MORT DE SERVIEN. A
double cause. D'abord, Mazarin ne se compromettait pas en écrivant. Déplus, d'un jour à Tautre, le fonctionnement de la surintendance pouvait être profondément modifié.
En effet, le collègue de Foucquet, Servien, malade depuis plusieurs mois \ mourut le 16 février 1659, peu après le retour de la Cour à Paris. C'était un homme de second plan, plus laborieux qu'intelligent, devenu ambitieux et avare sur ses vieux jours ^. Or, aux termes de leur commission, les deux surintendants étaient tenus de signer collectivement tous les actes importants de leur ministère. Cent fois le Cardinal, pressé d'argent, avait déclaré à Foucquet que cette collaboration constituait un embarras. Servien n'était qu^un obstacle. Il l'ôterait bien; mais ne serait-ce pas achever ce moribond? Il fallait patienter. Foucquet aurait seul tout Temploi, Mazarin en donnait la pro* messe positive; mais on sait qu'il venait du pays des promesses.
Avant même que Servien fût mort, chacun avait pris son poste de combat. Herwarth, mis en avant par Colbert, a qui vouloit jeter la pierre et cacher le bras » , insinue au Cardinal qu'il ne faut pas se presser. De son côté, Foucquet est averti des conciliabules tenus nuit et jour par ses deux ennemis. On tàte le surintendant en lui demandant de l'argent. Il fait l'ingénu, demande à son tour ce qu'il doit faire; sa commission ne l'autorise pas à signer seul; il attend des ordres. Sur cette habile parade, Mazarin ajourne toute décision au 17, puis au 18 février '. L'occasion était tentante. On tenait « un prétexte spécieux pour mettre un autre surintendant, soit pour estre premier et au-dessus du sieur Foucquet, soit pour estre en second * » •
> Lettres de Ballesdens à Séguier.
* G. Patin, lettre du 19 janvier 1659. De la lettre de G. Patin, il résulterait que Servien serait mort le 18 ; la date exacte est le 16. Défenses, t. Y, p. 79.
» Défenses, t. V, p. 79.
* Mémoire sur les affaires de finance de France, par Colbert. Joublbao, Études sur Colbert, t. II, p* 287,
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Enfin, Mazarin se décide. Le surintendant, ce sera lui, les lettres de nomination sont scellées par le chancelier. Le 19, en présence d'Herwarth, il annonce à Foucquet la décision qu'il a prise. Ils exerceront conjointement la surintendance, signeront toutes les expéditions. Quel honneur que d'être Valter ego du premier ministre ! quels avantages à tirer du crédit et de Tautorité d'un si grand nom ! Â Tinstant même, sans le laisser répondre, le Cardinal ordonne à Herwarlh et à Foucquet de se mettre au travail avec lui. Il leur développe son plan de conduite. Gomme il a d'autres soucis que ceux des finances, quand il y aura des expéditions à signer, Herwarth les remettra entre les mains de Golbert, qui les présentera à Mazarin. L'Allemand s'aperçoit alors qu'on l'a pris pour dupe et qu'il a travaillé pour un autre, plus fin que lui. Il prie aussitôt le Cardinal de trouver bon qu'il exerce sa fonction sans intermédiaire. Le ministre refuse, finit par céder, mais pour cette fois seulement.
On examine la situation. Fermes, prêts, traités, tout est consommé pour dix-huit mois, pour deux ans. « Où donc, dit Mazarin , pourrait-on prendre de l'argent? Certaines dépenses sont très pressées! » Herwarth, convié d'en prêter, s'excuse; il est déjà en avance de deux à trois millions, à bout de ressources. Alors, ce sera Foucquet, recours ordinaire des nécessiteux, qui fera cet effort? Foucquet se défend par de semblables raisons et de plus fortes. Quelques jours d'incertitude sur sa situation ont ébranlé son crédit; ses créanciers exigent leur payement. Puis, passant à l'offensive : Son Éminence n'a-t-elle pas dit mille fois qu'elle s'engagerait quand il serait temps! Ce temps est venu. Dans un commencement d'emploi comme celui-là, aucun homme d'affaires ne refusera son concours au Cardinal, s'il s'oblige en son nom.
Mazarin voit le gouffre ouvert devant lui. Il va falloir toucher à l'une de ses grandes réserves de la Fère ou de
MAZABIN SONGE A S'ATTRIBaER LA SQRINTENDANCE. 477
Brouage, de Sedan ou de Yincennes, de Paris ou d'Italie. Toutes lui sont chères. Signer et laisser courir des billets, c'était un expédient; mais un jour ou Tautre, il faudra payer. Faire une nouvelle banqueroute? c'était bien avantageux, mais le remède n'était ni prompt ni sûr et ne donnait pas d'argent. Foucquet, alors, porta un dernier coup, montra clair comme le jour que sa bonne volonté même ne servirait de rien. On n'accepterait plus sa signature ni sa parole. Rien ne vaudrait, qui ne fût signé de Son Éminence et agréé de M. Colbert. Mazarin, ne sachant que répondre, dit à Herwarth : « On m'a fait faire icy un méchant pas )> , et il leva la séance.
Colbert, « maître de la bourse et du cœur de son maître » , avait machiné cette grosse intrigue ^ qui lui donnerait, sans responsabilité propre, toute l'autorité d'un surintendant. Mais Mazarin voyait peu de profits, contre beaucoup de risques. Le lendemain, 20 février 1659, après une courte discussion, il déclara qu'il renonçait à son dessein.
Sur ce qui suivit, deux versions circulèrent, fort différentes et vraisemblablement très exactes toutes les deux.
Selon Foucquet, le Cardinal, le tirant à part dans son cabinet, lui fit entendre en façon d'excuse, mais sans nommer personne, qu'on l'avait surpris, en l'embarquant dans cette aventure, qi^'il le laisserait seul surintendant et ferait son possible pour lui donner du crédit. En somme, beaucoup de bonnes paroles, de compliments sur son habileté à emprunter de l'argent, à soutenir les affaires^.
Selon Colbert, Mazarin, après avoir voulu se réserver la surintendance et « s'en estre déclaré » , aurait fait cette réflexion « qu'il ne pourroit jamais retenir Thorrible corrup-
> Pour en être sâr, il suffit de voir le Mémoire de Colbert h, Mazarin^ en date d'octobre 1659. On y retrouve toutes les idées que Foucquet lui attribue dans ses Défenses,
' Défensesy t. V, p. 87. Talon a reconnu que le Cardinal avait eu le dessein de se faire surintendant. Défenses, t. VII^ p. 237.
tion * de Foucquet, dont « Tesprit consommé et fertile en expédiens » Tabuserait toujours. « Sa signature autoriseroit ses malversations présentes et mesme les passées. » Il avait la paix à négocier. Peut-être la grande conBance ramèneraitelle le surintendant à une meilleure conduite; enfin, « après la paix, on réformerait tous les désordres ^ » .
Quoi qu'il en fût, les secondes provisions de Foucquet parurent le 21 février 1659. « Nous aurions lieu, faisait-on dire au Roi, de penser au choix d*un sujet capable de remplir la place que le sieur Servien occupoit, si la confiance que nous avons en vostre personne éprouvée pendant six années en cette fonction, la prudence et le zèle que vous y avez fait connoistre, l'assiduité et la vigilance que vous avez apportées avec l'expérience que vous y avez acquise, et l'épreuve que nous avons fait de vostre conduite en cet emploi, en plusieurs autres occasions pour nostre service, ne nous donnoient toutes les assurances que non seulement il n'est pas nécessaire de partager les soins de cette charge et de vous soulager par l'adjonction d'un collègue, mais aussy qu'il importe au bien de nostre Estât et de nostre service, pour la facilité des affaires et la promptitude des expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas divisée, et que, vous estant entièrement commise et à vous seul, nous en serions mieux servis et le public avec nous*. »
La phrase est longue et le style administratif; mais rien n'y manque. En somme, l'intrigue avait duré quatre jours et finissait en façon de comédie héroïque. Tous les acteurs s'étaient appliqués à jouer au plus fin, et Foucquet avait les honneurs du dénouement. Il en usa d'ailleurs avec modération vis-à-vis de Golbert. Ce dernier avait sous sçs ordres un homme d'une réelle valeur, plein d'entregent, nommé Berryer, qui s'entremit de réconcilier ces deux ennemis ,
^ Mémoire de Colbert ci-dessos cité, p. 287. ' Défenses^ t. V, p. 356.
BÉCONCILIATION DE FOUCQUET ET DE CÔLBERT. 479
réconciliation d'autant plus délicate que l'inimitié n'était pas déclarée. Le trésor royal fit, comme toujours, les frais de l'entente. Golbert reçut quatre-vingt et tant de mille livres, en remboursement de certains droits assez douteux. Il les encaissa, montra pour un temps meilleur visage, préparant pour l'avenir une attaque mieux étudiée. Berryer obtint une place qu'on prit à un autre, ce qui fit un ennemi au surintendant, sans lui donner un ami.
Enfin, croyant prendre ses précautions et même se faire valoir, Foucquet remit à Mazarin, le 7 mars 1659, l'état de « cinq millions et tant de mil livres » à lui dus par le Roi et qu'il devait lui-même à des préteurs*. On ne peut trop rappeler que les personnes argentées , selon le langage d'alors, les capitalistes, comme on dit aujourd'hui, prêtaient plus volontiers leur argent à des particuliers soumis au droit commun qu'au Roi, muitre du droit et de la justice. De là cette facilité que Foucquet, connu pour sa bonne foi, trouvait à emprunter. En remettant au Cardinal l'état de ces dettes dont il s'était surchargé, il pensait prouver son dévouement. Tout au contraire, ses ennemis tournèrent à mal ce beau zèle, et préparèrent ces accusations sous lesquelles l'infortuné devait un jour succomber.
1 Défenses^ t. V, p. 152. Inventaire des papiers saisis chez Bruant.