VIII-aS : IT SAP-i-UdhS III
àe \tâ!€in>le de neofeeraer le ^>'^:^ ii ?a l^F*Qr<îîb]Kit pHir nui, toot en fai"st*i*. x^irrrer ^ Sa Majesté «)iie TapprobatioD •ii zr-O «initrain. k«Jc4irs iMessûre, devenait yAii.^'rfZjtz.X :rrL5fic£ksat4r dan> les graves cirnf,z:sA&Lf>r^ 'i-â :>:<«5 ik>o5 troo^iDDS. Mon seol ti-rt- «x-Hinx: Sc<ijoars. a donc ^é d'être Irop ïÎDoirr. et i'r2v-:«v*rr DÎaîsefDeQt^ comme dirent \^ habile? o>}4rr exacte do re&nit impérial. Mais* malzre ma dîserdce. j'agirais encore de même *i j'avais à iv»x^mmeiKer.
> En dêâDÎtive, mon cber ollègue, voici le résultat [»rrsoDnel de ma mission diplomatique, d*^ f;uatre ans de tra^-aux et d*enniiis dans ces fnjid^rs tl énenantes rfeions du Xord : une grave altération de la santé de ma femme et de celle de mon fiLs, c'est-à-dire de tout ce que j'ai de plus cher au monde avec l'intérêt de mon pays; une fierté de soixante mille francs de fortune par suite de mon éloignement forcé de mes affaires agricoles ; l'abandon de mon mobilier à Saint- Pétersbourg, et la vente à vingt mille francs audessous du prix d'estimation de tous les objets cjui le composent, sans compter la perte d'un tiers sur le produit net de cette vente, par suite de l'énorme baisse de change de Pétersbourg sur
Paris. A ces quatre-vingt-quinze mille francs de perte, ajoutez l'obligation d'un loyer à payer à Saint-Pétersbourg pendant dix-huit mois, ce qui s'élèvera à quarante-trois mille francs; ôtez enfin du traitement qu'il plaira à la direction des fonds de m'allouer, pour un temps limité, les neuf mille francs de ma pension militaire par suite de la loi sur le cumul, et vous verrez ce qu'un vieux soldat et un gentilhomme gascon aura gagné à être tiré de sa retraite et de sa charrue I Vous avouerez qu'il n'y a pas là de quoi exciter l'envie des diplomates pur sang contre les militaires diplomates, et que cela prouve une fois de plus, ce dont, du reste, j'étais persuadé, que tout ce qui reluit n'est pas or.
» Je désire, mon cher collègue, que ce portrait en déshabillé de mon éphémère grandeur diplomatique puisse vous être de quelque utilité pour l'avenir de votre carrière, vous qui avez un avenir, et un avenir qui, j'en suis sûr, sera brillant et utile à notre patrie. Puisse cet avenir être, pour vous, aussi heureux que vous le méritez et que je vous le souhaite 1 »
C'est par ce mélancolique tableau, que prend fin la correspondance du général de Castelbajac
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avec M. Thouvenel. Nous espérons que nos contemporains y puiseront d'utiles enseignements pour l'avenir, à côté d'indications nouvelles sur un passé glorieux. Certes, les circonstances qui ont précédé la guerre de Crimée sont connues. Mais nous ne croyons pas que, jusqu'à nos jours, aucune étude ait fait pénétrer dans le détail des événements plus intimement que celle que nous présentons ici aux curieux. Les acteurs euxmêmes ont parlé. C'est au public à dire ce que vaut la pièce. Nous avons, en tout cas, trouvé un grand charme à la mettre en scène !
LES TROIS DERNIERS MOIS DE LA MISSION DU GÉNÉRAL BARAGUEY d'hILLIERS A CONSTAN- TINOPLE.
Février — Mai 1854.
Nous ne rappellerons que pour mémoire la célèbre lettre de l'empereur Napoléon à l'empereur Nicolas, et la réponse du czar, ainsi que le manifeste de l'empereur de Russie à ses sujets se terminant par cette invocation : « Dieu I notre Sauveur I qui avons-nous à craindre? Que le Glirist ressuscite et que ses ennemis se dispersent! » Ces pièces ont trouvé leur place dans les recueils officiels, et nous ne nous occupons ici que des documents privés.
D'autre pari, le comte Orloff à Vienne, et le baron deBudberg à Berlin, avaient complètement échoué dans leurs missions respectives. On sait que QBs deux personnages avaient été chaînés par l'empereur Nicolas d'obtenir de MM. de Buol et de Manteuflel une déclaration de neutralité armée^ qui aurait été l'équivalent d'une alliance conclue entre la Russie et les deux grandes puissances allemandes. Malgré tout son prestige sur les cours de Vienne et de Berlin, l'empereur Nicolas vit ses manœuvres hautaines se briser devant la résistance du comte de Buol et du baron de Manteuffel, et, le 2 février 1854, les représentants des quatre grandes puissances réunies en conférence à Vienne, constatèrent, dans un protocole, leur unanimité à repousser les propositions de la Russie.
Toute l'Europe officielle se déclarait donc contre le czar, et, sur quatre grands pays, deux prenaient les armes pour sauv^arder la Turquie, et deux autres, sans recourir il est vrai à la force, donnaient un blâme solennel à l'attitude de la Russie à laquelle tant de liens les rattachaient. C'est au point où nous sommes arrivés, c'està-dire à l'époque où la guerre est inévitable désormais, que nous devrions logiquement terminer notre travail. On sait que la guerre fut officiel-
lement déclarée le 27 mars 4854. Toutefois, il nous paraît intéressant de mettre encore à contribution les documents inédits qui sont entre nos mains, pour jeler un dernier coup d'œil sur la Turquie, théâtre des premiers faits de guerre, et sur la Prusse, dont l'attitude ne laissait pas que de préoccuper Talliance franco-anglaise, malgré ses promesses rassurantes.
Le général Baraguey d'Hilliers et le marquis de Moustier vont prendre la parole et nous apprendre ce qui se passe à Constantinople et à Berlin.
A Constantinople, la situation était extrêmement tendue. Le général Baraguey d'Hilliers, parti de Paris avec les préventions les plus vives et d'ailleurs les plus justifiées contre lord Stratford de Redcliffe, ne perdait pas une occasion de lutter contre l'ambassadeur britannique. De plus, enveloppant l'Angleterre elle-même dans l'aversion qu'il portait à la personne de son représentant, notre ambassadeur était obsédé par la crainte de voir les Anglais s'établir à Constantinople pour n'en plus sortir. Ces dispositions, il faut le reconnaître, ne cadraient pas avec les principes de l'alliance franco anglaise, et ne contribuaient guère à maintenir l'harmonie diplomatique sur
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les rives du Bosphore ! Ost ainsi que le général Baraguey d^Hilliers écrit à M. Tbouvenel, le 15 février 1854:
« Tai le presseotiment que Toccupation de la presqu*ile de Gallipoli nous sera funeste. Cest la plus mauvaise combinaison possible. J'en écris aujourd*bui à Tempereur et au ministre. Je ne veux pas qu*on puisse jamais soupçonner, qu*un instant, j^aie pensé à remettre aux Anglais les clefs de TOrient! J aurais préféré la guerre à une semblable occupation, dût-elle être faite en commun! Par là, vous le verrez, nous amé* nerons les Russes à Gonstantinople, et j*aime mieux les y voir que de laisser Gallipoli aux Anglais. »
Voilà, certes, une étrange théorie, et il est piquant d'entendre un ambassadeur de France à Gonstantinople, souhaiter,en pleine alliance francoanglaise, de voir la capitale de la Turquie plutôt entre les mains des Russes, à qui nous allions faire la guerre, qu'entre celles des Anglais, avec lesquels nous nous préparions à combattre ees mêmes Russes. L antipathie que professait le général Baraguey d'Hilliers contre lord Strafford de Redcliffé l'aveuglait sur le compte de
toute l'Angleterre. Dans cette même lettre, le général ajoute :
«c La communication de Rechid Pacha aux cours de Vienne, Paris, Londres et Berlin, a été suggérée par lord Stratford. Il serait désolé que l'affaire s'arrangeât sans guerre avec la Russie, et si l'empereur Nicolas accédait aux propositions des quatre puissances, vous verriez lord Stratford faire tous ses efforts pour déterminer la Porte à rejeter tout arrangement. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Vous ne pouvez vous rendre compte de toutes les chicanes que me fait lord Stratford pour le projet de traité d'alliance. Je fais tout mon possible cependant pour aller d'accord avec lui, mais il est entier au dernier point et me fera cabrer. »
Puisque le général nous prévient de sa révolte prochaine, nous n'avons aucune raison pour dissimuler que Téclat prévu se produisit, et que les relations entre les ambassadeurs de France et d'Angleterre, déjà très tendues, devinrent intolérables, puis se rompirent. M, Thouvenel, dans une de ses lettres au général de Castelbajac, avait, on se le rappelle, prévu les difficultés que
ferait naître, entre les alliés, la présence di général Baraguey d'Hiliiers à Gonstantinople mais l'événement dépassait toutes les prévi sions.
Une anecdote donnera la mesure de l'irritatior du général Baraguey d'Ililliers. Depuis longtemps Rechid Pacha demandait qu'une convention fui passée entre l'Angleterre, la France et la Turquie Le ministre turc en avait plusieurs fois entreteni l'ambassadeur de France, qui ne lui avait donn^ que. des réponses pleines de dédain pour le gouvernement ottoman. Cependant, pressé de conclure, Rechid Pacha, muni des pleins pouvoirs du sultan< fixa au mercredi, 8 mars, la date de la première conférence entre les représentants des trois puissances alliées. L'ambassadeur d'Angleterre se rendit chez le ministre turc, accompagné de M. Pisani, son premier drogman, et de son secrétaire, M. Brady. Rechid Pacha avait à côté de lui le référendaire du Divan, le premier drogman de la Porte, et Riza Bey, ancien premier secrétaire de l'ambassade de Turquie à Paris. A la stupéfaction de tous, le général Baraguey d'Hilliers arriva, suivi de son seul aide de camp, M. Melin. Le projet de traité fut lu ; quelques corrections furent proposées. Tout ce que lord Stratford avançait était, de
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suite, contredit par le général avec la plus grande aigreur. Rechid Pacha perdait contenance. Quand on en arriva aux fournitures de vivres, le général demanda que la Porte fournît les munitions de bouche du corps expéditionnaire. Lord Stratford de Redcliffe, questionné, répondit qu'il n'avait d'instructions que pour demander des facilités en vue de la fourniture. Le général Baraguey d'Hilliers s'écria alors: « Mylord, la France n'est pas aussi riche que l'Angleterre 1 Nous autres, nous devons demander qu'on nous fournisse ce dont nous aurons besoin. » Puis il se refusa obstinément à signer la convention, alléguant qu'il n'avait pas encore ses pleins pouvoirs.
Des personnes, fort en situation de tout connaître, ont été jusqu'à dire que le général Baraguey d'Hilliers nourrissait l'espoir secret de faire rompre l'alliance franco-anglaise, dont il était un adversaire déclaré. En tout cas, son attitude donnait créance à ce bruit. D'ailleurs, notre ambassadeur ne ménageait pas davantage les ministres turcs, auxquels il faisait sentir durement le service, immense il est vrai, que la France rendait à la Turquie. Il croyait détruire l'influence, exagérée du reste, de l'ambassadeur
d'Angleterre, en prêtant la main à des menées ayant pour but de ramener aux affaires tel ou tel pacha dont les sympathies passaient j)our être françaises. A ce jeu, que Ton a tant et si justement reproché à lord Stratford de Redcliffe, le général Baraguey d'Hilliers, nouveau venu sur le terrain mouvant de Constantinople, ne gagnait pas d'influence, et perdait de son prestige. Compromis par des intermédiaires maladroits ou déshonnêtes, dans des intrigues ministérielles qui avaient pour théâtre les coulisses du sérail et même du harem, plutôt (jue des chancelleries d'ambassade, le général Baraguey d'Hilliers s'exposa à ce que Rechid Pacha put s'écrier un jour en causant avec un membre de l'ambassade de France:
« Quel honnête homme que M. de Lacour! » Cet hommage rendu par le Ministre ottoman, au prédécesseur du général, nous donne la vraie note de la situation. On voit qu'elle était aussi anormale que grave, à la veille d'une action commune entre l'Angleterre, la France et la Turquie. Fort heureusement pour le général Baraguey d'Hilliers, le bâton de maréchal, glorieusement conquis quelques mois après par lui à Bomarsund, rejeta dans l'ombre son court passage à Constantinople. Ce ne fut qu'un épisode dans sa magni-
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fique carrière de soldat, et lui-môme n'en garda pas trop bon souvenir. Il avait du reste trop d'esprit pour ne pas sentir toutes les difïicultés d'une tâche que l'absolu de son caractère et le sentiment impérieux jusqu'à Texcès, de la dignité de la France, qui le possédait, devaient rendre particulièrement épineuse. Habitué dans l'armée à être obéi passivement, les subtiles nuances de la diplomatie Texaspéraient.
Le général Baraguey d'IIilliers soupçonnait, d'ailleurs, ce qui allait devenir une réalité huit mois plus tard, que M. Thouvenel lui succéderait à l'ambassade de France à Constantinople; aussi écrit-il au directeur des affaires politiques, le 15 avril 1834 :
« Vous avez l'ûme trop élevée pour être envieux, et si l'on vous nommait à lambassade de Constantinople, je vous accueillerais comme un ami plus capable que moi de soutenir ici les intérêts et Thonneur de mon pays. On m'écrit de Paris que ma j)Osition est fort enviée et attaquée. Je ne ferai rien pour la défendre. Ma conscience m'a toujours servi de guide, et j'attendrai siins crainte et sans reproche le jugement porte sur mes actes. Cette i)Osition si enviée est diffi-
cile à tenir, en face d'une influence prépondérante, et qui ne veut pas même souffrir Tapparcnce d'une rivalité. Peu disposé par caraclùre à reconnaître, en tout point, une supériorité très contestable d'ailleurs, je me redresse encore davantage rjuand je représente mon pays, et, s'il faut succomber, je veux être porté dessus et non dessous mon bouclier.
» L'Angleterre exerce ici une influence prépondérante par son ambassadeur. Pour la combattre, il faudrait renverser Rechid Pacha, qui est l'âme damnée de lord Stralford, et encore, son ascendant est tel, depuis si longtemps, que j'ignore si l'on trouverait des hommes assez indépendants pour s'y soustraire. Le renversement de Rechid, auquel on pourrait parvenir, nous mettrait tout de suite en hostilité complète avec nos amis d'aujourcTlmi^ et, d'autre part, Rechid est peut-être, de tous les hommes d État de Constantinople, celui qui est le plus porté à faire accorder aux chrétiens la part de liberté qui, seule, peut combler l'antagonisme existant entre les deux races. »
Quand la mauvaise humeur ne l'aveuglait pas, on voit que le général Baraguey d'Hilliers raison-
nait juste. Il n'avait aucune confiance dans les dispositions de TAutriche.
« Je n'ai jamais cru (écrit-il toujours le 15 avril) à la bonne foi du cabinet de Vienne. J'ai toujours prévenu le ministre des faits ou des paroles qui dénotaient le peu de sympathie de l'Autriche à notre égard. Je ne demande pas mieux que d'avoir tort, et je conçois bien l'embarras où Ion se trouve après une si longue et si publique conférence. Je crois qu'il y a toujours intérêt à douter et à se préparer aux mauvaises chances. Quand on joue, il faut se caver au plus basi
« Puisque vous avez de l'amitié pour moi, donnez-m'en la preuve en me disant franchement ce qu'on me reproche? Si j'ai des torls, je suis prêt à les reconnaître. Vous devez savoir ce qu'il en est. Je vous garderai le secret. J'ai besoin encore de vous dire que je ne chercherai pas à me disculper pour conserver une position dans laquelle je n'ai encore trouvé que beaucoup d'ennuis. Mais il en est presque toujours ainsi des emplois publics. »
Dans les graves circonstances où se trouvait
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lancée la France, on se demande ce qui devait se passer dans l'esprit de M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, et dans celui de M. Thouvenel, directeur des affaires politiques, lorsque, seuls, assis à leur table de travail, dans les vastes et silencieux cabinets du quai d'Orsay, qui ont reçu tant de cx)nfidences, ils lisaient les lettres intimes du général de Castelbajac et celles du général Baraguey d'Hilliers. Notre représentant à Saint-Pétersbourg, on l'a vu, ne cessait d'intervenir en faveur de la Russie. Notre représentant à Constantinople ne perdait pas une occasion do battre en brèche Talliance anglaise. Il fallait assurément avoir une opinion bien arrêtée, pour ne pas se laisser influencer par les rapports de deux hommes considérables, chargés, aux deux points les plus sensibles de la diplomatie européenne, de renseigner leur gouvernement^ et dont les appréciations différaient aussi gravement des idées alors en cours. En tout cas, il y a là un contraste piquant, surtout quand l'on constate que ces opinions émanaient de deux ofllciers généraux, ayant tous deux pris part, avec gloire, aux campagnes du premier Empire. Sur ces entrefaites, le 20 avril 1854, l'Autriche et la Prusse, soit qu'elles voulussent contre-
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balancer l'effet de leur demi-alliance avec la France et l'Angleterre, soit quelles voulussent se maintenir ensemble sur le terrain exclusivement allemand, signèrent, à Berlin cette fois, un traité d'alliance offensive et défensive dont le baron de Manteuffel pour la Prusse, et le général baron de Hess pour l'Autriche, furent les principaux négociateurs. Le marquis de Moustier, observateur toujours sagace et pénétrant, écrit à M, Thouvenel, au lendemain de cet acte important, le 22 avril 1854 :
<r Mon cher collègue, la convention avec l'Autriche est signée, et ce n'est pas sans peine. Déjà les Russes et le prince de Mecklembourg cherchent à en affaiblir la portée, et disent qu'il n'y faut voir qu'un acte d'indépendance de l'Allemagne, qui ne peut avoir contre eux les résultats que leurs ennemis en espèrent. 11 faut s'attendre à beaucoup de mollesse et de faiblesse de toute sorte, mais cependant l'on marchera. Un des aides de camp du prince de Prusse me disait, ce soir, que le prince était, au fond, fort content, bien qu'il eût préféré, en thèse générale, ne pas se mettre à la remorque de l'Autriche; mais il trouve que cela vaut mieux que de rester à la
remorque de la Russie. Il se loue beaucoup du général Hess, qui n'a pas insisté sur le renouvellement du traité d'Olmùtz, et qui a consenti, sur-le-champ, à une simple garantie mutuelle pour la durée des événements actuels. L'Autriche est fort décidée, m'a-t-il dit encore, bien que les Russes ne veulent pas le croire. « Mais, » ai-je repris, quant à vous, la convention ne » vous entraîne pas à une guerre immédiate?
» — Cela dépend de l'Autriche, qui a le droit » de requérir notre concours et le requerra.
» En effet, dès que l'Autriche sera entrée dans » les principautés, il faudra que nous couvrions » ses opérations, sans quoi l'armée de Pologne » la tiendrait en échec, et il est probable qu'on » reconnaîtra qu'un mouvement offensif de notre » part sur Varsovie est indispensable. Je pense » que nous pourrions, dans une campagne, » prendre Modlin et Varsovie; mais je ne crois » pas que, par là, la guerre soit finie, et, dans > mon opinion, elle ne peut l'être que par une * marche de toute Tarmée prussienne sur Saint- » Pélersbourg, appuyée de vos flottes et de l'ar- » mée suédoise. »
» Je répète ce propos, pour vous faire voir dans quel ordre d'idées, se place le prince de Prusse,
OU, tout au moins, son entourage. Le roi de Prusse est encore fort loin de là, mais il est sur une pente qu'il lui serait bien difficile de remonter. Il faut prévoir seulement, que chaque pas en avant coûtera autant d'efforts qu'on en a déjà employé à chaque phase des négociations. Le roi, cependant envisage la possibilité d'une guerre. Il y a, pour lui, quatre cas de guerre : le passage des Balkans; une déclaration de guerre de la Russie à l'Autriche ; une attaque quelconque de la Russie contre l'Autriche; une attaque de la Russie contre la Prusse. Le roi se flatte encore, ou que l'armée russe sera tenue en échec par la présence de l'armée autrichienne sur les frontières et n'avancera pas, la campagne se passerait alors en combats avec l'armée anglo-française, l'hiver arriverait, et ce n'est qu au printemps que les puissances allemandes entreraient sérieusement en campagne, si la paix ne se faisait pas d'ici là; ou bien encore, l'armée autrichienne, appuyée, seulement pour la forme, par l'armée prussienne, entrerait dans les principautéSj territoire turc, sans déclaration de guerre à la Russie, qui retirerait ses troupes sans combat, et sans déclarer la guerre à l'Autriche. Alors l'évacuation des principautés danubiennes.
but principal et presque unique que doit, selon le roi de Prusse, se proposer l'Allemagne, étant atteint, la paix pourrait s'ensuivre.
» Quant à marcher sur Varsovie, il ne faut pas en parler encore à Sa Majesté. Il y a quelques jours. Elle disait aux ofTicicrs du premier régiment de la garde : « Soyez tranquilles, vous ne » serez pas obligés de tirer l'épée contre vos cama- » rades. » On va demander à la Confédération germanique la moitié de son contingent, soit cent cinquante mille hommes. Le général Iless a déclaré, dès Torigine des négociations, qu'aucun corps d'armée, pas même du contingent, ne devait être placé vers YOuest^ que tout devait être mis en ligne à VEsi.
A Berlin donc, malgré des apparences favorables à l'accord anglo-français contre la Russie, c'était de l'hésitation du roi Frédéric-Guillaume IV que l'on pouvait tout craindre. A Constantinople, le général Baraguey d'IIilliers persistait dans sa méfiance contre l'Autriche et dans son hostilité contre l'Angleterre. Il écrit à M. Thouvenel, le 24 avril 1834 :
• Les dépêches de M. de Bourqueney ne me
rassurent pas complùlement. L'Autriche, avant de se prononcer , veut siivoir de quel côté penchera la balance, et, ce qui pourrait faire pencher le plateau de notre côté, c'est la levée de cent quarante mille hommes. En tout cas, je ne crois pas à une participation bien sincère de sa part, et l'avenir, même avec cetle alliance de la Prusse et de l'Autriche, me donne des craintes.
» On n'a pas compris à Paris tout ce qu'il faudrait d'hommes et d'argent pour rex[)édilion de Turquie, et Dieu veuille qu'elle réussisse ! Je sais bien que, à la place de la Russie, je vous épuiserais tellement, que vous seriez obligés de demander la paix : car enfin, en admettant même des batailles {i^agnées, jusqu'où pousserez-vous les Russes, après leur avoir fait passer le Prulh?
» Je verrai arriver le maréchal de Saint-Arnaud avec grand plaisir, parce que j'espère qu'il hâtera mon retour en France. Même en admettant l'hypothèse de quelques concessions des Turcs en faveur des Grecs, qui pourraient encore amener la Russie à traiter, on ne voudrait pas traiter ici. Ce que lord Stratford a toujours ro*//i/, c'est la guerre, et son gouvernement s'est tellement identifié à sa politique, qu il y pousse luimême. Or, Mylord est ici le souverain maître !
Rien ne se fait que d'après son bon plaisir, et, même en renversant les ministres turcs actuels, vous n'en auriez pas de plus indépendants, ou, alors, ce seraient de vieux Turcs avec lesquels il serait tout aussi difficile de s'entendre. Croyez à ce que je vous dis. Vous n'aurez jamais la paix, tant que cet ambassadeur sera ici. »
On voit que les difficultés ne manquaient pas à la France. Engagée dans une lutte terrible avec la Russie, à peine assurée des bonnes dispositions de la Prusse et de l'Autriche, qui pouvaient se modifier d'une heure à Tautre, elle était en lutte ouverte, à Constantinople, avec son seul allié efTectif, l'Angleterre I Nous admettons qu'à Londres, les dispositions fussent franchement en faveur de l'alliance intime avec la Francs. Mais à Constantinople, sur cette terre ottomane qu'allaient fouler ensemble les troupes alliées, que penser de l'attitude de lord Stratford, qui expliquait, sans la justifier cependant, celle du général Baraguey d'Hilliers? L'ambassadeur d'Angleterre auprès du sultan était, dans son propre pays, un homme beaucoup trop considérable et beaucoup trop considéré, pour que l'on pût n'avoir cure de ses faits et gestes. On disait bien, à Londres,
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que iord Stratford de Redeliffe avait un mauvais caractère, et qu'il ne fallait pas attacher à ses boutades une importance exagérée. Mais, son gouvernement ne le désavouait pas. Loin de là, il l'encourageait en sous main. Ce contraste pouvait donc faire nattre des soupçons, il faut l'avouer, d'autant plus légitimes, que, dans celle grande guerre qui commençait, l'intérêt de l'Angleterre à ruiner la Russie et à défendre la Turquie, était plus tangible que celui de la France. Par les confidences du général Baraguey d'IIilliers, M. Thouvenel avait ainsi un avant-goùt des péripéties de la lutte qu'il eut à soutenir lui-même, pendant trois années, contre lord Stratford de Redeliffe, sur ces mêmes rives du llosphore. Plus heureux toutefois que ses prédécesseurs, M. Thouvenel eut la satisfaction de rester maître du terrain, car lord Stratford de Redeliffe fut rappelé par son gouvernement en 1858, alors que son antagoniste ne quitta Constantinople qu'en 1860, pour prendre, en France, le portefeuille des affaires étrangères.
Cependant, la situation en présence de laquelle on se trouvait à Constantinople, en avril 1854, ne pouvait durer. La lutte entre les ambassadeurs de France et d'Angleterre prenait des proportions
de personnalité effrayantes. Tout pouvait arriver entre eux. Le général Baragueyd'Hilliers écrivait:
« Le sultan, malgré sa faiblesse, est fatigué des exigences de lord Stratford et cherche à s'y soustraire. Vous pensez que je ly encourage de tous mes efforts I J'ignore si je l'emporterai, mais je lutte, et je lutte avec d'autant plus d'énergie que c'est une défense que je fais. Lord Stratford doit amèrement se plaindre de moi dans sa correspondance. Il m'a menacé de toute la colère de l'empereur. Mais, fort de mon bon droit, je lui ai répondu que je ne craignais rien, et que, s'il faisait parvenir ses plaintes à Paris, j'y enverrais aussi les miennes. »
Le maréchal de Saint-Arnaud, débarqué à Constantinople, demanda au sultan Abd ul Medjid la permission de conférer avec ses ministres afin d'arriver ainsi sûrement et rapidement à un résultat pratique dans le règlement des mille questions que soulevaient l'arrivée, le ravitaillement, l'installation, la mise en mouvement des troupes françaises. A peine le maréchal sortait-il de chez le sultan, que l'ambassadeur de France y entrait, déclarant à Sa Majesté qu'il ne pouvait plus en-
trelenir de relations avec Ilechid Pacha. La rupture était donc complète, non seulement entre le générai Baraguey d'IIilliers et lord Stralford de Redcliffe, mais encore entre le général Baraguey d'Hilliers et le ministère ottoman. Voici quelle était la véritable cause de cet éclat :
Des bandes hellènes ayant pénétré sur le territoire ottoman, et le gouvernement du roi Othon se prononçant ouvertement en faveur de la Russie, le sultan répondit à ces manifestations d'hostilité, en décrétant le bannissement de tous les sujets de nationalité hellénique. Cette mesure était d'une application difficile, en raison de l'incertitude qui plane sur les questions de nationalité en Orient, où elles se confondent si volontiers avec la religion. En tout cas, le général Baraguey d'IIilliers, sans doute dans un but plus patriotique que politique, crut devoir prendre très chaudement en main la cause des Grecs unis, c'est-à-dire de ce j)etit groupe composé des Grecs professant la religion catholique romaine. L'ambassadeur de France avait affiché très nettement la prétention de voir les Hellènes de celte catégorie exceptés des mesures de représailles inaugurées par la Sublime Porte. L'ambassadeur d'Angleterre, d'autre part, pesait de toutes ses
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forces sur le Divan, pour que nulle exception ne fût faite aux décisions prises contre les sujets hellènes.
Dans l'état d'esprit où se trouvaient réciproquement le général Baraguey d'Hilliers et lord Slratford de Redclijffe, cet incident, passionnément exploité des deux côtés, fit déborder le vase. Le grand vizir, dévoué à lord Stratford, au moins autant par crainte que par intérêt, s'opposait aux prétentions du général Baraguey d'IIilliers. L'ambassadeur de France se décida à rompre ses relations avec le ministère ottoman. Malgré les judicieuses observations que s'étaient permis d'émettre, en présence d'une aussi grave éventualité, les membres de l'ambassade française, le général resta inébranlable. Non content de rompre, l'irascible ambassadeur voulait surtout humilier les Turcs. L'usage veut, lorsqu'un chef de mission quitte son poste, qu'il accrédite auprès du ministre des affaires étrangères, le plus élevé en grade de ses collaborateurs. M. Benedetti était alors le premier secrétaire de l'ambassade française. Les fonctions de chargé d'affaires, en l'absence de son chef, lui revenaient de droit, et personne, au demeurant, n'était mieux que lui en situation de les remplir, il le prouva bientôt,
avec tact et mesure. Le général trouva M. Benedetti revêtu d'un grade trop élevé pour représenter la France en Turquie, et il songea à confier rintérim au second secrétaire, M. Berlhemy. Puis se ravisant de nouveau, il trouva que ce diplomate était encore un personnage trop important, et il se décida à investir du soin de le remplacer, le simple chancelier de l'ambassade. Secrétaires et attachés contemplaient avec tristesse, presque avec angoisse, les extrémités où le sentiment exagéré de sa haute position, entraînait l'ambassadeur de France contre ces mômes Turcs en faveur desquels nous avions déjà pris les armes. Sur les instances répétées de M. Benedetti, qui sentait combien cet esclandre malencontreux allait soulever de tempêtes à Paris, le général consentit à ce que son premier secrétaire tentât une suprême démarche auprès de Rechid Pacha.
Le grand vizir reçut M. Benedetti, qu'il appréciait, avec courtoisie et bienveillance, et ne manqua pas de lui dire qu'il était enchanté de causer de l'affaire des Grecs unis avec une personne « raisonnable ». M. Benedetti fut habile et persuasif. Bref, le grand vizir et lui convinrent qu'il serait procédé à la rédaction d'une liste nominative, sur laquelle seraient individuellement dési-
gnés les sujets hellènes catholiques exceptés des mesures d'expulsion. Comnae le faisait rennarquer finement, quelques instants après, M. Benedelti au général Baraguey d'Hilliers, rien ne s'opposait à ce que l'on fit figurer sur la liste, tous les Hellènes catholiques, très peu nombreux d'ailleurs, à la condition qu'ils fussent simplement inscrits sous leurs noms. La difficulté était tournée avec bonheur, et le général sembla se radoucir. Le lendemain, M. Benedelti, tout joyeux du succès de sa négociation, retourna chez le grand vizir pour tomber d'accord avec lui sur les détails. Comaie on le faisait attendre plus longtemps que de coutume, il prit sur lui d'écarter la simple portière d'étoffe orientale qui séparait le salon où il se trouvait du cabinet de Rechid Pacha, et il aperçut le ministre ottoman en conférence avec le premier secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, M. Alisson. En voyant M. Benedetti, Rechid Pacha l'invita à entrer, et, en même temps, il glissa un papier dans la main du diplomate anglais, qui se relira aussitôt. Resté seul avec M. Benedelti, Rechid Pacha, après de nombreuses circonlocutions, lui déclara qu'il s'était beaucoup trop avancé la veille, que la mesure dont devaient bénéficier les Hellènes catholiques était trop grave, tout bien pesé,
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pour être prise sans un iradé du sultan, qu'il faudrait amener peu à peu Sa Majesté à celte idée; en un mot, le grand vizir revenait sur toutes ses concessions. Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire en deux mots. A Paris, la rupture, dont le général Baraguey d'ililliers avait assumé la responsabilité, exaspéra le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, diplomate correct et pondéré s'il en fût. Séance tenante, il obtint de l'empereur Napoléon III le désaveu du général Baraguey d'Hilliers, désaveu qui ne devait être que le prélude de son rappel, dès à présent décidé. Lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre à Paris, grâce aux merveilleux moyens d'information dont il disposait de tous côtés, apprit la décision impériale avant même qu'elle fût connue du public, et il s'empressa d'en aviser son collègue en Turquie. L'arrivée du paquebot-poste à Constantinopie coïncidait précisément avec le jour de la seconde visite de M. Benedetli au grand vizir. Lord Stratford de Redcliffe, qui avait reçu et dépouillé son courrier avec une rapidité extrême, s'empressa de faire tenir immédiatement au grand vizir la lettre où lord Cowley lui annonçait la disgrâce du général Baraguey d'ililliers, et c'était là ce i)apier que M. Benedelti avait vu
repasser des mains de Rechid Pacha dans celles de M. Alisson. C'était aussi, est-il besoin de l'ajouter, l'unique cause du revirement complet survenu dans les dispositions du premier ministre du sultan. A quoi bon faire des concessions à un ambassadeur désavoué aujourd'hui, demain rappelé par son gouvernement? La personne du général Baraguey d'Hilliers était trop peu sympathique aux ministres ottomans, pour que le plus considérable d'entre eux se résignât, de gaieté de cœur, à une concession politique qui n'aurait plus été qu'une amabilité personnelle I Nous avons vu le général de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, se plaindre des négligences et des lenteurs des courriers de cabinet français, qui le mettaient souvent en état d'infériorité d'information vis-à-vis de ses collègues. Sur le terrain de Constantinople, la poste française ne traitait pas mieux le général Baraguey d'Hilliers, et les Queen*s tnessengen (courriers diplomatiques anglais) étaient décidément mieux stylés que les divers agents auxquels le Département des affaires étrangères confiait ses plis confidentiels I
Le gouvernement turc, pris entre les exigences de lord Slratford et les violences du général Baraguey d'Hilliers, obligé de faire face aux
nécessités de la lutte contre la Russie, sur le Danube et en Asie, forcé, d'autre part, à des sacrifices Intimes, mais énormes, en faveur des troupes alliées qui arrivaient en masse, ne savait plus comment agir, et avait perdu la tôte. On en arrivait à admettre Thypothèse d'une commission mixte qui aurait été chaînée de gouverner l'empire ottoman. Par surcroît, rien n'arrêtait les dilapidations du sultan Abd ul Medjid, qui avait inauguré, en finances, l'ère de la folie.
Voici, au milieu de cette détresse générale, le relevé des dépenses du sultan, en cadeaux, pendant quinze jours. Ces renseignements intimes ont été retrouvés par nous, au milieu des nombreuses lettres que M. Thouvenel, attentif à être exaclement rensei^rné, et de plusieurs côtés différents, recevait de Constantinople :
Pour la quatrième Cadine, sa maison de campagne... deux mille cinq cents bourses*;
Pour Chehry Hafiz effendi, une maison à Bechiktasch... mille cinq cents bourses;
Pour Viddinly Khadja, une maison... mille bourses.
1. La bourse turque vaut environ 500 piastres; la piastre vaut 22 centimes et demi de notre monnaie.
De plus, Abd ul Medjid avait donné Tordre à la Monnaie de préparer quatre sabres destinés au prince Napoléon, au duc de Cambridge, au maréchal de Saint-Arnaud et à lord Raglan, coûtant chacun deux cent raille piastres.
Riza Pacha, ministre de la guerre, l'un des personnages les plus considérables de l'empire, et l'un des plus sincèrement dévoués à l'alliance française, consulté par le sultan sur le choix du mobilier entièrement remis à neuf des salons de Sa Majesié, et sur l'ordonnance intérieure des appartements intimes de son souverain, plus fréquemment que sur des plans de campagne, disait tristement à un de ses amis : « Si Dieu prête quelques années de vie au sultan, il enterrera l'empire ottoman I » Sous bien des rapports, Abd ul Medjid peut être comparé au roi Louis XV. Comme l'arrière-petit-fils de Louis XIV, le fils du grand Mahmoud avait reçu en partage la grâce des manières, l'exquise politesse, la finesse do l'esprit, le charme mélancolique qui donne tant de poésie aux visages royaux. Comme lui aussi, il poussait jusqu'aux extrêmes limites cet amour de l'élégance, du raffinement sensuel, du luxe sans frein; comme lui, ses mœurs furent légères jusqu'à détruire sa santé; comme lui
enfin, avec des intentions louables et de la bonté naturelle, la nonchalance et la faiblesse ramenèrent peu à peu à laisser à son successeur un pouvoir précaire et des finances ruinées.
Ce rapide aperçu de l'état du gouvernement oltoman dans des circonstances aussi graves, nous explique un peu la mauvaise humeur du général Baraguey d'Hillicrs. Il se sentait embarqué sur une mauvaise galère, et ne demandait pas mieux que de la quitter, pour reprendre son véritable métier. Aussi le voyons-nous écrire à M. Thouvenel :
€ On m'annonce de Paris qu'on forme un nouveau corps d'armée, et que l'intention de l'empereur est de m'en donner le commandement. Dieu le veuille I La guerre effective me plaît bien plus que les chicanes de la diplomatie, et je serais certain d y obtenir plus de succès. »
Voyons maintenant comment le général explique à son gouvernement l'incident que nous avons relaté plus haut, de sa rupture avec Rechid Pacha et lord Stratford, incident dans lequel, et c'est là son excuse, il voit une revanche de la France sur l'Angleterre à Constanlinople. Notre ambas-
sadeor écrit à M. ThoureoeK le 30 a\Til 1834 :
€ La dépèche par laquelle je vous annonçais la cessation de mes rapports diplomatiques avec la Sublime Porte, a dû faire jeter les hauts cris à Paris, et, au ministère des affaires étrangères surtout, on a dû dire: c Voilà bien le général! » Il prend toujours des moyens violents! On a
> eu grand tort de l'envoyer à Constantinople.
> Cest un homme insociable, avec lequel il est
> impossible de s^entendre! > Puis, quoique les rapports aient été rétablis, et que la crise par laquelle nous venons de passer doive, en déGnitive, nous donner ici une meilleure position, on en gardera rancune, et Ton partira de là pour m'attaquer davantage dans l'esprit de Tempereur et dans celui du ministre. Mais, peu m'importe ! Je crois avoir été très sage, très modéré, et, en résumé, je crois avoir accru notre influence et notre considération à Constantinople. Seulement» j'en conviens, la position était difficile, et, à Paris, on n'aurait pas eu assez de pavés pour me couvrir, pas assez d'encre pour me salir, si je ne m'en étais pas tiré convenablement.
» Je vous l'ai déjà dit, je ne tiens à mon poste qu'en tant que ma conduite est approuvée par
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mon gouvernemont. Je ne lui demande que de me juger sans passion et en connaissance de cause. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ici l'effet moral a été excellent, et que tout le monde, moins Tambassadeur d'Angleterre, est venu me féliciter. Seulement, Mylord va jeter des cris de paon. Nous verrons s'il trouvera de l'écho à Paris. 11 ne faut pas s'y tromper, c'est lui seul que j'ai pour adversaire, car Rechid Pacha n'est que son docile instrument. »
Malgré ces explications et ce plaidoyer pro domo sua, l'on sentit, à Paris, qu'il y avait danger à maintenir les choses, sur le terrain de Constantinople, à un pareil diapason de violence, et, l'Angleterre ne songeant pas, bien entendu, à rappeler lord Stratford de Redcliffe, la France donna à son alliée un nouveau gage do sa modération, en rappelant le général Baraguey d'Hilliers.
L'ambassadeur de France ne fut pas trop surpris de la décision de son gouvernement. On a vu le peu de goût qu'il professait pour le métier de diplomate. Pourtant, dans sa dernière lettre à M. Thouvenel, perce comme un sentiment de dépit et d'oi^ueil froissé, assez naturel du reste cliez un
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personnage aussi considérable qui se sent désavoué :
« Le courrier arrive et m'apporte ma lettre de rappel. J'ignore qui me remplacera. Je n'ose souhaiter pour vous cette mission, fort belle en apparence sans doute, mais dans laquelle on est sans cesse placé entre perdre sa position, ou laisser tomber l'honneur de son pays. Il faudrait plus de calme diplomatique que je n'en possède, •pour nager entre ces écueils, et j'ai préféré le sacrifice de ma position. Je crains fort que mon rappel ne soit considéré comme une concession qui placerait le gouvernement français bien bas aux yeux de tout ce qui habite TOrientl Mais l'empereur a probablement calculé les avantages, et je me soumets d'autant plus volontiers, que ce rappel était l'objet de mes désirs plusieurs fois exprimés I
» Adieu, monsieur, et, si c'est vous qui me remplacez, je désire vous rencontrer, soit à Paris, soit à Marseille, afin de pouvoir vous dire bien des choses que vous n'apprendriez qu'à vos dépens. Quant aux autres, cela m'est égal, ils s'en tireront comme ils le voudront ou le pourront. »
Revenu sur le terrain militaire, le général
Baraguey d'Hilliers reprit toute sa valeur, et le bâton de maréchal de France, qu'il conquit peu de temps après dans la mer Baltique, fut le couronnement de sa longue et patriotique carrière. En quittant Constanfinople, le général Baraguey d'Hilliers laissait l'ambassade de France sous la direction de M. Benedotti, qui devait remplir, avec une rare habileté, les fonctions de chargé d'affaires, dans les circonstances les plus délicates, jusqu'à la nomination de M. Thouvenel au poste d'ambassadeur de France auprès du sultan, c'est-à-dire pendant plus d'un an. Après les orages soulevés par la mission du général Baraguey d'Hilliers, un régime plus doux s'imposait, et M. Benedelti eut le talent de louvoyer, sans se briser, entre les exigences de lord Stratford de Redcliffe, les prétentions du quartier général français, les intrigues de la Porte, et les difficultés sans nombre d'un état i^olitique européen plein d'obscurités. Aussi M. Thouvenel écrivait-il à M. Benedetti, sous la date du 30 mai 18o4:
« Je me félicite de la nouvelle occasion qui vous est donnée de montrer votre valeur, mais je ne me dissimule pas le mal que vous aurez à retenir à vous un peu de la couverture que
chacun va essayer de tirer à soi, et je me demande si lout cela ne finira pas par la concentration des pouvoirs militaires et diplomatiques entre les mêmes mains. Rechid Pacha avait écrit, au sujet de ses querelles avec le général Baraguey d'Hilliers, une lettre qui n'est arrivée au ministère que lorsque tout était décidé. M. Drouyn de Lhuys, dans sa réponse, évite donc d'examiner les causes de ce regrettable conflit, et se borne à faire des vœux pour que la meilleure harmonie r^ne, à l'avenir, entre la Porte et l'ambassade. Il termine en disant que, s'il est d'un intérêt commun à la France et à la Turquie de ne pas faire dégénérer une question religieuse en question politique, nous n'abandonnerons pas nos traditions, et qu'il est des circonstances où l'on peut déférer à nos vœux sans qu'il en résulte de préjudice pour personne. Tâchez de vaincre les méfiances du Divan à l'endroit de l'Autriche. On marche bien à Vienne, mais on s'arrêterait court, si l'on avait à nous alléguer une aussi bonne raison que le veto des Turcs.
» Tunis envoie dix mille pauvres soldats au sultan ! J'aimerais mieux trois mille Français de plus! Adieu, cher monsieur, on m'annonce le général Baraguey d'Hilliers. »
A Berlin, pendant ce temps, un nouveau coup de théâtre se produisait, qui ne laissa pas d'inquiéter quelque peu la diplomatie française. Le roi Frédéric-Guillaume IV, par un de ces revirements soudains dont il était coulumier, venait de se rapprocher tout à coup de la Russie, en éloignant de ses conseils les personnages notoirement hostiles à la politique de l'empereur Nicolas. Le roi de Prusse voulait sans doute, en agissant ainsi, contre-balancer l'effet produit par le traité d'alliance qu'il venait de signer avec rAutriclie, et prouver à l'Allemagne que la Prusse agissait par elle-même. Le marquis de Moustier, surpris comme tout le monde de ce changement de front subit, écrit à M. Thouvenel, le 11 mai 1854 :
« Mes dépêches, écrites au jour le jour, portent un peu l'empreinte des impressions du moment, et elles ont été vives dans ces instants de crise que nous venons de tr«iverser. En examinant froidement les choses aujourd'hui, il est évident que le parti russe à Berlin, après avoir satisfait ses animosités personnelles, n'a pas osé ou n'a pas pu prendre le pouvoir. M. de Manleuffel, un peu meurtri et un peu amoindri, revient, avec sa patience persévérante et son bon vouloir pour
nous, que je crois peu contestable. Le roi, effrayé de ce qu'il a fait, recule. L'affaire du prince de Prusse, qui pouvait prendre de si grandes proportions, se terminera dans l'encre et dans les larmes. Nos plaintes réitérées, appuyées du bruit de nos formidables préparatifs de guerre, paraissent faire impression, et je crois que, pendant quelques jours, les choses marcheront bien. Mais, lorsfju'il s'agira d'exécuter sérieusement le traité signé à Berlin, entre l'Autriche et la Prusse, la crise recommencera. Heureusement, le parti de la cour s'endort un peu, grâce à ses illusions sur les intentions de l'Autriche.
» Cette puissance semble, il est vrai, en ce moment, se faire plus pacifique, mais c'est peutêtre pour rassurer la Prusse et les petits États, pendant la durée des négociations que l'on poursuit avec eux. Ce qu il y a d'irréparable dans ce qui s'est passé, c'est la perte du général de Bonin ! Son grand crime est d'avoir préparé, avec le général Hess, un plan de campagne sérieux, et fait une liste des officiers généraux auxquels il destinait les commandements, et qu'il avait choisis parmi les moins favorables aux Russes. Le général Hess sera, dit-on, très fâché
d'un événement qui dérange ses combinaisons.
On avait parlé de son retour ultérieur à Berlin, qui ne pourrait qu'ôtre très utile. Dans tout ce qui s'est passé, il y a cependant un bon côté : c'est que l'impopularité de la Russie s'accroît, et que la nôtre, non seulement diminue, mais tend à se changer en une véritable sympathie. Mais tout se fait lentement ici. >
Pendant qu'à Berlin la politique des hésitations régnait en maîtresse, la France et l'Angleterre passaient des plans a Taction, et nos trou[)es étaient déjà installées, vers le 15 avril, au camp de Gallipoli. A Conslantinople, la confusion se maintenait toujours, et un événement politique nouveau ne pouvait (jne contribuer à l'augmenter. Rechid Pacha, en eflut, le plus important sinon le plus capal)le des liummes d'Étal ottomans, renonrait momentanément à diriger la politique extérieure de la Turquie, et rentrait dans la vie privée. Ce grand personnage donnait pour prétexte de sa retraite, dans des circonstances aussi graves, le mauvais état de sa santé, et le deuil profond où le plongeait la mort de son petit-fils, enfant qu'il adorait, et sur la teto duquel il avait fondé les espérances les plus
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brillantes. Dans l'excès de sa douleur, et pour fuir aussi bien les importuns que les ministres et les diplomates, Rechid Pacha passait des journées entières dans son caïque, sur le Bosphore; les communications les plus graves qui lui étaient faites à tout moment restaient sans ré- [)onse.
Mais chez un homme tel que Rechid Pacha, affamé de pouvoir et de richesses, les douleurs les plus profondes no sont jamais éternelles. D ailleurs, le mariage décidé de l'un de ses ûls, Ali Ghalib Pacha, avec une des propres filles du sultan, Fatma Sultane, devait donner un nouvel aliment à son ambition.
Pour célébrer dignement de telles fiançailles, Rechid Pacha ne reculait devant aucune dépense. Les frais du mariage ne pouvaient être inférieurs, pour sa seule part, à six mille bourses, et la pénurie de l'empire tarissait la source ordinaire de ses richesses. Avant de quitter le pouvoir, il eut donc soin d'envoyer à Paris deux négociants de Gonstantinople, MM. Black et Durand, avec mission de conclure un emprunt dont les ressources servirent à combattre la détresse du gouvernement turc. Par la même occasion, les sommes nécessaires à Rechid Pacha, pour
organiser ]a grande alliance réservée à son fils, étaient trouvées.
En face de ces dilapidations qui a'ajoutaient à celles du sultan, la situation de Tarrnée ottomane était lamentable. Les troupes régulières étaient privées de viande; les irréguliers mouraient littéralement de faim, eux et leurs chevaux. Les hôpitaux n'étaient pas installés, et, dans la seule petite ville de Ghoumla, deux mille malades manquaient de tout. La mortalité était effrayante, et ia guerre était à peine commencée. Jusqu'à la date du !«' mars, cent quatre-vingt mille bourses avaient été dépensées pour la solde des troupes. Le trimestre nouveau venait d'être envoyé à l'armée, et on y avait ajouté trente-cinq mille bourses pour les dépenses imprévues. Tous les travaux extraordinaires, tels que fortifications et renouvellement du matériel, avaient été directement soldés par le Trésor, et, malgré ces envois successifs d'argent, les troupes n'étaient pas payées.
Le généralissime, Omer Pacha, se répandait en vaines récriminations. Aucun document n'était fourni au contrôleur des dépenses et aux em-, ployés du Trésor. Jamais le [)illage n'avait atteint de semblables proportions. Voilà le moment que
Rechid Pacha choisissait pour rentrer dans l'ombre !
Ce grand ministre sentait que l'avenir n'était pas encore fermé \x)ut lui, et il préférait laisser à d'autres les responsabilités d'un présent plein de périls. De plus, il redoutait le juste mécontentement de la France. En six mois, deux ambassadeurs français, M. de Lacour et le général Baraguey d'IIilliers, avaient quitté Constantinople, en se plaignant amèrement de la docilité du grand vizir aux moindres injonclions de lord Stratford de RedclilTe. Il imjMjrtait de rétablir la balance égale entre les deux puissances qui venaiiîut au secours] de la Turquie. Enfin Rechid Pacha, malgré sa retraite apparente, conservait en dessous, la haute main dans les affaires de l'État, en désignant et en faisant accepter pour son successeur provisoire, Ghekib Pacha, personnage secondaire, qui était ù sa complète dévotion.
Lord Stratford de Redclifl'e, d'autre part, s'était engagé, vis-ù-vis de son gouvernement à obtenir de la Turquie les rélbj'mes les plus larges en faveur des chrétiens d'Orient. Lord Clarendon avait lu, au mois de février, eu plein parlement, une déi>ôche de l'ambassadeur d'Angleterre à Cons-
tantinople, promettant des merveilles, et qui avait soulevé sur tous les bancs un enthousiasme général. La Turquie était donc tenue à faire quelque chose, et Rechid Pacha, prêt à reparaître au premier plan, si les concessions désirées produisaient un bon effet sur l'esprit des populations de l'empire, et à s'en attribuer, dans ce cas, tout le mérite, était également décidé, en présence d'un insuccès, à prolonger sa maladie et à diicliner ainsi toute responsabilité dans l'œuvre des réformes.
Le prince de Talleyraiid disait un jour, en apprenant que M. de Semonville souffrait d*une indisposition: « Quel intérêt peut avoir Semonville à être malade? » Rechid Pacha avait un grand intérêt à être malade clans les circonstances actuelles, et Tilluslre homme d'État donnait à l'Europe un nouveau gage de ses sentiments réformateurs, en inaugurant chez les ministres ottomans le système des maladies politiques, dont on a tant abusé depuis en Turquie... et ailleurs!
Telle était la situation à la fin de mai iSoi, A partir de cette date jus(ju'au 8 septembre 1853, jour de la prise de Sébaslopjl, c'est-à-dire pen-
dant seize mois, la grande voix du canon couvre, sans l'éteindre cependant tout à fait, la voix de la diplomatie, et, de la chute de Sébastopol jusqu'à l'évacuation complète de la Crimée, qui ne fut terminée que le 6 juillet 1856, les négociations internationales reprennent le premier plan. Si les recherches que nous poursuivons sont couronnées de succès, et s il nous est possible de combler certaines lacunes que nous constatons avec regret dans les documents privés se trouvant entre nos mains, nous espérons compléter ce travail, et retracer la période diplomatique, si l>elle pour Tinfluence française en Orient, qui suivit la guerre de Crimée et le traité de Paris.
Près de quarante années nous séparent des événements d'alors 1 La carte de l'Europe s'est, hélas! complètement modiGée depuis cetteépoque. Il n y a plus aucune raison pour se taire aujourd'hui, après tant de révélations contemporaines, même sur l'incroyable attitude que nous verrons lord Stralford de Redcliffe garder, à Conslantinople, à l'égard de l'ambassade de France, et cela malgré l'alliance franco-anglaise, malgré le sang répandu en cx^mmun sur les champs de bataille
de la Crimée, malgré le traité de Paris, malgré enfin le sentiment officiel de son propre gouvernement I D'ailleurs, les cinq années de l'ambassade de M. Thouvenel à Constantinople, pouvant compter parmi les plus fructueuses pour le maintien et le développement des grands et séculaires intérêts de la France dans le Levant, nous ne voyons que des avantages à en étudier le détail et à en retracer le souvenir.