LA MISSION DU PRINCE MBNCHIKOFF A CONSTANTINOPLE
Février-mai 1853.
La mission que remplit le prince Menchikoff à Gonstanlinople, au commencement de Tannée 1853, a eu un tel retentissement, ses conséquences furent si graves, qu'il nous paraît intéressant cTentrer ici dans le détail des phases diverses qui la signalèrent.
Il est certain que les concessions arrachées, peu auparavant, à la Turquie, par le comte de Leiningen, ambassadeur extraordinaire d'Autriche, qui, grâce à un ultimatum menaçant,
^vait obtenu du sultan Abd ul Medjid le rappel \^ des troupes bloquant le Monténégro, encouragea la Russie à élever la voix à son tour. Pourquoi, . ' en effet, le représentant et Tami personnel de
/ l'empereur Nicolas, c'est-à-dire du souverain le
plus puissant de l'Europe, n'obtiendrait-il pas du sultan, par l'intimidation, un résultat profitable à l'Église grecque, et, par suite, à l'influence russe dans tout l'empire ottoman, quand -* l'empereur d'Autriche venait précisément, par
^ une démarche inusitée, et avec des moyens d'ac-
tion bien inférieurs, de remporter une victoire diplomatique très appréciable? D'ailleurs l'histoire n'était-elle pas là pour prouver que la Turquie n'avait jamais cédé qu'à la force? Et, d'autre iT part, qui donc, en Europe, en cette année 1853,
^ pourrait utilement s'opposer aux prétentions de
la Russie? La France, à peine remise des plus graves bouleversements intérieurs, ne paraissait occupée qu'à réédiûer le trône impérial. L'Angleterre n'entrerait certainement pas dans la lice au nom d'un intérêt qui ne lui apparaissait encore que comme purement catholique, un < intérêt de sacristie », comme disaient alors, même en France, les sceptiques ou les ignorants. La Prusse, qui ne soupçonnait même pas sa gran-
deur future, gravitait modestement dans l'orbit de la Russie. L'Autriche, qui devait son repos, et peut-être son existence, à rinter\'ention du czar dans la révolution de Hongrie, n'était pas encore résignée à cette ingratitude qui devait un jour ^
étonner le monde. La Turquie, réduite à elle- 4
môme, ne pouvait rien. Jamais, il faut le reconnaître, l'état politique de l'Europe n'avait paru plus propice au développement des projets ambitieux de la Russie; aussi n'hésita-t-elle pas à i jouer sa partie. La désillusion devait être rapide 4 et cruelle. Établissons tout d'abord que la mission du prince Menchikoflf, si bruyamment commencée et si pompeusement conduite à la surface, ne constitua, en somme, qu'un grave échec pour la diplomatie russe. Un diplomate homme d'esprit, qui avait représenté le czar Nicolas au- , près du sultan, laissa échapper un jour, dans une conversation familière, le véritable secret de Tattitude de son gouvernement dans la question orientale depuis deux siècles : « Le rôle de la * Russie à Constantinople, disait M. de BouteniefT, est beaucoup plus simple qu'on ne le croit gênéralement. Il consiste à être toujours le plus grand \ ami ou le plus grand ennemi de la Turquie. »
Le prince Menchikoff était chargé de remplir,
adon les cirœnstances l'un ou Tautrc de ces t^ personnages. Il devait échouer dans sa double tentative, et l'irritation causée à Saint-Pétersbourg par son insuccès devenait d'autant plus mortifiante, que l'éclat donné à sa mission avait été plus grand. Après une pareille défaite d'amour-propre, l'Europe s'en aperçut bientôt, tout essai de conciliation équitable, basé sur des concessions réciproques de la Russie et de la Turquie, était voué d'avance à un échec certain. Mais n'anticipons pas sur la marche des événements.
Le 28 février 1853, le prince Menchikoff débarquait à Gonstantinople, après avoir, détail caractéristique, passé bruyamment en revue les forces navales de la Russie dans la mer Noire. Amiral, ministre de la marine, aide de camp de l'empereur Nicolas, et, par lui-même, ainsi que par la faveur dont il jouissait auprès de son maître, l'un des personnages les plus considérables de l'empire russe, le prince était accompagné, dans sa mission extraordinaire auprès du sultan Abd ul Medjid, par le prince Galitzin et le vice-amiral Khorniloff, aides de camp du czar; par le général Nikapotchinski et le comte Dimitri de Nesselrode, fils du chancelier. Le prince Menchikoff, grand
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seigneur naturellement fastueux, avait ordre de frapper les imaginations orientales par l'éclat de son établissement, pour l'entretien duquel cinquante mille francs par mois de frais de représentation extraordinaire lui étaient alloués. L'impression première produite sur les habitants de Constantinople fut en effet considérable. L'allégresse des Grecs débordait. Ils assiégeaient tout le jour le palais de l'ambassade de Russie, à Péra, où était descendu l'envoyé du c protecteur de l'Église d'Orient ». Dos que le prince paraissait en public, des cris d'enthousiasme s'élevaient dans les airs, et tous les Grecs se découvraient, manifestation réservée, d'ordinaire, aux seules fêtes religieuses. Les Turcs paraissaient étonnés. La diplomatie s'inquiétait. Tout c<ît appareil semblait révéler, chez l'empereur Nicolas, la volonté bien arrêtée de frapper un grand coup. Le prince Menchikoff, d'ailleurs, accentuait encore le caractère de sa mission par des démarches significatives. C'est ainsi que, peu de jours après son arrivée à Constantinople, il envoyait dans tout l'empire ottoman des émissaires russes chaînés de s'enquérir des besoins des sujets du sultan professant la religion grecque; c'est ainsi qu'il faisait partir ostensiblement pour Athènes, l'amiral
Khorniloff, attaché à sa mission, l'un des héros de Navarin, pour conférer avec le roi de Grèce, Olhon t'% prince absolument gagné à la cause russe, et entretenu dans ses rêves de grandeur chimérique, par sa femme, la reine Amélie, qui voyait déjà le diadème des impératrices d'Orient remplacer sur son front altier la moderne couronne qu'y avaient posée les trois puissances garantes. Déjà des courtisans, plus zélés que politiques, saluaient le Bavarois Olhon du titre bysantin de Sebasiocfi^ator^ et la reine Amélie laissait volontiers entendre à son entourage qu'elle Axerait avant peu sa résidence au palais de Bechik- Tasch, récemment construit par le sultan sur les rives enchantées du Bosphore, lorsque Constantinople serait enfin devenu le siège du nouvel empire grec.
Pour extravagants qu'ils pussent paraître aux esprits plus rassis, ces grands projets, hautement avoués, ne pouvaient laisser aucun doute sur l'activité du travail qui se faisait dans les imaginations. On sentait que de graves événements étaient proches, et, partout en Europe, le sentiment, encore vague cependant, d'un péril menaçant, faisait éclore les idées de conciliation. Seule, sur cet horizon politique assombri, la Russie se
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redressait, armée de toutes pièces, dans une attitude à la fois mystique et hautaine.
Toutefois, ces allures victorieuses étaient plus apparentes que réelles. Le fond de la conduite du prince MenchikofiT, dès le début et surtout au cours des négociations, devait donner plus d'un démenti à la solennité des menaces émises. En eflet, soit par légèreté ou incertitude naturelle de caractère, soit par crainte des hasards d'une grande guerre, le prince eut le tort grave de laisser percer aux yeux des principaux ministres turcs, qui ne s'y trompèrent pas, le secret désir d'arriver, coûte que coûte, à un arrangement. De son côté, la diplomatie française avait compris très rapidement que, derrière la question des Lieux Saints, dont la Russie se servait comme d'un paravent, se dressaient des prétentions purement politiques, ne tendant pas à moins qu'à une véritable mainmise de la Russie sur Tempire ottoman. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, doué d'une perception très nette des événements, et M. Thouvenel, alors directeur des affaires politiques, qu'un long séjour dans le Levant avait amplement renseigné sur les menées politico-religieuses de la Russie en Orient, parvinrent assez rapidement à faire comprendre la
vérité aux ministres anglais, qui, du jour où la question fut nettement placée sur un terrain politique, se montrèrent aussi ardents à protéger la Turquie, qu'ils s'étaient montrés froids tant qu^il ne s'agissait que du Saint Sépulcre. Il résulta de cet état de choses que, tout en conservant une attitude de commande, le prince MenchikofT, plus effrayé qu'il ne voulait le paraître du rapprochement qu'il voyait s'opérer, sous ses yeux, entre la France et l'Angleterre, transformait ses prétentions, passait rapidement d'une idée à une autre, cherchait à étourdir les Turcs par la multiplicité de ses projets, de ses notes, de ses démarches. Les ministres du sultan, de leur côté, avec le grand sens politique qui les distinguait, avaient senti, dès l'abord, le parti qu'il y avait à tirer de la communauté de vues qui unissait la France et l'Angleterre dans la question d'Orient, et, justement convaincus que ces deux grandes puissances n'assisteraient jamais, larme au bras, à l'anéantissement moral ou matériel de la Turquie, ils adoptèrent un système de résistance qui ne se démentit pas un instant. D'ailleurs, en Europe, l'opinion publique, il ne faut pas l'oublier, se prononçait partout contre la Russie. La presse française, presque unanimement.
prêchait la « croisade » contre le czar. Quant à la presse anglaise, sa campagne, pour avoir commencé plus tard que la nôtre, la dépassait de beaucoup en violence. L'un des organes les plus importants de Topinion publique en France, le Journal des Débats j par la plume de M. Saint- Marc-Girardin, pouvait donc s'exprimer ainsi:
€ Si l'on veut détruire la prépondérance de la Russie à Gonstantinople, ce n'est pas l'empire ottoman qu'il faut essayer de restaurer, c'est l'empire russe qu'il faut affaiblir. Tant qu'il y aura au fond de la mer Noire un puissant empire qui s'étend de la mer d'Azoff à la Baltique, tant que cet empire aura, à Sébastopol, une flotte toujours équipée, Gonstantinople sera faible, d'une part, à cause de sa faiblesse, et, d'autre part surtout, à cause de la force de Saint-Pétersbourg. Le comte deLeiningen avait grondé. Le prince Menchikoffa tonné. Il est évident que si la Russie et l'Autriche, mais surtout la Russie, obtiennent d'exercer crSk ciellement le protectorat religieux, et l'on peut dire politique, car la religion est toujours politique en Orient, sur les populations de la Bulga- \ rie, de la Serbie, de la Macédoine, de la Bosnie, etc. , c'est-à-dire sur onze millions d'habitants
chrétiens grecs, alors qu'il n'y a guère, en Europe, que trois millions de Turcs, les conséquences se développent d'elles-mêmes. »
Quittons maintenant le domaine des considérations générales, pour revenir au détail de la mission du prince Menchikoff : l'ambassadeur extraordinaire du czar, arrivé à Constantinople le 28 février 1853, séjourna dans cette capitale jusqu'au 22 mai. Pendant ces trois mois, la multiplicité et l'importance des faits nous obligent à tenir un grand compte des dates. Nous allons donc nous efforcer de suivre, pour ainsi dire jour par jour, le prince dans ses négociations, et, à côté des détails déjà connus, nous placerons ceux que nous avons été assez heureux pour recueillir dans des documents absolument inédits, qui se trouvent dans nos archives de famille.
Le 10 mars, le prince Menchikoff fut reçu par le sultan Abd ul Medjid. C'est à cette date qu'il faut placer un incident d'étiquette qui eut alors un grand retentissement, et que l'on a, plus d'une fois, commis l'erreur de reporter à la fin de la mission du prince. Par une dérogation toute volontaire aux usages, Tanibassadeur extraordinaire du czar affecta de se rendre chez le sultan
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en costume de ville. La substitution de la redingote à Tuniforrae était déjà significative. Dans une audience d'arrivée, cette négligence de tenue constituait tout un enseignement. Le scandale fut énorme à la cour du sullan et chez les grands dignitaires ottomans. Du sérail, Témotion gagna le monde diplomatique, et l'incident fut commenté par toute la presse européenne. Le minisire Roland se présentant chez le roi Louis XVI en souliers à cordons, alors que l'étiquette exigeait des souliers à boucles, avait soulevé moins de leiiipôtes ! Mais, les cordons de souliei's de M. Roland, comme la redingote du prince MenchikofT, étaient des accessoires qui faisaient partie intégrante de la défroque politique de ces personnages. Des yeux avisés ne devaient pas s'y tromper. En sortant du palais du sultan, l'ambassadeur extraordinaire du czar se rendit chez le grand vizir Méhémet Ali Pacha, qui venait de remplacer AU Pacha, pour lui faire les politesses d'usage.
Après cet le visite, eut lieu un second incident, aussi contraire, d'ailleurs, aux lois de la courtoisie qu'aux usages diplomatiques, et qui contribua à maintenir les esprits dans un état d'inquiétude légitime. Fuad Effendi, ministre des affaires étrangères, l'un des hommes d'État les plus distingués
de la Turquie contemporaine, et devenu célèbre depuis, sous le nom de Fuad Pacha, attendait le prince Menchikoff sur le seuil d'un salon magnifiquement décoré pour la circonstance. Le prince passa fièrement, sans s'arrêter, devant l'îippartement du ministre turc stupéfait. Le lendemain, le prince faisait savoir, il est vrai, au grand vizir, qu'en n'entrant pas chez Fuad EfTendi, il n'avait pas eu l'intention d'offenser publiquement le gouvernement ottoman dans l'un de ses principaux membres, mais qu'il lui était impossible de traiter avec un c ministre fallacieux ». L'épi Ihète méprisante accolée au nom du ministre des affaires étrangères, porta à son comble l'agitation des Turcs. Or, le seul tort de Fuad Effendi, aux yeux du czar et de son ambassadeur, était de n'avoir pas obéi d'une façon assez aveugle, dans la dernière négociation relative aux Lieux Saints, conduite, on l'a vu, j>ar le marquis de La Valette, aux ordres péremptoires venus de Saint-Pétersbourg, et de n'avoir pas voulu consentir à manquer, sur tous les points, aux engagements formels pris avec la France. A la suite de cet esclandre, Rifaat Pacha, recommandé au sultan par l'empereur Nicolas, fut appelé à remplacer Fuad Effendi au ministère des affaires étrangères.
Déjà le grand vizir, contrairement aux usages en vigueur, était allé, en personne, compliinenler Tambassadeur extraordinaire du czar. Enfin, quelques jours plus tard, le 15 mars, le j^rinco Menchikofl*, revêtu cette fois de son grand uniforme qu'il n'avait pas cru devoir endosser i)our l'audience du sultan, alla rendre visite ù Kliosrew Pacha, négociateur, en 1833, du traité d'Unkiar- Skelessi, partisan déclaré de l'alliance russe, et qui, depuis la mort du sultan Mahmoud, vivait éloigné des affaires publiques dans une complète disgrâce. Tant d'impérieuse hauteur et d'allures inusitées jetèrent l'alarme dans le monde politique européen sur la véritable nature de la mission confiée au prince Meiichikoff. La France, qui fut la première à voir le danger, ne s'arrêta pas dans la voie des concessions qu'elle avait, on l'a vu, si largement ouverte, et, non contente d'avoir accordé un congé au marquis de La Valette, dont la personnalilé portait ombrage à la Russie, M. Drouyn de Lhuysconfla, le 11 mars, l'ambassade de Conslantinople à M. de Lacour, diplomate de carrière, qui n'avait pas encore abordé le problème oriental.
A la date du IS mars 1853, M. Thouvenel,
fort préoccupé, écrivait au général de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg:
€ Général, le temps me manque pour parler d'affaires : je ne puis cependant vous cacher les inquiétudes très vives que me cause la mission du prince Menchikoff. Je crains que M. le comte de Nesselrode ne vous ait pas dit toute la vérité, et j'attends, avec une grande impatience, les nouvelles de Constantinople, M. de La Valette vient d'arriver, et le tableau qu'il fait de la Turquie est effrayant. Le moindre choc peut entraîner la chute de l'édifice. Nous allons presser le dépari de M. de I>acour, mais il lui sera difficile d'être à son poste avant les premiers jours d'avril, et, d'ici là, que se passera-t-il ? »
On voit qu'à Paris, ou, pour mieux dire, au Département des affaires étrangères, on ne se faisait pas d'illusion sur ce qui se préparait en Orient. Le marquis de La Valette, au surplus, qui n'avait plus aucune raison pour garder le silence, et qui connaissait à fond les hommes et les choses de Constantinople, était fort interrogé, fort écouté. De son c<')té, il ne pouvait présenter les questions pendantes qu'en noir. De Londres,
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notre ambassadeur, le comte Walewski, mieux en situation que qui que ce fût d'ôtre bien renseigné, par les relations personnelles, qu'en deliors de sa qualité de diplomate il avait, depuis longtemps, avec la haute société politique d'Angleterre, écrivait à M. Thouvencl, le 24 mars 1853 :
€ L'Angleterre, mon cher directeur, est de glace et sera de glace sur la question des Lieux Saints. Elle est de feu et sera de feu si l'empire ottoman est menacé I Quant aux articles du Times, distinguons : il y en a eu deux ou trois, dans ces derniers jours, qui expriment, à peu près, la pensée de lord Aberdeen et môme celle de lord Clarendon. Les autres articles, qui pouvaient laisser percer de TindifTérence pour le cas où il serait question du partage de la Turquie, sont hautement désapprouvés par lord Aberdeen et par lord Clarendon, quoi qu'en dise M. Guizot. Si l'éventualité de la chute de l'empire ottoman devenait prochaine, je vous réponds, moi, ([ue nous aurions l'Angleterre avec nous comme nous Vmimdrions, S'il est un point sur lequel je n'ai jamais cessé d'être d'accord avec Brunnow (l'ambassadeur de Russie à Londres), c'est sur celui qui est relatif aux Lieux Saints. Au surplus, il
m'a toujours assuré, veuillez le dire, que la mission du prince Menchikoff, qui n'avait absolument rapport qu'aux Lieux Saints, devait avoir pour résultat une transaction; qu'on voulait, avant tout, ménager nos susceptibilités, et qu'on était résigné à voir les Latins jouir de quelques-uns des avantages que la note ou firman du 8 février 1852 leur reconnaissait. »
Ces déclarations du comte Walewski sont fort importantes. Elles confirment ce que nous disions plus haut, c'est-à-dire la différence qui existait entre les allures tranchantes qu'afTectait, à la surface, le prince Menchikoff, et le fond réel de sa mission, qui était d'obtenir un arrangement. En second lieu, elles établissent, de Taveu môme du baron de Brunnow, que la Russie ne consentait à nous laisser bénéficier que de quelques-uns des avantages du firman du 8 février. Or, la totalité de ces avantages élant déjà, on a pu s'en convaincre, très maigre, que signifiaient ces mots : quelques-uns? Pour M. Drouyn de Lhuys et pour M. Thouvenel, qui centralisaient sur leurs bureaux les rapports différents que nous essayons d'analyser, l'impression ne pouvait être que mauvaise. Partout, ils rencontraient obscu-
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rité, contradiction et mauvaise foil Mais retournons à Gonstantinople :
Le 16 mars, le prince Menchikoff fît parvenir à la Sublime Porte sa première note verbale. Il y rappelait que, le 10 février 1852, c'est-à-dire à plus d'un an de date, le sultan avait annoncé au czar la solution définitive de la question des Lieux Saints, et que l'empereur Nicolas avait répondu en formulant ses réserves sur la solution intervenue. Depuis lors, la Turquie n'avait donné, ajoutait ce prince, aucune satisfaction aux revendications élevées par la Russie contre le firman du 8 février 1852 et les avantages qu'il conférait aux Latins. Le 22 mars, le prince MenchikolT, dans une seconde note verbale beaucoup plus explicite, développait de nouvelles prétentions. Ce n'était plus d'un simple firman rectificatif de celui du 8 février 1862 qu'il s'agissait celte fois, mais d'une convention diplomatique en vertu de laquelle la Russie se trouverait traitée, à Jérusalem, sur le pied de l'égalité avec la France. Spécifiant certains points qui tenaient au cœur de l'empereur Nicolas, l'ambassadeur exigeait que la clef de l'église de Bethléem, objet de tant de négociations, fût retirée aux Latins, qui devraient se voir exclus, de nouveau, du tombeau de la
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Viei^e. De plus, les Grecs seraient autorisés à procéder, seuls, et à leurs frais, à la reconstruction de la grande coupole de l'église du Saint-Sépulcre. Enfin, la Turquie prendrait l'engagement solennel de ne plus faire aucun changement à Jérusalem, sans s'être, au préalable, entendue avec la Russie.
Admettre ce programme, c'était, pour la Turquie, retirer à la France les modestes avantages si péniblement arrachés, un an auparavant, par le marquis de La Valette. Pour n'avoir pas voulu manquer complètement à la parole donnée en cette matière, Fuad Effendi, on l'a vu, avait été traité de < ministre fallacieux » et s'était vu contraint de quitter les affaires. Rifaat Pacha, son successeur au ministère des affaires étrangères, malgré les sympathies qu'on lui prêtait pour la Russie, et surtout le grand vizir Méliémet Ali Pacha, sentirent la gravité de la situation, et, fidèles aux ambiguïtés qui forment l'une des forces de la diplomatie turque, ils communiquèrent, en secret, à l'ambassade française à Constantinople, la note du prince MenchikofT. La France éleva, de suite, les plus vives protestations. C'était elle que la Russie visait directement; il n'y avait pas à s'y méprendre. De son côté, le prince MenchikofT, qui.
dans un pays où tout secret est difficilement gardé, avait eu bientôt connaissance de Tindiscrétion des ministres ottomans, se montrait nerveux, irritable, mais moins absolu cependant dans ses discours que dans ses écrits. Très mécontent de savoir l'ambassade de France au courant de ses prétentions, qu'il n'avait d'espoir d'imposer aux Turcs que dans les angoisses du tôte-à-tôte, il réclama le secret absolu pour ses notes. Non content d'avoir obtenu cette garantie, et afin de pouvoir plus aisément peser de tout son poids sur l'esprit indécis et timoré du sultan Âbd ul Medjid, il demanda et obtint l'autorisation de pouvoir être admis auprès du souverain sans être obligé de solliciter préalablement une audience. Enfin, cherchant à se créer des partisans chez les hommes d'État turcs, il comblait de prévenance Rechid Pacha et Riza Pacha, qu'il qualifiait publiquement, dans ses conversations, « d'adversaires honnêtes ». On verra plus loin ce que « l'honnêteté » de Rechid coûta à l'amour-propre du prince Menchikoff.
Peu de jours après, passant sans transition à un tout autre ordre d'idées, le prince demandait au sultan de reconnaître l'indépendance du Monténégro. Cette revendication, à brûle-pourpoint, avait
sans doute pour but de combattre, dans l'esprit des habitants de la belliqueuse petite principauté, la bonne impression qu'ils avaient pu garder de l'intervention de l'Autriche qui, on le sait, les avait sauvés, quelques mois auparavant, des mains de la Turquie, grâce à la mission à Constantinople du comte de Leiningen. De plus, l'envoyé extraordinaire du czar Nicolas, abordant le plus délicat des sujets, réclamait la destitution du patriarche grec de Constantinople, et, dans l'avenir, la nomination de ce dignitaire par le czar, afin d'empêcher, disait-il, la scandaleuse vénalité qui présidait trop souvent, il est vrai, à sa désignation ou à sa révocation. Enfin, continuant ses attaques contre les personnes, le prince exigeait la destitution du ministre serbe, Garachanine, qui ne se montrait pas assez docile aux volontés de la Russie. L'énormité toujours croissante de ces prétentions, leur variété, qui les faisait se rattacher à tous les points sensibles du gouvernement turc, la rapidité insolite qui présidait à leur apparition, étourdissaient les ministres ottomans habitués à une lenteur séculaire, et les jetaient dans les plus douloureuses perplexités. Selon l'habitude usitée, ils cherchaient à gagner du temps et évitaient de se prononcer jusqu'à ce
qu'ils pussent connaître olDciellement l'opinion des puissances. La France, pour parer à toute éventualité, en présence de l'inconnu que renfermait dans ses flancs la mission du prince Menchikoff, donna ordre à sa flotte de paraître dans les eaux du Levant, tout en ne se rapprochant pas trop sensiblement de Constanlinople. M. Thouvenel écrivait, à ce propos, le 1«^ avril 18o3, au général de Castelbajac :
« Général, vous aurez eu, sans aucun doute, une bourrasque à braver au sujet de notre flotte, mais je pense que vous vous serez tiré heureusement de ce mauvais pas ! Il résulte d'ailleurs, (le l'aveu môme du prince Menchikofl^, que, si les afl'aires du Monténégro ne s'étaient pas arrangées, (elles l'avaient été par les concessions arrachées au sultan par le comte de Leiningen), l'armée russe rassemblée à Bessarabie aurait reçu l'ordre d'agir! Nous avons donc bien fait de prendre aussi nos mesures. Il n'est pas mal non plus que l'on sache partout que nous ne resterions pas spectateurs indifférents d'une débâcle en Orient. Le résultat le plus clair de la démonstration de la Russie, c'est d'avoir disposé les esprits à spéculer sur la chute de la Turquie. C'est un germe
qui se développera tôt ou tard, et, je crains bien que le vieux thème de l'intégrité de l'empire otloman ne soit complètement usé. Nous avons été très contents de la Prusse. Vous savez qu'à Berlin on ne songe qu'à s'agrandir, et on n'admettrait jamais (jue l'Autriche pût s'adjoindre une province, sans prétendre à un équivalent. On a été d'autant plus touché de nos communications à Berlin, qu'on avait été tenu à Técart par les deux cabinets de Vienne et de Saint- Pétersbourg I M. de Wildenbrûck, ministre de Prusse à Constantinople, a marché constamment avec nous. Je suis très curieux, général, de connaître enfin les compensations que réclame la Russie dans l'affaire des Lieux Saints. Si je ne me trompe, on demandera le droit de réparer la coupole du Saint-Sépulcre*. Voici, en deux mots.
1. L^église du Saint-Sépulcrc, à Jérusalem, est surmontée de deux coupoles, la grande et la petite. La grande coupole, jusqu'à Tincendie de 1808, affectait la forme d'une pyramide tronquée. Reconstruite après Tincendie, le plan en fut modifié, et, tout en présentant, encore, à son sommet une section horizontale bizarre, Taspect se rapprochait de celui d'un dôme. Sa reconstruction amena une modification plus sensible, telle qu'elle est aujourd'hui, la gr&nde coupole offre à l'œil l'image d'un véritable dôme. Actuellement, comme autrefois, la grande coupole de l'église du Saint- Sépulcre, que Ton appelle aussi l'église de la Résurrection, est construite en bois revêtu de plomb, tandis que la petite coupole
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l'histoire de ce sanctuaire : jusqu'en 1808, il a été la propriété des Latins, qui l'avaient restauré dans le siècle dernier. Le feu y prit, Dieu sait comment ; les Latins disent que les Grecs l'y ont mis. Le fait est que l'incendie a profité à ces derniers, et que la Porte, mécontente, à bon droit, de l'entrevue de Tilsitt, livrée qu'elle était par nous à la Russie, et voulant, soit calmer la colère de son ennemi, soit faire aux Grecs un avantage qui les retint dans le devoir, leur accorda un firman qui fit passer l'église du Saint-Sépulcre entre leurs mains. Les Grecs le rebâtirent donc, en ayant soin de l'orner d'images et d'inscriptions
est bâtie en pierre^ détail qui eiplique comment elle a pu échapper, à travcra les siècles, aux accidents qu'a eu à subir la grande coupole. Rappelons, enfin, qu'à l'intérieur de la partie de Téglisc du Saint-Sépulcre qui est surmontée de la grande coupole, se trouve un petit sanctuaire élevé sur remplacement même du tombeau du Christ, monument qui fut détruit dans Tincendie de 1808 et qui fut reconstruit identiquement à la môme place, mais dans un style assez diflereut de l'ancien, en môme temps que la grande coupole. C'est vers celte petite église, bfttic dans la grande, que convergent les ardentes aspirations des divers cultes ! S*en rapprocher le plus possible est le but constant des vœux et de* manœuvres de chacun ! Le saint édifice est, pour ainsi dire, étouffe dans l'inextricable réseau de prétentions rivales qui Tenserre! Les clefs de Téglise du Saint-Sépulcre sont entre les mains des Turcs, et, en raison des compétitions acharnées dont ce vénérable sanctuaire est Tobjet, cette solution, quelque anor-
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conformes à leur rite. En 1812, M. de La Tour- Maubourg protesta, et obtint, comme c'est l'usage, à ce qu'il paraît, un firman contradictoire, qui ne fut pas exécuté, mais qui reconnaissait nos droits. Les choses marchèrent cahin caha jusqu'en 1843. La coupole menaçait ruine, au dire des Grecs, et la Russie demandait pour eux un nouveau firman. M. de Bourqueney s'y opposa, et il fut convenu que la coupole, moins malade qu'on ne le prétendait, ne serait pas réparée avant trente ans. Sur de nouvelles instances, il fut décidé, en 1852, que le sultan, pour couper court
maie qu*elle puisse paraître, est encore meilleure que celle qui attribuerait ces clefs à un culte plutôt qu'à un autre au détriment des Latins I 11 serait inutile de chercher à le nier, l'Église grecque ortliodoxe fait, à Jérusalem, des progrès constants ! Presque toujours un prêtre de nationalité russe oflicie à côté d'un prêtre grec svjet du sultan. Celte communauté de religion comble la distance que crée, entre un prêtre russe et un prêtre grec raya^ la différence de nationalité, et la diplomatie russe, fort habilement, les met sur le même pied en les qualifiant tous deux d'orthodoxes ! GrAce à cette confusion de la nationalité avec la religion, dans Yorthodoxie, le prêtre grec, sujet du czar, remplacera peu à peu, à Jérusalem, le prêtre grec, sujet du sultan, et alors l'absorption des Lieux Saints par la Russie sera un fait accompli! Les efforts séculaires de la France, protectrice o/pcielle des Latins et de leurs droits, en Terre sainte, sont-ils destinés à devenir définitivement stériles? Si le patriotisme répond non, les faits semblent donner chaque jour, à cette lamentable éventualité, une triste confirmation !
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aux prétentions rivales, reconstruirait lui-même le Saint-Sépulcre, et cette résolution fut acceptée par les légations de France et de Russie. Un architecte a été envoyé sur les lieux pour dresser des plans. L'affaire en est là. Mais, pendant que les Grecs veulent que le nouveau monument soit, en tout, semblable à l'ancien, c'est-à-dire soit orné des mêmes images et des mêmes inscriptions, les Latins demandent que ces vestiges de l'usurpation, dont ils se plaignent, disixiraissent. Nous avons émis l'idée que les inscriptions fussent dans les trois langues : latine, grecque et arménienne. On a également pensé à ne mettre qu'une inscription en turcj pour perpétuer le souvenir de la générosité du sultan. ]\ous prêterions les mains à l'une ou à l'autre de ces combinaisons, mais nous nous ferions une grosse querelle avec RomCj si le Saint Sépulcre était reconstruit par les Grecs, et devait encore porter leur empreinte exclusive^ leur cachet de propriété. Ainsi donc, ou le statu quo^ si on peut le faire durer encore, ou la réparation, soit par le sultan, soit aux frais communs des diverses communions, mais avec des inscriptions qui satisfassent tout le monde. J'ai pensé qu'il était bon que vous connussiez ces détails pour soutenir la discussion
avec M. de Nesseirode, si elle s'engage en Ire vous et lui sur ce point spécial. »
Ce rapide cours de Thisloire du Saint Sépulcre, à Tusage du général de Castelbajac, nous parait résumer fort utilement les phases principales de la question. M. Thouvenel nous familiarise, en quelques mots, avec l'inextricable faisceau de difficultés locales qui encombre la question des Lieux Saints. On nous permettra d'ajouter, sans nous accuser de trop de partialité, qu'il devait y avoir plaisir, pour un agent diplomatique, à recevoir du directeur des affaires politiques au Département des affaires étrangères, des comptes rendus aussi concis et aussi nets.
Le général de Castelbajac avait été pressé, on Ta vu, par M. Thouvenel, d'après les instructions de M. Drouyn de Lhuys, de recueillir tous les éclaircissements possibles sur la mission du prince Menchikoff et sur le véritable sentiment de la diplomatie russe. Mais le général de Castelbajac se heurtait là à une difficulté considérable. M. de Nesseirode, diplomate consommé d'ailleurs, n'était pas, on le sait, associé par l'empereur Nicolas à tous les dessous de la question des Lieux Saints. Le czar gardait celte affaire pour
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loi, et n'y a.*-50ciail qoe l'élément ultra-orthodoxe, ^i nou.^ fiOQvons nous exprimer ainsi, auquel n^appartenait pas le chancelier, mais auquel appartenaient MM. de Seniavine et Labenski, ses seconds. De plus, le général de Castelbajac, fort choyé par Fempereur de Russie pour ses qualités personnelles, pour la distinction de sa naissance, pour son grade même dans Tannée, qui lui donnait facilement aœès, avantage inappréciable, à toutes les parades et les manœu^Tes, subissait le prestige f(ue le czar Nicolas semble avoir exercé sur toutr.*s hrs personnes qui avaient le privilège rare de l'apiirocher fréquemment. L'honorable ministre deTrance à Saint-Pétersbourg, très franc et très loyal de sa nature, ne pouvait comprendre, en raison de ses qualités mêmes, ce que renfermait de tortueux, de mystique, presque d'oriental, un caractère comme celui de l'empereur Nicolas. D(5 ce que ce prince ne lui parlait pas de Taffaire des Lieux Saints, alors qu'il lui parlait à peu près de tout, le général de Castelbajac en concluait que ralTîiirc n'avait pas une importance capitale. Do plus, M. (le Ncsselrode n'aimait pas non plus a Irnilor ce sujet avec notre représcntanl, par la raison que l'empereur Nicolas ne s'ouvranl pas entièrement à lui, le chancelier, quelque peu
blessé de celte méfiance, n'avait pas grand'chose à en dire. Ces raisons multiples maintenaient le général de Castelbajac dans une obscurité relative. Il écrit à M. Thouvenel, le 1®' avril 1853 :
c Mon cher collègue, vous verrez, par mes deux li-ès volumineuses dépèches, que j'ai essayé de vous donner tous les éclaircissements possibles sur une situation qui a son obscurité de près, et qui, de loin, parait tout à fait noire ! Ce que je crains, c'est de fournir matière à un nouveau débat, tant les récriminations sont du goût de M. Labenski. Il ne manquerait pas de nous dire que M. de La Valette a agi dans le secret et commencé V intimidation; que l'intimidation sur une plus grande échelle, et le mystère aussi, viennent bien d'être employés sans récrimination de noire part, sur le terrain de Constantinople, par le comte de Leiningen, et qu'il ne comprendrait pas pourquoi nous viendrions nous plaindre du secret et de l'intimidation de la Russie, qui n'a pas été encore aussi loin, et qui ne s'est pas formulée par un ultimatum. Nous aurions certainement bien des choses à répondre à cette doctrine, mais cela envenimerait le débat et rendrait la négociation plus difficile à Conslanti-
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nople. J'espière qu'elle sera terminée par M. de Laooor, et je regreiteiais bien qn*il ne fût pas arriTé à temps pour la commencer. Je Tespère cependant, car c'est là un point capital dans Télat des choses. Je fai bien fait sentir à M. de Nesselrode, un peu confus, et qui n'a pas toujours été maître de diriger, à son gré. toute cette affaire. Tout s'arrangera bien, j'en ai la conviction, mais, je le répète, il est urgent que celte question des Lieux Saints finisse, car, réellement, en elle-même, elle n est rien ! La différence, entre les concessions turques à la France et à la Russie, n'est réellement appréciable que pour les moines latins et grecs ! Mais voilà que je ne puis sortir moi-même de cette interminable question. Je me hâte donc d'y couper courl, en vous souhaitant d'en faire autant, i
Le 15 avril 1833, toujours pressé par son gouvernement, le général de Caslelbajac, en accusant à M. Thouvenel réception de sa lettre, renfermant Thistorique de la question du Saint Sépulcre, s'exprime ainsi :
« Mon cher collègue, vos lettres particulières ont un grand intérêt pour moi, et me sont, en
outre, bien utiles! Maintenant que le prince Henchikoff a reçu de nouvelles instructions de son gouvernement, je commence à être tranquille et je vais laisser respirer M. de Nesselrode I J'espère que le ministre approuvera ma note verbale. Il me paraissait important d'ôter aux Russes la faculté d'agir par intimidation sur la Turquie, et en dehors de nous, à l'occasion de l'affaire des Lieux Saints, c'est-à-dire de notre aflaire personnelle. Il faut que M. de Lacour soit muni de tout ce qui est nécessaire pour terminer promptemenl avec le prince Menchikoff. »
Comme tout le monde, le général de Castelbajac était assiégé par l'idée de terminer <r promptement » l'affaire des Lieux Saints. Or, cette affaire dure toujours, et l'on semble réduit à souhaiter qu'une solution radicale n'intervienne jamais ! En sa qualité d'observateur attentif, et de diplomate doublé d'un homme du monde accompli, le général de Caslelbajac ne négligeait pas les petits faits.
Les lignes suivantes, que nous empruntons toujours à sa lettre du 15 avril 1853 à M. Thouvenel, prouvent que, non content d'être général et ministre, il savait, quand il lui en
prenait fantaisie, tracer de main de maître un portrait d'homme de cour, et conter une anecdote de palais comme un gentilhomme gascon, tel que lui, a toujours su le faire dans notre belle langue française :
c Je n'ai pu causer avec le prince Mencliikoff de l'affaire des Lieux Saints, car il est parti sans dire gare. La veille, il devait venir à la fôle que j'ai donnée pour le mariage de notre Empereur, et il m'écrivit un billet d'excuses, sous prétexte d'indisposition. Le prince Menchikoff est un homme d'esprit, ayant, avec des manières simples et polies, toutes les allures d'un de nos grands seigneurs de la cour de Louis XV. II aime les femmes, le jeu, les chevaux, la bonne et la mauvaise compagnie. Mais, s'il en a les défauts, il en a aussi les qualités, contrairement à ses compatriotes, qui, en général, n'ont que les premiers. Il a de la probité et de l'indépendance de caractère, ne ménageant personne dans ses réparties spirituelles et caustiques. Le jour môme de son départ, il rencontre dans l'escalier du palais la comtesse Baranoff, dame d'honneur de Timpératrice, qui lui demande s'il est vrai qu'il part, et où il va. « Comment! vous ne savez pas? Eh bien,
» chère comtesse, je vais vous confier ce secret. » Vous savez les faveurs dont l'empereur vient » d'accabler Tchçrnichefî, à l'occasion de sa retraite, » Sa Majesté, dans son inépuisable bonté, trouve » que ce n'est pas assez pour son mérite, et il » veut faire épouser au fils de Tchernicheff une » des filles du sultan I C'est pour cela que Sa » Majesté m'envoie àConstantinople, et c'est pour » cela qu'on m'a adjoint Dimitri Nesselrode (le » fils du chancelier) qui, comme vous le savez, » s'entend très bien en mariage. » La comtesse Baranoff, esprit simple et naïf, n'a rien de plus pressé que d'aller annoncer cette grande nouvelle à l'impératrice, qui aime à savoir ce qui se passe, parce qu'on ne le lui dit pas toujours ! L'empereur Nicolas a eu le bon esprit de rire de la plaisanterie du prince Menchikolf, qu'il estime et qu'il aime. Mais on dit, et c'est facile à croire, que M. de Nesselrode et le prince Tchernicheff n'ont ri que du bout des lèvres ! Cette anecdote me confirme dans la pensée que j'ai toujours eue, et qui m'explique en partie les embarras de M. de Nesselrode, qu'il n'a pas eu l'entière direction de toute cette affaire d'Orient. Mais, comme toujours, le chancelier reprendra le dessus, par son calme, sa patience, et parce qu'il a les antécédents de la
politique. Alors, tout s*arrangera à l'amiable. L'essentiel, c'est que le prince Menchikoff a reçu maintenant ses dernières instructions, et il faut que M. de Lacour reçoive les siennes, de façon à être bien en mesure de terminer TafFaire sans relard, car, si on a encore besoin d'explications, à ces énormes distances, et qu'on laisse de nouveau la chancellerie de Saint-Pétersbourg, les Seniavine et les Labenski, mettre le nez dans Taffaire, elle ne finira pas, ou plutôt, elle finira par une rupture. »
Notre représentant à Saint-Pétersbourg n'était pas au bout de ses peines. La question des Lieux Saints, après lui avoir causé tant d'irritation, devait, en fin de compte, le faire tomber à Paris dans une demi-disgrûce qui mit fin, on le verra, à sa carrière diplomatique.
Nous avons vu, par la lettre ducomte Walewski, datée du 24 mars 1853, quelles étaient les véritables dispositions de l'Angleterre dans la question des Lieux Saints, ou, pour mieux dire, dans la question d'Orient, car, à partir de ce moment c'est bien la question d'Orient elle-mùme, avec toutes ses conséquences, qui est sur le tapis. L'Angleterre donc, qui commençait à sentir le
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danger, renvoya, en toute hâte, à Constantinople, son représentant, lord Stratford de Redcliffe, qui arriva à Péra le 4 avril.
Le retour de l'ambassadeur britannique sur le terrain oriental, théâtre habituel de ses exploits diplomatiques, devait puissamment contribuer à envenimer la question pendante. Vindicatif à l'excès, habitué à régner sans partage sur les rives du Bosphore, où il séjournait depuis douze ans, faisant et défaisant à son gré grands vizirs et ministres, lord Stratford de Redcliiïe avait conçu contre l'empereur Nicolas, qui avait refusé, en 1833, de le voir accréditer auprès de sa personne, en qualité de ministre d'Angleterre, une rancune personnelle, dont les manifestations haineuses contribuèrent pour une notable part à la rupture de 1854. Le nuage orageux dans lequel s'enveloppait le prince Menchikoff, voilait le soleil de lord Stratford de Redcliffe. Aussi, les relations de ces deux personnages devinrent-elles rapidement très tendues. Le 5 avril, M. de Lacour, successeur du marquis de La Valette dans le poste épineux d'ambassadeur de France, débarquait également à Constantinople. Les instructions de ce diplomate étaient des plus conciliantes, et sa
t±î NICOLAS 1 ET XAPOLiON 111.
personnalité correcte, quoiqu^an peu terne, paraissait devoir convenir à sa mission, qui, d'ailleurs, ne dura que sept mois à peine, et dans laquelle il eut pour successeur, comme on le verra plus loin, et ix>ur sept mois élément, le général, depuis maréchal Baraguey d'Hilliers. Mais, en face des prétentions de la Russie* la modestie concilianle de M. de Lacour ne devait pas avoir plus de succès que uVn avaient eu les allures légàrement impétueuses du marquis de La Valette et que ne devaient en neuooutr^r les coups de boutoir intempestifs du général Baraguey d^Hillîers.
Le 19 avrîK en présence du mutisme des mi- UKSlr^ turv^s qui« prudemment^ s*étaient abstenus de r^Kmdne oâicxellement à ses ccKomonications, le pfince Menchikocf ;idness$a à la SoMime Pùrle une ooQvvlIe nv4e vVQ»;ue dans le seiks des précédentesw U t étJÙt uit« eu subc^aoœ, que la Turquie av;&it nuuique aux. (nxaesse> Eûtes à la Roàsie, mais qx>:' le cvtjlt ovcst aurait ce^^eo^ianl â oublier le p«fes^. >c dx< farjtaties forcoeiues. rvdi^ées swïs luL tnraHw ruj: trjLU* lui étiiiecxt J*xicr^*es |war Fav^c-t. L^xnihtsjsofinfcr -:\tr*:ciLaaîn» réclamait, XX 2CCLL itf 5V.,.: v.ui;;r:. u j: inidLZ explknfcùf e« doiit il r-caîrccc serju: ^vcviu.ie. vXO.-erTSi^iî i» cSefe
sur le lieu même de la naissance du Christ, dans la grotte de la Nativité, située au-dessous de ladite église. De plus, la possession de la grotte de Gethsémani serait reconnue aux Grecs, qui admettraient les Latins à y exercer leur culte, à la condition que ces derniers reconnussent aux Grecs le droit de priorité dans Tordre de la célébration du service divin. Les jardins de Bethléem deviendraient une possession commune des Grecs et des Latins. De plus, un ordre suprême du sultan assurerait la réparation immédiate de la grande coupole de l'église du Saint-Sépulcre, par le gouvernement turc, mais avec le concours du patriarche grec qui veillerait à ce que le style byzantin remplaçât l'ancienne architecture, et sans ingérence d'un délégué d'un autre culte. Il serait, en outre, procédé à la destruction de diverses « lucarnes » (sic) ayant vue sur le sanctuaire, et à la démolition d'un « harem » (sic) voisin de la grande coupole, bâtisses à demi ruinées, que l'incurie locale, chose inexplicable partout ailleurs qu'en Orient, avait laissé élever contre les murs mêmes du sanctuaire. Enfin, une convention, ou sened, interviendrait entre la Turquie et la Russie, afin de régler une fois pour toutes les réclamations de la France et des Latins,
1^ 5IC0LAS I ET XArOLE03C III.
poar garantir le sUiu qm strict des pririlèges de rÉglise grecque en Orient, et, en particnlier, le siaio quo des sanctuaires possédés, à Jérusalem, par le culte grec exdnsiTement, on en participatk>D avec les autres rites représentés en Terre sainte. L*emperear Xicobs tenait essentiellement à la convention, à cause des résenres gênantes p>ur le cabinet de Saint-Pétersboiirg« que le marquis de La Valette* en ISS^ avait très habilement affirmées en fiivenr des droits hislori«|ue$ de b France, quant à la lettre des anciens traités, quels que fussent les arrazçements intervenus récemment entre la Turquie et le gonverneaient français. En cas de refus de la {nrt du ^Hiv^memout ottoman « le prince Mendûkoff dècUnît. à la fin de sa no^e. que <a c conduite serait :i?or> coofenniie au nraintien de la dk:nité A^ s*. 3 c:uvvnK:i>?nt et vie la r^l^ioQ de son sonvenin ».
MjlIc^^ ses aj^virences coomùnatocres^ celle w)te îEA5i:uïi:: cul un Bï,Hiv^cient ie retraiW qui a'^icèorca i>as à la cLarrr^van^^: iatêres^^ des
fiLT ji :Lt:< siici. ru/ i J^^rerNiletn? Les pcè^emtîoflfcs: l^ - ^''^- iî^vèwes iiias ses ^.t^N. reuaiv^meAl
pour but de modifier un statu quo que la Russie considérait comme trop favorable aux Latins, et voilà que, dans une note, résumé des exigences de son gouvernement, le prince réclamait ce même statu que dont les Grecs se prétendaient les victimes! Il y avait donc contradiction, ou, tout au moins, ambiguïté dans les revendications de renvoyé du czar. Or, en raison du caractère impérieux qu'il avait dès le début donné à sa mission, et qu'il avait encore accentué par ses démarches insolites, il était évident que la moindre dérogation au système de violence adopté serait considéré par les Turcs comme un symptôme de faiblesse. Le prince Menchikoff ne vit pas cet écueil sur lequel devait sombrer sa mission. La France et l'Angleterre se déclarant de plus en plus en faveur de la Turquie, à mesure que le danger se dessinait, Rifaat Pacha répondit au prince, qu'avant toute autre, la clause qui attribuait l'élection du patriarche grec de Conslantinople au czar était inadmissible. Le ministre protégé de la Russie, le successeur imposé au sultan du « fallacieux » Fuad Effendi, ne se montrait donc pas plus docile que son prédécesseur, même en présence des menaces de rupture du prince MenchikofT. Toute l'orgueilleuse hauteur déployée
par l'ambiissadeur extraordinaire du czar menaçait de tourner à sa confusion.;
Chacune des lettres de M. Thouvenel, à cette époque, dénote un pas de plus dans la voie des perplexités et des craintes pour un avenir prochain ; c'est ainsi qu'il écrit au général Castelbajac, le 30 a\Til 1853 :
« Général, je suis bien heureux que ma correspondance privée vous serve à quelque chose. C'est une preuve de votre indulgence, car, lorsque je commence mes lettres |>arliculières, j'ai déjà l'esprit et la main fatigués par mes dépèches officielles. Je crains, je vous l'avoue, que nous ne puissions pas bien sortir de l'affaire des Lieux Saints. Il est évident qu'on ne veut pas nous aider, à Saint-Pétersbourg, à faire une retraite honorable, et qu'il faut au prince Menchikoff un succès à tout prix ! Force nous sera donc, à toute extrémité, de laisser faire et de protester, de faire valoir à Londres, à Berlin et à Vienne, le sacrifice auquel nous aurons souscrit par amour de la paix, et, une fois ce prétexte ôté à la Russie, d'engager les autres puissances à se joindre à nous pour refréner son ambition ! A cet égard, le ten-ain est déjà bien préparé, et le cabinet de
Saint-Pétersbourg calcule peut-être mal ses intérêts d'avenir, en ne prêtant pas les mains à une combinaison, décente pour nous, du débat actuel, n en résultera, quoi qu'on fasse, de la froideur dans les relations, et il sera démontré que la France, constitutionnelle ou régie par un pouvoir unique, n'a rien à attendre de la Russie. »
A l'époque où nous sommes arrivés, bien que l'opinion publique, en Angleterre, commençât à s'aigrir contre la Russie, le cabinet britannique n'avait pas encore adopté une attitude officielle aussi nette que celle du gouvernement français. C'est ainsi que la flotte anglaise était, jusqu'à ce jour, restée immobile, alors que la nôtre, on l'a vu, avait déjà pris la mer pour parer à tout événement. Cette divergence entre la France et l'Angleterre, qui ne devait pas durer longtemps d'ailleurs, encourageait l'empereur Nicolas à ne céder sur aucun point. Le général de Castelbajac n'envisageait pas sans inquiétude les nuances qui séparaient l'attitude de la France de celle de TAngleterre. Un événement sans grande portée apparente, puisqu'il ne s'agissait que d'un dtner, auquel le czar, contrairement à l'étiquette usitée alors à la cour de Russie, avait convié le ministre
de la reine à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour, et lady Seymour, lui laissait surtout quelques soupçons. Dans un gouvernement absolu, où la volonté du matlre pouvait tout, aucun détail, dût-il même sembler puéril, n'était à dédaigner. Notre ministre à Saint-Pétersbourg écrit donc à M. Thouvenel, le 30 avril 1853 :
€ Mon cher collègue, j'ai adressé au ministre, le 19 de ce mois, une dépêche chiffrée pour lui faire connaître un fait inusité dans l'étiquette et les usages de la cour de Russie, parce que ce fait, joint au bruit public et à quelques autres circonstances, me semblait de nature à faire croire à une entente secrète entre la Russie et l'Angleterre. Ces soupçons se sont évanouis dans mon esprit, et les avances gracieuses faites par l'empereur Nicolas à sir Hamilton Seymour n'étaient qu'un remerciement à l'Angleterre pour l'immobilité de sa flotte et pour les conseils qui nous avaient été donnés au sujet de la nôtre. Lord Clarendon a voulu se faire valoir à ce sujet, et il y a réussi. J'ai su, par une des personnes qui ont assisté au dîner donné par l'empereur Nicolas à sir Hamilton et à lady Seymour, que l'impératrice avait bu à la santé de la reine Victoria,
et que l'empereur avait dit : < Les Anglais ont » des moyens d'influence à Constantinople qui » leur sont particuliers. Moi, je n'ai malheureu- » sèment vis-à-vis des Turcs que les menaces de » la force matérielle, et j'ai dû les employer. » Mais, je me suis expliqué franchement à ce * sujet; je suis un homme loyal. Le ministère > anglais a cru, sans hésiter, à ma loyauté. Je » suis très sensible à cette preuve de confiance, » et je l'en remercie cordialement. j> L'empereur n'a rien ajouté en blâme ou en éloge sur la France, ni sur aucune autre des grandes puissances. Le lendemain de ce jour, Sa Majesté m'avait engagé à une parade extraordinaire. La grippe, qui me fait souffrir depuis une quinzaine de jours, pour la première fois depuis mon séjour ici, me força de m'excuser. Quelques jours après, nouvelle invitation, et même refus pour la même cause. L'empereur a envoyé savoir de mes nouvelles et m'a fait exprimer ses regrets. Il n'est pas mal que les circonstances m'aient donné l'occasion de me faire désirer. Je n'ai, du reste, rien témoigné, au sujet du dîner donné au ministre d'Angleterre, et je me suis contenté de répondre au général Kisseleflf qui m'en parlait
avec intérêt pour moi : « Je trouve tout naturel
lîîO NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
» que les frères et les sœurs (allusion aux quali- » fications entre souverains et souveraines) soient » mieux traités que les am/s (qualification inusitée » qu'avait donnée l'empereur Nicolas à l'empereur » Napoléon III). C'était, du reste, le seul moyen » qu'avait l'empereur Nicolas de compenser, à » l'égard de sir Hamilton Seymour, les bontés » que ma qualité d'officier général lui permet à d'avoir tous les jours pour moi, et je suis » charmé de celte bonne fortune pour un collègue f> ([ue j'aime et que j'estime. » Sir Hamilton, très sensible à mon procédé, qui n'a pas été imité [)ar d'au 1res collègues, est redevenu confiant, et m'a bien assuré que l'Angleterre marcherait toujours d'accord avec la France, si la Russie voulait empiéter sur l'intégrité de l'empire ottoman. Il croit, du reste, comme moi, que ces menaces armées n'ont pas d'autre but qu'une intimidation que la Russie a cru maladroitement nécessaire. Il m'assure aussi que M. de Nesselrode lui u exprimé les intentions les plus conciliantes au sujet de la question des Lieux Saints, et le désir de la voir terminée par le prince Jlenchikoff et M. de Lacour. Je crois que le moment est favorable, car les armements de la Russie commencent à lui peser, et elle a été effrayée des consé-
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quences fâcheuses qu'ils peuvent amener, malgré elle, d'autant plus que la partie raisonnable et politique peut se trouver entraînée en sens contraire par l'esprit religieux des populations et par l'ambition des jeunes officiers et du vieil esprit russe. Au sujet de la destitution de M. Garachanine, premier ministre du prince de Servie, M. de iSesselrode, avec une animation qui ne lui est pas ordinaire, m'a dit « que c'était un mau- » vais homme, ingrat vis-à-vis de la Russie, et » animé d'un esprit politique dangereux, mal- » heureusement trop répandu en Servie et dans » les provinces danubiennes. La Servie, a-t-il » ajouté, nous doit son existence ; et, dans notre » position, vous ne souffririez certainement pas » qu'elle se fît votre ennemie et l'ennemie des » principes conservateurs. » C'est ce dernier motif surtout, qui a indisposé l'empereur Nicolas, et qui le guide en ce moment dans ses relations avec la Turquie et les provinces qui sont sous sa souveraineté. »
Les diplomates français contemporains du général de Castelbajac ont été sévères pour sa mission à Saint-Pétersbourg. On a accusé le général de partialité en faveur de l'empereur Nicolas. On
a été jusqu'à dire qu'il avait compromis les intérêts du gouvernement français à la veille de la guerre de Crimée. Ce reproche, disons-le hautement, nous parait absolument injuste. Que le général de Castelbajac eût mieux réussi dans sa mission, s'il avait eu Thonneur de représenter en Russie la France de 189i, qu'il ne réussit en ayant Thonneur de représenter la France de 1853, cela n'est pas douteux I Qu'il fût un peu sous le charme de l'empereur Nicolas, nous l'accordons volontiers. Que la question des Lieux Saints l'agaçât par sa longueur et par son obscurité, comment eût-il pu en être autrement? Mais il ne sacrifia aucun intérêt essentiel ; il fit les plus louables efforts pour maintenir la paix, et il regretta hautement la rupture de 1854. Voilà la stricte vérité. Ajoutons que ce vaillant soldat de 4812 n'avait pas la prétention d'être un Talleyrand ; mais les extraits que nous avons déjà cités de sa correspondance privée, qui est entre nos mains, dénotent, on nous l'accordera, des ([uaiilés qui ne sont pas l'apanage du premier venu, et (jue complétaient une éducation mondaine accomplie et un esprit naturel du meilleur aloi. Revenons maintenant à Constantinople.
A la date du 5 mai, le gouvernement otto»
man se décida à formuler une réponse officielle aux demandes de la Russie, et le ministre des affaires étrangères transmit au prince Menchikoff deux firmans adressés à Hafiz Pacha, gouverneur du sandjak de Jérusalem, dans lesquels ie sultan faisait connaître ses résolutions. Dans le premier lirman, relatif à la grande coupole de l'église du Saint- Sépulcre, Abd ul Medjid spécifiait que cet édifice serait restauré « dans sa forme actuelle^ telle quelle », et que, s'il était apporté quelque altération à cetle forme, le patriarche grec de Jérusalem serait autorisé à présenter ses observations. Il était décidé, en outre, que les maisons attenantes à l'église du Saint-Sépulcre, se trouvant être « des lieux de retraite et de prière pour les musulmans », ces locaux ne pouvaient être démolis, mais le sultan ordonnait le murage des fenêtres qui donnaient directement sur le Saint Sépulcre. Or on a vu que le prince MenchikoflT avait qualifié de « harem » une construction que le firman appelle € un lieu de prière ». Il était dit que, même dans l'appréciation des faits matériels, car enfin il est difficile de confondre un harem avec un lieu de prières, les obscurités de la question, ou le manque de foi, ne perdraient jamais
leurs droits I Dans le second firman, également adressé au gouverneur de Jérusalem, et relatif aux « privilèges des Grecs dans Tusage des Lieux Saints », le sultan décrétait que les Latins conserveraient une clef de l'une des portes de la grande église de Bethléem, afin de pouvoir ainsi traverser l'église supérieure pour se rendre dans la grotte de la Nativité, située au-dessous. De plus, l'étoile d'argent indiquant le lieu même de la naissance du Christ, qui avait été dérobée en 4847, serait rétablie aux frais du sultan, « comme un souvenir solennel à la nation chrétienne, disait Abd ul Medjid, de notre part impériale ». Quant au tombeau de la Vierge, il était décidé que les Grecs auraient le droit d'y officier les premiers, en commençant au lever du soleil ; qu'après eux viendraient les Arméniens, puis, en dernier lieu, les Latins, et tous durant une heure et demie. Les deux jardins de Bethléem, contigus au monastère franc, devaient être, comme par le passé, administrés par les Grecs et les Latins, sans droit de « prééminence » des uns sur les autres. Le sultan terminait en confirmant à tout jamais, k chaque rite, la possession des sanctuaires qui se trouvaient entre leurs mains, « soit en commun, soit d'une manière exclusive ».
NICOLAS I ET NAPOLÉON III. i'Si
Dès que l'on connut à Paris le détail des exigences du prince Menchikoff relativement à la question des Lieux Saints, M. Thouvenel écrivit, à la date du 14 mai 1853, au général Castelbajac:
« Général, les affaires de Constantinople ne marchent pas au gré de nos désirs. Les renseignements fournis par M. de Lacour sont un peu confus, mais il en résulte que la Russie lient plus à un succès particulier qu'à un accord avec nous. Ainsi, on rejette, dans le tombeau de la Vierge, le système de rotation par jO(/r, qui coupait court à toute difficulté, et on tient à la rotation par heure, pour attester un droit de préséance en faveur des Grecs I On veut faire constater de nouveau, par un Orman, la limite de nos concessions, et spécifier encore une fois que les Latins, pour avoir une clé, n'ont pas le droit d'exercer leur culte dans l'église de Bethléem I Le sommet de la coupole sera réparé aux frais du sultan, mais le patriarche grec seul sera reçu à présenter des observations I Je ne veux pas dire que tout cela soit bien grave. Nous voulons sincèrement en finir, mais le débat, au lieu de se terminer par une entente, sira clos par des paroles amères. Nous laisserons faire, mais en
grondant, tandis qu'en acceptant nos propositions, nous étions engagés à nous taire, ou même, et c'eût été mon avis, à nous déclarer satisfaits. Pour le reste, en outre, nous aurions pu nous montrer plus coulants. Nous aurons double motif, au contraire, pour encourager la Porte à résister aux autres demandes du prince Menchikoff, et, sur ce terrain-là, nous sommes sûrs d'avoir les Anglais avec nous. En résumé donc, l'ambassadeur de Russie, le Jupiter tonnant, n'aura remporté, sur la question des Lieux Saints, qu'un triomphe mesquin et discuté. Il se sera attiré, de la part du sénat de Servie, une démonstration fort désagréable, et n'aura rien gagné au sujet de la protection de l'Église grecque et des chrétiens rayas de la Porte, à moins que son cabinet ne soit prêt à entrer dans la carrière des aventures. Toute cette campagne n'est pas heureuse, et c'est ce qui na'effraye, car il me semble diflQcile qu'après avoir débuté si bruyamment, l'empereur de Russie reste longtemps sous le coup d'un si mince résultat. Nous verrons donc bientôt, je le crois, la question d'Orient se rouvrir plus complètement, et il faudra aviser à de grandes résolutions. On parait s'y attendre à Londres, et je remarque que le langage
de lord Clarendon devient de plus en plus net. Si un fait venait démontrer à l'Angleterre qu'elle a été mystifiée, elle se réveillerait de son apathie, et ce serait peut-être à nous à la retenir. »
Du haut de leur observatoire du quai d'Orsay, M. Drouyn de Lhuys et M. Thouvenel voyaient donc très clairement s'amonceler l'orage vers rOrient. Retournons maintenant sur les rives du Bosphore. Le prince Menchikoff accusa réception, dans la journée même du 5 mai, au ministre
des aflfaires étrangères, Rifaat Pacha, des deux firmans que nous venons d'analyser, et il informait le ministre turc qu'il placerait ces pièces sous les yeux de son gouvernement. Mais le prince ajoutait que, comme, jusqu'à ce jour, aucune réponse ne lui avait encore été faite sur le point le plus important de ses communications, c'està-dire le projet de convention destinée à garantir les intérêts de l'Église orthodoxe d'Orient, il se voyait contraint par ses instructions de fixer la date du iO mai comme terme extrême à une communication des ministres du sultan. L'ambassadeur terminait sa note en déclarant * qu'il ne pourrait considérer un plus long délai que comme un manque de procédés envers son gouverne-
ment, ce qui lui imposerait les plus pénibles obligations ». A cette note, qui avait tous les caractères d'un ultimatum^ se trouvait joint le projet de convention qui résumait définitivement les revendications de la Russie. Celte pièce, en raison de son importance, mérilt^ d'èlre analysée de près. Pour tout lecteur attentif, elle marque, dans les prétentions russes, un mouvement de retraite mal dissimulé sous les formes dont continuait, par habitude et peut-être aussi par embarras, à s'envelopper le prince Menchikoff. Comme l'empereur son maître, ce diplomate avait échafaudé tout le succès de ses démarches sur rintimidation. L'habileté, mêlée d'apathie, que les Turcs, sûrs de lappui de la France et de l'Angleterre, avaient opposée au système compressif de l'ambassadeur extraordinaire du czar, allait consommer l'échec de la diplomatie russe jusqu'à le rendre humiliant. Que contenait, en effet, cette fameuse convention qui devait assurer à jamais le bonheur de l'Église orthodoxe d'Orient? Le prince Menchikoff y réclamait, dans l'article premier, le maintien des privilèges et immunités dont jouissait ab anliquo le clergé orthodoxe de l'empire ottoman, mais, les avantages qu'une interprétation arbitraire ou machiavé-
Uque pouvait faire découler de ce membre de phrase, subissaient, à la fin du même paragraphe, une mutilation décisive, quand l'envoyé russe ajoutait, que ces privilèges et immunités antiques seraient assurés, dans les États de la Sublime Porte ottomane, « sur la base du statu qno strict existant ». Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, il était impossible, dans un document qui devait être aussi sérieux, d'afficher une contradiction plus fragranle. Le prince Menchikofl* montrait, dans cette occasion solennelle, une ignorance en matière d'orthodoxie orientale qui confond le spectateur attentif de ces événements. Il ne se rappelait sans doute pas la définition que le prince de Talleyrand, grand seigneur comme lui, mais, de plus, grand esprit, donnait de la diplomatie, quand il l'appelait « la théologie do la politique ». 11 est vrai que le prince Menchikoff n'avait jamais été archimandrite comme le [jrincc de Talleyrand avait été évêque! mais il aurait pu suppléer aux lacunes canoniques que renfermait son esprit, brillant d'ailleurs, en faisant adjoindre à son ambassade un théologien grec de moyenne force. Dans l'article II, il était spécifié que les droits et avantages concédés, à l'avenir, par le gouvernemont ottoman aux autres cultes chrétiens, seraient
considérés comme appartenant au culte orthodoxe. Les articles III et IV revenaient sur la protection des « droits et immunités » et sur la réparation de la grande coupole du Saint Sépulcre, avec un luxe de phraséologie destiné sans doute à voiler Tinanité du fond. L'article V réclamait la construction, à Jérusalem, par le gouvernement russe, d'une église et d'un hôpital pour les pèlerins. L'article VI confirmait toutes les stipulations antérieurement intervenues entre la Russie et la Turquie. Réduites môme, ainsi qu'on en peut juger, à des proportions assez modestes, les réclamations d'abord si bruyantes du prince Menchikoff, ne furent pas admises dans leur intégralité par les ministres turcs. Ce fut seulement alors, et en présence de l'obstination de la Sublime Porte, que l'ambassadeur du czar, blessé dans son orgueil et mécontent de voir des concessions, que l'empereur Nicolas n'approuvait peut-être pas, rendues inutiles par l'inertie du Divan, recourut de nouveau aux allures cavalières, et, en dernier terme, à la rupture, suprême moyen d'action en Turquie. Mais cette rupture môme, on le verra, le prince Menchikofif ne s'y décida qu'à regret et en désespoir de cause. Elle fut, pour ainsi dire, le dernier échec de sa mission, qui n'en était plus à
les compter! Rifaat Pacha s'empressa de répondre, le 12 mai, que l'érection, à Jérusalem, d'une église et d'un hôpital russes serait autorisée par le sultan, et qu'il n'était jamais entré dans l'esprit d'Abd ul Medjid d'apporter un changement quelconque aux privilèges religieux accordes aux communautés chrétiennes. Quant à conclure avec la Russie un traité spécial sur ce sujet, Rifaat Pacha déclarait qu'agir de la sorte serait pour la Turquie « compromettre les principes fondamentaux de son indépendance et de sa souveraineté; qu'en conséquence, il ne pouvait consentir à négocier sur de pareilles bases, et que son gouvernement en appelait, sur ce point, à l'opinion publique du monde entier et à la loyauté de l'empereur do Russie ». Dans la même journée, le grand vizir, Méhémet Ali Pacha, qui n'avait jamais cessé d'être activement mêlé aux négociations, dépêcha au prince Menchikoff le premier drogman du Divan impérial, Noureddin Dey, afin d'inviter l'ambassadeur russe à une conférence fixée au lendemain, 13 mai, à une heure. Cette réunion devait avoir lieu dans le palais que possédait le grand vizir à Kourou-Tchosmé, lieu de plaisance sur le bord de la mer et peu éloigné de Constantinople. Le prince Menchikoff, fidèle à son système
d'intimidation, et voulant ainsi témoigner du mécontentement que lui causait la lenteur des n^ociations, avait quille Péra depuis le 4 mai, et s'était retiré à bord de la f régale russe h Bessarabie, qui mouillait en face de Bujukdéré, point situé dans le haut Bosphore, à proximité immédiate de la mer Xoire, et où se trouve établie la résidence d'été des ambassadeurs du czar à Constantinople. Ce fut là que vint le chercher l'invitation de Méhémet Ali Pacha. Le prince l'accepta. Le lendemain, à l'heure indiquée, le grand vizir attendait l'envoyé de Russie, lorsque, à son vif étonnement, il aperçut, des fenêtres de son palais, la frégate russe, battant pavillon d'ambassadeur, redescendre majestueusement le Bosphore sans s'arrêter au débarcadère convenu.
L'étounement de Méhémet Ali Pacha se changea bientôt en stupeur, quand il apprit, qu'au lieu de se rendre à Kourou-Tchesmé, ainsi qu'il l'avait promis, le prince Menchikoff s'était fait conduire directement à l'Échelle de Bechik Tasch, la plus voisine du palais du sultan, et qu'il s'était présenté inopinément chez Abd ul Medjid, bien qu'il eût appris la veille, que ce prince, fort affecté de la mort de la princesse sa mère, était enfermé dans le harem, et n'était visible pour
personne. Mais il semblait que l'ambassadeur extraordinaire du czar prît plaisir à fouler aux pieds toutes les lois de l'étiquette et même des simples convenances. Malgré les sévérités de la consigne, le drogman de Tambassade russe insista (le telle manière, que le prince MenchikoflF fut introduit auprès du sultan qui fit trùve à sa douleur pour le recevoir. L'entretien fut d'ailleurs très court, et l'envoyé de Russie le termina en disant à Abd ul Medjid : « Je supplie Votre Majesté de peser mûrement les conséquences que peut avoir une résistance prolongée, de sa part, aux désirs de l'empereur Nicolas. » Regagnant ensuite sa frégate, le prince, placé en évidence sur le pont, attendit quelques instants, sous les fenêtres mêmes du sultan, comme s'il comptait sur une communication suprême. Puis, ne voyant rien venir, il donna Tordre de reprendre le chemin de Buyukdéré.
Les conséquences de la visite inopinée du prince Menchikofî au sultan ne se firent pas attendre. Le soir même, le grand vizir Méhémet Ali Pacha, et le ministre des affaires étrangères, Rifaat Pacha, un protégé de la Russie pourtant, étaient destitués. Ces personnages eurent pour successeurs, au grand vizirat, Mustapha Pacha,
et, au ministère des affaires étrangères, Rechid Pacha, le célèbre homme d'État ottoman dont l'ambition jalouse et l'avidité financière sans frein supportaient impatiemment une retraite, môme momentanée. Abd ul Medjid, prince doux et faible, plus que jamais livré, en présence d'un ennemi d'apparence formidable, aux hésitations de son esprit timoré, espérait, par un changement de personnes opéré dans ses conseils, gagner du temps, et môme, peut-être, adoucir le courroux déchaîné de l'empereur Nicolas. Mais, à côté des hautes considérations politiques qui avaient pu influer, dans cette crise, sur l'esprit du sultan, viennent se ranger de moindres causes trop souvent inconnues, par suite de leur petitesse môme, et qui n'en sont pas moins quelquefois, surtout en Orient, des causes déterminantes. On a pu dire avec justesse, qu'en France, et même de notre temps, tout finissait par des chansons. Mais combien n'est-il pas plus juste de dire, qu'en Turquie, tout commence et tout finit par une intrigue de palais I Nous trouvons une nouvelle preuve de cette vérité dans le curieux récit que l'on va lire, et qui relate des faits restés, jusqu'à ce jour, absolument ignorés, môme du grand public politique.
Peu de jours après avoir pris possession de Tambassade de France à Constantinople, vers le milieu de Tannée 1835, M. Thouvenel, encore sous le coup des graves événements qui avaient précédé et amené la guerre de Crimée, événements auxquels il avait été activement mêlé, on Ta vu, en sa qualité de directeur des affaires politiques au Département des affaires étrangères, eut l'occasion d'avoir, avec l'ancien grand vizir, Méhémet Ali Pacha, dont le nom est souvent revenu dans notre récit, une conversation tout intime et dont Tobjet lui parut, fort heureusement pour notre curiosité, assez important, pour qu'aussitôt rentré chez lui il prît le soin d'en noter les traits principaux. La pièce que nous allons citer est en entier écrite de la main de M. Thouvenel. Nous avons été assez heureux pour la retrouver dans ceux de ses papiers qui sont en notre possession. Le récit est piquant, et, toute personne ayant habité Constantinople ne pourra manquer d'en reconnaître la saveur vraiment orientale. Mais laissons la parole h M. Thouvenel* :
1 . J'ai cru devoir communiquer le récit qu'on va lire à G. Aristarclii Bey, fiU de Nicolas Anstarchi Bey, alors i^r&wd logolhètc. Tout en m'autorisant à insérer dans ma publication, ce document, G. Aristarchi Bey m'a rappelé que le grand logotliùte, son père, mis en cause par l'ex-grand vizir Méhémet Ali FiiL-ha, avait joué
« Par suite de la mention qui fut faite du retour, à Constantinople, du logothète Nicolas Aristarchi, j'adressai à MéhémetAli Pacha la question, si ce personnage s'était présenté chez lui? Méhémet Ali Pacha répliqua, qu'en effet Nicolas Aristarchi s'était présenté chez lui et s'était jeté il ses pieds en fondant en larmes et en implorant sa clémence. Cet incident fit tomber la conversation sur la mission du prince Menchikoff, pendant laquelle Méhémet Ali Pacha était grand vizir, et sur le rôle qu'avait joué, à cette époque, \q personnage qui venait de rentrer à Constantinople. J^avais particulièrement pour but, en entamant cette revue rétrospective, de dissiperiez
pendant longtemps un râle important dans les relations internationales de la Turquie, et que Méhémet Ali Pacha, auteur de cette conversation, était son ennemi acharné. Lord Stratford de Hedoliiïc, chaleureux protecteur et ami de Méhi'met Ali Pacha, était, de son côté, Tun des ennemis personnels du grand logothètc. <i. Aristarchi Bey, d^ailleurs, dans l'entretien que j'ai eu avec lui au sujet du document en question, conteste formellement certains détails de la fin du récit, qui tendent à attribuer à son père, vis-à-vis de Méhémet AU Pacha, une attitude humdiante. En ce qui concerne la narration des particularités caractéristiques des incidents qui ont marqué cette mémorable négociation, G. Aristarclii Bey se réserve d'élaborer éventuellement un travail appuyé sur des documents lui appartenant et qui représentera les choses sous un jour différent, en ce qui concerne le rôle de Nicolas Aristarchi, son père. Il oppose, en attendant^ les plus expresses réserves à ce qui concerne la conduite du grand logothète dans la version du grand vizir Méhémet Ali Pacha.
doutes qui me restaient sur le retour au pouvoir de Reebid Pacha, retour d'autant plus inexplicable qu'il avait été amené par les démarches directes du prince Menchikoff près du sultan. C'est maintenant Méhémet Ali Pacha qui parle : « La cause primitive de la mission du prince » Menchikoff a été une prière ou supplique que » des notables grecs ont fait parvenir à l'empe- » reur A'icolas. Dans cette pièce, on appuyait » sur la position peu digne à laquelle la Russie » se trouvait réduite, à Constantinople, en compa- » raison de la position de la France et de TAn- » glelerre. On désignait les moyens favorables » pour en sortir. On indiquait comme moyen » d'atteindre ce but, une mission extraordinaire » dont le chef, en tenant un langage ferme et » menaçant au Divan, ne manquerait [)as de faire » obtenir à l'empereur Nicolas une autorité absolue » sur l'Église grecque dans les domaines du sultan,
* donc, en môme temps, une autorité absolue > sur la nation grecque, terme qui, d'après l'usage » oriental, implique la totalité des membres de » l'Église grecque, de quelque nationalité qu'ils » soient. Cette pièce ou supplique a été signée » par le patriarche grec de Jérusalem, par le
* logothète Nicolas Aristarchi, par Tex-prince de
» Samos Vogoridès, par le banquier Misse Yani, » par M. Lazaraki et dautres, tous, et tant » qu'ils sont, et, encore à Theure qu'il est, i>ar- » tisans zélés et acolytes de Rechid Pacha.
» M. Ozéroff Ta transmise à Saint-Pétersbourg, » et Ta chaudement appuyée.
» Le prince MenchikolT, dans les premières » conférences qu'il eut avec moi, usa d'un langage » menaçant envers la Turquie, et parla de la » France et de l'Angleterre avec haine et mépris. » C'est de cette manière qu'il essaya de m'iinpo- » ser le Sened (traité). Rencontrant, de ma part, » une résistance opiniâtre, il laissa tomber le projet » de Sened et proposa une alliance offensive et » défensive. Comme ce projet, cependant, livrait » la Turquie, pieds et i)oings liés, à la Russie, » et, en même temps, amenait inévitablement » une rupture avec la France et l'Angleterre, » j'essayai de revenir à la première proposition » du prince, le Sened. J'avais bien remarqué, en » effet, que le prince Menchikoflf n'avait point » l'intention de chercher une rupture, mais bien > celle de Téviler, si cela était ix)ssible. J'avoue » que, dans la recherche d'une solution pacifique 9 de la question, je fus secondé: 1° par le prince » Menchikolf ; 2^ par le premier drogman de la
mission russe, Argyropoulo. Je fus contrarié : 1<>par Rechid Pacha; 2<> par le logothèle Nicolas Âristarchi; 3° par MM. Ozéroff et Balabine. Le premier voulait se ressaisir du pouvoir. Le second avait des vues personnelles. Les deux autres craignaient d'être compromis vis-à-vis du gouvernement qu'ils servaient. Il s'agissait, en premier lieu, de détacher le prince MenchikoflF du premier drogman russe Argyropoulo, favorable aux idées conciliantes, pour le livrer entre les mains du logothète Nicolas Aristarchi, et, par là, de Rechid Pacha. Voici comment Ton y parvint: on fit connaître au sultan que M. Argyropoulo désirait posséder une maison de campagne, et qu'il était trop pauvre pour en acheter une. Le sultan lui fit cadeau d'une maison à Buyukdéré. Toute cette transaction, et le don impérial lui-même, eut lieu sans que M. Argyropoulo s'en doutât. Je Tappris, et je tâchai de déjouer l'intrigue que j'entrevoyais, en demandant que l'on fît surseoir au cadeau de la maison. Mais le logothète Nicolas Aristarchi me prévint. Il remit à M. Argyropoulo, qui était tout ébahi de la bonne fortune qui lui arrivait, les clefs de la maison, signe de possession, usité en Orient, et alla, de suite.
» le dénoncer près de son chef. Le prince Men- » chikoff interpella son premier interprèle, et, » n'ayant point ajouté foi aux assurances de ce » dernier, comme quoi toute celte transaction » lui était restée étrangère, le suspendit de ses » fonctions. En effet, M. Argyropoulo, dans sa » première surprise, avait été assez sot pour » garder les clefs au lieu de les refuser. Elles se » trouvaient donc entre ses mains, quoique depuis » peu d'heures. Depuis ce moment, le prince » Menchikoff se trouva entre les mains du logo- » thèle Nicolas Aristarchi ou plutôt de Rechid » Pacha, qui, de son côté, avait pris certains en- » gagemenls vis-à-vis du logolhète, pour le cas » qu'il l'aidât à se ressaisir du pouvoir. Tous les » autres employés du drogmanat russe étaient ï> incapables de figurer dans une négociation » politique.
» Cependant les négociations entre l'ambassa- » deur russe et moi avaient avancé. Je puis hardi- » ment assurer que ces négociations étaient quasi » terminées et que, conjointement avec le séras- » kier (ministre de la guerre), j'avais trouvé le » moyen d'écarter la dernière difficulté qui restait ï> à vaincre. Il s'agissait de la manière dont se- » rait mentionné le traité de Kainardji, dans la
note que nous remellrions au gouvernement russe, car c'était à une note que le Sened se trouvait réduit! J'avoue que le prince Menchikoff m'avait aidé de bon cœur à écarter le reste des difficultés. J'avais agi vis-à-vis de lui avec la plus entière franchise. Je lui avais surtout prouvé que la Russie, par ses exigences, nous poussait à nous jeter, corps et âme, dans les bras des puissances maritimes, et que le moment arriverait, comme en vérité il est arrivé, où nous ne serions plus que des instruments entre leurs mains, et qu'il ne nous manquerait pas la vohniéy mais bien la faculté d'agir à notre gré. Je voyais depuis longtemps que le prince Menchikoff voulait sortir de l'impasse dans laquelle il s'était fourvoyé, en suivant les conseils que la vanité et le désir de ne point gâter leur carrière dictaient à MM. OzérofT et Balabine, Je voyais que la Russie ne désirait point t/?ïe rupture. C'était le 13 mai que la dernière main (levait être apposée à l'œuvre de paix. J'attendais, à ce propos, le prince Menchikoff chez moi. J'étais parfaitement sûr de réussir. Cependant, Reclïid Pacha, par l'entremise du logothète Nicolas Arislarchi, était informé de la situation. La paix allait être assurée sans lui.
11 résolut (le frapper un grand coup. Le logo- Ihète se rendit chez le prince Menchikoff, dans la journée du 2 mai, et lui apporta l'assurance que Rechid Pacha, une fois rentré au pouvoir, signerait le Sened tel qu'il avait été présenté en premier lieu, en faisant abstraction des concessions auxquelles le prince Menchikoff s'était déjà prêté vis-à-vis de moi. Le prince Menchikoff donna dans le panneau. Au lieu de venir chez moi, il passa chez le sultan, et demanda et obtint la nomination de Rechid Pacha aux affaires étrangères. Quand il demanda ensuite à Rechid l'accomplissement de sa promesse, celui-ci nia effrontément , et en assurant qu'il se ferait plutôt couper les mains que de signer le Senedy avoir pris à cet égard le moindre engagement. Un diplomate très puissant (l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stratford de Redcliffe) aurait-il eu sa main dans cette transaction?
Aurait-il trouvé, qu'en agissant en bon patriote et en serviteur dévoué de mon maître, j'avais fait trop de concessions à la Russie? Avait-il craint de voir s'évanouir le prestige qui l'environnait, et de voir réduite la prépondérance de l'influence anglaise à une parité ? L'avait-il craint à plus forte raison, peut-être, que le
prince Menchikoff avait refusé d'avoir recours à son intervention^ intervention que cependant il lui avait offerte? Ce sont là des questions que je ne puis que soulever. La suite est connue. Le logo- Ihèle Nicolas Aristarchi fut éconduit par le prince Menchikoff*. Le grand menteur, cependant, Rechid, était rentré au pouvoir. Toutefois, l'affaire pouvait être redressée. Je proposai au sultan de m'envoyer à Saint-Pétersbourg.
Je connaissais l'empereur Nicolas. Je lui aurais parlé, pièces en main, avec franchise et vérité, et j'aurais fait appel à sa magnanimité. Je suis encore persuadé que j'aurais réussi I Rechid cependant, s'il ne put faire rejeter tout d'alK)rd mon projet, put en faire suspendre l'exécution. Le passage malheureux du Pruth, la déclaration de guerre intempestive de la part de la Porte, le firent abandonner. J'aurais voulu que vous fussiez présent à l'entrevue que j'ai eue avec le logothète, il y a trois jours I Vous auriez entendu que, point par point, je lui rappelai ces circonstances ; que je le sommai de me dire s'il ne croyait pas qu'un arrangement honorable pour nous, ac-
1. Je tiens de G. Aristarchi Bcy lui-môme, que le prince Menchikoff est allé prendre congé de son père, la veille de son départ.
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» ceplable pour la Russie, avait été imminent, » pourvu que le prince Menchikoff, comme il me » ravaii pj'omis^ se fût rendu chez moi dans la » matinée du 13 mai, et vous auriez vu et en- » tendu que celui auquel j'adressais ces questions » ne pouvait que me répondre affirmativement » en se frappant la poitrine et en versant des » pleurs I »
Voilà certainement une page curieuse de l'histoire secrète de la diplomatie contemporaine I Par l'organe de personnages parfaitement en situation de tout savoir, et de première main, ce récit pittoresque éclaire d'un jour nouveau les diverses phases de la célèbre mission du prince Menchikoff en 1853. Chaque acteur y joue son rôle d'une façon caractéristique, et le point d'interrogation que, par politesse sans doute, Méhémet Ali Pacha, dévoué pourtant à l'Angleterre, semble mettre devant la conduite, dans toute cette négociation, de lord Stralford de Redcliffe, équivaut à un acte d'accusation en règle contre ce diplomate. Non seulement en effet l'ambassadeur britannique à Constantinople, par rancune personnelle et par ambition déçue , compliquait à plaisir, dans l'affaire des Lieux
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Saints, les questions qui aura'ent pu se résoudre grâce à des concessions réciproques, non seulement il faisait peser sur le sultan et sur ses ministres un joug que les avantages de Talliance anglaise ne les empêchaient pas de trouver humiliant, mais encore il devait donner au monde poHtique ce spectacle unique, de voir l'alliance de l'Angleterre et de la France, si intime sur les champs de bataille de Crimée, se changer en une hostilité ouverte sur le terrain de Constantinople.
Cette lutte diplomatique entre la France et TAngleterre, en pleine alliance, est un chapitre curieux de l'histoire contemporaine, sur lequel les documents que nous avons en main nous permettront de revenir utilement. Mais arrivons aux derniers jours de la mission du prince Menchikoff.
Le iS mai, le nouveau ministre des affaires étrangères, Rechid Pacha, arrivé au pouvoir à la suite de l'intrigue dont on a lu plus haut le détail, fit connaître à l'envoyé du czar que les modifications ministérielles qui venaient d'avoir lieu ne lui permettaient pas de répondre immédiatement à la dernière note russe. Rechid demandait un délai de cinq jours. Dans la journée
du 17, tous les anciens grands vizirs, les pachas, les ulémas, furent convoqués en réunion plénière. L'avis unanime fut que l'on ne pouvait acquiescer aux exigences de la Russie. Le 18 mai, dans une note datée de Buyukdéré, le prince Menchikoff accusa réception à Rechid Pacha de la note turque qui lui avait été adressée par son prédécesseur Rifaat Pacha et dont on a lu l'analyse plus haut. L'ambassadeur extraordinaire de l'empereur Nicolas se plaignait de ce que la réponse du gouvernement ottoman «• fût loin de répondre aux espérances que lui avaient fait concevoir la gracieuse réception et le langage de Sa Majesté le sultan ». Les assurances de la Sublime Porte étaient qualifiées « d'évasives et d'illusoires ». Les deux firmans « ne pouvaient pas, en présence des anciens, offrir les garanties désirées par l'empereur de Russie ». Le sultan, en rejetant avec suspicion les vœux de l'empereur en faveur de la foi gréco-russe orthodoxe, « avait manqué de considération vis-à-vis d'un auguste et ancien allié ». Le gouvernement russe, en conséquence, manifestait « les plus sérieuses appréhensions pour la sûreté et le maintien des anciens droits de l'Église d'Orient ». Le prince gémissait sur le « déplorable égarement des pen-
sées du gouvernement ottoman », cause permanente, selon lui, « d'une attitude insultante pour la Russie >. Toute la phraséologie théâtrale qui avait présidé à la rédaction des notes russes depuis deux mois, toute la vaine rhétorique des collaborateurs du prince Menchikoff, se déployait à loisir dans ce document, parfaitement vide d'ailleurs.
Rechid Pacha ayant donné à entendre qu'une note responsive devait encore être discutée en conseil, le prince Menchikoff traita cette offre « de nouveau moyen dilatoire ne pouvant, en aucune manière, modifier sa détermination ». Il terminait ce long réquisitoire en déclarant à Rechid Pacha que « la cour impériale de Russie ne pourrait pas, sans déroger, s'exposer à de nouvelles insultes en continuant à conserver une légation à Constantinople » ; que « le refus de garantie pour le culte gréco-russe imposait au gouvernement impérial la nécessité de chercher cette garantie dans son propre pouvoir, et que « toute tentative contre le statu quo de l'Église d'Orient imposerait au czar l'obligation d'avoir recours à des exigences que l'empereur avait toujours eu à cœur d'éviter ».
Le 20 mai, dans un but de conciliation su-
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prème, le ministre d'Autriche à Constantinople fut chargé par ses collègues d'Angleterre, de France et de Prusse, lord Stratford de Redcliffe, M. de Lacour et M. de Wildenbrùck, de faire une démarche i)acifique auprès du prince Menchikoff. L'ambassadeur extraordinaire répondit au ministre que, « par égard pour l'Europe », il consentirait à remplacer dans ses réclamations le mot traité par les mots « note diplomatique ayant un caractère obligatoire ». Mais il exigeait une réponse dans la journée. Le ministre d'Autriche courut chez Hechid Pacha, qu'il trouva peu disposé à accepter la subtile modification proposée par le prince Menchikoff. Toutefois, le ministre des affaires étrangères du sultan dépêcha son propre fils au prince, pour lui déclarer que le patriarche grec allait recevoir un firman du sultan, maintenant à jamais aux Orthodoxes tous leurs privilèges ; déclarant le statu quoy à Jérusalem, impossible à changer sans l'assentiment de la France et de la Russie; accordant à rÉglise grecque tous les avantages qui pourraient être ultérieurement accordés à d'autres confessions, et décrétant la construction, à Jérusalem, d'une église et d'un couvent russes. Dans cette même journée du 20 mai, M. de Lacour
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alla à Buyukdéré rendre visite au prince Menchikoff, qui abandonna pour quelques instants le navire de guerre russe, le Foudroyant^ sur lequel il s*était établi, afin de recevoir l'ambassadeur de France au palais de Russie. L'entrevue fut courtoise, mais ne produisit aucun résultat. Toutefois, le prince Menchikoff reconduisit M. de Lacour jusqu'à l'embarcadère même de Buyukdéré, petit fait, qui, dans un pays où les moindres gestes des grands personnages sont commentés et épiés, marqua publiquement la différence des relations qui existaient entre le prince Menchikoff et M. de Lacour, et le prince Menchikoff et lord Stratford de Redcliffe. L'impérieux ambassadeur d'Angleterre, en effet, qui, depuis son retour à Constantinople, n'avait jamais entretenu que de froides relations avec l'ambassadeur du czar, avait même eu, quelques jours auparavant, avec le prince Menchikoff une violente altercation. Les relations personnelles entre les deux diplomates étaient rompues, et l'on en eut publiquement la preuve, en constatant que lord Stratford de Redcliffe était le seul, parmi les représentants des grandes puissances, qui n'eût pas pris con<;6 du prince Menchikoff. Si le but de l'Angleterre et de la France, dans la question d'Orient, était
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devenu identique, les procédés des représentants de ces deux grandes nations étaient loin d'être les mêmes, tant vis-à-vis de leur allié commun la Turquie, que vis-à-vis de leur ennemi commun la Russie. 11 faut reconnaître, d'ailleurs, que les allures conciliantes de M. de Lacour étaient plus de mise, dans les délicates circonstances où Ion se trouvait, que le caractère ombrageux et violent jusqu'à l'excès de lord Stratford de Redcliiïo.
Le lendemain, 21 mai, dans une dernière note, le prince Menchikoff faisait savoir à Rechid Pacha qu'il avait bien appris le projet de la Sublime Porte de proclamer une garantie pour l'exercice des droits spirituels du clergé de l'Église d'Orient, mais que cette conduite semblait dénoter chez les ministres turcs un oubli « des autres privilèges, droits et immunités, dont jouissait le clergé grec depuis les temps les plus anciens ». Une semblable restriction, ajoutait le prince, ne pourrait manquer d'être considérée par le gouvernement russe, « comme un acte hostile à la Russie et à sa religion ». L'envoyé extraordinaire du czar, ne pouvant plus se faire d'illusion sur le résultat de sa mission, renonçait enfin aux ambiguïtés et aux discussions byzantines relatives
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aux Lieux Saints. II jetait le masque, et, certain d'un échec, dévoilait, in extremis j le véritable, le seul desideratum de l'empereur Nicolas, c'està-dire la protection officielle de la Russie sur tous les Grecs de l'empire ottoman, avec toutes ses conséquences de juridiction civile et administrative^ qui, selon l'interprétation russe des anciennes concessions des sultans, formaient l'apanage du pouvoir exercé par les patriarches grecs sur les fidèles de leur communion. La Russie voulait bien reconnaître, il est vrai, que les concessions arrachées aux sultans, à diverses reprises, étaient tombées en désuétude par suite des réformes du sultan Mahmoud; mais la mission du prince MenchikofT avait eu précisément pour but de les faire revivre. Là était sa seule raison d'être; là était le seul but que poursuivait le czar. Tout porte à croire que de semblables exigences n'auraient jamais eu chance d'être admises par la Turquie, à aucune époque. Le groupement diplomatique qui se dessina dès qu'on entrevit la vérité, encouragea la Turquie dans sa juste résistance et ruina, dès le début, les projets ambitieux de l'empereur Nicolas. Ajoutons que le choix du prince MenchikofT pour une mission aussi grave
ne fut pas heureux. On a vu ses hauteurs, ses
contradictions, son ignorance en matière dor- Ihodoxie, ses hésitations. En somme, la Turquie l'avait embarrassé par la largeur de ses concessions. Sur le terrain spécial des Lieux Saints, toute satisfaction avait été donnée par la Turquie à la Russie. Quand le prince Menchikoff se vit trop écouté, il imagina de protester d'une autre manière. Combattu entre le désir d'obéir à la lettre aux volontés intimes de l'empereur Nicolas, qu'il connaissait mieux que personne, et les inquiétudes que lui causaient les conséquences imprévues d'une aventure dont trois mois de négociations lui avaient fait entrevoir les dangers, le prince Menchikoff se trouva amené à faire des concessions que son maître blâmait, à imposer à la Turquie des conditions qu'il réprouvait dans son for intérieur, bref, à mêler la faiblesse et l'incohérence aux apparences de la brutalité, ce qui, en diplomatie, constitue une double faute. Dans la nuit du 21 au 22 mai, le prince Menchikoff quittait Buyukdéré, sur sa frégate de guerre, et rentrait dans la mer Noire.
LES NEUF DERNIERS MOIS DE LA MISSION DU GÉNÉRAL MARQUIS DE CASTELBAJAC A SAINT- PÉTERSBOURG.
Mai 18j3-révrier 1854.
Pendant que le confident malheureux du czar Nicolas regagne Saint-Pétersbourg, où il arriva aigri, mécontent, et peu disposé, en conséquence, à donner à son auguste maître des conseils de modération qui, pourtant, auraient été fort utiles, et auraient épargné h la Russie bien des déboires, tournons nos regards vers l'Angleterre, notre alliée de demain. Que se passe-t-il au cabinet de Saint-James? >'olre ambassadeur à Londres, le comte Walewski
va nous l'apprendre. Le 28 mai 18S3, il écrit à M. Thouvenel :
« Mon cher directeur, ces jours derniers, j'ai fait feu de toutes mes batteries et tout semble très bien marcher. J'espère que nous allons aborder la nouvelle phase dans laquelle paraissent devoir entrer les affaires d'Orient, carrément, bien unis avec l'Angleterre, et du même pas. Le conseil délibère sur l'envoi de la flotte. Il y aura du tirage, et je m'attends un peu à un ajournement. Toutefois, tenez pour certain qu'il ne sera pas long. Les dépêches anglaises de Saint-Pétersbourg du 19, que j'ai lues ce matin, me font penser que persanne n'y a envisagé le traité Menchikoff sous son véritable jour. Il semble que les ministres d'Angleterre et de France à Saint-Pétersboui^, aussi bien que M. de Nesselrode, considéraient la convention proposée par la note du 6 mai comme la chose la plus simple du monde I Ceci me prouve, une fois de plus, que, dans notre carrière, rien n'est plus difficile que de ne pas se laisser influencer par les impressions dont on est entouré, et que tous les efforts d'un agent doivent tendre à conserver un point de vue général des choses, sans se laisser illusionner par les jeux d'optique
qui produisent un mirage sous ses yeux. Je suis préoccupé d'une crainte, c'est que si le cabinet de Saint-Pétersbourg se décidait à renoncer à l'article premier de la convention de Menchikoff, ou même à en insérer le sens dans le préambule, l'opinion de l'Angleterre ne fût qu'une convention ainsi modifiée pourrait être acceptable. Je crois savoir que c'est là l'opinion de Brunnow (le ministre de Russie à Londres). Je crois savoir qu'il écrit dans ce sens à Saint-Pétersbourg. Enfin, je crois savoir qu'un des principaux motifs qui font pencher lord Aberdeen vers la temporisation, et qui lui font désirer gagner du temps, c'est l'espoir que les représentations de Brunnow pourraient bien amener le cabinet russe à se contenter d'une convention que l'Angleterre amseiUeraii à la Turquie d'accepter. Toutefois, d'un autre côté, lord Stratford de Redclifîe n'encourage pas ces idées-là, et, en principe, il est contraire à tout ce qui aurait la forme d'une convention séparée entre la Russie et la Turquie. »
Le danger que signalait le comte Walewski était très grand en effet, et l'immobilité de la flotte anglaise, alors que la flotte française était déjà en mouvement, pouvait, à vrai dire, faire
lOC NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
croire à un pas en arrière de nos futurs alliés. Lord Aberdeen, premier minisire, était d'ailleurs hostile en principe à une lutte avec l'empereur Nicolas. Qu'aurait fait la France, engagée seule dans un conflit avec la Russie? Si Tévénement a prouvé qu'elle était de force à lutter avantageusement contre le grand empire du Nord, et cela dans les conditions les plus désavantageuses pour elle, cet isolement, à la veille d'une lutte, eût été plein de danger I Fort heureusement pour nous, outre l'opinion publique anglaise qui ne se taisait plus, il y avait à Constantinople, comme le fait remarquer le comte Walewski, lord Stralford de Redcliffe dont l'exaspération anti-russe devait précipiter l'Angleterre dans nos bras. Le 31 mai, dans une dépêche adressée à Rechid Pacha, le comte de Nesselrode déclarait à la Turquie que l'empereur Nicolas avait appris «avec peine » la détermination du prince Menchikolf, mais que « Sa Majesté n'avait pu que l'approuver pliîinement ». Le chancelier faisait une dernière tentative pour que le sultan signât « sans variation » la note du prince MenchikoflT, engageant Abd ul Medjid à hâter sa détermination de manière à la faire connaître « au plus tôt à l'ambassadeur extraordinaire du czar, qui se trouvait encore à
Odessa ». A Paris, la pensée de l'isolement possible, en face de la Russie, excitait des appréhensions dont nous trouvons la trace dans la lettre que M. Thouvenel adresse, le 1^*^ juin 1853> au général de Castelbajac :
« Général, écrit le directeur des affaires politiques, je suis chargé par le ministre (M. Drouyn de Lhuys) de vous dire qu'il vous autorise à lire notre dépèche à M. de Nesselrode et à l'empereur Nicolas lui-même, mais qu'il tient à ce que vous ne vous en dessaisissiez pas, et à ce qu'on n'en prenne pas copie. Celte dépêche, en effet, n'est qu'une expression très affaiblie de nos sentiments, et, d'autre part, elle pousse, au sujet des Lieux Saints, l'esprit do conciliation à un degré qui ameuterait contre nous tous les catholiques. Nous avons pensé qu'il serait de bon goût, et éjjalement d'une bonne politique, de ne pas crier aussi fort que les autres, et voici la raison de notre modération : nous ne pouvons douter que rAngleterre, et même la Prusse et FAutriche, achèteraient volontiers, à nos dépens^ une transaction, en conseillant à la Russie de borner la convention qu'elle désire aux Lieux Saints. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette pilule
nous serait fort amère, et, peut-être est-ce à tort, mais nous avons espéré que l'on nous saurait gré à Saint-Pétersbourg de notre politesse, et que, par réciprocité, on éviterait de tout finir par un camouflet à notre adresse particulière. Voilà, général, en termes vulgaires, l'explication de notre dépêche d'aujourd'hui. Au point où en sont les choses, nous aimerions mieux que tout se gâtât, que de payer seuls les frais d'une réconciliation. Je dois dire, il est vrai, que les apparences sont plutôt pour la première hypothèse que pour la seconde, et, alors, nous ne serions pas isolés. L'Angleterre agirait avec d'autant plus de force qu'elle se sent mystifiée, et la Prusse et l'Autriche nous en ont dit assez pour ne pas prendre parti contre nous. Si l'Autriche doit ménager la Russie à cause de la Hongrie, elle doit également compter avec nous, en raison de la Lombardie et de la Servie. Si la situation générale est grave, noire rôle, toutefois, est, jusqu'à présent, assez bon, et les caries sont bien préparées. Je vous envoie, pour votre information personnelle, copie d'une dépêche que nous avons écrite à Londres, et qui a déterminé l'opinion du cabinet britaimique sur Vénormité des demandes du prince Menchikoff I A partir de ce moment,
nous avons trouvé lord Clarendon beaucoup plus vif. La presse et le Parlement ont fait le reste. Une partie du conseil, lord Palmerston en tête, voulait que la flotte anglaise allât immédiatement rejoindre la nôtre. Lord Aberdeen a fait suspendre rexoculion de cet ordre; mais, à la moindre manifestation de la Russie, tenez pour certain que toute hCsitation cessera, et que nous serons d'accord sur les moyens d'action. Il est positif que les répugnances de l'Église grecque à se laisser protf'*ger ont été pour beaucoup dans l'échec du prince Menchikoff. Cet échec est immense, et, comme je vous le disais dernièrement, voilà ce qui m'efl'raye I Une reculade est bien difficile. Le ministre de Russie à Berlin (M. de Budberg) dit tout haut qu'elle n'aura pas lieu ; mais son assurance n'a pas troublé M. de Manteufl'el (premier ministre prussien), qui lui a vertement répondu : « Je ne suis pas ministre de votre » maître, et j'ai le droit de vous dire que, s'il ne » désavoue pas le prince MenchikofT, il aura tout » le monde contre lui. »
Comment ne pas reconnaître, après tant de témoignages divers, que la guerre de i854 fut l'œuvre personnelle de l'empereur Nicolas I Pen-
170 NICOLAS I Kr NAPOLKON III.
(lant un mois et demi, la gravité c?t la multiplicité dos événements interrompent la correspondance privée établie entre M. Thouvenel et le général de Castelbajac. Résumons en (pielques lignes cette période de quarante jours. Le 30 mai (de notre style), le comte de Nesselrode adressa aux représentants de la Russie h l'étranger une première circulaire, d'une longueur inusitée, qui eut un grand retentissement. Le chancelier y rappelait les négociations (|ui avaient précédé la mission du prince Mencliikoff, et s'efforçait de prouver la longanimité et la modération de son souverain. Cet important document, auquel nous renvoyons le lecteur curieux, était Tœuvre de M. Labenski, orthodoxe fervent et rédacteur habituel, au ministère des affaires étrangères de Russie, des pièces nyant sjiécialenicnt trait à la question des Lieux Saints. M. de Nesselrode s'était contenté de le S'igner, et M. Drouyn de Lhuys, absorbé, à Paris, par la (!irection supérieure des affaires si graves qu'il avait à traiter^ se bornait, selon l'usage presque constamment suivi au (juai d'Orsay, à apposer son nom au bas des circulaires dont M. Thouvenel fut le seul rédacteur, pendant toute la période diplomatique qui s'étend de 1832 à 1853.
NICOLAS I ET NAl'OLKON III. 171
Le 8 juin, un diplomate russe, M. Balabine, fut chargé d'insister auprès de la Sublime Porte sur l'acceptation des propositions contenues dans le Sened du prince Menchikofif, propositions sur lesquelles M. de Nesselrode était encore une fois revenu dans sa circulaire. M. Balabine, moins conciliant encore dans la forme que ne l'avait été autrefois M. de Titoff, ministre ordinaire de Russie à Conslantinople, donna huit jours aux ministres turcs pour réfléchir. Le 17 juin, le sultan n'ayant pas cru devoir modifier ses intentions, M. Balabine quittait Constantinople à son tour, avec tout le personnel de la mission de Russie, celte fois, emportant avec lui les archives de la légation. Il n'y avait plus aucun doute à conserver: c'était le premier acte de la rupture! Le 2G juin, dans un manifeste solennel adressé à ses sujets, l'empereur Nicolas déclarait que, s'appuyant sur le « glorieux traité de Kainardji », il réclamait de la Sublime Porte ottomane rengagement « d'observer religieusement l'intégrité des privilèges de l'Église orthodoxe », et que, si « l'obstination et l'aveuglement » voulaient le contraire, il appellerait « Dieu à son aide » et marcherait « à la défense de la foi orthodoxe » . Cette proclamation essen-
tiellement mystique s'adressait au sentiment si profondément religieux des masses russes. L'empereur Nicolas connaissait son peuple et appuyait là où il fallait appuyer.
Le 2 juillet, une seconde circulaire du comte de Nesselrode, adressée aux représentants de la Russie à l'étranger, annonçait que la Turquie, persistant dans son attitude de résistance, et la France et l'Angleterre ayant envoyé leurs flottes « dans les parages de Gonstantinople », le czar venait de donner, aux corps de troupes russes stationnant en Bessarabie, l'ordre de passer la frontière pour occuper les principautés, non pas, disait le chancelier « pour faire une guerre offensive à la Turquie », mais pour détenir ainsi une « garantie matérielle » en présence de l'alliance franco-anglaise. Le 14 juillet, le gouvernement ottoman, qui venait d'apprendre le passage du Pruth par les troupes russes, adressa à l'Europe une protestation dans laquelle il retraçait longuement les antécédents de la situation actuelle, les concessions faites au czar, et où il affirmait son désir de conciliation, en présence de l'attitude belliqueuse de la Russie.
Le 15 juillet 1853, la correspondance privée
entre M. Thouvenel et le général de Castelbajac se rétablit. M. Thouvenel lui écrit :
« Général, vous aurez compris sans peine que l'interruption de ma correspondance privée, pendant plus d'un mois, ne devait pas m'être imputée à faute. J'ai à peine le temps de suffire à mes écritures officielles et à la besogne que me taille M. Labenski. La dépêche farouche que nous vous envoyons est expédiée aujourd'hui, sous forme de circulaire, à tous nos agents, et le Moniteur de dimanche prochain la reproduira. L'empereur Nicolas vous parlait l'autre jour de « Tâpreté des chancelleries». C'est la sienne qui a piqué la nôtre au jeu, et notre honneur nous commandait de répondre. Cette passe d'armes, dont nous n'avons pas pris l'initiative, est fâcheuse, mais elle ne change pas le fonds des sentiments, et nous désirons toujours la paix. L'empereur, toutefois, ne peut entendre parler que de conditions honorables, et je doute qu'on trouve un meilleur expédient que notre projet de note. * La Russie a là une belle occasion de se rapprocher de la France, de passer l'éponge sur certaines choses, et peutêtre de jeter les bases d'une alliance effective ! Nous comprendra-t-on, là où vous êtes ?• Quoi
i74 NICOLAS I KT NAPOLÉON III.
qu'il arrive, général, nous n'avons à nous repentir de rien. Nous recueillons partout le bénéfice moral de la position que nous avons prise. Il nous revient des complimenls de tous côtés et « nous gagnons tout ce que perd la Russie » . Le mot a été dit à Vienne, oCi, grûce à nous, on a recouvré une certaine liberté d'action. »
La note dont parle ici M. Thouvenel, et à laquelle il formulait vaguement l'espérance de voir la Russie se rallier, avait été adoptée, à Vienne, où l'on faisait de grands efforts pour empêcher la guerre, par les représentants de TAnglelerre €t de la Prusse, qui, unis au premier ministre d'Autriche et au ministre de France, s'étaient réunis en conférence, pour exercer, au nom de leurs gouvernements, une action pacifique commune. Cette note, qui prit le nom de note de Vienne, et qui était destinée à concilier le différend turco-russe, ne fut pas acceptée dans l'intégralité cle ses termes par la Turquie.
Ici commence une discussion diplomatique où les mots tiennent plus de place que les faits, et dans laquelle la Turquie, sûre maintenant d'3 l'alliance anglo-française, déploya une argutie subtile, qui rappelait trop que Constanlinople avait
été la capitale de l'empire byzantin. La note de Vienne disait, par exemple, dans son premier paragraphe : « Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné de leur active sollicitude pour le maintien des immunités et privilèges de l'Église orthodoxe grecque dans l'empire ottoman, les sultans ne se sont jamais refusés à les consacrer de nouveau par des actes solennels qui attestent de leur ancienne et constante bienveillance à l'égard de leurs sujets chrétiens. »
A cette rédaction, la Sublime Porle faisait l'objection suivante : « Que les empereurs de Russie témoignent leur sollicitude pour la prospérité de l'Église et de la religion (ju'ils professent, cela est naturel et il n'y a rien à dire. Mais, d'après le paragraphe ci-dessus cité, on comprendrait que les privilèges de l'Église grecque, dans les États de la Sublime Porte, n'ont été maintenus que par la sollicitude active des empereurs de Russie. »
Dans le deuxième paragraphe, la note de Vienne continuait ainsi : « Le gouvernement de Sa Majesté le sultan restera fidèle à la lettre et a l'esprit des stipulations des traités de Kutschuk Kainardji et d'Andrinople, relatives à la protection du culte chrétien, et, en outre, s'en-
iZ*j îicvLaî : ET 5aj:il:5 i::.
dans la rnfrsure la [lu^ érji*ub!e, à tous les avanta^'es a«?coni»rs aii\ autres ohivlk-ns, >jit en vertu des traités, soit en vertu Jr- stipulations sp^I-ciales- >
Les ministres tuni^s objtvtiient :
€ Le tmilé de KainanJji. confirmé f^ar celui d'An^JrinopIe, existant, il est donc évident que les dispositions précises en S'.-ront fidèlement observées. Mais, en fortifiant par de nouveaux liens ridentité religieuse déjà existante entre une grande communauté des sujets de la Sublime Porte et une puissance étrangère, donner au gouvernement russe des motifs d'exercer un droit de surveillance dans de pareilles matières, ce serait partager^ en quelque sorte, les droits souverains, et mettre en danger findépendance de l'empire. »
Rcchid Pacha, après avoir encore, dans la note critiquant les propositions de Vienne, élevé d'autres objections de détail, terminait en disant que la Turquie, par déférence pour les puissances signataires du traité de 1841, accepterait la note de Vienne, si toutefois les modifications signalées i)ar lui y étaient introduites. Cette discussion, passablement obscure, et intéressante
dans son détail, pour les seuls diplomates de profession, n'avait qu'un avantage, celui de laisser encore ouvert le champ des négociations.
Mais c'était là son seul mérite, et, de part et d'autre, on ne se faisait plus guère d'illusion. Le général de Castelbajac écrivait, de Saint-Pétersbourg, à M. Thouvenel, le 15 juillet 1853 :
« Il y a longtemps, mon cher collègue, que je n'ai eu de vos nouvelles. Votre silence s'explique, malheureusement pour moi, par vos nombreuses occupations. Je proflte aujourd'hui du courrier anglais pour tâcher de vous mettre au courant de la vraie situation des choses à Saint-Pétersbourg. Cette situation, la deuxième circulaire russe, et le désaccord des paroles et des actes du cabinet russe, l'ont rendue difficile à apprécier. La Russie, j'en ai toujours la conviction, désire éviter la guerre, mais elle voudrait que la paix lui assurât les mêmes résultats, et, après s'être imprudemment avancée, elle a l'orgueil de ne pas reculer. Elle a eu, et elle a encore, le tort de manquer de franchise et de mettre la finesse, une finesse orientale, à la place d'une habile loyauté. Elle a la simplicité un peu sauvage, ou l'ellVonterie du roué le plus
civilisé, de soutenir que c'est nous et non elle qui avons avancé le premier pion sur l'échiquier politique. De sorte que, selon elle, la parlie n'aurait commencé que lorsque nous avons avancé le second, c'est-à-dire lorsque les flottes ont été à Bésikal Maintenant, il ne lîuit plus jouer sur les mots et sur les phrases, et il est temps que la Russie s'explique promptement et catégoriquement, car c'est le temps qui nous manque, et c'est du temps qu'elle veut gagner I N'importe, nous sortirons toujours de cette complication à notre avantage, car, désormais, dans la paix ou dans la guerre, nous ne serons pas isolés, à moins que nous ne fassions la faute, ce que je ne pense pas, d'entrer seuls dans les Dardanelles. Les judicieuses paroles que vous m'avez dites au commencement de ce débat oriental m'ont été bien utiles pour ma gouverne, et je vous en remercie pour la chose publique et pour moi-même. Malgré son effrontée ou naïve confiance dans l'éloquence et la logique de ses circulaires, le cabinet russe sent le besoin de combattre les presses anglaise, française et allemande, qui l'ont écrasé de leur réprobation unanime ! Elle a, en conséquence, acheté un journal de Berlin, un journal de Francfort, et elle
a envoyé à Paris M. Toutchefif, porteur de la première circulaire à M. de Kisseleff, pour /npatouiller dans la presse française I C'est un pauvre diplomate, quoique attaché à la chancellerie russe, et un littérateur pédant et romantique, qui a fait paraître, il y a quatre an^^, un article contre la papauté dans la lievue des Deux Mondes^ et qui est en relations avec quelques littérateurs et journalistes que Tesprit de parti rend honteusement favorables à l'étranger et hostiles au gouvernement de notre patrie. Faites donc surveiller M. Toutchefif, quelque peu dangereux qu'il puisse être dans ses rêves creux. M. Drouyn de Lhuys m'a écrit par la poste russe, pour laquelle il n'y a pas de secrets! Je lui ai répondu par la même voie, et je n'ai pas été fâché de trouver cette occasion pour faire connaître au comte Orlofif, et, par conséquent, à l'empereur Nicolas, ce je que pensais du rédacteur Labcnski, contre lequel j'ai une grosse dent, et de M. de Séniavine, dont l'exagération et le fanatisme sont déplorables !
D'autant plus que le chancelier de Nesselrode, allemand et luthérien, et, en tout, fort peu orthodoxe, n'ose pas trop se prononcer contre son adjoint, en ces matières ardentes qui pour-
raient bien lui brûler les doigts, quelque souf et adroit qu'il soit. »
Pendant ce temps, à la date du 27 juillet, sultan lançait de Constanlinople un manifesi rappelant, dans un langape fort digne, les de niers événements, leurs causes et engagea tous ses sujets musulmans à ne témoigner q de la bienveillance à tout membre des coinm nions « arménienne, catholique, protestante ( juive», ainsi qu'aux membres «de la nati< grecque ». Mais cet appel à la modération, quelque haut qu'il partît, ne devait pas avoi pour l'instant du moins, de portée pratique.
Le l^'^ août 1853, M. Thouvenel répondait ; général de Castelbajac :
« Général, je m'ennuyais après votre écriture j'ai été charmé de la revoir. J'ai pris bonne ne de M. Toutcheff, que M. de Moustier me signal; également de Berlin, et, demain, je le recoi manderai à la police. Je n'ai pas grand'chose ajouter à la dépêche. A (ïonstantinople, api avoir dormi trop longtemps, on s'est réveii mal à propos. Le plan de Vienne est de bea coup préférable à celui qu'on nous suggérait
NICOLAS I ET NAPOLÉON III. iSi
Stamboul, et il est assez remarquable que ce soit M. de Buol (premier ministre autrichien) qui ait été le premier à rejeter l'œuvre de M. de Brûck (ministre d'Autriche à Constantinople, inspirateur des propositions turques). Voilà la Russie mise en demeure de s'expliquer, et, bien certainement, nous passerons les Dardanelles et, peut-être, le Bosphore, si tout n'est pas fini à la fin du mois. Notre escadre serait trop mal à Bésika, une fois l'automne arrivé, et elle ne saurait rentrer à Toulon sans s'exposer à une bordée de pommes cuites I Tout le monde, en France, désire la paix; mais, l'enceinte de la Bourse exceptée, on veut partout que notre politique soit digne et forte. La mauvaise conclusion des affaires du Levant serait très nuisible à la considération du gouvernement, et l'empereur le sent très bien. »
La diplomatie cependant ne perdait pas encore courage, et, en tout cas, témoignait d'une activité presque sans précédent. Le général de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, ne pouvait se faire à l'idée que la guerre sortirait de la question des Lieux Saints. Dans son désir de voir la paix maintenue, il en arrivait à s'illusionner
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lui-même sur les dispositions de Tempereur Nicolas. C'est ainsi qu'il écrit à M. Thouvcnel, à la dale du 2 août i853 :
« Je suis quelquefois tenté de croire, en présence de la marche tortueuse de la Russie, que l'empereur Nicolas se prépare à jouer, sur le théâtre de Constantinople, et aux yeux étonnés de l'Europe, un acte d'un mélodrame chevaleresque et sentimental I Connaissant son caractère noble et bizarre, je n'en serais pas surpris. 11 veut dominer l'empire turc, mais il ne veut pas sa rhute. Il s'est fourvoyé ; il en est honteux et mécontent. Il est surtout profondément blessé de voir que la confiance européenne en sa modération et en sa parole est fortement ébranlée. Et, tout en ne voulant ni céder ni avouer sa faute, il voudrait pouvoir se réhabiliter par une action d'éclat héroïque, qui consisterait à laisser la Turquie s'affaiblir, se dissoudre par ses querelles intestines, par les révoltes des vieux Turcs d'un côté, et des chrétiens de l'autre, et à venir au secours du sultan prêt à tomber, et à le replacer sur son trône sans lui prendre un pouce de terre, mais en emportant à Saint-Pétersbourg sa puissance morale ! Un beau manifeste dirait à l'Europe : « Voyez ma magna-
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» nimité, revenez de votre injuste erreur, et jugez^ » moi mieux désormais. » Voilà le tour qu'on pourrait bien préparer aux Turcs, pour peu qu'ils s'y prêtassent par leurs lambineries et leurs tergiversations, et, à nous-mêmes, si nous ne faisons pas finir la paralysie politique de Bésika, le plus promptement possible. »
Bien que le général fût gascon, et, comme tel, d'imagination prompte, nous nous refusons cependant à croire que le rêve raconté là fût né de pied en cap dans son cerveau. La bienveillance que lui témoignait l'empereur Nicolas, les longs et fréquents entretiens que ce souverain se plaisait à avoir avec le ministre de France, favorisaient bien des confidences, peut-être même bien des rêveries, comme il pouvait en germer dans cette tête d'autocrate, gâté par tant d'années de succès, environné de courtisans sans indépendance et blasé par le long exercice d'un pouvoir sans contrôle! Trouvant dans le général de Castelbnjac un interlocuteur spirituel, un militaire aimant à rappeler les souvenirs du premier Empire, et un diplomate qui, tout en subissant le charme personnel d'un prince aimable, gardait dans son langage le franc parler du représentant d'un grand
pays, le czar Nicolas, nous inclinons à le penser, dut faire part au ministre de France, au camp ou à la parade, de bien des projets qui pouvaient, il est vrai, n'être que chimères d'empereur !
A notre avis, c'est un de ces rèves-là que vient de nous raconter le général de Castelbajac. Peutôtrc l'empereur Nicolas est-il mort du chagrin de n'avoir pu le réaliser, quand il se vit successivement attaqué et battu dans les derniers retranchements de son orgueil de grand souverain ! Notre ministre à Saint-Pétersbourg était plus dans la réalité des choses, quand il continuait sa lettre du 2 août en écrivant à M. Thouvenel :
« Je n'ai pas perdu de temps pour mettre sous les yeux de M. de Nesselrode la réponse à sa deuxième circulaire. Cette réponse a eu beaucoup de succès auprès des diplomates de tous les pays, et le chancelier n'a rien eu de bien bon à me répondre. Son maitre et lui, mais son maître surtout, sont des enfants gâtés, qui n'aiment pas la contradiction, même la plus amicale! Aussi commencent-ils à être mécontents de l'Autriche et à câliner la Prusse qu'ils avaient d'abord un peu laissée de côté. L'empereur Nicolas s'est plaint ces jours-ci, au chargé d'affaires de Prusse, de ce
qu'il n'avait pas, à ses manœuvres, un seul officier prussien. — « Mais, sire, a-t-il répondu, aucun n'a été invité. — Vos officiers sont de la famille , a répondu l'empereur ; ils n'ont pas besoin d'invitation ; j'espère qu'il en viendra plusieurs, et j'espère surtout mon beau-frère, le prince de Prusse (depuis Guillaume l^^). — Sire, Son Altesse est souffrante et prend les eaux. — Nous le soignerons, repartit l'empe- » reur, et j'espère bien qu'il viendra pour les » grandes manœuvres. • Le fait est que, cette année, il n'y avait eu d'invités que les officiers autrichiens. «
Un homme d'esprit et de bonne compagnie, accrédité à la cour de Russie, qu'il s'appelle Ligne, Ségur ou Castelbajac, a toujours de jolies anecdotes à raconter.
Cependant les idées contenues dans la Note de Vienne faisaient leur chemin en Europe. L'Angleterre, la France, TAutriche et la Prusse y voyaient un dernier moyen de concilier l'indépendance de la Turquie avec le protectorat que le czar entendait exercer sur les Grecs orthodoxes de l'empire ottoman. Vers le 10 août, le bruit se répandit, qu'en présence de l'unanimité
(les grandes puissances, la Russie consentait à acce[)ter les propositions dites de Vienne; mais à la condition que la Turquie n'y apporterait aucune modification. Cette décision de la Russie qui ne devait pas changer la situation puisque la Turquie réclamait au contraire, on l'a vu, des amendements au projet de Vienne, rendait courage ce[)endant au général de Castelbajac, qui écrit de Saint-Pétersbourg, à M. Thouvenel, à la date du 10 août 1853 :
« Mon cher collègue, Tempercur Nicolas, comme vous pouvez le voir dans ma dépêche officielle, est très sensible à la confiance et très blessé de la méfiance. Il est très sensible aussi, non pas précisément à Téloge, mais à l'approbation de ses actes, et c'est toujours entre ces deux écueils qu'il faut marcher vis-à-vis de lui. C'est une position difficile pour un ministre étranger, qui a non seulement sîi propre dignité à garder, mais encore celle de son propre souverain, ce qui est plus important! J'ai fait connaître au ministre, par la dépèche que M. de Reiset a emportée, la réponse de l'empei^eur Nicolas à la note envoyée de Vienne. D'après mes conversations avec l'empereur et les paroles de M. de Nesselrode, j'ai la conviction
qu'on ne peut pas conserver le moindre doute sur leur intention de faire évacuer les principautés. €'est la conséquence essentielle, inévitable, du rétablissement des relations diplomatiques de la Russie avec la Turquie, mais c'est encore, et c'est <5e qui importe le plus à l'empereur Nicolas, le gage du rétablissement de ses bonnes relations avec l'Europe entière, dont la méflance le blesse profondément. C'est un grand enfant gâté, mais il a de nobles, d'aimables qualités, et un jugement •droit et juste, que l'adulation de ses courtisans, €t même des rois ses alliés, a pu quelquefois obscurcir, mais non altérer profondément, et il faut lui savoir gré d'avoir su conserver sa raison, -au milieu de ses succès et de cette adulation générale. Mais, pour revenir à la question, il faut savoir : 1° si la Russie accepte comme suffisante la note venue de Vienne? Ma dépêche a répondu affirmativement à celte première question ; 2° si la Russie est disposée à reprendre les relations avec la Turquie?
» Cette question est complexe. Je ne fais aucun doute de l'intention de l'empereur Nicolas d'évacuer les principautés. C'est, à ses yeux, comme à ceux de tout le monde, la conséquence du rétablissement de ses relations diplomatiques avec la
Turquie. Mais ce rétablissement n'aura lieu qu'après qu'auront été remplies, à Saint-Pétersbourg comme à Constantinople, toutes les formalités résultant de la présentation de la note de Vienne. Il serait imprudent, pour nos bonnes relations à venir, de témoigner de la méfiance, et nous ne pouvons pas demander comme une faveur l'évacuation des principautés. Or, cette évacuation ne peut être obligatoire, de la part de la Russie, qu'après la signature de la note. Si toutes les formalités nécessaires pour le rétablissement des relations diplomatiques pouvaient être remplies avant la mauvaise saison, c'est-à-dire avant que nos flottes soient forcées de quitter la baie de Bésika, il vaudrait mieux ne pas soulever la question de l'évacuation des principautés. Dans le cas contraire, il faut, je crois, Taborder franchement. Je prendrai donc le parti qui me paraîtra le plus sage, après en avoir parlé avec sir Hamilton Seymour. »
L'évacuation des principautés danubiennes par Tarmée russe était, en effet, le seul gage que la Russie pût donner à l'Europe de son désir de conciliation. Qu'elle subordonnât cette mesure à l'acceptation de la note de Vienne par les Turcs,
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c'était son droit; mais, la fatalité qui semble s'être attachée, depuis le début de l'affaire des Lieux Saints transformée en question d'Orient, à toutes ces nép:ociations diplomatiques, voulait que la Turquie et la Russie tournassent là dans un cercle vicieux. Ce que le général de Castelbajac nous a fait connaître du caractère de l'empereur Nicolas compliquait encore, dans un pays où le maître était tout, les difficultés du moment. C'était beaucoup demander à TEurope de 1853, et surtout à la France, que de témoigner une entière confiance à l'empereur Nicolas! Et, d'un autre côté, blesser définitivement l'orgueil d'un grand souverain qui, d'un signe, pouvait précipiter des milliers d'hommes sur la Turquie, faible et ruinée, quelle grave résolution! Habitués que nous sommes maintenant au régime parlementaire adopté à peu près par toute l'Europe, à ses discussions publiques, à cette espèce d'anonymat politique qui rend les blessures d'amour-propre moins dangereuses, par la collectivité même des personnes qui sont en jeu, nous avons peine à nous rappeler que la situation était bien difTérente en 1853, surtout en ce qui regardait la France et la Russie, personnifiées toutes deux par leurs souverains, incarnant, par une fiction his-
torique, la dignité de leurs pays, mais rincarnant à eux seuls^ puisque, en France, les Chambres étaient muettes, et que, en Russie, elles n'existaient pas! Or, il est bien plus difficile d'arranger une querelle à deux que d'apaiser un conflit général, dans lequel on a toujours la chance de pouvoir profiler de la diversité des intérêts en présence. Telle était exactement la situation de l'empereur Napoléon III vis-à-vis de l'empereur Nicolas, ou, si l'on préfère, de la France visà-vis de la Russie, au point de ce conflit diplomatique où nous sommes arrivés. De là à une lutte armée, il n'y avait plus que l'épaisseur d'une dépêche ou d'un protocole.
A la date du 13 août 1833, le général de Ca^ telbajac écrit à M. Thouvenel :
« Mon cher collègue, l'évacuation des principautés danubiennes est maintenant l'affaire importante pour mon collègue d'Angleterre et pour moi, et, ni l'un ni l'autre nous ne la perdons de vue. Nous sommes aidés tous, dans cette importante question du moment, par les communications que le baron de Lebzeltern (ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg) a faites de la part du comte de Buol. Le cabinet de Vienne s'est inspiré
des idées de M. Drouyji de Lhuys, et, en outre, il a un intérêt particulier à la question. Il désire plus que personne l'arrangement de la question d'Orient, et il sent bien que l'incident de Tévacuation des principautés et du retrait des flottes pourrait amener des complications qui retarderaient la solution. M. deLebzeltern, qui a peu d'initiative et de chaleur, et sir Hamilton Seymour, qui est plus ardent, ont donc déjà fait nos affaires en même temps que les leurs, et j'ai hésité quelques jours à m'en mêler, car je voyais combien M. de Nesselrode et surtout Tempereur Nicolas étaient disposés à être blessés de tout ce qui sent la défiance I De plus, je sais à n'en pouvoir douter, tant par mes informations que par celles de sir Hamilton, que M. de Nesselrode, qui a toujours été partisan de l'aplanissement des difficultés, est, en ce moment, dans l'incident actuel, notre auxiliaire auprès de l'empereur. Je n'ai donc parlé qu'incidemment, et en quelque sorte amicalement, au chancelier, pour ménager nos relations futures, et j'ai compris les motifs qui l'ont empêché de répondre catégoriquement à M. de Lebzeltern et à sir Hamilton. 11 n'a pu lui-même amener son souverain à une résolution positive autre que celle-ci : « l'ordre d'évacua-
» tion des principautés sera donné franchemenl » et sans arrière-pensée, aussitôt que la note d€ » conciliation aura été apportée à Saint-Péters- » bourg, et remise par l'envoyé extraordinaire du » sultan. »
» Il sera difficile, je crois, de décider l'empereur Nicolas à devancer cette époque. Cette réserve, el beaucoup de motifs apparents ayant pu et pouvant encore exciter le doute de notre part, s'explique, à mes yeux, par les idées de l'empereui Nicolas sur la Turquie. Ce prince n'a plus aucune confiance dans l'autorité du sultan. Il doute, poui ce motif, de l'acceptation, à Constantinople, de la note de Vienne, et il est persuadé que l'empire ottoman est prêt à crouler. Dans cette persuasion, il ne veut pas aller au delà de ses obligations actuelles vis-à-vis des quatre grandes puissances, et retirer ses troupes qui, à ses yeux, pourraient être indispensables dans le cas où une anarchie sanglante viendrait bouleverser la Turquie et anéantir la puissance du sultan, avant que la note de conciliation soit arrivée à Saint-Pétersbourg, et que la répression qui pourrait être nécessaire en Turquie puisse être exercée pai toutes les puissance, et lui, dans l'intérêt de tousl Je suis persuadé que l'empereur Nicolas désire
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vivement la fin du débat avec la France et l'Angleterre, surtout depuis qu'il a vu l'Autriche y prendre une part active, et toute l'Europe en émoi . Je suis convaincu que, plus que personne, comme il le dit lui-même, il désire la conservation de l'empire ottoman, mais que, non seulement il ne croit pas à cette conservation, mais encore qu'il croit à la ruine prochaine et inévitable de cet empire 1 Dans l'incident de l'évacuation et de la retraite des flottes, il y a aussi, chez l'empereur Nicolas, une question d'amour-propre vis-à-vis de ses peuples, et, sous ce rapport, il ne serait pas fâché, si nous nous en allions avant lui. Il redoute l'entrée des flottes dans les Dardanelles, par ce même motif d'amour- propre national blessé. Dans la conversation qu'il a eue avec moi au camp, je me souviens bien qu'il m'a dit ù deux reprises : « Tout s'arrangera, si tout le » monde est de bonne foi. » Et, sur ma réponse très fermement affirmative : « Vous l'êtes, mais » tout le monde l'est-il? » En somme, il est important que si l'évacuation n'est pas accomplie, une promesse formelle et publique soit, du moins, faite assez à temps pour que nos flottes puissent quitter honorablement Bésika, sans entrer dans les Dardanelles, avant que la mauvaise saison
les force à s'éloigner de ce mouillage. Pour cela, il n'y a pas de temps à perdre. Sir Uamilton et moi ne perdons pas celte considération de vue, et attendons avec impatience l'annonce de l'acceptation de la noie à Gonstantinople, annonce qui siinpli titubait la question. »
Mais rien ne devait « simplilier » la situation. Tout, au contraire, devait contribuer à l'aggraver, comme on va le voir. Notre représentant à Saint- Pétersbourg calculait déjà, dans son impatience, la date vers laquelle l'acquiescement de la Tur- (juie pouvait arriver dans la capitale russe. 11 écrit à M. Thouvenel, le 16 août 1833 :
« La note acxîeptée par l'empereur Nicolas est partie de Vienne pour Gonstantinople le 2o juillet; elle sera arrivée le 2 août. Le 7 ou le 8, M. de Brûck aura su à quoi s'en tenir sur les dispositions du Divan. La nouvelle de l'acceptation sera arrivée à Vienne le 17, et nous devons l'avoir ici le 22, c'est-à-dire dans cinq jours! C'est alors seulement que sir Hamiilon et moi pourrons obtenir une réponse catégorique au sujet de l'évacuation des principautés danubiennes, et, par conséquent, savoir si nos flottes doivent prendre
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un mouillage en arrière, ou passer les Dardanelles! n y a ici, non pas désir de garder les principautés, ni même de prolonger l'occupation, mais, crainte des événements. On ne croit plus la Turquie, ou plutôt le sultan, en mesure de les diriger. Il y a aussi défiance des intentions de l'Angleterre, et, en même temps, crainte de blesser lamour-propre national russe, en cédant, les premiersy et trop tôt. Aussi, quoique heureux de se tirer du mauvais pas où ils se sont mis, l'empereur Nicolas et M. de Nesselrode ne témoignent-ils rien en public, ni en paroles ni par écrit, de leur adhésion à la note de Vienne. Ils attendent l'arrivée de l'ambassadeur turc pour être complètement rassurés sur l'incident seulement, car ils ne le seront pas encore sur l'avenir. Vous avez bien fait de recommander M. Toutcheff à la police. Cependant, ce n'est pas un homme, qui soit hostile ni à la France en particulier, ni aux idées do TOccident en général. Sous ces deux rapports, il est aussi peu Russe que possible! L'empereur Nicolas m'a remercié personnellement de l'accueil que l'empereur Napoléon et le ministre avaient fait au général OgarelT, et de toutes les facilités qu'on lui avait données de voir de si bons modèles : « Avec la paix
» et de la suite, m'a dit Sa Majesté, vous en » arriverez à dépasser les Anglais, et, quant aux » Allemands, ce n'est pas chez eux que j'irai cher- » cher mes modèles 1 Ce sont des théoriciens. »
Remarquons en passant, qu'avec la courtoisie trop facile qui distingue la France, un général russe était admis à visiter nos principaux établissements militaires, quatre mois avant la déclaration de la guerre, et alors que tout déjà laissait présager une rupture prochaine I Les mauvais procédés, on l'avouera, n'étaient certainement pas de notre côté.
Quoi qu'il en fût, la diplomatie devait encore, avant de laisser la parole aux généraux alliés, subir des alternatives d'espoir et de crainte. On se rappelle les célèbres conversations de l'empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour, dans l'une desquelles le czar parlait au ministre d'Angleterre de « Thomme malade », c'est-à-dire de l'empire ottoman ! Si nous n'avons pas, jusqu'à présent, fait allusion à ces entretiens impériaux, c'est que, publiés peu après la guerre de Crimée, tout le monde les a présents à la mémoire, et aussi parce que nous nous attachons exclusivement à l'étude des documents inédits
et privés qui sont entre nos mains. Mais ce n'était pas seulement avec sir Hamillon Seymour que le czar Nicolas conversait. 11 causait fréquemment, nous l'avons déjà dit, avec le général de Castelbajac, et, dans ces longs entretiens avec le ministre de France, de quoi pouvait-il être question, sinon des événements qui préoccupaient tous les esprits? La longue lettre que nous allons citer du général de Castelbajac, nous semble être le résumé des plans agités entre le souverain et le diplomate, dans une ou plusieurs de ces conversations familières. Cest à ce titre, tout autant qu'en raison de l'intérêt qui s'attache aux idées personnelles du général de Castelbajac sur la question d'Orient, que nous considérons comme curieux le rapport adressé, le 17 août 1853, à M. Thouvenel :
€ Mon cher collègue, d'après la dernière conversation que l'empereur Nicolas a bien voulu avoir avec moi, il est évident que, pour lui, la question restera tout entière^ malgré la solution pacifique du grave incident actuel. A peine croitil à la possibilité, pour le sultan, de le terminer complètement. Il est, du moins, convaincu de la dissolution très prochaine de l'empire ottoman.
et il croit indispensable, une fois l'incident vid de s'entendre avec l'empereur Napoléon, sur 1 mesures à prendre en vue de cette grave éve tuai i té, afin que la paix de l'Europe n'en soit p troublée. L'empereur Nicolas m'a dit qu'il r reparlerait de ses idées à ce sujet, et qu'il ( ferait parler à l'empereur Napoléon par M. ( Kisseleff. Veut-il s'entendre secrètement, uniqu î ment et d'abord, avec l'empereur, ou veut
simultanément faire part de ses idées aux so verains des trois autres États, solidaires aii que la Russie, de la convention de 1841 ? Da l'un et l'autre cas, il me semble utile que vo soyez préparé à cette ouverture et que les coi munications réciproques soient faites secrèteme et en dehors des bureaux. L'empereur Nicol pense que la faiblesse du sultan, l'épuisement i ses finances, l'exaltation du vieux parti turc d'i côté, et, de l'autre, la confiance toujours cro santé des chrétiens dans leur force, et les d sentiments des Turcs, doivent amener des confl sanglants et la chute du trône des sultans. Ma cet empire écroulé, les populations qui le comp sent en Europe et les circonscriptions territorial resteraient. Qu'en ferait-on, dans l'intérêt généi de la chrétienté et de la paix de l'Europ
L'empereur Nicolas m'a déclaré à moi-même, sur sa parole d'honneur^ qu'il ne voulait pas de conquêtes, et que la chute de l'empire turc serait un embarras plus grand pour lui que pour le reste de l'Europe I Beaucoup de Russes, instruits et influents, partagent ce sentiment de leur souverain. Ils disent même que la possession de Gonstantinople amènerait bientôt la perte de l'unité de l'empire moscovite, qu'on a créé à si grand'peine, et il y a de fortes raisons en faveur de cette opinion.
» Il est possible et môme probable que l'empereur de Russie soit réellement disposé à s'entendre, de bonne foi, avec les autres puissances européennes, pour régler à l'avance le sort des populations chrétiennes qui font partie de la Turquie d'Europe et qui sont, non de la même Église^ ce qui est important à considérer, mais du même rite. Cette conformité de culte lui fait prendre, à ces populations, un intérêt personnel, et, comme souverain, il compte bien que ce sera toujours là pour lui un moyen de conserver son influence sur elles, quels que soient les nouveaux États ou le nouvel État que ces populations seront appelées à former. Mais, à ce sujet, il est utile de considérer que les alfaires de la religion,
en Russie, sont beaucoup moins dépendantes qu'on ne le croit généralement de l'empereur, et que c'est le saint synode qui le gouverne pour le spirituel; que le royaume de Grèce a son synode national, et tous les Grecs de l'empire turc, leur patriarche à Conslantinople I On sait combien les autorités religieuses sont jalouses de leurs droits, et l'on ne doit jamais craindre un accord parfait entre ces trois autorités diverses, rivales plutôt qu^amies. L'influence religieuse de l'empereur Nicolas sur les Grecs de la Turquie existe très réellement maintenant, parce que ceuxci espèrent en lui pour les délivrer des Turcs. Mais, cette délivrance une fois opérée, l'influence russe diminuera sensiblement comme elle a déjà diminué en Grèce. Le point politique important pour la Russie est que, dans la nouvelle constitution des provinces qui composent la Turquie d'Europe, Gonstantinople n'appartienne pas à une puissance assez forte pour lui fermer les Dardanelles, de même qu'elle n'aurait pas voulu un empire germanique qui aurait pu lui fermer le Sûnd. Et, pour l'Europe, il faut, à Gonstantinople, un souverain assez puissant pour être un intermédiaire utile entre la Russie et l'Europe, et pour pouvoir résister au besoin à un souve-
rain autrichien ambitieux, avec le concours des autres États qui auront bientôt les mêmes intérêts politiques et commerciaux que lui. La grande difficulté serait, sans doute, de trouver entre ces deux intérêts opposés une juste combinaison.
» Une autre difficulté viendra de l'Angleterre, qui craindra qu'un État puissant à Constantinople, oi^anisé chrétiennement, politiquement et administrativement, comme les États européens, n'ait bientôt, dans cette heureuse position, une marine capable d'ajouter fortement aux marines des autres puissances, pour faire un contrepoids, si désirable d'ailleurs, à la marine anglaise. Il est évident d'abord qu'aucune des grandes puissances européennes ne doit posséder Constantinople, et qu'elles ne se mettront jamais d'accord à cet égard. Il faut donc procéder par Texciusion de la Russie, de l'Autriche, de la France et de l'Angleterre. Quant à la Prusse, à cause de l'éloignement et du peu de force de sa marine, elle est naturellement exclue, mais elle doit être justement et nécessairement consultée. La Russie, par sa position sur la mer Noire, pèsera toujours sur Gonstanlinople, et sera toujours d'un grand danger pour cette capitale, à cause des courants et des vents de cette mer qui peuvent porter
promptement les flottes russes vers le Bosphore. Il faudrait donc constituer un État assez fort, mais surtout pas de villes libres, pas d'État démocratique! Car, avec la position géographique de Ck)nstantinople et les éléments divers de sa population, ce serait un foyer de démagogie bien autrement redoutable que la Suisse, qui déjà ne Test que trop! Plusieurs petits États, même réunis en fédération, ce qui est difficile, ne présenteraient pas une force suffisante soit contre l'étranger, soit contre les commotions révolutionnaires ; d'autant plus que la partie civilisée à l'européenne, de la Moldavie, de la Valachie, de la Servie et de la Bulgarie, l'a été par les principes des libéraux modernes, sans l'expérience du passé, et avec la haine du despotisme des Turcs.
» On pourrait faire, et cela sans doute vaudrait mieux pour l'Europe en général, si la Russie et l'Angleterre y consentaient, un seul grand État de la Turquie d'Europe, de la Grèce et des principautés danubiennes, en modifiant le système représentatif de la Grèce qui ne donnerait pas assez de force, assez d'unité au pouvoir pour fondre en un seul État toutes ces nationalités diverses; ou bien, on pourrait laisser la Grèce
telle qu'elle est, et constituer le nouvel État avec les provinces de la Turquie d'Europe et les principautés danubiennes. Enfin, on pourrait composer le nouvel État de la Turquie d'Europe seulement, en laissant la Moldavie et la Yalachie à leur indépendance entière, sans la suzeraineté du nouvel État et sans le protectorat de la Russie. Mais alors, ces pays ne seraient-ils pas une proie toujours offerte à la convoitise de cet empire, et, par conséquent, un sujet de nouvelles querelles et de nouvelles complications? L'important, c'est de détourner la Russie de l'Europe et de favoriser sa pente politique, commerciale et de propagande civilisatrice et religieuse vers l'Asie, que ses mœurs orientales et les décrets de la Providence semblent lui réserver dans l'avenir. La Moldavie et la Valachic doivent donc, nécessairement, faire partie intégrante du nouvel État dont la capitale sera Cbnstantinople, soit que la Grèce y soit comprise, soit qu'elle reste séparée. Mais, dira-t-on, comment disposer à l'avance d'un État encore debout, reconnu par toutes les puissances, et cela, contrairement au droit des gens et à la convention de 1841, État pour le maintien duquel l'Angleterre, la France, l'Autriche ont été au moment de faire la guerre, et qu'elles vien-
nent à peine de sauver par leurs efforts réunis? Pourquoi ces efforts sont-ils réunis? Pour le soutien du droit et des traités, sans doute; mais aussi pour éviter les dissentiments et les guerres qu'aurait pu faire naître entre les États chrétiens la ruine de la Turquie, dans un moment où rien n'était préparé pour combler le vide que la disparition de l'empire musulman aurait laissé, et dont la Russie seule aurait pu profiter. Tout en respectant les droits de la Tur- (|uie, en les soutenant même tant qu'ils existeront, il nous est légitimement permis de parer d'avance aux dangers que sa chute pourrait faire courir à la chrétienté entière, et ce n est que dans cette éventualité que nous tiendrions en réserve une autorité chrétienne qui pourrait le remplacer. Par cette prévoyance, nous éviterions aux populations, chrétiennes en majorité, qui composent l'empire des sultans, une affreuse et sanglante anarchie, et, à l'Europe, de dangereux sujets de discussions et de guerres.
» Au sujet de l'oi^anisation du nouvel État, soit (lu'il comprenne la Grèce, ou seulement la Moldavie et la Valachie avec la Turquie d'Europe, j'ai oublié de vous faire observer que la religion commune serait un lien puissant entre les popu-
lations grecque et slave. Les avantages politiques et commerciaux qui résulteraient de leur union compenseraient grandement les inconvénients qui pourraient résulter des différences de nationalités, différences, du reste, que la similitude de mœurs et le joug des Turcs ont rendues, depuis longtemps, moins sensibles. »
Ce long exposé, un peu diffus peut-être, n'en renferme pas moins une somme d'aperçus d'autant plus intéressants à connaître, qu'il nous parait difficile, qu'écrit au sortir d'une conversation avec l'empereur Nicolas il ne retrace pas quelques-unes des idées de ce prince sur le lendemain de la chute du sultan. Quelle est, au juste, dans cette discussion, la part d'idées propres à l'empereur Nicolas ? C'est ce que nous ne pouvons déterminer absolument, quoique l'insistance mise à ne pas vouloir faire de Gonstantinople une ville libre ou un Etat démocratique nous paraisse dénoter plutôt le sentiment intime du czar que celui du général de Castelbajac.
Quoi qu'il en soit, les lettres particulières de notre ministre à Saint-Pétersbourg renferment, sur l'époque qui nous occupe, presque autant de renseignements que ses dépêches officielles, et,
écrites avec plus d'abandon et de laisser aller, la lecture en est aussi curieuse qu'instructive; aussi croyons-nous ne pouvoir mieux faire que d y puiser sans réserve.
Dans sa lettre du 20 août 1853 à M. Thouvenel, le général de Castelbajac revient encore sur l'évacuation des principautés par les Russes, la grande afTaire du moment.
« Mon cher collègue. M. de Nesselrode vient de partir, pour aller passer avec l'empereur Nicolas, à Ropcha, le samedi et le dimanche 20 et 21, jours de repos donnés aux troupes avant les dernières grandes manœuvres qui dureront trois jours et auxquelles j'assisterai. Je verrai le chancelier après-demain matin, avant de partir pour Ropcha, afin d'être au fait, autant que possible, des projets de son maître, et de régler mes démarches directes en conséquence vis-à-vis de Sa Majesté, devenue très ombrageuse, précisément I>arce qu'Elle-même vient de donner lieu au soupçon, par le mystère et la pi'écipitation de ses mesures vis-à-vis de la Turquie. J'ai vu M. de Nesselrode avant-hier, et je lui ai parlé de l'évacuation des principautés, sans témoigner le moindre doute, mais en faisant ressortir la dif-
ficulté, pour nos flottes, de tenir plus longtemps le mouillage de Bésika, et Timpossibilité de les faire rentrer à Malte et à Toulon, en raison des ménagements que nous devons avoir pour l'opinion publique, en France comme en Angleterre. Le chancelier a une position commode vis-à-vis de sir Hamilton Seymour et e moi, position dans laquelle il nous est difficile de le forcer, et devant laquelle, même en ce moment, nous devons ménager nos attaques; il nous répond : « N'ayez » pas la moindre méfiance, et surtout n'en té- » moignez pas à l'empereur, qu'elle blesserait » profondément et qui est dans les meilleures > dispositions. Attendons l'annonce de l'accepta- » tion de la note de Vienne par la Porte, et tout » s'arrangera sans difficulté. » Nous attendons donc cette annonce qui, suivant mes calculs et ceux du chancelier, doit arriver ici dans très peu de jours, du 22 au 24. »
Le général de jCastelbajac apportait, dans ses appréciations sur les voyages des diplomates ottomans, la régularité mathématique qu'il avait sans doute apportée autrefois dans le règlement des étapes militaires Quelle devait donc être sa déception, en présence des énervantes longueurs de
rincertitude, et finalement de la ruine de ses espérances I D'ailleurs, à côté des graves soucis qui l'absorbaient, l'honorable général était journellement en butte aux petits ennuis que faisait naître la difficulté des communications entre Paris et Saint-Pétersbourg, à une époque où il n'était pas encore question de chemins de fer internationaux, et où la rapidité des relations diplomatiques dépendait de l'exactitude des courriers de cabinet. A tout moment, un acxîident, une négligence retardaient l'arrivée du courrier attendu, et, dans les circonstances graves où il se trouvait, ces incidents exaspéraient l'humeur du général de Castelbajac. Aussi, perdant patience, écrit-il à M. Thouvenel, le 24 août 1853 :
«r J'espérais, avant mon départ pour le camp de Ropcha, recevoir l'acceptation du sultan et pouvoir annoncer une bonne nouvelle au ministre aujourd'hui, jour de départ du bateau de Lubeck, mais, pas encore de nouvelles de Conslantinople; et, d'autre part, notre courrier, le gros Giloux père, est resté probablement ivre dans quelque bonne station avec les dépêches de M. Drouyn de Lhuys, tandis que M. de Castillon, parti vingtquatre heures après lui de Berlin, est ici depuis
hier matin ! Je vous en prie, mon cher collègue, faites donner aux courriers, attachés ou employés, une consigne sévère, et ne me renvoyez ni le gros Giloux père, ni Tinsouciant Thimon, qui avait perdu sa valise avec ses bagages sans s'en tourmenter, ni un étourdi comme M. d'Essling, que j'ai rudement secoué, ni ce bon Malpertuis, dont la voiture a cassé, qui a perdu deux mille francs en billets de Prusse, que le changeur du ministère, à Paris, lui avait donnés, en abusant de son inexpérience, et qui a dépensé beaucoup d'argent pour les chevaux de poste supplémentaires qu'il a été obligé de faire mettre à sa voiture sur la mauvaise route de Riga, ainsi que pour faire réparer, en chemin et à [Saint-Péters* bourg, la mauvaise voiture qu'on lui avait louée à Paris ! Voyez aussi à ce qu'on prévienne nos courriers des jours où ils peuvent prendre, avec avantage, les bateaux de Stettin et de Lubeck, ce qui leur fait gagner deux jours. Les courriers anglais n'y manquent pas, et, il est vraiment aussi déplaisant que ridicule, que sir Hamilton Seymour et M. de Lebzeltern aient, pltis tôt que moi, et notamment hier, des nouvelles de Paris et du ministère même, alors que pourtant leurs nouvelles font le détour de Londres et de Vienne 1
L'empereur Nicolas aurait-il raison, quand il craint un coup de tôte des fanatiques Turcs et la faiblesse du sultan Abd ul Medjid qu'il dit être quelquefois dans l'état du {^ros Giloux? Ce n'est qu'à ce sentiment qu'il faut attribuer le retard que ix)urrait éprouver l'ordre d'évacualion. »
L'attente flévreuse à laquelle toute la diplomatie ouroi)éenne était en proie, rendait facilement irritable, e!, au Département des affaires étrangères, à Paris, il ne manquait pas de gens qui accusaient le général de Gastelbajac de n'avoir pas agi assez énergiquement auprès du czar Nicolas et du chancelier de Nesselrode. Le contrecoup de ces insinuations se fit sentir, un jour, dans une dép^^che officielle adressée par le ministre des affaires étrangères au ministre de France à Saint-Pétersbourg. Le général de Gastelbajac, d'esprit trop fin pour ne pas saisir les moindres nuances, cxDmprit l'allusion, et il la relève avec vivacité et bonhomie dans la lettre qu'il adresse à M. Thouvenel, le 26 août 1853 :
« Vous me trouverez peut-être un peu piqué dans le préambule de ma dépêche de ce jour, mais relisez la déi)êche officielle et non confidentielle
à laquelle je réponds, et vous verrez si je n'y suis pas traité comme un vieux troupier radoteur, comme un intrus diplomate, facile à abuser, et n'étant pas encore entré assez avant dans les finesses traditionnelles du métier I II est permis d'avoir un peu d'humeur au milieu des complications et des ennuis de cette éternelle question d'Orient, et je n'y attache pas, en réalité, plus d'importance que cela ne le mérite, ayant probablement aussi mes moments d'humeur vis-à-vis de mes subordonnés qui ne s'assujettissent pas assez aux vieilles traditions de la discipline et de la réfçularité militaires. Chaque état a son dada. Pour l'un c'est l'alignement, et pour l'autre la méfiance. Quoi qu'il en soit, il faut toujours aller son train et faire consciencieusement sa besogne, chacun selon l'intelligence que le ciel lui a départie. L'essentiel, c'est la chose publique et non la satisfaction individuelle. On peut facilement devenir philosophe quand on regarde autour de soi, au-dessus et au-dessous; qu'on voit l'instabilité des choses humaines et la petitesse jointes, si souvent, à la grandeur : je vois ici un grand souverain, qui a les plus nobles, les meilleures qualités, et qui dépense l'argent de son peuple et passe son temps à jouer à la
guerre, avec toutes les émotions et l'ardeur d'un sous-lieutenant de dix-huit ans I D'un autre côté, des souverains détrônés passent aussi leur temps à discuter de puériles questions d'étiquette. Le duc de Nemours n'a voulu voir le comte de Chambord, qu'à la condition que ce dernier lui demanderait des nouvelles de la reine ^ et le prince légitimiste ne l'a pas voulu. Le chancelier de Metternich, qui racont^iit la chose au général de Rochow (ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg) disait, en souriant et en levant les épaules : « J'ai tout arrangé en conseillant de demander » des nouvelles de la reine des Français. » Mais, la I^rovidence sait heureusement se servir des petites choses pour en faire de très grandes I Des princes, qui tiennent tant à l'étiquette dans le malheur, ne seront pas à coup sûr dangereux pour le souverain que la France s'est donné, et la passion de l'empereur Nicolas pour les soldats et les manœuvres préservera peut-être l'Europe de la guerre I Tout est donc pour le mieux, et je ne pense plus aux reproches que j ai reçus, que pour mieux ouvrir les yeux et les oreilles. Là-dessus, mon cher collègue, mille souvenirs affectueux du général de Gastelbajac parlant pour la guerre... de Krasnoe-Sélo. »
NICOLAS I ET NAPOLKON Ilf. 213
Voilà de quelle spirituelle façon un vaillant soldat français et un homme de haute race, appelé par les hasards de la politique à représenter la France en Russie, après avoir noblement combattu cette même Russie quarante ans auparavant, dans l'une des légendaires divisions de la Grande Armée, recevait la petite leçon, méritée ou non — ce n'est pas à nous à le dire — que croyait devoir lui infliger son chef hiérarchique. Mais, chez les esprits élevés, une longue pratique de la vie rend philosophe, et le général marquis deCastelbajac était encore plus patriote que philosophe.
Cette réponse tant attendue de la Turquie à la note de Vienne arriva enfin à Saint-Pétersbourg; mais, hélas! elle était négative. La Porte exigeait les modifications que nous avons signalées, et la Russie, on se le rappelle, avait fait une condition sine quâ non d'une acceptation pure et simple I Ce nouveau déboire porte à son comble la juste mauvaise humeur de notre représentant auprès du czar, qui écrit, le 2 septembre 1853, ce laconique billet à M. Thouvenel :
« Mon cher collègue, je suis désolé et furieux de ce demi-refus de la Porte I Ces mécréants se moquent de nous ! Ou croient-ils bonnement que
214 NH.OLAS I KT NAPOLKON III.
c'est f)Our leurs beaux yeux que nos flottes sont à Bcsika? Nous serions, en vérilé, bien bons de continuer à nous mêler de leurs aflaires au grand détriment des nôtres désormais, s'ils ne veulent pas suivre nos avis! Je ne veux pas vous ennuyer plus Ionji;temps de mes doléances et de ma colère. Je croyais en avoir fini de mes longues écritures, et voilà que ces maudits Turcs nous obligent à verser de nouveaux flots d'encre. Pourvu que cela n'entratne pas des flots de sang! Il faut prendre un parti prompt et décisif et ne pas se laisser entraîner malgré soi. »
M. Thouvenel, à qui le travail de la direction politique, dans la crise que nous étudions, ne laissait guère de loisir i)Our la correspondance privée, écrit cependant au général de Castelbajac le 2 septembre 1853 :
« Général, je vous remercie mille fois de vos intéressantes lettres particulières. Nous avons, vous le pensez bien, un peu moins de confiance dans les résolutions du cabinet russe que n'en expriment nos dépèches officielles. Il me semble pourtant que l'empereur Nicolas a une belle occasion de faire tomber toutes les préventions que
sa politique a excitées en Europe, et de tirer un parti habile de la maladresse de la Sublime Porte! Il n'est pas douteux, d'ailleurs, qu'il ne faille attribuer cette faute à lord Stratford de Redcliffe qui, dans les négociations relatives à la note de Vienne, s'est mis à peu près en règle comme ambassadeur, mais qui, comme particulier^ n'a pas fait, et loin de là, ce qu'il pouvait, pour décider le Divan à accepter la note ! Je sais qu'on est très mécontent à Londres de cette attitude ambiguë, et j'espère que, la crise passée, on débarrassera Gonstantinople du diplomate malfaisant qui na cessé d'y brouiller les cartes. Vos lettres, général, me confirment dans mon opinion. Si l'empereur Nicolas ne veut pas la chute de la Turquie, il ne croit plus son existence possible. Le résultat pratique est le même. Or, il est bien évident qu'aucune combinaison ne saurait valoir, pour nous, le maintien tel quel du statu quOj et que la ligne de conduite que nous aurions à suivre, dans le cas contraire, serait des plus embarrassantes. D'autres puissances, l'Autriche elle-même, qui a déjà assez de sujets slaves, sont logées à la même enseigne que nous, et nous devons tâcher, en fortiGant l'entente ébauchée à Vienne, de faire en sorte
que rien ne se règle gaVn œmmun. Nous n'en avons pas moins un grand intérêt à connaître les idées de la Russie, et, sans les provoquer, nous ne devons pas décourager les confidences.
> Je pensais bien que nos courriers amateurs ne feraient que des sottises, et c'est bien malgré moi que Ton confie le portefeuille à ces petits messieurs! J'espère que l'on sera plus sévère à l'avenir. Notre carrière, dans ses moindres détails, a besoin d'une refonte, et i! ne dépendra pas de moi de l'améliorer. Les examens, à l'entrée, sont bien difficiles. En France, qui dit examen dit cancourSj et, chez nous, ce serait absurde! On pourrait, au moins, exiger le diplôme de licencié en droit, et, avec cela, on écarterait les trois quarts des candidats. Les mémoires que nous demandons sont une bonne chose. Demain nous quittons notre vieil hôtel des Capucines pour le palais du quai d'Orsay. »
Les soucis de la question d'Orient n'empêchaient pas M. Thouvenel de penser au détail de la carrière diplomatique. Il nous a paru intéressant, à une époque où l'entrée de cette carrière est l'objet de tant d'opinions diverses, de citer le sentiment d'un homme qui y a laissé sa
trace, après en avoir parcouru tous les échelons, de la base au sommet.
Avec le refus des Turcs, une dernière illusion de paix s'envolait. Chaque minute rapprochait l'Europe de la crise suprême. Notre représentant à Saint- Pétersbourg tentait l'impossible pour peser sur l'esprit absolu de l'empereur Nicolas. La lettre suivante est adressée par le général de Castelbajac à M. Thouvenel, le 10 septembre, à une heure du matin :
« Mon cher collègue. Le général de Rochow et moi, qui avions témoigné à l'empereur Nicolas et au comte de Nesselrode une confiance dont ils ont été très reconnaissants, avons essayé de faire accepter les modifications de Rechid Pacha à la note de Vienne, mais inutilement. Cependant, nos efforts n'ont pas été tout à fait infructueux, et c'est bien à nous, je crois, qu'on doit renonciation formelle de révacuatioii des principautés, énonciation dont on nous avait parlé offi" cieusementy mais que, par un amour-propre et une irritation mal entendus, on répugnait à annoncer. Enfin, il faut prendre les caractères et les événements tels qu'ils sonti L'empereur Nicolas croit son honneur, et surtout, je crois, sa popularité politique et religieuse en Russie, en-
gagés, et rien ne le fora revenir sur sa déterniinalion. II faut donc s'occuper de faire céder la Turquie, et cela sans relard, à cause de la position de nos flottes et de la présence des troupes russes dans les principautés. »
C'était une tâche bien ingrate, en effet, que celle qui consistait à modifier les idées d'un souverain tel que l'empereur Nicolas! Les contrastes bizarres qu'offrait le caractère de ce prince sont tracés de main de maître par le général de Castelbajac, dans la lettre qu'il adresse, le 16 septembre 1853, à M. Thouvenel:
« L'empereur Nicolas tient de Pierre le Grand, de Paul P% et d'un chevalier du moyen âge; mais, en vieillissant, c'est le Paul P*^ qui domine, et il faut saisir au vol ses bonnes inspirations et prévenir les mauvaises. C'est, en somme, un homme et un souverain très excentrique et très difficile à connaître, tant il y a de disparates entre ses qualités et ses défauts. Il inspire la crainte et le respect à sa famille et à tout ce qui Tentoure, et, avec cela, il est souvent le plus simple et le meilleur des hommes, se roulant sur son tapis avec ses nombreux petits-enfants qui lui tirent
ses rares cheveux et le tourmentent de toute façon. Il est ami sûr, et souvent d'une délicatesse de cœur digne d'une jeune femme romanesque, et puis dur et intraitable pour les moindres fautes, et ne revenant jamais quand il a brisé un de ses instruments. La veille de son départ, il est arrivé, seul, au jardin Mabille du pays, situé à une demi-lieue de la ville, et s'est promené pendant une heure et demie dans les salons remplis de femmes plus que légères, de fumeurs de cigares qu'il déteste (j'entends les fumeurs) et dans les jardins éclairés par une brillante illumination et un feu d'artifice qu'on a tiré plus tôt que de coutume en son honneur. Il est arrivé là en drosky^ sans personne que son cocher, comme c'est du reste son habitude journalière. Il a causé avec l'un et avec l'aulre, et plus particulièrement avec des marchandes de modes et de petits boutiquiers français dont le sans-gène et le bavardage l'amusent. »
Revenant ensuite à la grosse question du moment, le général de Castelbajac ajoute :
a L'empereur Nicolas a accepté l'arrangement pacifique inspiré par la France plus particulière-
220 Nir.OLAS I ET NAPOLKON III.
ment, mais comme un ultimatum qui serait accepté de même par le sultan. Ne laissons donc pas échapper cette occasion de terminer, à notre profit, ce grave conflit, et ne risquons pas nousmêmes de retomber dans l'isolement dont votre politique nous a si heureusement et si habilement tirés! Dans le vâtre^ je comprends, comme de raison, l'empereur Napoléon, M. Drouyn de Lhuys et vous, unité et exécution précieuses et honorables I Je ne suis — et je ne me fais pas d'illusion — qu'un manœuvre; mais j'ai l'avantage, sur les architectes, de voir l'édifice russe de plus près et dans tous ses détails. Or, je vois qu'il a besoin de tous las ouvriers du pays pour être terminé, que le directeur le sait, et ne veut rien entreprendre de nouveau.
Le grand-duc Nicolas, l'aîné des deux jeunes grands-ducs, est parti avec l'empereur pour 01mûtz. On croit que c'est pour quelque affaire matrimoniale, mais on ignore quelle sera la future grande-duchesse.
J'apprends avec plaisir, moi qui, en ma qualité d'agriculteur, veux qu'on mette la charrue après les bœufs qui font la besogne, que la direction politique est au premier étage du nouveau palais du quai d'Orsay. Mais on dit que vous
payez la place d'honneur par beaucoup dinconvénients. Je vous prie donc d'envoyer l'architecte à Fempereur Nicolas, qui envoie ses architectes en Sibérie, quand ils ne font pas bien les distributions intérieures et qu'ils sacrifient les hôtes de la maison à leur vanité et aux passants de la rue. Que le bonheur est rare! »
Au milieu des détails variés que renferme cette lettre, remarquons l'annonce du départ de l'empereur Nicolas pour Olmûtz, où ce prince devait rencontrer l'empereur d'Autriche. Au lendemain du rejet de la note de Vienne par les Turcs, cette entrevue excitait un intérêt particulier. Les amis de la paix s'y rattachaient comme à une dernière espérance.
A la date du 18 septembre, M. Thouvenel adresse au général Castelbajac les lignes suivantes, qui retracent à grands traits les diverses faces de la question en suspens, et placent, de suite, le débat à la hauteur où la dignité et les intérêts de la France devaient le maintenir :
< Général, nous savons maintenant de la façon la plus officielle du monde que l'empereur Nicolas rejette les modifications de la Turquie.
A enlété, entêté et demi. Nous sommes, comme vous, de très mauvaise humeur contre les Turcs, mais il ne faut pas que cette mauvaise humeur nous égare I On comprend à Vienne, aussi bien qu'à Londres et à Paris, qu'il nous faut mettre un peu de sucre autour de notre pilule, pour qu'on l'avale à Gonstantinople. On nous demande une espèce de garantie contre les fantaisies futures de la Russie, et, franchement, on n a pas tort. Reste à trouver la formule, et j'ignore encore le sort réservé à notre projet de note. On fait des façons à Londres, et, par crainte <lu parlement, on pourrait bien nous regarder faire. C'est très certainement lord Stratford de Redcliffe qui est responsable de l'échec de ses collègues, qui n'avaient rien épargné pour réussir. Aujourd'hui, les Turcs sont montés. Leur armée, de l'aveu de nos oflBciers et des étrangers qui l'ont vue, a fait de grands progrès depuis deux mois. Elle peut soutenir un premier choc, et cette confiance l'exalte. Si elle n'use pas de ses fusils contre les Russes, elle est capable de les retourner contre le sultan, et celte perspective ne rend pas Sa Hautesse docile à nos conseils.
» Quant à moi, général, je persévère dans mon impénitence. Je regarde, quoi qu'on fasse, et à
quelque transaction boiteuse que Ton s'arrête, la grosse question d'Orient comme entamée, entamée avec préméditation, par le parti moscovite. Notre rôle est difficile. Soutenir une masure, c'est s'exposer à la voir crouler sur sa tète! La laisser renverser par le vent du Nord, c'est assumer, pour les destinées ultérieures de la France, une grave responsabilité I Ce vernis religieux, que la Russie donne à ses actes, est, pour nous, un embarras de plus, et, à Rome, croyez-le bien, on est plutôt pour les musulmans que pour les schis-viatiques ! L'établissement d'un pouvoir chrétien à Gonstantinople est une menace pour le Saint-Siège. C'est là un point de vue qu'il ne faut pas négliger. »
Ainsi qu'on peut le voir par cette lettre, la discussion, une discussion courtoise et patriotique, était ouverte entre le général de Castelbajac et M. Thouvenel. Notre ministre à Saint- Pétersbourg, qui voyait de près comme il le dit, de trop près peut-être, l'édifice russe, ne croyait pas chez l'empereur Nicolas à une idée préconçue contre l'existence de l'empire ottoman. M. Thouvenel, qui voyait les choses de plus loin, mais qui aussi, du quai d'Orsay, avait une vue d'ensemble, considérait la (fuestion d'Orient
comme entamée avec « préméditation » par le czar. A la distance où nous sommes maintenant de cette époque, il est peut-être plus facile de démêler la vérité que dans le tumulte même des événements, et celte vérité nous semble devoir être la suivante. Dans l'affaire des Lieux Saints que les empiétements perpétuels de la Russie avaient forcé la France à soulever, sous peine d'assister, en silence, à son effacement complet, la < préméditation » de la Russie, pour nous servir ici de l'expression de M. Thouvenel, ne peut faire l'ombre d'un doute, et elle n'en fera pas davantage dans l'avenir, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, la question des sanctuaires de Terre sainte rentre dans une période aiguë !
D'autre part, lorsque, par suite des maladresses de la mission du prince Menchikoff, la question d'Orient sortit de pied en cap de la question des Lieux Saints, nous inclinons à penser que l'empereur Nicolas hésita davantage, et, qu'alors, le général de Gastelbajac pouvait être dans le vrai, quand il se portait garant, vis-à-vis de son pays, du peu de goût qu'avait le czar à agrandir ses États du côté de Constantinople. Ajoutons que l'orgueil intraitable de l'empereur de Russie aggrava considérablement une situation déjà diffî-
cile en elle-même, puisqu'il ne s'agissait de rien moins, pour la France comme pour la Russie, que du maintien ou de la ruine de leur prestige dans tout l'Orient !
L'échange d'idées qui s'était établi entre le générai de CastelbajacetM. Thouvenel, sur les graves sujets que nous étudions, piquait au jeu notre représentant à Saint-Pétersbourg, qui, disposant pour sa correspondance particulière de plus de temps que n'en pouvait trouver M. Thouvenel, écrit plus longuement et plus fréquemment. Aussi le général revient-il sur son sujet favori, dans sa lettre du 23 septembre 1853 :
« Mon cher collègue, le théâtre politique est fermé à Saint-Péterstourg. Les grands acteurs sont en tournée, et il ne reste ici que des doublures consciencieusement opposantes aux pièces françaises et catholiques, telles que M. de Seniavine, ou des acteurs malveillants tels que le rhéteur-rédacteur Labenski ! La seule chose que je pourrais utilement faire, c'est d'envoyer à M. de Nesselrode l'excellente note de Rechid Pacha. Mais l'empereur Nicolas et son chancelier en auront connaissance, demain 2i septembre, à Olmûtz, par M. de Buol et par M. de Meyendorff
(ministre de Russie à Vienne). Ce sera l'un des principaux sujets de discussion entre les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, quoique Tempereur Nicolas ait dit en quittant sa capitale : € Je veux voir des manœuvres de soldats, et je » prie en grâce qu'on ne me parle pas politique. » Je vous permets d'être incrédule sur cet article ; mais, sur ce que je regarde comme article de foi pour le salut diplomatique, en prédicateur fervent voulant faire son devoir quand même, je ne dois pas me laisser décourager par l'aveu de votre impénitencey et j'espère qu'elle ne sera pas finale malgré mon peu d'éloquence. Je vous le répète, que voulons-nous maintenant? Ce que nous avons toujours voulu : la conservation de l'empire ottoman, et, dans le cas où cet empire ne serait plus viable, empêcher la Russie de disposer seule de son héritage. Eh bien, par loyauté, par intérêt, ou par adresse, la Russie a consenti d'abord à ne pas précipiter sa ruine, puis à s'entendre avec nous pour régler l'avenir dans l'intérêt de tous. Enfin elle a accepté, sans restrictions, l'arrangement que nous avons nous-mêmes proposé. Les Turcs, au contraire, pour lesquels nous nous sommes armés, ont refusé cet arrangement pacifique, et, abusant de notre appui, ils veulent nous
entraîner au delà d'une protection raisonnable, au delà *de nos intérêts, préférant, dans leur ^oïsme, devoir leur conservation à la division des nations chrétiennes plutôt qu'à leur consentement unanime. En cela, ils sont encore plus aveugles qu'égoïstes, car il est évident qu'un arrangement proposé par les quatre grandes puissances impliquerait la protection constante^ tandis qu'un arrangement, plus avantageux dans le moment, mais obtenu de la Russie seule, n'obligerait que la Russie !
» Nous avons donc un intérêt collectif, avec l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, à faire accepter par la Turquie l'arrangement accepté par la Russie d'après notre proposition. De plus, la France, qui a tiré de cette grave question d'Orient un avantage immense, que le roi Louis-Philippe n'avait pu obtenir en dix-huit ans de rè<?ne, l'avantage d'avoir des alliés en majorité dans la plus grave des questions européenne^, la France' ne doit pas risquer de perdre cet avantage et de retomber dans l'isolement dont la politique de l'empereur Napoléon l'a si heureusement tirée. Forcer la Turquie à accepter la note européenne est aussi le seul moyen d'être conséquent avec nous-mêmes. Pouvons-nous raisonnablement faire
un crime à l'empereur Nicolas d'avoir accepté ce que nous lui avons proposé ? Ce serait lui donner le beau rôle ! Mais, répondrez-vous, nous désirons sincèrement que les Turcs acceptent la note, nous les y avons engagés de nouveau ; mais nous craignons que le sultan, menacé par l'exaltation de son peuple, ne puisse pas faire ce qu'exigerait son véritable intérêt. De deux choses Tune : ou, comme je suis porté à le croire, cette exaltation n'est qu'apparente, et alors le sultan peut être raisonnable sans danger; ou celte exaltation le menace d'une révolution et menace ses sujets chrétiens de la spoliation et du massacre. Dans ce dernier cas, il faut aller à son secours, combattre le vieux parti turc, et ne pas laisser à l'empereur Nicolas le mérite politique d'aller replacer sur son trône le faible successeur de Mahomet II, ce qui sera, pour lui, moins coûteux que de s'emparer de ses États contre la volonté de l'Europe entière. N'oublions pas enfin, que, vis-à-vis des Turcs, le plus petit acte est plus efficace que les plus éloquentes paroles. C'est-à-dire que la retraite de notre flotte vers Ourlak ou Métélin ferait plus, pour les décider à accepter la note de Vienne, que la note responsive qui serait décisive pour un gouvernement européen.
^ t NICOLAS I ET NAPOLÉON III. 221>
p ^ Je ne me dissimule pas que je viens de vous Iv c, mon cher collègue, en vous priant de les j Hre au ministre, des choses qui contrarient les ^ées reçues et peuvent paraître fort étranges ! lais je ne puis voir qu'avec mes yeux, et mon levoîp envers mon pays est de dire ce que je vois et ce que je pense. Vous dites fort justement que le « vernis religieux » que la Russie a donné à ses actes est, pour nous, un embarras de plus. C'est là qu'est, contre les Turcs, la force du souverain de la Russie. Vous pourrez juger des sentiments de la nation russe et de la position de Tempereur Nicolas, par le discours qui lui a été adressé, il y a peu de jours, par l'archevêque de Moscou, à son entrée dans cette capitale morale et religieuse de l'empire. Ces courtes et bibliques paroles du principal dignitaire ecclésiastique de la Russie font vibrer actuellement le cœur de cinquante millions d'hommes qui resteraient indifférents à des traités de commerce qui ruineraient leur pays, ou à la fixation de nouvelles limites occidentales qui en diminueraient la puissance et l'étendue I L'autocrate est tout-puissant pour tout ce qui touche à la fortune publique et privée, à la liberlé, à la vie de ses sujets. Mais il est obligé de compter avec eux pour tout ce qui touche à leurs senti-
ments religieux. C'est cette obligation pour l'empereur de Russie, qu'il ne faut pas oublier dans chacune des phases de cette grave question d'Orient. »
Ces raisonnements du général de Gastelbajac, inspirés par la crainte patriotique qu'il éprouvait à voir la France affronter en 1853, contre la Russie, une lutte que ses souvenirs de 1812 devaient lui représenter comme fort hasardeuse, auraient eu toute leur valeur sans l'obstination des Turcs à refuser la note de Vienne. Mais rien ne devait vaincre celte obstination, soigneusement entretenue d'ailleurs, à Constantinople, on se le rappelle, par l'action passionnée de lord Stratford de Redcliff^e, qui ne craignait pas d'engager son gouvernement bien au delà de ses instructions, et qui avait fait, de l'hostilité de la Turquie contre la Russie, son affaire personnelle. On ne saurait donc trop répéter ici, avec M. Thouvenel, qui devait expérimenter par lui-même, de 1855 à 1858, ce qu'était la lutte avec lord Stratford de RedcliflTe, sur le terrain de Constantinople, pour quelle part la conduite du célèbre diplomate anglais entra dans la rupture de 1854.
Chaque jour, d'ailleurs, apportait une aggravation dans les rapports de la Turquie et de la Russie.
Aussi M. Thouvenel écrit-il mélancoliquement au général de Castelbajac, le 1*' octobre 1853 :
€ Général, mes tristes prévisions se réalisent et voilà les affaires plus gâtées que jamais ! Pourquoi l'empereur Nicolas ne s'est-il pas contenté de se renfermer dans sa dignité où il était inattaquable, et pourquoi a-t-il laissé la parole à M. Labenski? De bonne foi, nous ne pouvons plus contraindre la Porte, et les plus graves complications sont à redouter si la conférence de Vienne n'accouche pas d'un projet de déclaration convenable. Quant à l'entrée de nos flottes dans les Dardanelles, elle produira aussi son effet, à moins qu'à Saint-Pétersboui^ on n'ait le bon esprit de se payer des raisons apparentes de ce mouvement, sans nous mettre dans la nécessité d'articuler les vraies. Le roi de Prusse s'est décidément refusé à aller à Olmûtz. C'est l'opinion publique à Berlin qui lui a imposé cette réserve. Je ne fais pas grand fond, au surplus, sur cette volonté capricieuse et vacillante ! L'Autriche, de son côté, est fort embarrassée, et nul ne saurait prévoir la conduite qu'elle suivra. Ses intérêts politiques d'avenir l'appellent à nous; ceux de son existence présente, à la Russie. Puisse la révo-
lution ne pas redresser sa vilaine tête! Notre politique est honnête et loyale, et il est des armes, dites-le hautement, auxquelles nous ne recourrons jamais.
» M. de Brunnow est monté sur ses grands chevaux à la nouvelle de l'entrée des quatre frégates dans les Dardanelles, et il a passé à lord Clarendon une note qui frise l'impertinence. On se dispose à lui répondre sur le même ton, M. de Kisseleff, plus sage, s'est tu, et j'espère que la discussion entre nous et la Russie, quoi qu'il advienne, restera toujours courtoise. Les gros mots ne sont pas des raisons. Les Anglais, du reste, sont très montés, et c'est dans les villes industrielles que l'on se prononce le plus vivement. Le cabinet britannique aurait un compte sévère à rendre, s'il n'agissait pas, et il le comprend. L'affaire de Khiva a été pour lui un coup d'éperon. Nous ne voyons, nous, que Constantinople ! L'Angleterre voit l'Inde, et la position imprudente de la Russie nous rend forcément ses adversaires dans une campagne qui comprend d*autres intérêts que les nôtres. Pourquoi n'a-t-on pas mieux accueilli nos franches explications sur les Lieux Saints? Peut-être aujourd'hui seriotis» nous alliés!
NICOLAS 1 KT NAPOLÉON Ilf. 233
» Vous savez que Fempereur de Russie a accablé, à 01m ûlz, nos officiers, de témoignages pour notre souverain. Il les a publiquement invités à le suivre à Varsovie. L'empereur a pensé que le moment était mal choisi, et un ordre a rappelé M. de Goyon (général, aide de camp de Napoléon III) t pour affaires urgentes ». M. de Goyon a été trop facile à la séduction. Il n'a pas compris que l'empereur Nicolas jouait son jeu en l'enguirlandant, comme on dit à Saint- Pétersbourg, et nous avons dû le lui faire comprendre. Que n'aurait-on pas dit à Londres et que n'aurait-on pas pensé à Constantinople? Sans la qualité d'aide de camp de l'empereur qu'a M. de Goyon, nous aurions laissé faire. Il est entendu, d'ailleurs, qu'en rappelant cet officier général à Paris, nous ignorions l'invitation dont il était l'objet. L'avenir est bien incertain, et on semble prévoir, à Londres, comme une chose possible, la rupture des relations diplomatiques. J'espère encore qu'on se trompe. — Les quatre cent mille roubles de l'empereur Nicolas nous enlèvent mademoiselle Rachel I Qui sait si notre tragédienne ne rêve pas un rôle politique !
» L'Orient me fait oublier le reste, mais je dois vous dire que l'Espagne est au plus mal et que
tout est possible à Madrid. Le démêlé de la Suisse avec l'Autriche ne finit pas, et voilà, d'autre part, M. d'Apponyi (ministre d'Autriche en Piémont) qui quitte Turin ! Le choléra enfin est à nos portes, les denrées sont chères, et tout cela ne constitue pas les éléments d'un hiver fort gai. »
La première année du second Empire finissait donc dans l'inquiétude. Quant au lendemain, quelque glorieux qu'il fût pour nos armes, il devait être chèrement acheté, et ce n'est jamais sans un serrement de cœur qu'on lance son pays dans une grande aventure, même quand cette aventure est courue au nom d'intérêts vieux de dix siècles et faisant partie du patrimoine historique de la France!
Le général de Castelbajac, fort hostile ainsi qu'on a pu le voir à l'idée d'une guerre entre la France et la Russie, persistait plus que jamais dans la voie qu'il s'était tracée. Le 1" octobre 1853, il écrit à M. Thouvenel :
« Mon cher collègue, je commence à être honteux de vous dire toujours la môme chose, mais il n'y a d'autre remède à la situation que de faire avaler aux Turcs, sans indigestion, le salmigondis
européen. Le médecin anglais qui est ici est maintenant de mon avis, et, pour me rassurer moi-même, j'avais besoin de l'opinion de sir Hamilton Seymour, qui est un diplomate intelligent, instruit, expérimenté, méfiant comme ses compatriotes, et, comme eux, fort peu disposé en faveur de la Russie. Mais, comme moi, il est dans les coulisses du théâtre ; il voit de ses yeux, et commence à le dire. Il m'a montré hier, mais ceci uniquement pour vous et M. Drouyn de Lhuys, car les diplomates anglais ne doivent jamais communiquer les dépêches qu'on leur transmet et qui ne leur sont pas adressées personnellement, copie d'une lettre de lord Clarendon à lord Westmoreland (ambassadeur d'Angleterre à Vienne) qui est chargé de voir, s'il le peut, à Olmûtz, l'empereur Nicolas et M. de Nesselrode, et de leur faire des représentations dont nous ne connaissons pas le motif et que nous trouvons plutôt nuisibles qu'utiles. Elles ne sont pas même claires et nettes et semblent prouver malheureusement que le cabinet anglais ne s'est pas encore associé à M. Drouyn de Lhuys pour la présentation à Rechid Pacha de la note responsive^ ce qui est cependant la meilleure démarche à faire.
» Lord Clarendon, croyant voir chez l'empereur
IVicolas, d'après je ne sais quelle dépêche, une interprétation fâcheuse de la note de Vienne acceptée par lui, charge lord Westmoreland de savoir de Sa Majesté ou de M. de Nesselrode, s'il prétend à d'autres droits et à d'autres garanties d'une nature plus étendue, ou s'il ne veut que la confirmation des droits consacrés par les traités, et simplement une nouvelle garantie de ces droits, comme il l'a jusqu'ici énoncé. Lord Clarendon a besoin de cette assurance avant de s'engager à peser sur l'opinion du Divan pour l'obliger à retirer ses modifications à la note de Vienne. Si lord Clarendon veut seulement cctle assurance verbale, il l'aura, car l'empereur Nicolas a toujours parlé dans ce sens, à tort ou à raison. Mais le ministre anglais échouera certainement, s'il veut faire insérer cette assurance dans la note, car c'est précisément tout changement à la note de Vienne que repousse l'empereur de Russie, parce qu'il la considère comme un ultimatum^ et que, s'il y avait des modifications à y apporter, il en demanderait bien d'autres I On ne s'entendra jamais sur toutes ces subtilités, et il vaudrait mieux, ce me semble, laisser les explications dans le vague, cet auxiliaire si utile d'un accommodement. M. de Seniavine n'a eu l'air ni ému ni
étonné de l'entrée des dix vaisseaux anglais et français dans les Dardanelles. Son sentiment était plutôt celui d'une espèce de satisfaction d amour-propre qui semblait dire : c Voyez main- » tenant par vous-même la raison et la modération » des Turc-. »
» La société de Saint-Pétersbourg, et ma femme et moi en particulier, venons de faire une grande perte. La princesse Olga Dolgorouky, femme du ministre de la guerre et née de Saint-Priest, vient de mourir du choléra. C'était une femme d'esprit et d'un grand mérite, qui avait été la cause de ma liaison avec son mari, homme d'honneur et de grand mérite aussi. Je vous quitte pour aller à ce triste enterrement.
» Post'Sciiptum. — Je viens d'apprendre qu'il y a lieu de croire que, non seulement Tempereur Nicolas ne consentira pas aux modifications à la note dont je parlais plus haut, mais qu'il déclarera que si la Turquie continue ses armements, il sera obligé de faire entrer deux nouveaux corps d'armée dans les principautés danubiennes, et qu'alors, ce surcroît de dépenses serait demandé, comme indemnité, au sultan, qui l'aurait rendu obligatoire par ses préparatifs. Voilà, du moins, quelles étaient les intentions de l'empereur de
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Russie avant son départ pour Olmûtz. Esj)érons encore que le désir de l'empereur d'Autriche de voir les affaires d'Orient pacifiées, et le désir de l'empereur Nicolas de plaire à ce jeune souverain, pourront amener de meilleures résolutions, mais je ne le crois pas ! Du reste, à l'heure qu'il est, vous devez savoir le résultat de la visite à Olmiitz. »
En quittant Olmûtz, l'empereur de Russie avait invité l'empereur d'Autriche à venir le rejoindre à Varsovie, où devaient avoir lieu de grande sparades militaires, et où le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, devait se rendre également. L'entrevue d'Olmûlz, suivie de celle de Varsovie, dans l'état actuel des affaires européennes, était vivement commentée, on le comprendra sans peine, surtout au lendemain de l'entrée de la flotte anglo-française dans les Dardanelles I Le général de Castelbajac écrit à ce sujet à M. Thouvenel, le 7 octobre 1883 :
« Je vois par la correspondance entre lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris) cl lord Clarendon, que nous marchons toujours d'accord avec le cabinet anglais. Je le vois aussi par les communications faites à Berlin et à
Vienne, dont une copie a été envoyée à Timpératpice de Russie par la courtoisie d'un agent secondaire. Les paroles de lord Westmoreland : c Une » déclaration de guerre de la Russie nous met- » trait à Taise, » peuvent donc s'interpréter dans un sens collectif et pacifique. L'entrée des flottes dans les Dardanelles est un acte positif qui doit éclairer la question d'un jour nouveau, soit qu elle ait pour but de continuer à proléger les Turcs, soit de protéger le sultan contre ses sujets révoltés en même temps que nos nationaux et les chrétiens en général. Dans ce dernier cas, la Russie aura forcément la bouche close, et la paix pourra s'ensuivre à notre honneur et au profit de tous, car tout le monde la veut, la Russie, soyez-en sûr, autant que tout le monde ! La meilleure preuve que la Russie, le cabinet il est vrai plus que la nation, a voulu et veut encore la paix, c'est qu'elle n'est pas prête pour la guerre. D'abord, dans les principautés danubiennes il n'y a eu et il n'y a encore que soixante-quinze mille hommes. Ensuite, malgré les demandes réitérées du prince WoronsoflT, on n'a, jusqu'ici, envoyé aucun renfort dans les provinces du Caucase. Effrayé de l'exaltation religieuse et du désir de pillage des
Kurdes, ainsi que des rassemblements armés des Turcs à Erzeroum, le prince Beboutolï vient de rassembler à grand'peine huit mille hommes des troupes du Caucase, en Géorgie, et attend avec impatience les douze mille hommes que le prince Menchikofl* ne se souciait nullement de lui envoyer. Il y a à Erzeroum vingt-cinq ou trente mille Turcs prêts à appuyer les Circassiens et les Kurdes, et les Russes pourraient bien, si la guerre éclate, éprouver un premier et rude échec sur ce point, ce qui, en raison du Caucase, leur serait très sensible.
» On ne sait pas encore ici si l'empereur Nicolas reviendra directement ou s'il passera par Kiew. Cela dépendra du résultat politique des conférences de .Varsovie, où sont arrivés, et arrivés ensemble, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, quoique le prince royal de Prusse eût déclaré à lord Bloomiîeld (ministre d'Angleterre à Berlin), en partant pour Olmiitz, que le roi son frère ne s'y rendrait pas. Le roi ne s'est pas rendu à Olmûtz, il est vrai, mais il est à Varsovie, en compagnie de l'empereur d'Autriche, et c'est bien significatif I Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons compter sur l'Autriche et la Prusse que
pour la paix et nullement pour la guerre. Quffiit à l'Angleterre, son cabinet nous suit maintenant, entraîné par la fermeté de notre gouvernement. » En résumé, sur le terrain de la paix nous avons avec nous toute l'Europe, et nous sommes rentrés honorablement, avec une influence réelle, dans le concert conservateur européen. Pour la guerre, nous finirons par en porter seuls tout le poids et par retomber dans notre isolement de 1830. Quant aux dispositions actuelles de l'empereur de Russie, je crois qu'on peut les déterminer ainsi : désir sincère de la ]>aix; résolution très arrêtée de repousser vigoureusement les Turcs, mais, non seulement de ne pas les attaquer, mais encore de ne pas dépasser les frontières de l'empire en Asie, ni la ligne du Danube. Dans cette position toute défensive, ayant pour gage les principautés, l'empereur peut attendre patiemment la lassitude ou la ruine des Turcs. »
A cette même date du 7 octobre, dans la soirée, le général de Castclbajac, qui était renseigné heure par heure sur les mouvements du czar, fait part à M. Thouvenel d'une résolution inopinée de ce souverain, qui devait augmenter encore l'état fiévreux de l'Europe.
« Voici mes dernières nouvelles : l'empereur Nicolas, d'après une dépêche télégraphique adressée à l'impératrice hier soir, est parti ce même jour, hier 6 octobre, pour Berlin. On s'explique d'autant moins ce voyage, dans le monde diplomatique, que le roi de Prusse, venu à Varsovie avec l'empereur d'Autriche, avait quitté cette ville le matin de ce même jour.
L'empereur de Russie veut-il influencer M. de Manteufl'el (premier ministre prussien), qu'il apprécie? Veut-il donner à la famille royale de Prusse, dont est l'impératrice de Russie, une preuve du retour complet de son amitié, en allant faire une visite à la reine, qu'il aime, du reste, beaucoup? Enfin, y a-t-il à Berlin quelque princesse que l'empereur et le grand-duc Nicolas qui l'accompagne désirent voir, pour en faire une grande- duchesse de Russie? Choisissez entre ces trois motifs ; tant il y a que le père et le fils doivent passer deux jours à Berlin, et revenir par Kœnigsberg et Kowno directement à Saint-Pétersbourg .
» M. de Nesselrode n'a rien mandé des résultats d'Olmutz et de Varsovie à M. de Seniavine. Mais une personne de l'intimité de l'impératrice m'a dit que l'empereur de Russie avait fait
à lord Westmoreland une déclaration très pacifique, qui avait semblé très rassurante. Plus que jamais, je crois que le cabinet russe a plutôt pour but d'effrayer les Turcs que de les combattre. C'est une finesse d'Oriental à Oriental, qui n'a pas eu tout le succès désirable. Mais, si la Russie n'est pas prête en ce moment, elle le serait assez tôt pour faire repentir les Turcs de la folie qu'ils feraient en déclarant la guerre; car alors, en faisant jouer les ressorts religieux, l'empereur Nicolas obtiendrait tout ce qu'il voudrait en hommes et en argent. Si l'on venait vous dire qu'en France on peut recommencer les guerres de religion, vous croiriez tomber de la lune I Mais, une guerre de religion, une croisade, aussi ardente que celle de Philippe- Auguste, est possible de la part des Russes. Cette guerre deviendrait nationale, et l'empereur luimême pourrait être entraîné au delà de ses intentions.
» Comme étude du singulier caractère de l'empeur Nicolas, je viens de lire avec beaucoup d'intérêt une charmante lettre qu'il a écrite au prince Dolgorouky, son ministre de la guerre, à l'occasion de la mort de la princesse. Un ami plein de sensibilité et de délicatesse ne dirait pas mieux I
En finissant, il prie le prince de croire « à toute son amitié et à toute sa gratitude ». L'empereur l'aime, en effet, et l'estime, ce qu'il a rarement l'occasion de faire autour de lui. Mais, si le prince manquait à ses devoirs, il le briserait sans pitié et ne reviendrait jamais sur sa détermination. »
Les entrevues d'Olmûtz, de Varsovie, de Berlin, se succédant à quelques jours d'intervalle, pendant qu'à Vienne, les représentants des grandes puissances, réunis en conférence, s'ingéniaient à trouver une solution pacifique, et que, d'autre part, les flottes anglo- françaises entraient dans les Dardanelles, les entrevues princières, disons-nous, n'eurent pas le résultat pacifique qu'on en attendait. Peut-être contribuèrent-elles à maintenir l'Autriche et la Prusse dans l'état d'opposition timorée et incertaine que ces deux puissances gardèrent à l'égard de la Russie pendant toute la guerre de Crimée ; en tout cas, l'influence personnelle de l'empereur Nicolas ne put décider ni l'empereur François- Joseph ni le roi Frédéric-Guillaume IV à s'unir à la Russie en face de l'Angleterre et de la France coalisées. Au contraire, les cabinets de Vienne et de Berlin, sans sortir de leur neu-
tralité, faisaient parvenir à ceux de Paris et de Londres les déclarations les plus rassurantes.
Que les souverains d'Autriche et de Prusse fussent un peu plus réservés que leurs ministres, dans leurs appréciations de la ligne politique suivie par l'empereur Nicolas, cela n'est pas fait pour surprendre, quand Ton pense à la haute autorité morale dont jouissait le czar sur les rois de l'Europe, quand Ton pense surtout au service que ce prince avait rendu à l'Autriche, en Hongrie, et aux liens intimes qui l'unissaient à la maison régnante de Prusse ! Mais, do là à prendre les armes pour une cause commune, il y avait loin I La politique des intéréls, chez les Autrichiens et chez les Prussiens, devait l'emporter sur la reconnaissance et la parenté I
Quoi qu'il en soit, le 8 octobre, le czar Nicolas se trouvait à Postdam chez son frère de Prusse; le 10 du même mois, le sultan, effrayé, demandait à la France et à l'Angleterre de faire passer leurs flottes des Dardanelles dans le Bosphore. Enfin, Omer Pacha, généralissime des forces ottomanes, sommait le prince Gortchakoff, général en chef des troupes russes, d'évacuer les principautés dans les quinze jours, annonçant
'« le commencement des hostilités » pour le cas où sa communication recevrait un accueil négatif. Les Turcs ne voulaient pas, on le voit, laisser aux bonnes dispositions de la France et de l'Angleterre le temps de se refroidir, et ils précipitaient les événements, jusqu'à avoir, dans leur issue, une responsabilité qui devait leur ôter le caractère de victimes, pour leur donner presque celui d'agresseurs. Cette hâte calculée des Turcs forçait l'alliance anglo-française à s'affirmer. En présence de ces événements, M. Thouvenel écrit au général de Gastelbajac, le 14 octobre 1853 :
« Nous savons que le général Gortchakoff a reçu, le 9, la sommation de la Porte et Ta transmise à Saint-Pétersbourg, où elle aura produit un bel effet. Nous voilà décidément embarqués dans une grosse affaire ! Notre flotte et celle des Anglais doivent être à Constantinople, et elles se montreront dans la mer Noire si la flotte russe quitte ses ports. Nos amiraux sont autorisés à annoncer leur mission au commandant des forces navales en rade de Sébastopol. Je crois qu'il ne se passera rien de bien important sur le Danube ; mais je pense, avec vous , que l'action pourra être chaude du côté de l'Asie. L'Angle-
terre a tout intérêt à détourner les événements, et elle ne s'y épargnera pas. La véritable question d'Orient, pour elle, c'est la question de l'Inde, et je regrette profondément que la Russie se soit conduite de façon à nous mettre contre elle, dans une cause où il lui eût été facile de nous avoir 'iK)ur amis, ou tout au moins pour speclateurs bienveillants de sa lutte ! Nous n'avons encore que de vagues renseignements sur les entrevues d'Olmûtz, de Varsovie et de Berlin ; mais nous en savons assez pour être certains que le principe d'une coalition entre les souverains du Nord n'y a pas été posé. La réduction de l'armée autrichienne, dans de pareilles circonstances, équivaut à une déclaration de neutralité. La Prusse nous fait dire, sur tous les tons, qu'elle n'a d'engagement avec personne. Cela ne veut pas dire assurément qu'il faille compter sur la persistance de ces deux coui^s dans la ligne qu'elles se sont tracée ; mais, à coup sûr, leur neutralité, au début d'une si grosse affaire, est plutôt en notre faveur qu'en celle de la Russie. » A Vienne, à Berlin, on est a/pigé de notre attitude, mais on ne la bldme pas^ et, à Vienne même, on regrette moins qu'on n'en a l'air notre entrée dans les Dardanelles. C'est un moyen
d'action dont on compte se servir à Saint-Pétersbourg, sans en avoir la responsabilité. J'ai bon espoir que tout ira bien de ce côté, si Mazzini et Kossuth ne se mettent pas de la partie ! Le slavisme a fait tant de progrès sur les bords du Danube, que l'Autriche sent bien que ses intérêts d'avenir ne sont pas dans une alliance russe ni dans des compensations territoriales, qui ne feraient qu'accroître le nombre de ses sujets mécontents.
» Madame la marquise de Castelbajac m'a fait l'honneur de venir me voir. Elle venait aux nouvelles, et je lui ai dit tout ce que je savais. Elle n'en part pas moins pour vous rejoindre. Je désire vivement que le proverbe latin : audaces foriuna JHvcU, lui soit applicable, et que les choses tournent de façon que vous restiez à votre poste et que M. de Kisseleff demeure au sien. Nous ne prendrons certainement pas l'initiative d'une rupture des relations diplomatiques. »
S'empressant de faire part au général de Castelbajac de tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer sur le résultat des dernières entrevues impériales et royales, M. Thouvenel lui écrit encore, le 15 octobre 1853 :
« Le roi de Prusse n'avait pas envie d'aller à Varsovie, mais il y a été mandé à deux reprises. Le prince royal de Prusse avait été plus que froid à Olmùtz. L'empereur Nicolas, n'ayant rien tiré des personnes royales, a tenu à voir M. de Manteuffel, qui a complètement refusé d'engager l'avenir. M. de Moustier (ministre de France à Berlin) nous le dit dans une dépêche arrivée ce matin. Le président du conseil de Prusse a œnfié à notre ministre qu'il avait été un instant question d'un nouveau pacte entre les trois souverains du Nord, pour s'assurer mutuellement leurs provinces polonaises contre les chances, non d'une guerre, mais de l'insurrection. Cette ouverture a été déclinée. M. de Manteuffel, du reste, affirme, comme vous, que l'empereur Nicolas veut la paix, et que Sa Majesté emporte, de son voyage en Allemagne, des «impressions salutaires». J'espère donc encore que la guerre ne sortira pas de cet imbroglio. Tout le monde, il est vrai, s'est un peu avancé, et tout le monde doit s'aider pour reculer. Si le cabinet de Saint-Pétersbourg le comprend et reconnaît que sa dignité n'est pas en jeu toute seuUy je dirai avec le Times que la diplomatie, en ne trouvant pas un moyen honorable d'accommodement, se couvrirait de honte. •
Par malheur, la précipitation des Turcs à entrer en guerre ne laissait plus que bien peu de chances ouvertes à une action pacifique, et cet état bizarre, qui n'était plus la paix, mais n'était pas encore la guerre, à proprement parler, ne pouvait durer longtemps.
Le général de Castelbajac le sentait bien, malgré le désir ardent qu'il avait de voir la paix maintenue ; mais il devait, jusqu'au bout, rester fidèle à sa manière de voir; le courant, qui entraînait l'Europe sur une pente belliqueuse, ne l'en détourna pas un instant. Aussi écrit-il à M. Thouvenel, le 49 octobre 1853 :
« Mon cher collègue, vous connaissez l'attitude et les déterminations de l'empereur Nicolas à propos des Turcs et de nos flottes. J'ai beau retourner la situation de tous les côtés, je n'y puis voir la nécessité et encore moins l'intérêt de la guerre pour la France, tandis que les inconvénients les plus graves et les conséquences les plus funestes peuvent en sortir pour elle. L'Angleterre est à l'abri de ces conséquences, du moins des conséquences révolutionnaires, qui sont, à coup sûr, les plus importantes à éviter. Elle a aussi deux intérêts que nous n'avons pas :
la destruction des flottes de toules les nations, et le détournement de la marche des Russes vers rinde. Il me semble donc que tout doit nous engager à ne pas aller trop loin à la suite de l'Angleterre, qui aura toujours des intérêts commerciaux différents de ceux des puissances continentales. Je ne demanderais pas mieux que de donner une bonne leçon à la Russie, mais je crois qu'elle Ta reçue déjà dans une mesure suffisante, et que, la donner plus forte, ce serait nous exposer à en recevoir de terribles, de la révolution, et peut-être de l'Angleterre elle-même, car lord Aberdeen et lord Clarendon ne font pas ce qu'ils veulent, et ne seront pas toujours au timon des affaires. La presse pousse aujourd'hui l'Angleterre vers la guerre, et le haut commerce tournera bientôt à la paix, dont il ne peut se passer sans se ruiner.
» S'il y a dans notre politique des intentions cachées que je ne connais pas, et qu'on veuille réellement, ainsi qu'on commence à le dire en Allemagne, reprendre la Belgique et la ligne du Rhin, alors c'est différent! Jouons notre va-tout et à la grâce de Dieu! Mais, dans ce cas, avertissez-moi, pour que je puisse, sans retard, décrocher ma vieille épée de Wagram et de la Mos
kowa, hélas ! bien rouillée. Mais laissons là les idées guerrières et revenons aux cancans, pour nous calmer et nous distraire, car Pétersbourg est, par excellence, le pays des cancans. Apprenez donc que la grande - duchesse Marie de Leuchlenberg est, en ce moment, incognito à Paris et qu'un agent diplomatique français, qui n'a passé ici que quarante-huit heures, est arrivé, il y a quelques jours, porteur de paroles secrètes de l'empereur Napoléon à l'empereur Nicolas.
Soixante mille Russes sont en marche vers llnde, et soixante mille Persans sont à leur disposition, soit contre l'Inde, soit contre les Turcs. Voilà ce qu'on raconte à Saint-Pélersbonrg.
» La guerre effraye les tètes élevées et exalte le peuple, les vrais croyants et l'armée. Il y a, comme en Turquie, le parti de la guerre ; mais l'empereur Nicolas a la main plus ferme que le sultan, et il veut la paix. Voilà la vérité. C'est à vous, qui voyez, à savoir si elle peut vous être utile. C'est, en tout cas, un singulier pays que celui-ci, très peu connu, et qu'il ne faut pas juger d'après nos règles.
» Croiriez-vous qu'à la cour et à la ville, chez les généraux comme chez les conseillers d'État, l'incident du général deOoyon, dont vous m'avez
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parlé, a produit une bien plus grande impression que la déclaration de guerre des Turcs?
Mais l'incident Goyon, déjà oublié chez nous, touche de plus près que la guerre à la personne du czar, et, ici, c'est riiomme qui est tout ! Voilà le pays. Les articles des journaux qui insultent l'empereur Nicolas produisent un plus grand effet, une plus grande irritation, qu'une déclaration de guerre, et nous devrions bien les empêcher, surtout quand ils sont absurdes comme ceux du Constitutionnel j parlant < de la croix » grecque sur la poitrine de Nicolas » et « du ser- » vice divin à Saint-Isaac » ! Or, la croix grecque n'existe pas, ici du moins, et Saint-Isaac, en construction, rempli d'échafaudages , n'aurait pour archevêque que l'architecte Monferrand et pour diacres (jue les maçons ! Je conçois l'affaire Goyon. Elle aurait été plus simple si, comme vous le dites, il ne se fût pas laissé « enguirlander » et qu'il eût refusé de lui-même. On a donné une leçon méritée, en montrant au czar qu'il ne suffisait pas d'un sourire, < l'une prévenance capricieuse ou intéressée, pour que nous oubliions le passé et accourrions au moindre signe. Seulement, le rapprochement, dans ce genre de courtoisie, sera maintenant difficile.
Quel est celui de nous deux qui voudra commencer? »
Pendant ce temps, à Gonstantinople, sur les ordres précis des représentants des grandes puissances siégeant à Vienne en conférence, MM. de Brûck et de Wildenbrûck, ministres d'Autriche et de Prusse auprès du sultan, continuaient à faire des eflbrts désespérés pour imposer aux Turcs la fameuse note de Vienne. Leur insistance venant se briser contre les idées belliqueuses du cabinet ottoman, l'Angleterre tenta, par l'intermédiaire de Tex-prince de Samos, Stephanaki Bey Vogoridès, de faire accepter par la Porte une nouvelle note, sorte de terme moyen entre les dernières propositions du prince Menchikoff et la note de Vienne. La diplomatie se raccrochait au plus mince espoir, et M. Thouvencl écrivait, le 2 novembre 48S3, au général de Castelbajac :
« Si rien d'énorme ne se passe du côté du Danube, j'espère encore que Tembryon de conférence qui se tient à Vienne se développera, et que la paix sera sauvée. Les Russes sont servis par la folie des Turcs qui, sans doute, se feront battre, et leur honneur militaire sera sauf; j'en-
(ends l'honneur des Russes, qui ne sauraient rester sur un échec, tandis que les Ottomans mettraient leur défaite sur le compte du dieu Destin !
» L'orage qui menaçait ce pauvre M. de Lacour vient d'éclater. Le général Baraguey d'Hilliers part ce soir pour Constanlinople, en qualité d'ambassadeur. De vous à moi, ce choix plaira moins encore à Londres qu'à Saint-Pétersbourg, car lord Stratford de Redcliffe aura, à l'avenir, une volonté en face de la sienne. »
Le choix du général Baraguey d'Hilliers pour le poste de Gonstantinople, dans les circonstances périlleuses où l'on se trouvait, ne fut pas heureux, il faut le reconnaître, et les détails que nous donnerons plus loin sur sa mission prouvent, une fois de plus, que les qualités hors ligne de l'homme de guerre, que possédait l'illustre général et bientôt maréchal Baraguey d'Hilliers,^ n'ont aucun rapport avec les qualités plus modestes nécessaires à un diplomate. D'autre part,, dans les journées des 2 et 3 novembre 1853, l'armée turque prit contre l'armée russe une vigoureuse offensive, et remporta sur les troupes du czar un succès réel à Olténitza, ville située en Valachie, entre Roulchouk et Silistrie, à dix-
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huit lieues de Bucharest. Dans de semblables conditions, on juge des chances de succès que pouvaient avoir, à Gonstantinople, les pourparlers pacifiques ! Mais n'anticipons pas sur les événements, et lisons encore cette lettre de M. Thouvenel au général de Castelbajac, portant la date du iO novembre :
« Nous sommes convaincus que nous n(^ sortirons de peine que par une conférence élevée à la hauteur d'un congrès, et munie de pouvoirs sufGsants pour décider souverainement. Reste à savoir seulement si nous amènerons les Russes, et même les Turcs, tant que la première effervescence ne sera pas calmée, à s'asseoir, avec nous, autour dun tapis vert. Je crains bien que, d'ici à quelques mois, la diplomatie ne soit plus maltresse des événements! Nous sommes toujours contents des dispositions de Vienne et de Berlin. M. de Bourqueney (ministre de France à Vienne) nous garantit la neutralité bienveillante de TAutriche. « Je ne vois, aurait dit le jeune empereur, 9 que deux cas de guerre pour nous. Ce serait si » on m'attaquait en Italie, ou si les Russes pré- B tendaient rester dans les principautés danu- » biennes. » Ce dernier membre de phrase est
assez significatif, et il ne serait pas de toute impossibilité que les idées de Rechid Pacha fissent fortune à Vienne. Que dites-vous de ce qui se passe à Bucharest et à Yassy ? Celte façon des Russes, de protéger deux provinces chrétiennes, est des plus originales, et l'empereur Nicolas, pour redresser des torts, n'aurait pas besoin de passer le Danube 1 Je crains un peu, je vous l'avoue, que la déclaration contenue dans les journaux de Saint-Pétersbourg, si elle est vraie, n'amène bientôt des explications sur nos flottes, et, peut-être, une suspension des rapports diplomatiques. La communication amicale de sir Hamilton Seymour est, à cet égard, une maladresse, et il eût mieux valu laisser les choses dans le vague. La saison, il est vrai, rendra les opérations fort difficiles dans la mer Noire, et j'espère que l'escadre russe restant à Sébastopol, nos flottes hiverneront dans le Bosphore. Comme je vous l'ai dit, nous ne rechercherons pas un conflit; mais du jour où le Danube serait franchi par les Russes, nous serions dans la nécessité d'agir. Il en serait de même si Batoum ou Trébizonde tombaient dans leurs mains, car c'est là aussi une des routes de Constantinople.
» Je connais intimement le comte Esterhazy
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que l'Autriche envoie à Saint-Pélersbourçj. C'est le meilleur et le plus aimable des collègues. Je pars le 14 avec le ministre pour Fontainebleau. N'attendez donc rien de nous par le courrier du 15. J'ai fait démentir, dans V Indépendance Ihlge, les faux bruits que ce journal avait fait courir sur votre rappel et sur celui de Bourqueney. «
La déclaration de l'empereur Nicolas à laquelle M. Thouvenel fait allusion dans cette lettre, et qui avait produit un si mauvais effet à Paris, élait datée de Tsarkoé-Sélo l^"^ novembre. Le czar s'adressait à son peuple dans les termes les plus mystiques, et, après avoir invoqué « le Très-Haut, afin que sa main daignât bénir les armes russes dans la sainte et juste cause qui a trouvé de tout temps d'ardents défenseurs dans ses pieux ancêtres », il terminait par ces mots latins : « In ie, Domine^ speravi : non confundar in iEtei'num. »
Le général de Castelbajac avait bien raison de dire que l'esprit qui avait déterminé les croisades en France s'était réfugié en Russie! Dans ces circonstances, la mission conciliatrice de la dernière heure, donnée par l'empereur d'Autriche au comte Esterhazy, Tun des grands per-
sonnages de l'empire, était vouée, d'avance, à un échec infaillible, malgré l'importance et les qualités du négociateur. La nomination du général Baraguey d'Hilliers à Gonstantinople contribuait également à inquiéter la Russie. Le général de Castelbajac écrit à ce propos à M. Thouvenel, sous la date du H novembre 1853, la lettre suivante:
« Mon cher collègue, la nomination du général Baraguey d'Hilliers, avec une espèce d'état-major d'armoe — car on exagère toujours — avait produit ici une grande sensation, et avait été comparée à l'ambassade du général Sébastiani. Je vois que lord Cowley s'en était un peu ému, de son côté, mais qu'il a été rassuré par deux longues conversations avec le général, et qu'il lui a même donné une lettre dC introduction auprès de lord Stratford de Redcliffe! Espérons donc qu'ils marcheront d'accord; c'est bien important, car, maintenant que le vin est tiré, il faut le boire ensemble, doux ou amer, à Gonstantinople, à Paris, à Pétersbourg et partout. Ici, sir Hamilton et moi marchons bien d'accord, et, s'il m'a d'abord caché la proposition de la nouvelle note (la note anglaise dont nous avons parlé plus haut, remise à la Porte par Stephanaki Bey Vogoridès),
c'est qu'on ne la lui avait pas donnée comme faite de concert avec nous. En effet, elle appartient en entier au cabinet anglais, qui, heureusement, vous l'avait communiquée. Du reste, les hostilités étant commencées, je crois que les événements de la guerre modiQeront nécessairement les notes et propositions déjà faites, et qu'il faut attendre les premiers résultats de l'attaque des Turcs, car ils influeront nécessairement sur les déterminations de l'empereur Nicolas et du sultan. Je crois que le premier sera plus accommodant après une victoire, et le second, après une défaite. Ce résultat, en déflnitive, est celui auquel nous devons nous attendre. Il ne faut donc pas se faire d'illusion comme le Constitutionnel et la plupart des journaux étrangers, qui représentent Schamyl « attaquant Tiflis et descendant » dans les plaines de la Géorgie à la tète de vingt » mille montagnards indomptés. » Cela n'est ni vrai ni possible ; et, certes, je n'aurais pas omis un fait si important dans le compte que j'ai rendu de la situation militaire de la Russie I J'ai donné à l'action de Schamjl son vrai degré d'importance, importance très réelle ; mais ce serait une grave erreur de croire « qu'il fait trembler le » prince Woronsoff dans Tiflis », et que le gêné-
rai russe « demande un secours de cent vingt » mille hommes ».
» Cette victoire de Schamyl est une fable inventée à Constautinople. Le prince Woronsoff, ne pouvant rassembler que dix à douze mille hommes en Géorgie, sans dégarnir ses lignes d'opérations du Caucase, qui sont formées de cent quatre-vingt mille hommes, avait, très justement, demandé des renforts. On lui a envoyé douze mille hommes du corps de Liiders. On aurait pu et dû, selon moi, lui en envoyer davantage; mais, moyennant le judicieux changement qu'il a opéré, il assure pouvoir parer à toutes les éventualités de sa position défensive.
» Le prince Woronsoff, dont j'ai vu hier le fils qui va rejoindre son père, ne semble pas inquiet de l'entrée des Turcs dans la Gourie, près de Batoum. Il est étonné seulement que les Turcs aient choisi une contrée montueuse, très boisée, et surtout un district habité par des chrétiens très guerriers, qui, à eux seuls, prétend-il, seraient en état de détruire dix mille Turcs. Pour ce dernier motif, le prince est porté à croire que ce n'est là qu'une fausse attaque pour détourner son attention d'un autre point. Quant au passage du Danube par l'armée d'Omer Pacha, on ne sait
encore ici rien de positif. Les Turcs, s'étant décidés à la guerre, sont dans une position qui leur commande de tout oser, et ils ne doivent pas, ee me semble, laisser arriver le froid, intense à la fin de novembre, pour détruire ou disperser une armée bien moins précautionnée que ne Tétait la nôtre, en 1812, contre ses rigueurs, plus tardives, mais souvent aussi grandes sur les bords du Danube que sur les bords de la Moskowa.
» Il faut, du reste, que le sort de l'armée turque se décide promptement. La Russie seule a intérêt à gagner du temps. Ce n'est qu'après un résultat positif qu'on pourra reprendre efficacement les négociations. Le mieux, sans doute, serait une conférence des grandes puissances, y compris la Russie et la Turquie ; mais on aura de la peine à amener l'empereur Nicolas à ce mode de hégociations. Je ne serais pas surpris, si, après une victoire des Russes, il aimait encore mieux accorder, de Ini-mêine^ à la Turquie, tout ce qu'un arbitrage européen pourrait lui imposer.
» M. de Nesselrode nous a donné, hier, un très bon et très agréable dtner à^amis^ en cravate noire, sans cérémonie, et dont aucune préoccupation politique n'a semblé troubler l'harmonie et la gaieté. Les amis diplomatiques étaient : les
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toujours été de s'arrêter chez elle. Son retour ici fait un très bon effet. »
Malheureusement pour la cause de la paix, la période des nuances diplomatiques était passée, et, si la courtoisie la plus correcte devait constamment signaler les rapports des gouvernements français et russe, à la veille comme au lendemain de la rupture, ces allures chevaleresques n'eurent i aucune influence sur la marche lentement mais fatalement progressive des événements. En Asie, la guerre entre les Russes et les Turcs s'accentuait. Le 14 novembre, le général de Castelbajac écrit à M. Thouvenel :
« Le prince Woronsoff ne se trompait pas en pensant que Tinvasion des Turcs par la partie montagneuse de la Gourie était une fausse attaque. La véritable attaque a eu lieu par mer, et pendant une nuit obscure. Cinq ou six mille hommes d'infanterie se sont embarqués à Batoum, sur des bateaux plats, ont débarqué près du port de Saint-Nicolas, où les Russes avaient un dépôt provisoire de vivres, gardé par deux compagnies d'infanterie et deux pièces de canon. Ce poste a été surpris et enlevé après une vive résistance.
qui a coûté beaucoup de monde, et dans laquelle les deux compagnies ont succombé bravement, excepté trois officiers et une trentaine d'hommes, qui se sont fait jour à la baïonnette à travers Tennemi. C'est la traduction, faite très rapidement, du rapport officiel qui vient de paraître dans Vlnvalide russe, journal dans lequel l'empereur Nicolas a ordonné que les rapports de ses généraux fussent toujours publiés en entier. »
L'échec des Russes à Oltenitza sur le Danube, celui de Saint-Nicolas à l'autre extrémité de l'empire, devaient porter un coup sensible à l'orgueil de l'empereur Nicolas, et enlever de son esprit les derniers germes pacifiques qui pouvaient s'y trouver encore. A Paris, l'hostilité officielle contre la Russie grandissait chaque jour, et le général de Castelbajac, dont on connaissait les idées, était en butte à de vives attaques. M. Thouvenel, qui, sur plus d'un point, on a pu s'en convaincre, différait de sentiment avec notre représentant à Saint-Pétersbourg, dans la question orientale, loin de s'associer à ces ardentes critiques, trouvait, au contraire, qu'il y avait avantage à maintenir in extremis, à Saint-Pétersbourg, dans les délicates circonstances où se trouvait la France,
20<i MCOLAS 1 ET NAPOLÉON III.
un ministre dont la personne élait agréable à l'empereur Nicolas el au chancelier de Nesselrode. Le général connaissait parfaitement la situation et il écrit à M. Thouvenel, le 16 novembre 1833.
« Il parait que certains acteurs sans emploi, ou quelques belliqueux conseillers, trouvent que le rôle que je remplis sur le théâtre de Saint- Pétersbourg se maintient trop longtemps. Les vicissitudes de la vie durent pour moi depuis quarante-six ans, et ce n'est pas après cette longue et souvent pénible expérience, qu'elles pourraient me prendre au dépourvu. Ce n'est pas, d'ailleurs, une place que je suis venu chercher dans ce vilain climat, mais un devoir sérieux, difficile, et important à remplir, dans l'intérêt de mon pays, et je le remplirai jusqu'au bout, sans défaillances ni flatteries, et toujours prêt à céder le pas à un obsarvateur plus clairvoyant ou plus guerrier que moi. A ce sujet, je me souviens d'un vieux serviteur dévoué de ma famille, qui prêchait toujours l'ordre et l'économie, pour les réparations d'un vieux château que la Révolution avait rendu tout délabré à ma mère. Les jeunes femmes, les élégants, conseillaient d'aller de l'avant, de finir vite, pour jouir plus tôti A ces propos, le vieux
NICOLAS I ET NAPOLÉON lîl. 267
Jacques branlait la têle, et disait dans son français provençal : « Madame, les conseilleurs ne sont » pas les payeurs. »
1 Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, du parti de la paix ou du parti de la guerre, ce n'est pas à moi de trancher la question, mais c'est à moi de bien observer, sans prévention. Si c'est la force seule qui doit décider, c'est plus commode. Il n'y a plus qu'à mettre l'épée à la main et à marcher en avant. C'est mon ancien métier, et je ne serai pas le dernier à m'en souvenir, si c'est nécessaire à l'honneur et aux intérêts de mon pays. Mais, en attendant, je vis avec mes ennemis comme s'ils pouvaient redevenir mes amis, et ce système me rend ici les relations moins pénibles qu'à bien d'autres, et les investigations plus faciles. Je dois même rendre cette justice à la société russe. Elle évite de rien dire devant moi, qui puisse me blesser, même indirectement. Il faut dire aussi que, en ce moment, les Russes, ordinairement vantards et arrogants, ont l'oreille basse, et que si le peuple et l'armée poussent à la guerre à outrance, les grands seigneurs, qui payent, désirent la paix. Parmi eux, les vieux orthodoxes seuls, et quelques ambitieux, sont du parti du peuple et de l'armée.
» Sir Hamilton est plus impressionnable et plus agité que moi, mais nous sommes très liés et nous marchons bien d'accord. Dans le bulletin russe, on ne sait pas ce que sont devenus les quarante-trois mille Turcs d'Oltenitza. Cependant quarante-trois mille hommes, même Turcs, ne se perdent pas comme une épingle I Peut-être en aurez- vous des nouvelles? »
Aux renseignements que nous devons, sur la situation en Russie, à la plume féconde du (général de Castelbajac, vont se joindre maintenant les indications transmises, de Constantinople, à M. Thouvenel, par le général Baraguey d'Hilliers. Cet illustre soldat, fourvoyé un peu malgré lui dans la carrière diplomatique, s'exprimait volontiers, aussi bien en paroles que la plume à la main, dans un style familier et souvent facétieux, contrastant de la manière la plus singulière aussi bien avec les formes usitées qu'avec la gravité des circonstances. D'ailleurs, il devait l'avouer lui-même bientôt, le commandement d'un corps d'armée élait bien plus son fait que l'ambassade de Constantinople. Après avoir pris possession de son poste, le général Baraguey d'Hilliers écrit à AI, Thouvenel :
« Monsieur, les Turcs, soyez-en sûr, ne demanderont pas la lune puisqu'ils l'ont déjà dans leurs armes; ils ne demanderont pas le soleil, quoiqu'ils aient grand besoin d'être éclairés; ils ne demanderont rien de bien difficile à obtenir. Depuis mon arrivée ici, je n'ai fait que verser de Teau sur les têtes échauffées des musulmans. Ils doivent me prendre pour un prophète de malheur! Je leur répète à chaque instant que ces premiers succès ne décident rien, qu'il faut beaucoup de prudence, se maintenir sur la défensive, et ne pas tenter d'autres projets dans lesquels échouerait une armée mieux organisée et mieux pourvue que l'armée turque.
» J'ai vu hier Rechid Pacha au sujet de la proposition du comte de Buol (tendant à peser sur la Porte pour l'adoption de la note de Vienne). Nous l'amènerons à traiter, mais si lord Stratford ne s'y oppose pas. Il perd de son influence, et j'espère bien hériter un peu de ce qu'il s'enlève à lui-même par une pression inconsidérée sur le Divan. Les Turcs, si l'on en croit leurs rapports, obtiennent d'assez grands succès en Asie; mais je les crois Gascons. Quant à la ligne du Danube, Omer Pacha a pris ses cantonnements d'hiver. 11
est impossible d'opérer dans cette saison et les Russes veulent se tenir sur la défensive. »
L'Angleterre, qui avait longtemps hésité avant de prendre un parti, une fois ce parti pris, ne gardait plus aucun ménagement dans ses relations avec la Russie. Sir Hamilton Seymour recevait les instructions les plus énergiques. Le général de Castelbajac, qui avait ordre, tout en ne cédant pas sur le fond, d'être plus doux dans la forme, et qui, d'ailleurs, puisait dans ses sentiments intimes des arguments en faveur de la modération, écrit à M. Thouvenel, le 26 novembre 1853 :
« Le ministre d'Angleterre a protesté contre Vincorporation des principautés danubiennes. Cette protestation me parait intempestive. Elle vient trop tard pour le passé, et trop tôt pour l'avenir, car la Russie déclare aujourd'hui, comme dans le principe, qu'il ne s'agit que d'une occupation momentanée^ peu justifiée sans doute, mais non pas d'une prise de possession. Cette protestation a donné lieu à des discussions pleines d'aigreur et de susceptibilité de part et d'autre, ce qui n'est guère propre à arranger les affaires : « C'est un « parti pris, a dit le chancelier de Nesselrode, de
5» trouver mauvais tout ce que fait la Russie, et » très bien tout ce qu'a fait la Porte. » Il a ajouté, en terminant, avec plus de calme : « Croyez, » mon cher sir Hamilton, que nous voulons la » paix aussi sincèrement qu'aucune autre puis- » sance, mais, si vous la voulez de votre côté, il » faut peser davantage sur la Porte, et moins sur ^ la Russie. >
» Dans les circonstances actuelles, M. de Nesselrode pourrait avoir raison. Il est important, pour arriver à une solution pacifique avant le printemps, que la Russie puisse rester sur la défensive. La retraite des Turcs sur la rive droite du Danube, et l'hiver déjà arrivé, assurent désormais, en Europe, cette position à l'armée russe, tout en mettant obstacle à une nouvelle attaque des Turcs qu'ils auraient bien dû ne pas faire, puisqu'ils ne pouvaient pas pousser plus loin. Il semble qu'ils n'aient eu d'autre intention que d'envenimer le débat. Mais, en Asie, il n'j' a IK)int de Danube pour séparer les combattants! Il serait donc important de peser sur la Porte l)our empêcher, de ce côté, une nouvelle agression de sa part. »
Deux événements d'une haute portée, l'un en
faveur de la paix, l'autre en faveur de la guerre, devaient signaler la fin du mois de novembre 1853. Le premier, c'était la signature, à Vienne, où la conférence européenne siégeait toujours, d'un protocole adopté en commun par l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne et la Prusse, protocole ayant pour but de faire collectivetnent une communication à la Sublime Porte, lui exposant : « le vœu des puissances de contribuer, par leur intervention amicale, au rétablissement de la paix », et mettant la Turquie en état : <r de faire connaître les conditions auxquelles elle serait disposée à traiter >. Les représentants des quatre grandes puissances, à Vienne, rédigèrent en conséquence une « note collective » dans ce sens, adressée à la Sublime Porte, et les représentants des quatre puissances, à Cionstantinople, furent invités à insister auprès de Rechid Pacha pour la signature d'un armistice et le choix d'une ville neutre, où les plénipotentiaires de la Turquie et de la Russie pussent se rencontrer avec les ambassadeurs des quatre grandes puissances.
Le second événement, plus significatif malheureusement dans sa brutalité, c'était la destruction, le 30 novembre, à Sinope, par l'amiral
russe Nachimoff, de sept frégates et de deux corvettes turques, qui succombèrent après cinq heures d'une lutte héroïque. Mais n'anticipons pas sur les événements. La signature à quatre du protocole de Vienne laissait une chance ouverte à la paix. M. Thouvenel écrit à ce sujet, le l^' décembre 1853, au général de Castelbajac :
« La signature du protocole, tel qu'il est, serait un si beau triomphe, que je n'ose m'en flatter. Du reste, un morceau de papier, quel qu'il soit, signé par l'Autriche et la Prusse en même temps que par l'Angleterre et la France, aura toujours une grande signification. Il constatera Tintervention européenne dans une affaire que la Russie voulait faire passer pour une querelle domestique avec la Porte. Je présume que l'article dont nous avons fait précéder, dans le Moniteur^ la publication du manifeste de l'empereur Nicolas, n'aura pas eu, à Saint-Pétersbourg, le même succès qu'ailleurs. 11 nous en revient des compliments de tous les côtés.
» Quoi qu'il advienne maintenant, le prestige moral de la Russie est atteint, et la campagne ne tourne pas trop mal pour nous. Les petits succès du Danube et de l'Asie ont fait tourner
27i NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
les lêtes à Conslantinople. Nous chargeons le général Baraguey d'Hilliers de crever ces ballons gonflés d'illusions. Nous voulons sauvegarder raisonnablement l'indépendance et l'intégrité de la Turquie, mais nous nous opposerons à ses folies, et nous ne nous mettrons pas à sa suite dans la carrière des aventures. L'intention de l'empereur est formelle ù cet égard, et il est difficile d'avoir plus de sagesse et de fermeté que Sa Majesté. Le tort de M. de Kisseleff est d'avoir puisé ses impressions dans les coulisses de la Bourse. Il a égaré l'opinion de son gouvernement. 11 est très vrai que nous désirons ne pas nous brouiller avec la Russie, mais nous ne pouvons regretter d'avoir pris, les premiers, une attitude autour de laquelle tout le monde vient se ranger. La véritable faute est au cabinet de Saint-Pétersbourg, qui a si mal répondu à nos ouvertures au sujet des Lieux Saints, et qui aurait mis les rieurs de son côté, s'il se fût contenté des firmans Menchikoff. La Suède et le Danemark sont dans l'effroi de se voir pris entre deux colosses! Nous leur avons fait savoir que nous ne leur demanderions jamais que leur loyale neutralité. Cette communication les a un peu rassurés.
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» Aux dernières nouvelles de Constantinople, aucun bâtiment français ou anglais n'était entré dans la mer Noire. Les deux ambassadeurs, toutefois, avaient donné aux amiraux l'autorisation de faire surveiller la côte jusqu'à Varna. Peutêtre ne Tauront-ils pas jugé nécessaire.
» Qu'a-t-on pensé, à Saint-Pétersbourg, de la visite du duc de Nemours à Tarmée russe en Valachie? Qu'a-t-on dit surtout de la conduite de l'armée turque? Le général Aupick ne cessait de nous aflirinor que celle armée fournirait honorablement une campagne et que son artillerie était vraiment bonne. Nous ne voulions en rien croire. Peut-être est-il fâcheux que nous n'ayons pas eu raison! Nous persistons, au surplus, dans notre scepticisme, et la Porte fera bien de s'en tenir au combat d'Oltenitza.
» Que dites-vous de la fusion? La nouvelle, de vous à moi, nous en a été donnée par le comte de Buol, et 'par écrite le jour même où le duc de Nemours l'a annoncée à l'empereur François-Joseph. La maison d'Autriche est plus lorraine que légitimiste. Ici, à part quelques vieux hommes d'État qui ont embrassé les vénérables joues de quelques femmes de même profession, légitimistes et orléanistes sont mécontents. Les uns
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trouvent M. le comte de Chambord trop magnanime. Les autres disent que les fils du roi Louis- Philippe font trop bon marché de leur père. Je crois consciencieusement que Ton a rai son des deux cùtés. Mais ce n'est pas là le mo^en de cimenter un rapprochement, auquel, du reste, madame la duchesse d'Orléans paraît être étrangère.
» Je vous remercie, en finissant, de vos lK)nnes hîltres. Grâce à vous, nous nous trouvons à Saint-Péterslx)urg. Chassez donc, permettez-moi de vous le dire, les idées cornues que /7m/ependance Belge vous a mises en tête. J'ai eu soin, d'ailleurs, que ce journal réfutât lui-inénie ses nouvelles saugrenues. Personne ne songe à vous rappeler de Russie, croyez-le bien. »
A celte même date du 4^^ décembre 1833, M. Thouvenel écrivait à M. Mercier de Lostende, alors ministre de France à Dresde, le billet suivant qui nous éclaire sur l'altitude des petites cours d'Allemagne, et en particulier sur le sentiment intime du comte de Beust, alors premier ministre du roi de Saxe, dont les déclarations contrastaient, en tout point, avec les dispositions officiellement manifestées par les deux grandes puissances allemandes.
« Mon cher ami, la question d'Orient fait un peu de tort à notre correspondance courante, mais vous me pardonnerez, je n'en doute pas^ de ne pas vous retourner vos dépêches. M. de Beust est toujours seul de son avis parmi les ministres des cours secondaires. La Saxe est donc très mal notée dans nos papiers, et nous en ferions, sans sourciller, cadeau à la Prusse ou à l'Autriche. On n'en est pas là heureusement, et je persiste à espérer que tout finira sans changement d'aucun genre pour la carie d'Europe.
Nous sommes contents de Vienne et de Berlin, et je crois les quatre puissances à la veille de former un lien collectif qui les placera toutes sur la même ligne, diplomatiquement du moins.
» M. de Bourqueney nous a fait faire, sur ce terrain, de grands progrès, et, la question d'Orient n'eûl-elle servi qu'à cela, nous devrions remercier l'empereur Nicolas de l'avoir soulevée ! Sa Majesté russe, à ce qu'il paraît, s'en doute un peu. On dit son humeur détestable.
» Dites-nous ce que vous savez de la fusion.
Vous pouvez, par Gotha, en apprendre quelque chose. L'Autriche a été fort bien pour nous dan« cette circonstance. »
A Sainl-Pélersbourg, où Ton ignorait encore, aussi bien qu'à Paris, l'affaire de Sinope, les dis* positions étaient chaque jour plus sombres. Nous en trouvons le reflet dans celle letlre du génénéral de Caslelbajac à M. Thouvenel, portant la date du 2 décembre 1853 :
« Mon cher collègue, avant la grande visile que m'a faite, officiellement en quelque sorte, M. de Nesselrodc, j'avais eu avec lui une conversation plus familière et dans laquelle il avait fini par me dire : «Eh bien, mon cher général, » savez vous, malgré tous ces bons vouloirs et » cette impartialité, ce que je vois venir de loin » comme un parti pris? On s'occupe à Londres » d'un projet de traité. Il sera, comme de rai- » son, entièrement en faveur des Turcs! On le » leur fera accepter, ce qui ne sera pas difficile. » Ensuite, on le présentera à notre cicceplalion » comme un ultimatum, et, si nous le refusons, » TÂngleterre et la France nous déclareront la »> guerre. C'est triste d'en être arrivé là à la fin » de ma carrière, moi qui ai toujours été l'apôtre » de la paix! Voilà ce qu'aura produit l'orgueil » de lord Stratford de Uedcliffe ! Probablement, « une conflagration générale de rEuro|>e, à la-
» quelle nous ne pouvons tous que perdre, et » dont les révolutionnaires seuls peuvent profi- » ter. N'aurez-vous pas avec eux les légitimistes » et les orléanistes, qui viennent de s'unir pour » augmenter vos embarras? Et nous, pour aug- ^ menter les nôtres, n'aurons-nous pas aussi sur » les bras les chrétiens d'Orient, qui croiront » faire merveille, et nous aider, en se révoltant? » Tout cela est bien déplorable et vraiment p absurde. »
» Il serait trop long de vous dire ce que j'ai répondu, et vous pouvez facilement le penser. Cependant, je dois dire que je suis de Tavis de M. de Nesselrode dans ses dernières considérations. Je l'ai trouvé plus calme, moins découragé et moins noir, dans sa dernière visite. Le chancelier est, du reste, vivement attaqué par le vieux parti russe, et Ton ne parle de rien moins que de son remplacement. Mais l'embarras est de trouver le vieux Itusse propre à ce poste important. Mais je ne crois pas que ce désir soit partagé par l'empereur Nicolas, quoiqu'il soit bien moscovite quelquefois ! »
Sur ces entrefaites, la destruction de la flotle turque, à Sinope, fut connue en Europe, où cette
nouvelle produisit la plus vive sensation. On se rappelle le mot du sultan Sélim II à Tambassadeur de Venise, après la bataille de Lépante : « Quand nous vous prenons une province, c'est un bras que nous vous arrachons! Mais quand vous détruisez notre flotte, c'est la barbe que vous nous rasez ; elle repoussera ! »
Quoique l'événement ait prouvé que le vaincu de Lépante ne se trompait pas, même à plus de deux cents ans de date, le coup porté à la marine ottomane dans la mer Noire n'était pas moms sensible, et il fallut les prodigalités du sultan Abd ul Aziz pour remettre la flotte turque en état. A Paris, l'afl^aire de Sinope eut un retentissement profond. A Londres, elle porta au paroxysme l'exaspération des Anglais. M. Thouvenel écrit au général de Castelbajac, le 15 décembre 1853 :
« Nous avons eu à écrire à Londres des choses très sérieuses, et je ne puis ajouter que quelques mots à la dépêche. L'événement de Sinope a produit l'impression la plus vive sur lempereur, et je crains que nous ne soyon» maintenant sur une pente belliqueuse. A la nouvelle du désastre, nos ambassadeurs ont expédié quatre frégates
dans Ja mer Noire, deux à Sinope, deux à Bourgas. Au retour de ces bâtiments, leur intention est de faire sortir les escadres et de les emploj^er au ravitaillement de la côte d'Anatolie. Ces projets sont approuvés à Londres et à Paris, et je me demande si leur exécution ne sera pas considérée comme une déclaration implicite de guerre. Que deviendront les conférences de Vienne au milieu de tout cela? Nul ne saurait le dire, mais je souhaite vivement que la Porte ait accepté nos ouvertures. Je ne vois pas, pour le moment, d'autre moyen de sauver la paix.
» Voilà la Perse qui s'ébranle, et c'est contre la Turquie. Si les affaires se gâtaient complètement, nos vaisseaux seraient impuissants contre ce déluge d'hommes, et il faudrait que l'Autriche se déclarât. »
Malgré l'affaire de Sinope, le général de Castel bajac continuait à repousser, comme un fantôme importun, l'idée d'une guerre entreprise par la France, même d'accord avec l'Angleterre et avec Tappui aujourd'hui moral, mais peut-être effectif demain, de l'Autriche et de la Prusse. Il était intraitable sur cette question, et il y
avait un réel courage à défendre avec autant d'indépendance, une thèse qui n'était pas à l'ordre <lu jour, et sur laquelle, s'il est permis, à trentesept ans de date, d'avoir deux opinions, il n'était guère de mise en i853 d'avoir un avis différent de celui de l'Europe entière. Le 10 décembre, le général de Castelbajac écrivait à M. Thouvenel :
€ Pour le moment, la Russie reste sur la défensive. Tout ce qu'elle désire, c'est d'éviter un conflit avec la France et l'Angleterre. Voilà maintenant la France d'accord avec les trois grandes puissances, et en voie de devenir la puissance pouvant le plus influer dans le sens d'un arrangement honorable, ce qui nous placerait dans la meilleure position possible vis à-vis de l'Europe entière. Car tout le monde veut la paix, et l'alliance de la Prusse et de l'Autriche n'a pas d'autre signification. Il faut donc espérer que cette heureuse alliance pèsera d'un assez grand poids sur l'esprit opiniâtre de l'empereur Nicolas pour le décider à ne pas risquer de mettre toute l'Europe contre lui !
» Sous tous les rapports, nous avons intérêt à la paix, et il faut aider l'empereur de Russie à conclure un arrangement honorable, car, sans
celte condition, l'empereur Nicolas n'y souscrira jamais et risquera plutôt la guerre avec la France et l'Angielerre, bien persuadé qu'il est, malgré son irritation contre elles, que jamais l'Autriche et la Prusse n'en viendront à la guerre contre lui. Il faut donc envisager les chances générales et françaises d'une guerre franco-anglaise contre la Russie. Certes, ce serait la perte du commerce et de la marine russes, du moins en grande partie. Mois il ne faut pas juger le peuple russe et son souverain comme les peuples occidentaux. Les Russes ne sont pas encore assez civilisés et assez industrieux pour faire, des intérêts matériels, tout le cas que nous en faisons, et jamais un Russe n'a été arrêté dans ses désirs et ses projels par une considération d'argent. Quant à la perte de sa marine, elle serait très sensible à l'empereur Nicolas, qui Ta créée, et qui s'en amuse comme des manœuvres de Krasnoé-Sélo, Mais, les Russes éclairés trouvent qu'elle coûte inutilement beaucoup d'argent, et que la perte des trois quarts de leurs vaisseaux de guerre serait un proOt réel pour la nation. D'ailleurs, les flottes russes se bornant à défendre Sébastopol d'un côté, et Kronstadt de l'autre, quel grand mal pourrions-nous leur faire?
3 Les dépenses de nos armements et les perles de notre commerce seraient plus nuisibles pour nous que toutes les pertes que pourrait faire la Russie ne le seraient pour elle. D'ailleurs, si» comme cela paraît décidé, la Russie reste sur la défensive sur terre et sur mer, il faudra donc que nous lui déclarions la guerre pour l'occupation des principautés? Or, sans le concours de TAutriche, comment la forcerons-nous à les évacuer? Elle restera impassible sur le Danube et en Asie, ses côtes en bon état de défense, laissant les Turcs s'épuiser eux-mêmes, et nos flottes se lasser de leur séjour à Constantinople ou de leurs croisières sans résultat, peu nuisibles pour un pays comme la Russie, tout autrement constitué que les États européens. Enfin, si elle était poussée à bout par l'Angleterre, ses relations avec la Perse, et la position qu'elle a prise dans le Turkestan, sur le Syr Daria et l'Amou Daria, lui rendraient très possible l'envoi d'une armée de cent mille hommes dans l'Inde. Il en arriverait cinquante mille, et ce serait suffisant pour enlever l'Inde à nos alliés et changer la face du monde!
» Les Turcs ne valent pas tous les contre-coups que nous pourrions ressentir de ces lointaines ou prochaines éventualités. Faisons donc la paix.
honorablement pour nous. L'ours du Nord est assez muselé. S'il se montre raisonnable, ne le poussons pas à bout. Nous ne pourrions qu'y perdre. »
Ces appréciations du général de Castelbajac n'ont qu'un tort, c'est de porter la date de 1853. Il est vrai que ce tort peut se transformer en mérite pour quelques-uns, et que notre représentant à Saint-Pétersbourg va peut-être passer aux yeux des lecteurs de cette étude pour le précurseur, à quarante ans de date, de l'alliance russe. Sans vouloir diminuer en rien le mérite du général de Castelbajac à avoir eu des idées arrêtées et les avoir défendues avec énergie et logique, on nous accordera cependant que les intérêts de la France de 1853 étaient bien différents de ceux de la France de 1891 ! Quarante années d'histoire, surtout de notre temps, modifient bien des situations. Napoléon P', mourant à Saint- Hélène, avait prononcé ce mot célèbre : « Dans cinquante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque. » Qui sait si l'attitude de la France en 1853 n'a pas empêché l'Europe de devenir cosaque? Quant à la première partie de l'aphorisme du grand empereur, elle semble en train de devenir une vérité.
Pour ce qui louche à Tapprécialion que noire représentant auprès du czar Nicolas fait de la marine russe, d'après le dire même, a-i-il soin d'ajouter, t des Russes éclairés », elle doit paraître étrange, mais le document que nous allons ciler ne peut laisser aucun doute sur son authenticité.
Le 31 mars 1855, quinze mois après les événements que nous racontons, six mois avant la prise de Sébastopol, en pleine guerre de Crimée, le général de Castelbajac retiré dans son château de Caumont, en spectateur philosophe et quelque peu désabusé des événements, désireux de mettre au service de la diplomatie française les observations qu'il avait recueillies, écrivit à M. Thouvenel la lettre qu'on va lire :
« J'ai pensé, mon cher ministre, que le renseignement suivant, que je retrouve dans mes souvenirs, pourrait peut-être vous être de quelque utilité dans les circonstances actuelles des négociations de Vienne. L'empereur Nicolas tenait infiniment à ses flottes, môme à celle de Kronstadt, quoique les glaces la lui rendissent inutile pendant plus de la moitié de l'année, et que, pour ce motif, ses matelots fussent inexpérimentés, et
ses vaisseaux d'une courle durée. Mais la plupart des hommes de son gouvernement, et, entre autres, M. de Nesï>elrode, trouvaient que la marine russe coûtait à TÉlat bien au-dessus de son utilité réelle. Je me souviens qu'un jour, dans une conversation intime, le chancelier me dit : « Eh bien! si vous détruisez la moitié de notre p marine, vous nous rendrez peut-être un grand » service, à moins, ajoutait-il en riant, qu'il ne »» prît fantaisie à l'empereur de faire reconstruire ^ à grands frais les vaisseaux pris ou brûlés, ce n qui pourrait bien arriver! L'empereur Alexandre » n'avait pas le quart de cette flotte, et nous ne » nous en trouvions pas plus mal. »
Les Moscovites, pour parler comme le général de Castelbajac, trouveront sans doute que le chancelier de Nesselrode s'exprimait là plutôt en Allemand et en lulhérien qu'il élait, qu'en vrai Russe ! Toutefois, l'opinion d'un homme d'État illustre, conseiller favori et toujours écouté de deux empereurs tels qu'Alexandre et Nicolas, et qui dirigea pendant plus de quarante années la politique extérieure de la Russie avec honneur et succès, nous a paru bonne à citer.
Mais revenons aux derniers jours de Tan-
née 1853. Le 17 décembre, le général de Castel bajac écrit à M. Thouvenel :
« Mon cher collègue, il y a eu hier un Te Deum à la chapelle du palais, mais c'était la fêle de l'empereur Nicolas, et on n'a pas annoncé si cette solennité avait un but déterminé. Comme de coutume, le corps diplomatique n'a point été invité à cette cérémonie d'église et de cour. Mais, comme de coutume aussi, les ministres de Prusse, d'Autriche et de Grèce, ont été invités officieusement et ont assisté à la cérémonie d'église.
» Je vous ai fait connaître, dès le principe des hostilités en Asie, que l'empereur de Russie n'avait pas voulu accorder au prince Woronsoflf l'autorisation de marcher en avant sur Erzeroum, et qu*il lui avait recommandé de se tenir sur la défensive et de n'en sortir que pour assurer sa ligne de défense, et seulement d'une façon momentanée. Après le succès obtenu par le prince BéboutoCr sur le séraskier, le prince Woronsoflf a écrit que le meilleur moyen d'empêcher le renouvellement des attaques de l'ennemi et de détruire son influence sur les Kurdes et les autres populations musulmanes, non sujettes de la Porte, était de s'emparer de Kars, quartier général du
séraskier, et d'Erzeroum, principal siège (Je la puissance civile et religieuse de la Porte dans ces provinces. L'empereur Nicolas a répondu que son intention bien arrêtée était de se tenir sur la défensive ; qu'il ne voulait pas qu'on poussât sur Erzeroum, et que tout ce quil pourrait permeltrcj ce serait la prise de Kars, mais seulement dans le cas où cela serait indispensable pour le succès des opérations militaires.
> J'ai vu les deux derniers officiers qui ont apporté les nouvelles des dernières affaires auxquelles ils avaient assisté, et j'ai vu aussi un officier attaché au ministère de la guerre revenant des principautés danubiennes. Je sais bien que les Russes sont très patriotes et un peu vantards, mais vous pouvez tenir pour certain, qu'à Constantinople, il y a des fabricants de victoires en faveur des Turcs, et que leurs premiers succès, même celui d'Oltenilza sur le Danube et de Saint-Nicolas en Asie, ont élé exagérés d'une manière tout orientale! D'ailleurs, la Russie fait de grands préparatifs militaires, et, à Varsovie, le maréchal Paskiewitch y contribue de son mieux.
» Quant à la Pologne, on prendra tous les moyens pour la contenir ; mais il ne faut pas se faire d'illusions, la noblesse seule est hostile à
la Russie. Le paysan, la masse est plutôt hostile à sa propre noblesse qu'au gouvernement russe, et il serait facile, dans un cas extrême, de renouveler, sur plusieurs points de ce royaume, \eî scènes affreuses des paysans de la Galicie I Mais je suis persuadé que l'empereur Nicolas n'en viendra jamais à ces détestables moyens révolutionnaires.
» Si les circonstances amenaient le départ de la légation et que les consuls restassent, je crois, dans l'intérêt politique, qu'il faudrait prolonger ici l'intérim de M. de Castillon , qui est un homme bien élevé, ayant de bonnes relations sociales, agréable à M. de Nesselrode, et en état plus qu'aucun autre consul de nous être utile en Russie, indépendamment de la connaissance spéciale qu'il a acquise de la langue et des mœurs du pays.
9 M. de Nesselrode est malade. J'espère qu'il n'a rien de grave. Sa santé, en ce moment surtout, intéresse l'Europe entière. »
Dans sa correspondance privée avec M. Thouvenel, la seule qui nous occupe ici, le général de Castelbajac, on l'aura sans doute remarqué, passe sous silence l'affaire de Sinope. Il avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la brutale destructionde la flotte turque par l'amiral Nachi-
inofT était un fait qui enlevait à ses raisonnements la plus grande partie de leur bien fondé. Aussi prétéra-t-il ne pas chercher à atténuer la portée d'un événement dont les conséquences ne pouvaient que s'aggraver par la discussion.
A Paris, le désastre subi par la marine ottomane, à quelques lieues du point où mouillaient les flottes anglaise et française, commandées par les amiraux Dundas et Hamelin, piqua au vif l'amour-propre national. Le 29 décembre, M. Thouvenel écrit à notre ministre, à Saint-Pétersbourg :
« Général, nos dépêches sont trop explicites • pour que ma lettre particulière puisse rien vous apprendre. Nous voilà arrivés au moment de fondre la cloche. C'est une extrémité que je regrette profondément, mais à laquelle je me suis attendu, du jour où cette triste affaire a commencé. Si l'empereur Nicolas a sa dignité, nous avons la nôtre, que l'afiaire de Sinope a entamée. Tout peut encore s'arranger, si, à Saint- Pétersbourg, on accepte les conférences à six. Dans le cas contraire, nous aurons la guerre au printemps.
» Du moment où tout le monde reconnaît que la Turquie doit exister, elle doit vivre en Eui*ope
sur le même pied que les autres puissances. Ei échange de son entrée dans la grande famille nous pourrons lui demander des garanties pou les chrétiens; si, au contraire, nous traitons le Ottomans comme un peuple barbare, si nous le déclarons indignes de s'asseoir avec nous autoui d'un tapis vert, de quel droit leur demandons nous d'avoir des égards pour ceux de nos core ligionnaires qui sont leurs sujets? Leur exclusioi du monde civilisé serait la conséquence de leui exclusion, en principe, des conférences européennes. Les deux choses se tiennent. C'est là, général, ce que vous avez à faire comprendra à l'empereur Nicolas. Puisse- t-il être assez biet inspiré pour vous écouter! En Angleterre, on s'attend à votre renvoi et à celui de sir Hamiltoa Seymour. J'espère encore qu'on se trompe. C'esl M. de Reiset qui vous porte nos plis. Il a vu l'empereur et le ministre et il est bien ai courant de leurs idées.
» C'est dans trois jours le nouvel an I Que noui réserve-t-il ? On peut toujours, du moins, faire des vœux pour ses amis, et ceux que je vouf adresse, général, sont aussi sincères que !« sentiments de cordiale affection que je vous ai voués. >
Il n'y avait pas grand'chose à objecter à la dialectique serrée et concise de cette lettre de M. Thouvenel, qui résume en quelques mots toute une situation politique. En tout cas, si M. Thouvenel et le général de Castelbajac n'avaient pas des vues identiques sur le différend turco-russe, on a pu se convaincre du ton de parfaite courtoisie et d'estime réciproque employé par les deux correspondants. Cette douceur de mœurs, qui n'enlevait rien du reste à la profondeur des convictions et dont nous retrouvons la trace jusque dans les rapports de la France et de la Russie, avant, pendant et après la guerre de Crimée, devait rendre la vie politique assez agréable, même entre adversaires, aux environs de l'année 1854. Nous avons marché depuis.
Reste à savoir si, à ce point de vue, c'est dans le sens du progrès !
Le rideau de l'année 1853 tombe sur l'affaire de Sinope. Avec l'année 1854 nous arrivons à la période ouvertement belliqueuse. Les événements militaires de la guerre de Crimée sont trop connus pour que nous songions même à revenir sur des épisodes aujourd'hui historiques. Ce n'est donc qu'incidemment que nous toucherons aux faits de guerre. Mais la partie diplomatique de
20i NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
celte période laisse encore un vaste champ ouvert aux investigations. C'est sur ce terrain que nous cherchons à nous maintenir, en puisant dans les documents inédits qui sont entre nos mains.
Bien que le rôle de la Prusse et l'attitude ambiguë de son roi pendant le conflit oriental aient déjà été l'objet d'études spéciales, nous croyons intéressant d'inaugurer la série des documents que nous possédons sur l'année 1854, par la lettre particulière suivante, adressée à M. Thouvenel par le marquis de Moustier, qui représenta la France à Berlin avec clairvoyance et habileté pendant cette délicate période. Quand il s'agit d'un tableau historique, il faut y grouper le plus de personnages possible. La figure intelligente et fine du marquis de Moustier prend naturellement sa place au milieu de celles des diplomates de cette époque. Notre ministre à Berlin écrit à M. Thouvenel, le S janvier 4854 :
« Mon cher collègue, j'ai peur que le prince Gortchakoff et le colonel Manteuffel n'aient exploité tout ce qui s'est passé à Vienne, de manière à rassurer le roi de Prusse en lui rendant ses illusions sur la paix, et à l'arrêter dans
l'évolution qu'il accomplissait, bien lentement et de mauvaise grâce, d'ailleurs, de notre côté. Ces espérances pacifiques, M. de Manleuffel disait hier encore que le roi les avait perdues tout à fait, et il faisait entendre que ses idées en éprouvaient une notable modification; qu'il l'écoutait beaucoup plus en se cachant du général de Gerlach. Tant que le roi Frédéric-Guillaume IV croira que les coups de fusil entre TAutriche et la Russie pourront être évités, à quelque prix que ce soit, on ne fera rien de lui! Il veut que l'alliance du Nord, aujourd'hui à demi déchirée par la plume, ne soit pas définitivement tranchée par l'épée. U saisit avec bonheur toute apparence d'hésitation de la part de l'Autriche, et croit l'intimider en lui faisant craindre l'absence de tout concours de sa part.
» Je suis convaincu néanmoins, et le comte Esterhazy parait l'être aussi, et écrit dans ce sens, que le premier coup de canon autrichien fera crouler, en Allemagne, toutes les petites résistances, celle de la Prusse comprise, qui n'ont pour but que d'empêcher l'empereur François- Joseph d'avancer et de tirer ce premier coup de canon. Le cabinet de Vienne semble en tenir parfois trop de compte. »
29j NICOLAS I ET NAPOLÉON III.
Ces quelques phrases du marquis de Moustier résument toute l'histoire des tergiversations du roi de Prusse pendant la crise de 1854. Elles avaient tout naturellement leur place ici.
Retournons maintenant à Saint-Pétersboui^, où nous trouvons encore le général de Castelbajac, un peu désabusé, de plus en plus triste de Tinsuccès de ses efforts, mais inébranlable dans sa manière de voir, et conservant dans sa correspondance privée cette liberté d'esprit et ce tour anecdotique qui semblent être le propre des hommes d'âge, et d'expérience aimable, ayant beaucoup vu et ne s'étonnant plus de rien. A la date du 9 janvier 1854, le général écrit à M. Thouvenel :
€ Mon cher collègue, je ne crois pas qu'on nous donne nos passeports. Si la fierté moscovite se révolte, ce sera avec réflexion. Ainsi donc, je p)ensc que nous aurons le temps de respirer, et de prendre nos précautions pour notre retraite de Russie I Quoi qu'il arrive, je suis prêt à exécuter résolument et consciencieusement les ordres du minisire. Cela me sera même plus facile que d'être en désaccord avec tout l'Occident sur Tappréciation des faits qui concernent la Russie et les intentions de son souverain. Mais, en cela, je
dois toujours, avant, pendant et après, agir suivant ma conscience, n'ayant pas. Dieu merci, la sotte prétention de diriger en quoi que ce soit la politique de l'empereur Napoléon, tout en étant un disciple fervent de son œuvre I
9 Le fils du prince Woronsoff, que l'empereur Nicolas avait récemment envoyé près de son père, est de retour ici depuis deux jours. Le prince, dont la santé s'est un peu améliorée, s'est décidé à conserver la direction des affaires du Caucase et de la guerre d'Asie, en ayant sous ses ordres trois officiers généraux, hommes d'expérience, le prince Bariatinski, Russe très éclairé, et les princes Andronikoff et Béboutoff, deux Géorgiens influents et dévoués. Le jeune Woronzoff a donné beaucoup de détails intéressants, sur la guerre d'Asie, à une personne qui m'est dévouée et qui est venue me les répéter hier soir. Jusqu'à la déclaration de guerre des Turcs, l'empereur Nicolas avait résisté à toutes les demandes de renfort que lui avait plusieurs fois adressées le prince Woronsoff, « craignant, disait Sa Majesté, d'alar- » mer l'Europe et ne croyant pas à la guerre ». Il en est résulté que l'alarme s'était répandue, dans le premier moment, jusqu'à Tillis, et que si les Turcs avaient marché résolument, au lieu
de diviser leurs forces et de faire des attaques de détail, sur cette capitale, ils auraient probablement, dans le principe, obligé le prince Woronzoff à évacuer la Mingrélie et la Géorgie.
» J'avais donc raison quand je vous disais que l'empereur Nicolas avait voulu effrayer seulement les Turcs, pour obtenir ses concessions religieuses de haute lutte, mais qu'il ne voulait pas la gueire et qu'il n'y était pas réellement préparé. Vous avez bien vu aussi que les prétendus cent quinze mille neuf cent quatre-vingt-six hommes, campés, dès le principe de Toccupation, sur les bords du Danube, sans compter le reste à Bucharest et ailleurs, n'existaient que dans l'imagination des agents français et anglais en Valachie, et qu'en réalité, il n'y avait que cinquante-cinq mille hommes, répartis dans les deux principautés. Il en a été de même de la prétendue marche du deuxième corps, qui n'avait pas quitté la Pologne, marche qui, cependant, d'après les rapports du consul anglais à Varsovie, et de lord Bloomfield à Berlin, a décidé l'entrée des flottes combinées dans la baie de Bésika! Tout cela est déjà du passé, mais pour le présent et l'avenir, il n'est pas ind inhérent de savoir que l'intégrité de la Turquie n'est pas menacée et qu'il ne s'agit que de
trouver une formule pour la question religieuse. Si même l'on désire saisir l'occasion présente pour diminuer l'influence de la Russie en Orient et en Europe, je crois, vu la nature des rapports de la Russie avec l'Autriche et la Prusse, que ce but sera plus réellement atteint par la paix que parla guerre. Voilà ce qui me fait prêcher la paix, sans compter la considération très importante de l'état social de l'Europe, qui, je l'avoue, passe en ce moment, pour moi, avant toute autre considération. Je suis tourmenté aussi des dangers de tempête pour nos flottes dans la mer Noire, si dangereuse dans les mois de janvier et de février, et si peu connue de nos marins de la flotte militaire. Je ne me consolerais pas d'un désastre dû, encore une fois, aux éléments protecteurs de ce sauvage et vaste Empire I Le froid de 1812 me revient tristemc.nt à la mémoire et se convertit, dans mon imagination, en tempêtes et en naufrages !
» Mais laissons les tempêtes, le meurtre et le carnage à mademoiselle Rachel qui en fait de très grands dans les cœurs et, surtout, dans la bourse des grands seigneurs russes! Ils cèdent toujours, sans mesure, à l'entraînement de nos modes et des passions du moment, et, tout cela.
en s^exaltant dans leur orgueil moscovite et dans leur haine de circonstance contre la France et surtout contre l'Angleterre. Mais, si nous avons des ennemis, nous avons aussi des défenseurs, et de la plus belle espèce I
9 Avant-hier, dans un dîner chez M. de ÎVesselrode, la femme d'un ministre allemand disait que ses enfants, et elle-même, s'étaient fort amusés, la veille, chez lady Seymour. c Comment, 9 dit un courtisan très connu, un peu en riant » à la vérité, vous avez conduit votre famille en 9 Angleterre! » La dame est Italienne, et très connue de vous, mon cher collègue; elle répondit « qu'elle n'était lennemie ni de la France ni » de l'Angleterre ». Là-dessus, moitié en riant, moitié sérieusement, on parla politique, et madame Kalergis (nièce du chancelier Nesselrode) prit chaudement le parti de la France, mais surtout de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Eugénie. S'ad ressaut à M. de Seniavine, moscovite et orthodoxe pur sang: « Vous ne semblez 9 pas de mon avis ? dit-elle. — Pas tout à » fait, je l'avoue. — Eh bien, repartit ma- » dame Kalergis, vous avez tort, car tout ce que » je viens de dire de l'empereur Napoléon et • de l'impératrice Eugénie, comme homme,
9 comme femme, comme souverains, est de la » plus exacte vérité, et je ne puis rien en » rabattre. » M. de Nesselrode mit fin à la discussion en plaisantant VanimaXion de sa nièce contre Seniavine, mais sans la moindre mauvaise humeur, et en approuvant tout le bien qu'elle avait dit de l'empereur et de l'impératrice.
» Ce dîner m'a été raconté par un de mes collègues, qui en faisait partie. Cette scène ne contribuera pas à mettre M. de Nesselrode et sa famille en odeur de sainteté près des orthodoxes, qui le damnent tous les jours, dans ce monde et dans l'autre, tout autant que lord Stratford de Redcliffe et lord Palmerston. Votre tour, le mien et celui de M. Drouyn de Lhuys n'est pas encore venu. Mais patience, il arrivera, après la promenade ou plutôt la faction de nos vaisseaux dans la mer Noire. M. Drouyn de Lhuys sera, comme de raison, en première ligne; à tout seigneur, tout honneur I Faites-lui agréer et agréez vous-même, mon cher collègue, l'hommage du dévouement de votre serre-file, qui ne vous fera pas défaut dans l'action, quoiqu'il trouve que vous l'engagiez un peu trop témérairement. Cependant, malgré mes cheveux gris, Yaudaces fortuna juvat n'est pas encore sorti de ma mémoire
ni de mon cœur français, et je remets en lui mon espérance patriotique si ce n'est conservatrice.
» Le consul d'Odessa me mande que, sur la nouvelle des intentions redevenues paciflques du Divan, les ulémas et les soflas ont prêché la révolte. Voilà des conseiDateurs qui nous aideront singulièrement! Il faut espérer que les chrétiens seront plus sages I
» On a reçu ici, et les ministres de Suède et de Danemark m'en ont donné communication, l'acte de neutralité de leurs cours. Il me semble que ces deux pays se sont bien pressés de sonner la cloche d'alarme, à moins que ce ne soit une manière de répondre aux demandes indiscrètes de la Russie. Le chancelier de Nesselrode a reçu très froidement la déclaration de neutralité de la Suède, et il a dit : « Heureusement qu'elle sera » sans application I » Quant au Danemark, il y a eu délibération dans le conseil, dès le 40 décembre. Un ministre, parent de M. de Plessen, et, comme lui, plus Russe que Danois, a voté, le premier, pour l'alliance avec la Russie. Un second a voté de même, mais les six autres ont voté pour la neutralité, avec des sympathies très prononcées pour la France. Ici, nous avons le
ministre danois très prononcé pour la Russie, mais M. de Moltke (aujourd'hui ministre de Danemark à Paris), secrétaire de légation, Danois pur sang, sans mélange de Russe ni d'Allemand, est très bien disposé pour la France. »
Il est extrêmement intéressant, n la veille de la guerre de 1854, de se rendre un compte exact des dispositions de l'Europe, et c'est à ce titre qu'il nous semble utile d'insérer ici la lettre suivante, datée du 9 janvier .1884, que le marquis de Moustier adresse, de Berlin, à M. Thouvenel. C'est un tableau fidèle des dessous de la politique prussienne à cette époque. Le marquis de Moustier le trace avec une habileté de main très remarquable :
€ Mon cher collègue, je vous suis très reconnaissant du soin que vous avez mis à me tenir au courant du langage de M. de Buol. J'aurais pu, sans cela, prendre de fausses impressions. On n'a ici nulle confiance dans les intentions de l'Autriche; on me fait entendre sur tous les tons que M. de Buol nous amuse par de beaux discours, et, il faut le dire, le ton des journaux du midi de l'Allemagne, comparé à celui des jour-
naux prussiens, le langage, modifié il est vrai un peu en ce moment, des ministres de Saxe et de Wurtemberg, l'attitude de M. de Thun, la part active que prend aux menées russes, la reine, qu'on sait en correspondance suivie avec sa sœur Tarcliiduchesse Sophie, tout cela forme certainement un contraste avec les dépêches de Vienne ! » Malgré la mobilité du roi de Prusse, malgré les efforts de la légation de Russie, de la reine, et d'une demi-douzaine de personnes, notre position ici se maintient et s'améliore. L'arrivée du prince de Prusse (depuis l'empereurGuillaume P*"), dans cinq ou six jours, sera pour nous une garantie de plus. Que M. de Manteuffel travaille à soustraire la Prusse à l'influence russe et à la rapprocher de nous, cela ne me semble guère douteux. C'est le fonds même de sa politique. Pour qu'elle changeât, il faudrait qu'il fût renversé, et il ne peut être remplacé. Sa chute sur la question russe serait le commencement d'une révolution, tant le courant d'opinion qui le pousse, dans cette question, paraît prendre de force chaque jouri Pouvons-nous, toutefois, attendre mieux qu'une neutralité sincère et même bienveillante pour nous? Oui, si la Prusse y voit un intérêt évident. Si, par exemple, l'Autriche
eût fait cause commune avec la Russie, M. de Manleuffel, j'en suis convaihcu, eût conseillé au roi de former une triple alliance avec la France et l'Angleterre. Il eût fait briller à ses yeux l'espoir de ressaisir le premier rang en Allemagne, de se débarrasser de la prépondérance russe et autrichienne, et peut-être de s'entendre avec nous sur des remaniements territoriaux après lesquels la Prusse soupire bien bas, mais bien ardemment. J'irai plus loin. J'ai lieu de croire, qu'à Londres comme à Berlin, cette idée d'une triple alliance avait fait un certain chemin. Cela m'oblige à beaucoup de prudence, car, en me mettant sur un pied d'intimité et de confiance trop grand avec M. de Manteuffel, en lui donnant trop d'assurances et d'encouragements, j'aurais pu forcer la mesure, et l'amener à nous proposer plus que notre politique générale ne nous permettrait peut-être d'accepter. Si l'Autriche se joint à nous, la Prusse n'a plus les mêmes espérances. Il vaudrait mieux pour elle, alors, réserver ses troupes et son argent, et garder la neutralité. Mais le pourrait elle, et voudrait-elle laisser l'Autriche prendre sur elle l'avantage? Voilà la question.
» Je ne vous soumets ces considérations qu'avec
une extrême défiance de moi-même. Pour revenir à des choses plus immédiatement pratiques, je crois que nous devons, dans nos rapports avec la Prusse, tenir grand compte de sa rivalité avec l'Autriche. Cette rivalité entre les deux pays agit d'une manière incessante. Elle nous sert à stimuler la Prusse par l'émulation, mais je me suis aperçu que c'est un moyen dont il faut user avec beaucoup de ménagements pour ne pas blesser M. de Manteuffel. Il veut bien marcher parallèlement au cabinet de Vienne, mais non aller à sa remorque. Il veut jouer véritablement le rôle qui appartient à une grande puissance. C'est une prétention que le cabinet de Vienne, appuyé en cela par la Russie, et soutenu par les États du sud de l'Allemagne, lui conteste sans cesse. Il faut chercher là l'explication du voyage de M. de Prokesch (ministre d'Autriche à la Diète de Francfort) à Berlin, de sa proposition à la Diète, du refus de la Prusse de s'y prêter, du voyage de M. de Beust (premier ministre de Saxe) à Munich, qui en a été la conséquence.
Tout cela avait pour but de forcer la Prusse à naviguer dans les eaux de l'Autriche, quoi qu'il advînt 1 II ne faut donc pas s'étonner si, ici, on contrôle Vienne, si, lorsqu'on affecte à Vienne
la confiance, on affecte la défiance à Beriin : « Nous croyons à la paix, disait M. de Prokesch » à la Diète de Francfort, et notre confiance est » fondée sur les assurances de l'empereur de » Russie. » — « Nous ne pouvons nous dissi- » muler, disait M. de Hanteuffel aux Chambres
> prussiennes, que la paix est gravement me- » nacée, et notre crainte est fondée sur des
> faits. >
» J'en conclus que, dans certaines circonstances où nous sommes satisfaits du cabinet de Vienne, il ne faut pas s'alarmer de voir celui de Berlin agir d'une façon différente. Ce n'est pas un pas fait vers la Russie, c'est l'envie d'être indépendant. Ne pas encourager ces velléités jusqu'au point de blesser T Autriche; ne pas les décourager jusqu'au point de blesser la Prusse et de lui ôter les illusions qu'elle aime à se faire sur ce qu'elle pourrait attendre de nous, voilà ce qui est un peu délicat. Du. reste, dans la conviction que j'ai des intentions de M. de Manteuffel et dans la connaissance que j'acquiers de son caractère, je crois qu'il y a intérêt à lui témoigner de la confiance, à ne le presser qu'autant que cela est nécessaire, à ne pas trop le tourmenter sur les choses d'une importance secondaire, qui peuvent
lui créer des difficultés, en un mot, ménager sa position auprès du roi. »
Certes, il fallut à la diplomatie française une dextérité peu commune pour se mouvoir, sans se briser, au milieu des mille complications que soulevait le groupement d'alliances motivé par le différend turco-russe.
L'incertitude régnait partout en maîtresse, et comment pouvait-il en être autrement, alors que le mot de l'énigme diplomatique proposée aux anxiétés de l'Europe pouvait, favorable ou néfaste, être prononcé par l'empereur Nicolas, c'est-à-dire par un prince chez lequel les plus nobles qualités se trouvaient aux prises avec des bizarreries qui confinaient à l'excentricité. La lettre de M. Thouvenel, du 11 janvier 1854, que nous allons citer et qui est adressée au duc de Guiche, depuis duc de Gramont, alors ministre de Napoléon III auprès du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II, nous donne la note juste sur les dispositions de l'Europe au moment solennel où nous sommes arrivés. Cette lettre renferme, en outre, un trait bien caractéristique du czar Nicolas, qui poussait, on le verra, le sans-gêne de sa toute-puissance, jusqu'à se permettre de temps
à autre, devant des personnages qui se gardaient bien de l'oublier, un mot d'esprit irrévérencieux sur l'un ou l'autre de ses frères couronnés.
« Mon cher duc, on était mal informé à Turin en croyant au refus de la Porte. Son adhésion, dont nous ne connaissons pas encore les termes, mais qui est certaine, aux propositions des quatre représentants, est, en ce moment, sur la roule de Toulon à Paris. Je ne doute pas que cette sage résolution de la Turquie ne nous serve encore quelque temps à maintenir l'entente entre les puissances allemandes, ou, pour mieux préciser ma pensée, je crois être certain que la conférence de Vienne se mettra, une fois au moins, en communication avec le cabinet de Samt- Pétersbourg. La Russie, il est vrai, très peu disposée à céder, avant notre circulaire, se montrera moins accommodante après, et la question est de savoir si la Prusse et l'Autriche se joindront activement à nous pour triompher de ses résistances. Bien des doutes sont permis; cependant, le langage est toujours lK)n.
» La neutralité de la Prusse est possible.
Celle de l'Autriche ne l'est pas. C'est donc de ce côté que nous viendra, ou la paix, même con-
quise par des moyens énei^iques, ou la guerre. Si les choses devaient se gâter complètement, je prendrais mon parti de rhoslilité d'une des grandes puissances allemandes, attendu que j'aimerais mieux, pour noire activité guerrière, un autre champ que la mer Noire. Espérons encore cependant que la poudre ne parlera pas.
» Si, à Vienne, on s'arrache les cheveux, c'est pour les jeter à la face de l'empereur Nicolas, dont on accuse hautement l'ambition et l'imprudence. On va jusqu'à oser dire que si le Danube était franchi, on ne le repasserait pas. Mais à côté de la politique des cabinets, il y a celle des cours, et le czar Nicolas a bien des moyens d'influence à sa disposition. En attendant, il traite de Turc à More ses deux frères de Berlin et de Vienne : « De la part du roi de Prusse, » aurait dit Sa Majesté russe , rien ne sau- » rait m'étonner; mais l'ingratitude^ de Tem-
1. Ou se rappelle que les cent mille soldats rosses envoyés en 1849 par Tempereur Nicolas au secours du jeune empereur François-Joseph, dont le trône chancelait sons les coups de la grande insurrection de Hongrie, rétablirent les affaires de la monarchie autrichienne. On s'explique donc aisément la mauvaise humeur du czar. H y aurait sans doate lieu de rappeler ici la célèbre phrase attribuée au premier ministre autrichien, prince de Schwarzenberg, sur la nature des rapports qui devaient s*élablir entre l'Autriche et la Russie, malgré les serrices rendus p«r le
» pereur d'Autriche m'afflige profondément.
» J'aurais dû me rappeler que, quand on met » un enfant coucher dans son lit, on s'expose à » être mouillé. » — Comment trouvez-vous cette aménité moscovite? »
La question d'Orient faisait perdre patience aux grands comme aux petits. Souverains, ministres, ambassadeurs, publicistes de tout genre, pestaient, chacun dans leur sphère, et cela, on a pu s'en assurer, dans les termes les plus étrangers au langage conventionnellement incolore des chancelleries. Mais, quand bien même, ce qu'à Dieu ne plaise I nous devrions passer auprès des austères, pour un impressionniste en matière d'histoire, nous n'hésitons pas à avouer que cette originalité dans l'expression, relevée çà et là dans les épanchements confidentiels, est loin de nous déplaire. En diplomatie comme en art, c'est la nature même de l'individu qui est intéressante à observer. Le prestige d'emprunt peut y
czar Nicolas à l'emperear François-Joseph en 1849. Le prince de Schwarzenberg aurait dit, à cette occasion : « VAiUricke étonnera le monde par ion ingratittAde. » Hais ce mot, comme beaucoup de mots hiitoriques, a*a aucun caractère d'authenticité. Il résulte, en tout cas, de Tenquéte à laquelle nous nous sommes livré, que le mot n'a jamais été prononcé par le prince de Schwarzenberg.
perdre. La psychologie politique n'a qu'à y gagner. Retournons maintenant sur les rives du Bosphore, désormais le véritable théâtre des événements Sous la pression continue de l'Europe, la Sublime Porte avait fait connaître les conditions auxquelles il lui paraissait possible de traiter avec les représentants des quatre grandes puissances signataires, à Vienne, le 5 décembre 1853, de l'acte dont nous avons précédemment parlé. Ces conditions se résumaient ainsi : confirmation des anciens traités passés avec la Russie, par un arrangement nouveau ; évacuation des principautés par les Russes ; choix d'une ville neutre |>our siège des conférences; ratification des privilèges accordés aux chrétiens et amélioration de leur sort par des réformes nouvelles; enfin, renouvellement du traité de 1841. C'était là, il faut bien le reconnaître, une base de négociations assez large. Le général Baraguey d'Hilliers avait apporté, dans sa manière d'agir vis-à-vis des Turcs, pour arriver à ce résultat, une énergie qui était dans sa nature et dont on ne saurait que le louer; mais la lettre par laquelle il annonce à M. Thouvenel le succès de ses efforts, est conçue dans des termes d'une crudité grivoise telle, que nous aurions renoncé à l'insérer dans notre étude, si
ce document n'écJairait d'un jour tout particulier l'incursion de Tilluslre maréchal sur le terrain diplomatique, ainsi que le caractère soldatesque d'allures qui finirent, on le verra bientôt, par rendre son séjour impossible à Constantinople. Le 13 janvier 1854, le général Baraguey d'Hilliers écrit à M. Thouvenel :
<ï Monsieur, nous avons eu le grand lort, j'en conviens, de faire Tenfant à Constantinople, quand vous parliez encore mariage à Paris et à Londres. Mais n'est-ce pas votre faute? Toutes vos dépêches me disaient de faire la cour à la belle ! J'ai poussé ma pointe, et, quand j'ai trouvé l'occasion favorable de prouver que je n'étais pas un eunuque, vous auriez voulu que je tinsse le rôle de ces pauvres étalons que, sous le nom d'essayeurs j on présente aux juments pour les disposer, et qu'on retire après ! Ma foi, cela ne me va pasi Nous avons fait l'enfant. Il est venu au monde bien conditionné et parfaitement viable, et vous hésitez à le reconnaître parce qu'il ne porte pas le nom de Meyendorft* ou de Nicolas I Qu'arrive-t-il ? C'est que, pendant que vous hésitez, l'Autriche l'adopte. Vous finirez par être obligé de suivre son exemple. Seulement, vous ressemblerez à ces
pères de comédie, ou à Arlequin, à qui Colombine persuade que tous les petits magots blancs issus de ses criminelles conversations étaient bien réellement de lui.
> Pardonnez-moi ces plaisanteries, mais, en vérité, je ne vous connais plus, surtout après la manière dont nous agissons dans la mer Noire. Nous enjoignons aux Russes de rentrer à Sébastopol, et, s'ils résistent, nous les y forcerons. Ces procédés ne sont pas d*accord avec des actes de déférence ou de courtoisie. Au reste, la Russie se joue de TEurope et surtout de nous. Il convient de lui prouver que nous ne sommes plus dupes de ses fourberies. Prenez-le haut avec Vienne, et TAutriche sera avec nous. Mais tenez-vous prêls à faire succéder les faits aux paroles, et ne vous endormez pas sur une neutralité qui se changerait promptement en hostilité contre nous, au premier succès des Russes. »
Nous voilà bien loin, non seulement du style diplomatique, mais même des formes généralement usitées du style épistolaire. Le général Baraguey d'Hilliers avait de l'esprit, au demeurant, et même de Tesprit gaulois le plus pur; mais on conçoit sans peine, au ton de ces lettres
adressées au directeur des affaires politiques au Département des affaires étrangères, quelle devait être la stupéfaction des ministres turcs et des diplomates étrangers accrédités à Gonstantinople, en présence du langage de Tambassadeur de France, si, comme tout nous porte à le croire, ce langage ressemblait à ses écrits.
Les bases de négociation adoptées par Rechid Pacha furent jugées, par la conférence de Vienne, parfaitement acceptables. Aussi, le 43 janvier 4854, le comte de Buol pour l'Autriche, le baron de Bourqueney pour la France, lord Westmoreland pour l'Angleterre, et le comte d'Arnim pour la Prusse, signèrent-ils le protocole dit du 43 janvier, en vertu duquel l'Autriche était chargée de faire connaître à la Russie que les quatre grandes puissances considéraient les propositions turques comme de nature à permettre, avec des chances do succès, la reprise des négociations.
M. Thouvenel, au lendemain de ce résultat considérable, puisqu'il réunissait en un faisceau compact les quatre grandes puissances, en face de la Russie isolée, écrit au général de Castelbajac :
« Général, les circonstances parlent d'ellesmêmes : je n'ai donc rien à vous dire de particu-
lier. Nous faisons des vœux ardents pour que la Russie accepte les ouvertures de l'Europe, et nous délivre de ce cauchemar de révolutions et de guerre qui pèse sur tout le monde. L'empereur Nicolas peut, d'un seul coup, se faire bénir par toutes les voix qui l'accusent I N'a-t-il pas ce qu'il voulait? La garantie d'une amélioration dans le sort des chrétiens sujets de la Porte. Et, qui remj)êche de se glorifier d'avoir élé le principal artisan de ce grand résultat? Usez donc, général, de la bienveillance que Sa Majesté vous témoigne pour tâcher de la convaincre I Vous rendrez à l'empereur Nicolas, et à nous avec lui, un immense service.
» Je n'ai pas besoin de vous dire Timpatience avec laquelle votre première dépèche est attendue. Les Anglais sont lancés au delà de toute expression, et un plan formidable de campagne, embrassant la mer Noire et la Baltique, est prêt pour le printemps. La Russie nous forcera-t-elle à lui faire du mal, pour la plus grande gloire de son ennemie naturelle? »
Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons sous la plume de M.Thouvenel, le sentiment voilé du regret qu'il éprouve à voir la
France forcée de se déclarer contre la Russie en faveur de l'Angleterre. Toute cette étude nous montre Tenchaînement progressif des circonstances qui, de 1851 à 1854 amenèrent l'état aigu auquel nous sommes arrivés. C'est, selon nous, ce qui en constitue l'intérêt.
Nous avons déjà parlé des dispositions incertaines de la Prusse et de la scission qui s'était produite entre les dispositions personnelles du roi Frédéric-Guillaume IV et celles de son premier minisire. Le marquis de Moustier, à la perspicacité de qui rien n'échappait, s'appliquait à recueillir tous les indices pouvant fixer bon gouvernement sur l'attitude du roi. Il écrit à M. Thouvenel, le 16 janvier 1854 :
« Vous avez dû remarquer l'échange de bons procédés et de gracieusetés qui, depuis quelque temps, semble redoubler entre le roi et la cour de Russie. J'ai dû m'en préoccuper. J'ai eu l'occasion de causer très intimement sur ce sujet avec une personne bien renseignée et qui attache le plus grand prix à ce que la Prusse penche de notre côté. Voici ce qui m'a été dit: « M. de » Manteuffel est content, au fond, de sa posi- » lion. Le roi l'écoute et abonde dans son sens.
318 NICOLAS I ET NAPOLÉON Ili.
Sans doute, Sa Majesté se livre à des manife&-
» talions sentimentales qui peuvent étonner un
» étranger; cela est dans son caractère, et d'ail-
» leurs, soyez sûr que dans ces cajoleries aux
» Russes, il entre un peu du remords de les aban-
» donner. II y a là, de sa part, de l'hypocrisie
» involontaire. Le roi a beau écrire fumilière-
» ment et affectueusement à son beau-frère, il
» ne lui a pas pardonné ses dédains, et il ne lui
» sacrifiera pas la politique de la Prusse. Frédéric-
» Guillaume IV a deux travers : il aime à faire
» du légitimisme comme on en fait dans les
» salons de Paris, il est plein de bienveillance et
» d'estime pour Tempereur Napoléon; mais, quand
» on lui parle de fusiorij cela le fait déraisonner
» pendant une demi-journée. Il en est de même
» quand on lui parle du sort des chrétiens
» d'Orient. Il rêve aussi, pendant quelques heures,
» que le croissant disparaît de Gonstantinople
» pour faire place à la croix. Mais tout cela resta
» toujours, dans sa tête, à l'état de roman, et
• M. de Manteuffel, en lui passant ses petites
» inventions sentimentales, le ramène toujours au
» côté pratique. Dans ce moment, l'Autriche est
» inquiète de l'union de la France et de l'Angle-
» terre et voudrait y opposer une union aile-
NICOLAS i ET NAPOLÉON III. 311>
mande qui tienne ces deux puissances en échec. Elle voit à cela un autre profit, celui de forcer la Prusse à rentrer dans sa dépendance. Elle voudrait l'amener à Francfort, où elle la tiendrait au moyen des petits États auxquels elle a persuadé que si la Russie voulait rester à part, c'était pour se partager, de concert avec la France, une partie des États allemands. Aussi, vous voyez comme s'agitent dans ce sens les ministres des petites cours, qui sont appuyés en sous-main par la Russie. Eh bien, nous résistons tant que nous pouvons et nous tiendrons bon jusqu'au bout. Nous voulons garder notre indépendance, et, en cela, le roi de Prusse, malgré les sollicitations de l'Autriche, et quoiqu'il s'y sente poussé par la Russie, est plus énei^que encore que M. de Manteuffel. En un mot, M. de ManteufiTel est sûr de sa position, et, tant qu'il sera là, vous pouvez être certain que la Prusse ne penchera pas vers la Russie. »
» Demain le prince de Prusse arrive. Il n'est pas Russe. Il serait plutôt Anglais, et, comme l'Angleterre est unie à la France, il sera pour nous en ce moment, à cause d'elle; mais, plus tard, j'espère qu'il sera avec nous pour nous
seuls. 11 n'est pas douteux qu'il y ait dans ce pays-ci un parti nombreux qui veut un rapprochement sérieux avec la France ; mais notre alliance avec l'Angleterre, qui ferme la bouche auj gens qui se souviennent trop de 1813, nous es^ très utile comme transition.
» La princesse de Prusse (depuis feue l'impéra trice Augusta) a de l'esprit, de l'ambition. Elle es mal vue à la cour. La reine et elle ne peuvent s< souffrir ; elle affiche la haine de la Russie et di l'Autriche ; elle se moque du légitimisme qu'oi fait à la cour, mais elle est l'amie de la duchess d'Orléans et cela la gâte un peu pour nous. Eli est, du reste, remplie d'amour-propre, et, si janiai une occasion se présentait de quelque prévenanc de l'empereur Napoléon à son égard, elle serai gagnée. La visite du général de Saint-Arnaud ai prince de Prusse, cet été, avait déjà fait merveille.
Les lettres particulières du marquis de Moustie donnent une idée très exacte des dispositions d la Prusse en 1854. Elles complètent ainsi le ta bleau que nous essayons de tracer.
Cependant les propositions turques avaier été, on l'a vu, transmises à Saint-Pétersbourg L'empereur Nicolas y répondit en en formulai
d'autres, qui ne parurent pas acceptables aux plénipotentiaires de Vienne. La Russie exigeait qu'un négociateur turc se présentât au quartier général russe, refusait de traiter avec le per«onnage ainsi désigné par l'intermédiaire des ministres étrangers, imposait au sultan un protocole séparé confirmant les privilèges de l'Église grecque d'Orient, et protestait contre le droit d'asile accordé par la Turquie aux réfugiés des divers pays. Quant à l'évacuation des principautés, elle aurait lieu < aussitôt que possible ». En môme temps que ces nouvelles conditions étaient formulées, l'empereur Nicolas faisait partir pour Vienne son confident et son favori, l'aide de camp général comte Orloff. Le général de Castelbajac, qui, malgré son séjour dans les camps, n'avait pas la tournure d'esprit du général Baraguey d'Hilliers, aimait cependant à sortir quelquefois du terre à terre de la corres- {)ondance politique, et la mission du comte Orloff à Vienne lui inspire une réminiscence poétique que nous préférons, d'ailleurs, aux comparaisons rabelaisiennes du général Baraguey d'Hilliers. Il écrit à M. Thouvenel, le 24 janvier 1854 :
€ Mon cher collègue.
Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, Protée, à qui le ciel, père de la fortune,
322 NICOLAS I ET NAPOLéON III.
Ne cache aucun secret, Sous diverses ûgures, arbre, flamme, fontaine^ S'efforce d'échapper à la vue iocertaine
Des mortels indiscrets,
tels sont et l'empereur Nicolas et la question d'Orient, qui, malheureusement, est aussi la nôtre ! On croit les saisir à Saint-Pétersbourg et les acculer à une réponse déûnitive, et voilà, non pas l'empereur Nicolas en chair et en os, mais son esprit oriental et sa réponse, voyageant sur la route de Vienne, sous les traits de son favori, le comte Orloff,
» J'espère du moins qu'il y aura enfin d'une façon ou d'une autre, une solution, et que, vu le rapprochement du lieu de la scène, vous en aurez connaissance directement et même plus tôt que nous. Je crois que le comte Orlotî a de pleins pouvoirs, et qu'il est en position et de caractère à en user, à moins que, de la part de PAutriche et de la conférence de Vienne, il ne survienne de nouveaux incidents. Dieu veuille que que tout cela finisse, par la paix surtout I Mais enfin, que cela finisse de façon ou d'autre ! II y aurait quelque chose d'humiliant pour la nature humaine, pour le caractère moral de l'homme, fait à l'image de Dieu, si tous les souverains, les
hommes d'État, les grands et les petits diplomates, étaient fatalement conduits, au rebours du chemin qu'ils veulent prendre, dans une voie contraire à leurs désirs comme aux intérêts des nations et de Thumanité entière. Ce serait pour le coup qu'il faudrait se faire Turc et dire, comme eux, avec résignation et patience : «Dieu le veut ! » Mais je suis chrétien et non fataliste, et, jusqu'au dernier moment, je travaillerai, je conseillerai, en répétant : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »
On peut suivre pas à pas, dans les lettres du général de Castelbajac, les progrès de sa mauvaise humeur d'abord, puis de son découragement, en face des perpétuelles complications de l'affaire d'Orient. Nous le voyons réduit aujourd'hui à chercher un renfort de philosophie dans les vers de La Fontaine et dans les inspirations du christianisme. Ce sont là des sources intarissables, il est vrai, pour étancher toutes les déceptions; mais elles n'ont malheureusement pas encore de vertu curative en diplomatie. Au demeurant, notre honorable représentant à Saint- Pétersbourg avait bien raison de chercher, en dehors de la politique, des consolations à sa mé-
lancolie patriotique, car les événements se précipitaient et allaient, par un injuste contre-coup, le plonger dans une demi-disgrâce. A Berlin, la mission confiée subitement au comte Orloff était, on le conçoit sans peine, l'objet de mille commentaires. Le marquis de Moustier, avec sa perspicacité habituelle, ne manqua pas d'en déterminer immédiatement le véritable but. Il écrit à M. Thouvenel, le 24 janvier 1854 :
« M. de Rochow écrit que le comte Orloflf est parti, le 19, pour Vienne à ce qu'il croit. Il y sera probablement le 26. On pense que, à son retour, il pourra passer par Berlin. M. de Manteuffel envisage cette mission comme pacifique; il l'espère, du moins. C'est de cette façon que, ce soir, les confidents de la légation de Russie la pcésentaient. Tout est donc à la joie, à Berlin ! Toutefois, certains ministres des petites cours, partisans des arrangements à tout prix, semblent voir avec une certaine inquiétude cette course du confident de l'empereur Nicolas. II m'a paru que, dans leur pensée intime, tout en portant à Vienne des paroles conciliantes, le comte Orloff pourrait bien travaillei' à désorganiser la conférence de Vienne^
qu'ils regardent comme la dernière planche de salut
» M. de Rochow écrit aussi que l'empereur Nicolas, tout en se montrant disposé à la modération, ne trouve pas les propositions de la conférence acceptables, et les déclare inconciliables avec des principes donf le czar ne se départira pas, comme de traiter seul à seul avec la Turquie. »
Sur ces entrefaites, M. de KisselefT, ministre de Russie à Paris, reçut, de M. de Nesselrode, l'ordre de demander au gouvernement français des éclaircissements sur les communications verbales que le général de Castelbajac avait été chaîné de faire au chancelier de l'empire russe, relativement aux mesures prises par les flottes alliées, pour éviter, dans la mer Noire, de nouvelles collisions entre les marines russe et ottomane. M. Drouyn de Lhuys, dans sa réponse à M. de Kisselefl', spécifiait que l'amiral Hamelin avait reçu l'ordre « de mettre le territoire et le pavillon ottomans à labri des attaques dont ils pourraient être l'objet ». M. Thouvenel écrit, à ce sujet, le 1" février 1854 :
« Général, le peu que nous savons de la mis-
sion du comte Orloff ne nous permet guère de douter que le but de la Russie ne soit de gagner du temps. Ses amis eux-mêmes le disent. Notre réponse à M. de Kisseleff va vraisemblablement déjouer cette tactique.
» M. le colonel du génie Ardent est parti hier pour Constantinople avec sir John Burgoyne. Ces deux officiers vont explorer un terrain où on établira un camp retranché inexpugnable, en communication avec la mer, et où nous nous proposons d'envoyer un corps d'armée. Du jour où nous passerons à l'action, nous sommes décidés à marcher vite et ferme. La France et l'Angleterre réunies ne doivent porter que des coups terribles. Je déplore avec vous l'extrémité où nous réduit l'obstination de l'empereur Nicolas, mais nous pouvons nous rendre cette justice, d'avoir tout fait pour la conjurer. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur l'Autriche et la Prusse, et je veux encore espérer que leur union avec nous empêchera la guerre générale. Pour que M. de Kisseleff ne prît sa décision qu'en pleine connaissance de cause, le ministre, avant de lui remettre sa réponse, lui a lu la lettre de l'empereur et notre dépêche. Le ministre de Russie a reçu cette communication assez froide-
ment, et fait entendre qu'il demanderait demain ses passeports. Son départ agitera la Bourse, mais le pays le verra s'éloigner sans trop d'émotion. On aime la paix ; mais, le sentiment de l'honneur national aidant, je ne doute pas que nous ne fassions bonne contenance. Je ne présume pas que nous ayons à vous écrire longtemps à Saint- Pélersbourç, et c'est peut-être notre chant du cygne que nous vous envoyons aujourd'hui ! Il est moins rude que celui que sir Hamilton Seymour est chargé de faire entendre aux oreilles du comte de Nesselrode. Je doute qu'on le lui laisse achever. Ce n'est pas un mal, pour l'avenir, que la différence des deux caractères se soit maintenue jusqu'au bout.
» Adieu, général, et sans doute à bientôt. >
C'était la rupture. Toutefois, la dernière phrase de la lettre de M. Thouvenel nous autorise à le dire ici, la rupture ne devait pas être éternelle, et, au lendemain de la lutte, la France trouva plus de sympathies chez ses adversaires de la veille, les Russes, que chez ses alliés d'hier, les Anglais.
La diplomatie française était dans l'émoi. Ambassadeurs et ministres ne se contentaient pas
des dépêches, généralement vagues et guindées par le fait même qu'elles sont ofTicielles; ils demandaient tous au directeur des affaires politiques le commentaire familier, si précieux pour l'agent à l'extérieur. M. Thouvenel ne pouvait satisfaire tout le monde. Pourtant il écrit à notre ministre à Turin, le duc de Guiche, qui réclamait instamment des nouvelles:
« Mon cher duc. En deux mots, voici où nous en sommes: la Russie nous demande des explications que nous ne pouvons lui donner. Il ne serait ni loyal ni digne de déguiser le sens de notre démonstration. Nous nous attendons donc à la rupture des relations diplomatiques. Nous manœuvrons, toutefois, de façon que cette rupture ait lieu à Saint-Pétersbourg, et, vraisemblablement, on ne prendra aucune initiative visà-vis de MM. de KisselefT et de Brunnow. Ce que nous écrivons directement à nos agents à Saint- Pétersbourg et à Londres ferait fuir, dans les vingt-quatre heures, les deux ministres russes! Nous sommes toujours contents de la Prusse et de l'Autriche. On n'a eu, ni à Berlin ni à Vienne, le courage de prévenir. On parait devoir y avoir le courage d'arrêter. Si les apparences ont une
valeur et la sincérité un langage, nous devons croire à la continuation de l'entente jusqu'au bout. Je ne puis rien vous dire de plus.
» J'envie votre belle écriture et le repos d'esprit qui vous permet d'écrire des lettres particulières. »
Avant de connaître les graves nouvelles de Paris, le général de Castelbajac écrivait à M. Thouvenel, le 2 février:
€ L'empereur Nicolas a eu, il y a quelques jours, des maux de tête et des vomissements de bile qui ont fini par un premier accès de goutte au pied, que Sa Majesté n'avoue pas, mais qui l'a retenu trois jours dans son lit, et le relient encore dans son appartement. M. de Nesselrode avait payé, avant son souverain, son tribut bilieux à la question d'Orient, qui est bien faite, il faut en convenir, pour exciter la bile de tout le monde. La mienne tient encore bon, et j'espère qu'elle ira jusqu'au bout. Elle a passé par tant d'épreuves depuis quarante-neuf ans, que l'agitation est devenue son élat normal, et certes, en ce moment, je n'en manque ni dans l'esprit ni dans le cœur. Enfin, il faut patienter encore et attendre le résultat de la visite du comte Orloflf
à la conférence de Vienne, ou de la détermination de l'empereur Nicolas après vos réponses à la note de M. de Kîsseleff. II faut toujours continuer sa tâche. Nous ne sommes pas dans ce monde pour notre plaisir.
9 Je crains, ceci entre nous, que sir Hamilton Seymour, qui a beaucoup moins de tète que je ne l'avais cru tout d'abord, ne monte un peu celle de lord Clarendon, qui me paraît aussi très vive. Sir Hamilton, par ses propos quelquefois inconsidérés, a rendu ici sa position difficile. Il en éprouve de l'irritation, et je crois que cela nuit à la justesse de ses appréciations. De plus, je crois découvrir dans ses confidences une crainte exagérée du cabinet anglais de l'avenir de la marine russe et d'une agression sur Tlnde. Nous continuons du reste à être très bien ensemble, et je lui dis en riant qu'il est le chauffeur qui fait avancer la machine, et moi le mécanicien qui serre quelquefois le frein, pour l'empêcher de dérailler. »
Notre représentant à Saint-Pétersbourg ne gardait plus beaucoup d'illusions sur la gravité des événements prochains. Nous touchons en effet au terme de sa mission, mais nous ne voulons pas
;<riCOLAS I ET NAPOLÉON III. 331
fermer le portefeuille où se trouvent ses lettres particulières, déjà jaunies par le temps, sans citer ses trois dernières communications à M. Thouvenel. Nous avons encore à y puiser d'utiles renseignements sur les heures suprêmes des relations de la France avec la Russie avant la rupture de 18o4, et nous y retrouvons, dans toute sa saveur originale, ce style à la fois plein d'abandon, de bonhomie et de charme, qui donne à sa correspondance ce cachet intime d'intérêt soutenu, que ne comporte pas habituellement le document diplomatique.
Le général de Castelbajac écrit à M. Thouvenel, le 11 février 18o4 :
« Mon cher collègue, vos lettres particulières, quoique plus courtes que les miennes, m'ont été d'un bien grand secours, et elles justifient le proverbe des petites boîtes. Votre dernière lettre, notamment, m'a servi à me tirer d'une grande incertitude et d'un grand embarras, par sa dernière et courte phrase : « Ce n'est pas un mal » pour l'avenir, que la différence des deux carao- » tères se soit maintenue jusqu'au bout. »
» C'est après avoir lu et relu cette phrase sage et prudente, que je me suis décidé à ne pas
refuser le grand-cordon de l'ordre de Saint- Alexandre Newski. J'avais auprès de moi des gens qui auraient voulu me voir casser les vitres et mettre tout de suite le sabre à la main, et qui, pleins d'une ardeur guerrière, trop expansive pour les ménagemenls dus à la délicatesse de la situation, au lieu de m'aider dans ma réserve, se sont jetés dans les bras mécontents de sir Ilamilton Seymour.
» II est incroyable comme sir llamilton, qui a cependant de nobles et d'aimables qualités, de l'esprit, de l'élévation de caractère, descend à de petits moyens d'information qui ne peuvent lui apprendre que des détails insignifiants, et, combien, malgré sa bonté, il est ardent et passionné! Il manque, par conséquent, de réserve dans les paroles, et c'est ce qui fait ici sa mauvaise situation, bien plus encore que l'extrême irritation de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, qui, pour lui, est maintenant tout entière en lord Stratford de Redclifle et en lord Palmerston. Ils lui apparaissent, le premier comme son ennemi personnel, et le second comme la propagande révolutionnaire incarnée. Comme le bon sens pratique et la modération sont des qualités rares dans toutes les classes, chez les grands
1>IIC0LAS I BT NAPOLÉON III. 333
comme chez les petits ! Ce sont des qualités trop modestes pour la vanité humaine. Mais la nature est ainsi faite. Il faut savoir vivre et marcher avec elle, en cherchant à éviter les excès et à se corriger de ses propres défauts pour mieux tirer parti de ceux des autres, dans l'intérêt de l'État.
» Parlons maintenant de ce qui se passe sur la scène de Pétersboui^ : dans sa pénible indécision, ses scrupules religieux d'un côté, et ses scrupules d'humanité de l'autre, dans sa fierté blessée, en présence du sentiment national et des dangers que court son empire, dans le combat violent de ces sentiments divers, l'empereur Nicolas a vieilli de dix ans. Il est réellement malade, physiquement et moralement. Son changement m'a fait peine, et je n'ai pu m'empêcher de déplorer la lutte morale de cette noble intelligence contre l'habitude enracinée de la domination, et ce qu'elle considère comme des devoirs religieux et des nécessités politiques.
» Ce souverain, né avec les plus belles qualités, a été gâté par l'adulation, les succès, et les préjugés religieux et politiques de la nation moscovite, dont l'exaltation, en ce moment, est portée à l'extrême. Il faut reculer, par la pensée,
334 NICOLAS I ET NAPOLéO!! III.
de plusieurs siècles, pour en avoir une idée exacte. En voici un exemple : le bruit est répandu ici, dans le peuple et dans la société, qu'un être surnaturel, habillé en moine, est apparu tout à coup devant l'empereur Nicolas, assis seul devant sa table à écrire, dans son cabinet, et lui a dit : — Nicolas, fils de Paul, est-ce un but d'ambition humaine ou un but religieux qui te décide à attaquer la Turquie? — Un but purement religieux, répond l'empereur! — Alors, tu peux poursuivre, et Dieu couronnera tes armes saintes du plus brillant succès.
» L'empereur a beau dire que rien de pareil n'est arrivé, tout le monde croit à sa vision. Voilà bien le fanatisme des anciens croisés. »
Quand le surnaturel se mêle à la politique, tous les arguments humains deviennent sans valeur. De même que le prince de Polignac avait, dit*on, obéi à « des voix d'en haut » en conseillant au roi Charles X les fatales ordonnances de 1830, de même l'empereur Nicolas, tout en combattant le bruit populaire d'une apparition, agissait sousune influence impérieusement mystique, qui devait le mener à la défaite et à la mort, car les tristesses de la guerre de 1854 contribuèrent pour
une large part à hâter sa fin, qui arriva Tannée suivante.
D'ailleurs, l'un des côtés caractéristiques de l'esprit du peuple russe est l'amour du merveilleux. La légende tient en Russie autant de place (jue l'histoire dans le cœur des masses sombres et muettes composant la population de cet immense empire.
Une anecdote, à ce propos, trouve ici sa place, bien qu'elle soit antérieure, par sa date, à l'époque qui nous occupe : la tradition rapporte que, lors de la prise de Gonstantinople par Mahomet II sur l'héroïque empereur Constantin Dracosès, tué sur les remparts de sa capitale, un prêtre, qui disait la messe dans Sainte-Sophie, vit, par miracle, le mur de la basilique s'ouvrir, alors qu'il tenait à la main l'hostie sainte, et se refermer éur lui, le dérobant ainsi aux profanations du vainqueur. La suite de la légende répandue en Russie veut que, le jour où les Russes entreront dans Sainte-Sophie, le mur qui a donné asile au prêtre byzantin s'ouvre de nouveau, mais, cette fois, pour le laisser sortir et lui permettre d'achever le saint sacrifice interrompu par l'irruption des Turcs.
Lors de l'expédition dirigée en 1828 par le
czar Nicolas contre le sultan, et qui prit fin au traité d'Ândrinople, si onéreux pour la Sublime Porte, un diplomate français, accrédité à Saint- Pétersboui^, avait remarqué, dans la cour de riiôtel habité par le ministre des affaires étrangères, une voiture de voyage qui semblait prêle à partir. Ayant demandé au ministre russe la cause de ces préparatifs, le diplomate français reçut la réponse suivante : « Cette voiture renferme une image miraculeuse de la Viei^e, sauvée de Sainte-Sophie lors de la prise de Gonstantinople par les Turcs. Cette image, suivant la tradition, doit rentrer dans Sainte-Sophie avec les Russes. Et tenez, conseillez donc au cabinet des Tuileries de faire en sorte que la paix se fasse au plus tôt entre les Turcs et nous, car, si nous faisons partir Timage sainte, il faudra qu'elle rentre dans Sainte-Sophie, et toute notre armée la suivra, sans que nous puissions ^arrêter. »
En 1854, comme en 1828, sous le r^ne du même empereur Nicolas, c'était le sentiment reli gieux de la Russie qui était en cause. De là l'inanité des efforts tentés pour régler, d'abord la question des Lieux Saints, puis la question d'Orient, sur des bases équitables.
Le général de Castelbajac, dans la seconde partie de sa lettre du H février, entretient M. Thouvenel des dispositions qu'il va prendre en prévision d'une rupture. Mais on sent qu'il ne se résigne qu'à regret, et qu'il conserve au fond du cœur l'espoir qu'un incident de la dernière heure viendra dissiper ce mauvais rêve qui dure depuis trop longtemps :
< Le ministre me dil, dans sa dépêche, que je ne dois pas demander mes passeports, mais attendre qu'on me les donne, ou qu'on les donne à mon collègue d'Angleterre. D'un autre côlé, je sais aujourd'hui que M. de Brunnow et M. de Kisseleff sont partis de Londres et de Paris, laissant les consuls pour le courant des affaires commerciales, et qu'ils se sont retirés, mais en restant près des frontières. A moins de nouveaux ordres, je ferai de même et j'attendrai de nouvelles instructions à Kœnigsberg. Les courriers pourront continuer sur Saint-Pétersbourg, s'ils ne me trouvent pas dans la ville prussienne, en ayant soin d'ouvrir bien les yeux sur la route, pour voir s'ils ne rencontrent pas une grande berline bleue, suivie d'un ou doux traîneaux. <Juant au reste, à la grâce de Dieu et à la pro-
338 NICOLAS I ET NAPOLéON IIU
tection du comte de Bray, ministre de Bavière, à qui je conrierai les intérêts de nos nationaux. »
Enfin, le 15 février I8S4, le général de Castelbajac adresse à M. Thouvenel, sa dernière lettre datée de Saint-Pétersbourg, lettre triste, dans laquelle notre ministre auprès du czar Nicolas, sans abandonner cependant le ton de philosophie aimable et résignée qu'il aimait à prendre, ne dissimule pas les sentiments qui Tagitent :
« Mon cher collègue, la fatalité orientale remporte sur la raison et même sur les intérêts: Vous jugiez bien en me disant que votre dernière lettre était « le chant du cygne » I Ma réponse est encore plus triste, et pourra bien être comme un chant de mort pour beaucoup de monde, en faisant connaître le dernier refus du grand enfant gâté, de se soumettre à la raison, à la justice des autres. Cependant l'empereur Nicolas désire la paix et craint les conséquences de la guerre, pour son pays et pour l'Europe entière. Les hommes sont inexplicables, et je viens d'avoir atl'aire ici à deux caractères difficiles à manier, chacun dans son genre et dans sa sphère, l'empereur Nicolas et sir llamilton Seymour. Ce
sont, au fond, deux nobles, deux bonnes, deux séduisantes natures. Ils me prouvent tous deux, une fois de plus, ce que je savais depuis longtemps, que les cœurs ardents et les tètes vives peuvent être très aimables en amour, mais, qu'à coup sûr ils sont très incommodes en affaires. Pour moi, qui ai malheureusement passé Tàge des amours, j'aurais mieux aimé, tout simplement^ deux hommes calmes et de bon sens pratique.
Enfin, il faut prendre les événements et les hommes tels qu'il plaît à Dieu de nous les envoyer. » Je pars bien avec tout le monde, espérant qu'une circonstance imprévue, une bonne inspiration de l'empereur Nicolas, ou une ingénieuse formule de quelque sphinx diplomate, viendront, tout à coup, calmer les cœurs et arrêter les bras prêts à frapper. Je ne puis douter du bonheur de la France! Le génie, l'énerçie, comme la prudence de l'empereur Napoléon, l'ont sauvée de plus grands périls que d'une guerre qui sera faite avec gloire et qui peut avoir, sous le rapport politique, son côté avantageux. Seulement, ce n'est pas le plus sûr ni le plus économique. Enfin, pour les gouvernements presque autant que pour les individus, l'essentiel est d avoir pour soi le droit et la raison.
3i0 NICOLAS I ET NAPOLéON III.
» Main tenant je vais m^oocuper de mes affaires personnelles, et tout est difficile dans ces r^ons lointaines et glacées, même de les quitter. Bon jrré mal gré, faute de temps, je serai forcé de laisser ici, un peu à Tabandon, pour près de cent mille francs de mobilier, voitures, vins et provisions, car tout est cher et difficile à vendre. De plus, j'ai mon hôtel encore pour Wngt mois et il faut y laisser des gens pour le garder, le soigner, le chauffer, et l'empêcher de moisir dans ce charmant climat. Mais, Dieu est grand, et plaie <rarçent n'est |)as mortelle, même pour un gentilhomme gascon! J'espère qu'avec de bonnes voilures, notre voyage se passera bien, et que je vous arriverai avec peu de jours de retard. L'air (le la patrie me réjouira le cœur, et rétablira nos StUités altérées par cet horrible climat de Saint- Pétersbourg, le plus mauvais de la Russie! Au revoir donc et à bientôt, mon cher collègue. »
Avant que la figure si caractéristique du général de Castelbajac rentre définitivement dans l'ombre de la vie privée, n'omettons pas de l'entendre parler, j'allais dire se justifier, d'un incident que ses adversaires politiques ne manquèrent pas d'exploiter avec véhémence contre
lui, à Paris. Le grand-cordon de Saint-Alexandre Newski, que l'empereup Nicolas avait conféré au ministre de France, à la veille de la rupture, fut représenté, par des esprits étroits, comme un gage des sentiments trop russophiles professés par le général de Castelbajac pendant la crise orientale. L'incident, déplacé du terrain de la courtoisie et de la sympathie personnelle, pour être transporté sur celui de la politique pure, prit des proportions qui forcèrent le général à reprendre, pour la dernière fois, cette plume familière et originale dont nous l'avons vu se servir avec tant d'aisance dans ses lettres au directeur des affaires politiques.
Peu de temps après son retour en France, le général de Castelbajac écrit à M. Thouvenel :
« Mon cher collègue, j'aurais voulu avoir avec vous, depuis mon retour de Russie, une conversation franche et à fond, mais vos occupations, si graves et si nombreuses, ne m'en fournissent pas l'occasion. Je viens donc encore avoir recours à cette bonne correspondance particulière où la pensée s'exprime plus librement et souvent plus utilement que dans les dépèches officielles. Ne vous effrayez pas cependant; mon rôle diploma-
tique est fini. Je viens comme les gladiateurs romains, à leur dernière heure, vous exprimer mes sentiments non suspects de dévouement, et vous dire, comme eux : te moriluri salutant,
» Malheureusement, je ne suis pas né d'hier, et pendant les cinquante ans d'une carrière politique pleine de vicissitudes, j'ai appris à connaître les hommes, dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Je savais donc très bien qu'ils écoutent plus volontiers ceux qui flattent leurs passions, que ceux qui leur disent franchement la vérité. Malgré cela, j'ai toujours pensé qu'un chef de mission, sans se préoccuper des opinions toutes faites, sans avoir la sotte prétention de diriger la politique générale de son point isolé, doit toujours donner au ministre secrétaire d'État des afl'aires étrangères, les informations les plus exactes, telles qu'il les voit et les comprend, sur les hommes et les choses du pays où il réside. Ma conscience me dit que j'ai fait loyalement mon devoir, en bon Français et en sujet fidèle. C'est là, en tout temps, et surtout à mon âge, une récompense qui vaut mieux que toutes celles que les hommes peuvent donner.
» Du reste le temps, ce grand destructeur de toutes choses, répare quelquefois les injustices.
D'un incident personnel on a fait le principal, comme il arrive trop souvent. Quand on veut se défaire de son chien, on dit qu'il est enragé, et tous les badauds et les peureux cherchent à l'abattre. C'est ce qui est arrivé pour moi, lorsqu'il a pris la fantaisie à l'empereur Nicolas de m'offrir le grand-cordon de Saint-Alexandre IVewski. Je savais très bien qu'une acceptation était devenue illusoire, et qu'elle ne placerait pas sur ma poitrine les insignes de cet ordre que je n'avais, d'ailleurs, nullement ambitionné. Je savais très bien que le temps était à la tempête, et qu'un refus brutal aurait seul pu m'absoudre d'une si malencontreuse faveur. Mais, d'un côté, j'étais reconnaissant, je l'avoue, de cette preuve d'estime et de bienveillance d'un grand souverain et d'un adversaire politique; de l'autre, tout espoir pacifique n'étant pas alors perdu, il ni'avait paru important, pour mon pays, de ne pas rompre entièrement, par un refus formel, de bonnes relations qui pouvaient redevenir utiles, tandis que le blâme et la disgrâce que je pouvais encourir seraient de bien peu d'importance pour les intérêts politiques de la France. Je me suis donc décidé à un terme moyen, c'est-à-dire que, sans prononcer le mot (T acceptation, j'ai prié le