaissance au czar du résultat des délibérations de la commispion ottomane charmée d'examiner la question des Lieux Saints. Outre qu'il y avait là une faute impardonnable, ce zèle était inutile, puisque, en vertu des traités existants, invoqués par la Franco et reconnus par la Turquie, la Russie n'avait aucun contrôle à exercer. sur les questions soulevées par les Latins en Terre sainte. Ce zèle intempestif devait coûter cher aux Turcs. En effet, du jour où le sultan communiqua au czar le résultat de l'enquête faite à Jérusalem, la Russie se crut des droits, et sa diplomatie était trop habile pour ne pas exploiter largement celte lourde faute du cabinet ottoman. Ne sachant plus où donner de la tète, les ministres turcs aux abois, imaginèrent de prescrire, en secret^ à Afif Bey de ne pas mettre à exécution les clauses qui pourraient froisser les Latins, tout en procédant à la lecture solennelle et publique du firman
grec. Mais la Russie veillait, et toute combinaison aboutissant à un autre résultat qu'à Thumiliation, sur le terrain de Jérusalem, du clergé latin, devait rencontrer son hostilité. L'empereur Nicolas ne cachait plus qu'il voulait le maintien du statu quj dans les Lieux Saints; en attendant mieux, et, dans ce but, deux courriers spéciaux furent expédiés au patriarche grec de Jérusalem, lui prescrivant de quitter la ville si Afif Bey se conformait aux dispositions du firman du 8 février. M. Basili, consul de Russie à Jérusalem, avait ordre de s'opposer absolument à la mise en vigueur de cet acte. La situation, en saggravant, s'éclaircissait. Il n'y avait plus de doutes à conserver. Le marquis de La Valette constatait les faits, et cherchait à se consoler, en espérant que la récente proclamation de l'Empire en France, allait lui fournir de nouvelles armes pour le combat. Décrivait à M. Thouvenel, le 15 décembre 1852 :
« Mon cher ami, l'affaire de Jérusalem fait ici une très vive sensation. Les uns ne veulent pas croire que la note du 8 février soit exécutée; d'autres s'en irritent; d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, viennent à nous comme à un pouvoir nouveau sur lequel il leur sera permis
de s'appuyer. Notre position grandit envers et contre tous, malgré la mauvaise volonté et les tracasseries qui nous sont suscitées, et qui, jusqu'à ce jour, n'ont tourné qu'à la confusion de nos adversaires. Que va faire l'empereur de Russie devant l'éclat que M. Basili a provoqué, en poussant les choses à l'extrême, et en s'opposant péremptoirement aux faibles concessions qui nous étaient faites, et qui, seules, nous permettaient de sortir honorablemenl d'affaire? En tout cas, nous sommes désormais sur la défensive, et, dans notre position nouvelle, c'est un rôle infiniment préférable à tout aulre, pour le moment du moins. Le ministère actuel pourrait bien être la victime expiatoire abandonnée à la colère de la Russie. Je suis réservé, très réservé, avec le grand vizir Ali Pacha ; car, bien qu'il dise exécuter l'engagement pris au mois de février, je me garde bien de quitter certains airs de victime, et je ne laisse pas oublier que c'est une mesure contre laquelle nous avons prolesté. On commence à compter avec nous, mais il ne me paraîtrait pas prudent de faire qu'on comptât trop sur nous. La Turquie est une fille à laquelle on peut faire la cour, mais qu'il faut bien se garder d'épouser I La famille est trop pauvre et trop compromise. »
72 KICOLAS I ET KAPOLÉON III.
Avec un diplomate comme le marquis de La Valette, Tesprit, du moins, ne perdait jamais ses droits. Ce dernier trait est plaisant : ce qui Té* tait moins, c'était la façon dont Âli Pacha exécutait « rengagement pris au mois de février », ainsi que récrivait notre ambassadeur. Pour un galant homme tel que M. de La Valette, il ne pouvait y avoir qu'une parole. L'exemple d'Ali Pacha nous prouve qu'on peut être un grand ministre et en avoir au moins deux I Notre ambassadeur auprès du sultan, qui ne connaissait pas encore, vers le milieu de décembre, le menu détail des intrigues russes à Jérusalem, et même à Gonslantinople, où elles s'ourdissaient très secrètement, était quelque fois en proie au doute et tenait à être armé en guerre : t^ Je ne vous demande quelque chose de dur pour Jérusalem, écrivait-il à M.Thouvenel, le 25 décembre 18S2, que pour le cas où les ordres si positifs envoyés ne seraient pas exécutés, car il faut tout prévoir ici, même l'impossible. »
Le marquis de La Valette ne se trompait pas : c'était rimpossible qui allait devenir la réalité, mais le vaillant diplomate ne devait assister que de loin aux événements qui allaient s'accomplir. Nous touchons, avec la fin de cette
année 1852, au terme de sa mission à Constantinople. Étudions-en les trois derniers mois. La Russie triomphait bruyamment du succès qu'elle avait remporté sur la France en obtenant la lecture solennelle du firman à Jérusalem. M. de La Valette écrit, à ce propos, philosophiquement à M. Thouvenel, le G janvier 1853 :
« La lecture publique du firman à Jérusalem a valu à d'Ozérofif et au premier drogman de la légation de Russie des témoignages de haute satisfaction. Le premier a été nommé conseiller privé et Excellence. Le second a eu la croix de de Sainte-Anne au col et six mille francs d'augmentation I On s'est un peu pressé, mais enfin, j'ai écrit à Ozéroff pour le féliciler. 11 m'a répondu de la manière la plus aimable. Je me suis bien gardé de paraître mécontent! Si on exécute les promesses, comme je le crois, nous aurons notre tour. Vous voyez que, malgré mes ennuis et mes luttes, je suis bien avec tout le monde, et que nous gagnons du terrain. »
En beau joueur, M. de La Valette ne boudait pas un adversaire heureux. Quant à la défaile finale, notre ambassadeur ne voulait pas l'ad-
mettre. Son amour-propre ne pouvait s'y résoudre, et la somme de talent dépensé par lui dans la lutte ne pouvait pas, dans son esprit, demeurer stérile. Mais M. de La Valette, et c'est là, tout à la fois, son excuse et son coté faible, ne voyait pas qu'il luttait contre l'empereur Nicolas personnellement. Au lieu de la Russie et des Grecs orthodoxes qu'il croyait rencontrer à chaque pas sur son chemin, c'était le czar et non sa diplomatie qui lui barrait la route. L'attitude énigmatique et embarrassée de M. de Nesselrode, organe officiel de la politique russe, le prouve bien. C'est contre l'oi^ueil mystique de l'empereur Nicolas que devait se briser M. de La Valette.
M. Drouj'n de Lhuys, qui avait remplacé au ministère des affaires étrangères le marquis Turgot, en juillet 1852, fort préoccupé de la tournure que prenait Taffaire des Lieux Saints, dont il fut un des premiers à reconnaître toute la gravité cachée, décida, dans un but de conciliation suprême, de remplacer à Gonstantinople le marquis de La Valette.
Après une campagne aussi ardente, notre ambassadeur s'était, disons le mot, quelque peu usé sur ce terrain mouvant de Gonstantinople,
OÙ les diplomates, du moins ceux qui agissent, s'usent plus vite que partout ailleurs, dans le corps à corps perpétuel des questions multiples qui intéressent la France. M. Thouvenel écrivait, à ce propos, au général de Gastelbajac :
« Il est bon que vous sachiez, pour le glisser négligemment dans la conversation, que M. de La Valette revient en congé, et que M. Brenier, s'échappant des ruines du secrétariat général, à l'heure qu'il est, bien et dûment enterré, doit partir pour Constantinople, en qualité de ministre, vers le milieu de février. L'absence de notre ambassadeur sera une cause d'irritation de moins. Les articles de journaux publiés à la louange du marquis de La Valette, nous ont autant vexés, passez-moi l'expression, que M. de Nesselrode lui môme. C'est de bien bonne foi que nous vous le disons : nous n'avons pas l'idée d'une lutte. Si nous n'étions pas engagés, nous ne commencerions pas l'affaire. Mais, au point où elle en est, il nous faut une retraite honorable, et, ce que nous demandons est bien innocent. Voilà le vrai, général, sur la question des Lieux Saints, et c'est de Saint-Pétersbourg même, que peut partir le mot qui apaisera cette tempête
76 NICOLAS I ET NAPOLÉOIf III.
factice, ou la rendra sérieuse, car nous ne pouvons reculer davantage. »
Les amis que M. de La Valette comptait dans la presse parisienne lui avaient donc, par un zèle malentendu, causé plus de mal que de bien. Le sacrifice que Ton faisait, toutefois, en se privant momentanément des services d'un diplomate distingué, aurait dû, aux yeux de la Russie, passer pour une concession suffisante. Rien,hélasj ne pouvait plus arrêter l'empereur Nicolas, qui avait déjà décidé de lui-même Tenvoi, à Gonstantinople, du prince Menchikoff, l'un de ses conseillers favoris. Tenu au courant de tout ce qui se passait à Paris, le marquis de La Valette n'ignorait pas que son rappel était décidé. Sans en parler à M. Thouvenel, on sent, au ton de sa lettre du 25 janvier 1853, qu'il est nerveux et triste :
« Mon cher ami. Cet animal de colonel Rose (chargé d'affaires d'Angleterre) est toujours contre nous ! Il a exagéré d'une manière abominable toutes les affaires des Lieux Saints, et vous m'avez mis dans une bien triste position I mais enfin, Tenfer est pavé de regrets 1 Je ne cherche pas moins à atténuer la victoire à Jérusalem I Vous
donne-t-on quelque chose pour l'énorme concession que vous faites en consentant à traiter cette affaire avec le czar? Vous êtes-vous assuré du consentement de Rome? J'ai le cœur bien gros, je ne vous le cache pas, et je ne veux pas vous attrister en vous disant tout ce que j'attends. »
11 était bien naturel que le marquis de La Va-^ lette, au feu, depuis un an et demi, fût attristé par la pensée d'une retraite. Pour un homme d'action, renoncer à la lutte est toujours dur, surtout quand on a eu ses heures de succès. Mais la partie était bien grosse à risquer, et la France hésitait. Si, finalement, elle la joua, ce ne fut qu'après avoir reculé jusqu'aux extrêmes limites son honneur de grande puissance offensée ! A Saint-Pétersbourg, le général de Castelbajac, voyant grossir l'orage, demandait des moyens d'action nouveaux. Il écrivait à M. Thouvenel, le 1^^ février 1853 :
« J'espère que, malgré l'entêtement russo-grec de M. de Seniavine, basé sur une foi réelle, et de M. Labenski (haut fonctionnaire du département des affaires étrangères de Russie), qui s'efforce de paraître plus Grec que les Grecs mêmes, la loyauté
de l'empereur Nicolas et la froide raison de M. de Nesselrode nous feront triompher des difficultés de la question des Lieux Saints. Mais il faut frapper le fer pendant qu'il est chaud, et je suis un forgeron qui ai le cœur à l'œuvre, mais qui manque d'instruments. Je vous prie donc de me les envoyer sans retard. Je sais un peu tout en gros, mais rien en détail, surtout pour ce qui concerne les négociations de M. de La Valette, dont j'ai glissé le retour en congé, ce qui a produit un bon effet. Ainsi que je vous l'ai déjà dit, l'empereur Nicolas tient à l'affaire des Lieux Saints par sentiment religieux personnel, et, bien plus encore, par le sentiment religieux et fanatique de ses peuples. C'est la seule question qui ait dos racines dans le sentiment national, bien plus développé en Russie qu'on ne le croit généralement. Mais croyez aussi qu'il y a, dans ce vaste empire, avant qu'il puisse étendre ses limites, du travail pour trois souverains. La chute de l'Empire ottoman pourrait seule forcer la Russie à s'emparer de Constantinople. L'empereur Nicolas m'a dit : « Je ne veux pas de Constantinople^ » 7nais si une autre puissance voulait s'en emparer^ » j'y serais avant elle, » Il faut donc faire tout ce que nous pourrons, avec dignité politique et reli-
gieuse, pour apaiser Taffaire des Lieux Saints, et, par là, éviter toute complication en Orient, à moins que nous n'ayons besoin de ce dérivatif, ce que rien ne me fait croire nécessaire jusqu'à présent. »
De son côté, sous cette même date du i^^ février 4853, M. Thouvenel, revenant sur la retraite du marquis de La Valette, écrivait, de Paris, au général de Gastelbajac :
« Le débat avec la Russie profitera de l'absence de M. de La Valette. C'est lui, du reste, qui a demandé un congé, et c'est encore, d'accord avec lui, que M. Brenier, son ami, doit le remplacer provisoirement. Il n'y a donc ni désaveu ni concession, mais seulement une heureuse coïncidence. »
Malgré les euphémismes dont la diplomatie française entourait le départ de Constantinople, du marquis de La Valette, il était impossible de ne pas considérer le retour de ce diplomate en France, comme une concession faite aux exigences de la Russie. Seul, l'empereur Nicolas feignit de ne pas s'apercevoir de cette nouvelle preuve de modération du gouvernement impérial.
A Constantinople, un événement impréMi venait encore compliquer la situation. L'empereur
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d'Autriche avait subitement envoyé en mission extraordinaire auprès du sultan, le comte de Leiningen, avec Tordre d'obtenir de la Turquie, sous la menace d'un ultimatum, le rappel des troupes ottomanes qui bloquaient le Monténégro. Devant le langage véhément du comte de Leiningen. le sultan céda et rappela le corps d'armée qui menaçait déjà Cettigné. A propos de ce nouvel incident, dans lequel il était difficile de ne pas voir un ballon d'essai lancé par l'Autriche contre la Turquie, à Tinstigation de la Russie, le général de Castelbajac écrivait, de Saint-Pétersbourg, à M. Thouvenel :
« J'entends donner à l'affaire des Monténégrins des explications bien diverses. Voici ce que je crois relativement à la Russie : Cette puissance a consenti, vis-à-vis des Monténégrins, à une reconnaissance tacite, comme coreligionnaires, en approuvant que le Vladika ne soit plus évoque, mais uniquement prince temporel héréditaire, et qu'il eût à côté de lui un évêque. La Russie fait sans doute des vœux [K)ur que les Monténégrins puissent résister aux Turcs et conserver l'indépendance dont ils ont joui, de fait, jusqu'à présent. Mais elle ne peut pas les aider dans
leur agression, et exiger des Turcs qu'ils ne répondent pas à celte agression I Elle leur a fait dire de se soumettre. Mais, en même temps, elle a envoyé un homme plus important que son agent intermédiaire ordinaire, le consul russe à Raguse, pour veiller à ce que la Porte ne les écrase pas tout à fait. Cet homme important est le chef d'état-major de la flotte russe de la mer Noire, vice-amiral et aide de camp général de l'empereur. Gomment s'est-il rendu à Raguse? C'est ce que je ne sais pas positivement. Dans tous les cas, ce serait avec un seul petit vaisseau à vapeur, si ce n'est tout seul, en simple voyageur. »
Malgré ces explications rassurantes, tout contribuait, il faut le reconnaître, à bouleverser l'esprit naturellement timoré d'Abd ul Medjid, et les trois années qui précédèrent la guerre de Crimée peuvent compter au nombre des plus mauvaises qu'ait eu à subir l'empire ottoman. La mission inopinée du comte de Leiningen avait empêché le marquis de La Valette de profiter de suite de son congé, mais ce retard lui avait permis de remettre au sultan, le 6 février, en audience solennelle, les nouvelles lettres de
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créance qui Taccréditaient auprès d'Abd ul Medjid, en qualité d'ambassadeur de Tempereur Napoléon III. Faisant allusion à la mission, heureuse pour TÂutriche, du comte de Leiningen, le marquis de La Valette écrivait à M. Thouvenel, le 15 février 1853 :
< Mon cher ami, Forage a passé, non sans que les malheureux Turcs laissassent quelques-unes de leurs plumes aux buissons. Je leur ai donné tout Tappui moral qui m'a paru compatible avec mon vif désir de conserver la paix. Vous verrez, par la lettre que Fuad Effendi vient de m'adresser, qu'un des deux côtés, au moins, a été satisfait de nous ! Quant aux Autrichiens, alarmés d'abord de mon attitude et de celle du colonel Rose, ils ont, je le sais pertinemment, reconnu que mes conseils avaient puissamment contribué à amener une solution pacifique. Maintenant, notre ami Brenier peut arriver. Je le recevrai avec grand plaisir, et je lui remettrai une position nette de tout embarras direct. Ceci est donc la dernière épître que je vous adresse, mon cher et excellent ami. Je veux vous remercier du fond du cœur pour l'appui chaleureux, intelligent, sympathique, que vous m'avez sans cesse accordé. Soyez sûr
que je ne Toublierai jamais. Je pars en laissant, au moins, toutes las apparenœs de la paix derrière moi. y^
Le marquis de La Valette quitta Gonstantinople sans avoir remis entre les mains de H. Brenier les intérêts de la France, la nomination de ce diplomate n'ayant pas été conflrmée.
Le 25 février, le public apprit par les journaux le départ, pour Gonstantinople, du prince Menchikoff, dont la mission était soupçonnée depuis quelques jours par les grandes chancelleries. Le voyage précipité de ce personnage considérable, et le mystère qui entourait ses instructions, jetèrent Témoi dans tout le monde politique. Pourtant, à Saint-Pétersbourg, la surface des choses était toujours brillante avec une nuance marquée de politesse à Tégard de la France. Le général de Castelbajac écrivait è M. Thouvenel, le lo février :
< J'ai donné une grande fête, bal et souper, à Toccasion du mariage de notre Empereur. Le chancelier de Nesselrode, tous les ministres, toute la cour, tout le corps diplomatique, y sont venus avec empressement, et le grand -duc
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héritier particulièrement, ainsi que ses trois frères, de la façon la plus aimable. Cela a produit un effet d'autant meilleur, que ces princes n'avaient jamais mis les pieds à la légation de France, ni sous le roi Louis- Philippe, ni sous la République, et qu'ils n'avaient été, depuis longtemps, à aucune réception des légations étrangères, pour lesquelles, en général, on fait très peu de frais à la cour de Russie. Quant à l'empereur et à l'impératrice, depuis leurs malheurs de famille et la perte de leur jeunesse, ils ne vont plus nulle part, et je n'ai pas voulu m'exposer à un refus qu'ils font à tout le monde, mais qui, dans les circonstances actuelles, aurait pu être mal interprété du public. Je vous prie, autant que possible, de me préciser la mesure dans laquelle je dois intervenir dans la question des Lieux Saints, qu'il faut terminer. »
L'honorable général avait bien raison de dire qu'il «fallait terminer» l'affaire des Lieux Saints. Le difficile était de le pouvoir, et la présence même des grands-ducs de Russie et du chancelier de Nesselrode dans les salons du ministre de France, pendant une nuit de fête, quelque (îxceptionnelle que fût cette faveur, ne devait
pas amener de solution. M. Tbouvenel répond, le i^' mars 1853 :
c Général, j'ai pâli depuis trois semaines sur le volumineux dossier de la question des Lieux Saints, et je vous envoie toute ma science dans notre volumineuse expédition. La dépêche du 13 janvier, et celle d'aujourd'hui, ne sauraient, k mon sens, laisser aucun doute à un esprit impartial sur notre extrême modération. J'ajouterai que le i*emp]acement de M. de La Valette est une bien large compensation aux désagréments que le Journal des Débats a pu causer à l'empereur Nicolas, et, qu'à moins de vouloir notre humiliation, on ne saurait demander davantage. L'Empereur m'a dit, en propres termes, il y a trois jours : < Je ne connais pas » les détails de l'affaire des Lieux Saints ; je re- » grette le bruit qu'on en a fait, et, plus encore, » l'importance exagérée qu'elle a prise, mais nous » ne pouvons rien rendre du peu que nous avons » obtenu. »
Si la première partie des paroles dites par Napoléon III à M. Tbouvenel peut paraître étrange, car l'afiTaire méritait cependant que le
chef de TÉtat « en connût les détails », la seconde a^9 irréprochable, et trouvait bien sa place dans tir bouche du souverain de la France. M. Thouvenel terminait sa lettre du i^"^ mars à notre ministre en Russie, par ces mots :
« Je vous dirai que les Russes sont parfaitement traités à notre cour, et que le salon de la princesse de Liéven est, de nouveau, fréquenté par nos hommes d'État.* On commence à parler, trop vite peut-être, des avantages d'une alliance avec la Russie. Si, dans les futurs contingents, à Saint-Pétersbourg, on croyait, en effet, cette alliance i)ossible, le moment serait mal choisi pour se brouiller avec nous au sujet d'une clef! • La présence des grands-ducs de Russie à votre bal a produit ici le meilleur effet, et tout le monde vous reporte le mérite de cette amélioration sensible dans les rapports. »
Malheureusement, les discussions courtoises et académiques dont le salon célèbre de la princesse de Liéven était redevenu le théâtre élégant, pas plus que les égards personnels qui entouraient les grands personnages russes au palais des Tuileries, ne pouvaient rien contre la marche
pour ainsi dire fatale des événements. On s'avançait, avec grâce et politesse il est vrai, vers la rupture, mais on y tendait comme poussé par une volonté supérieure. Ce n'est pas la moins curieuse des remarques que suggère l'étude attentive des événements d'alors.
Nous voici arrivés, avec le mois de mars 1853, à l'une des époques les plus critiques de l'iiisloire contemporaine. Jamais la diplomatie française ne fut plus active. Jamais, n'hésitons pas à le dire, la diplomatie française ne se conduisit avec plus de modération, d'habileté et de clairvoyance. Le^ négociations qui ont précédé la guerre de Crimée peuvent certainement compter au nombre des plus belles de l'histoire, et par la forme et par le fond. Si nos idées à l'égard de la Russie ont changé du tout au tout, par suite d'événements plus récents, cette heureuse modification, imposée par les circonstances, ne doit pas nous rendre injuste pour un passé glorieux I