‹ Nicolas FoucquetChapitre 177 sur 183 · MAZARI> DÉNONCE FOUCQUET AU ROI · texte numérisé non relu

MAZARI> DÉNONCE FOUCQUET AU ROI

ajoutés à son testament; sur le soir, il parafa Tinstrunient de ses dernières volontés. Le Roi ayant tenu conseil le même jour, avec Le Tellier, Lionne et Foucquet, le Cardinal appela les trois ministres dans sa chambre, fit leur éloge devant le souverain *. Tous trois étaient, il le proclamait, « des serviteurs fort capables et d'une entière fidélité^ 9 . Puis, les gardant encore auprès de lui, il complimenta chacun suivant son mérite. M. Le Tellier avait toujours bien servi et savait le détail des affaires de la Cour et de la guerre. Lionne, parfaitement instruit des affaires étrangères, avait le plus contribué au traité de paix. Quant à Foucquet, il en parla en termes remplis d*estime, il connaissait la justice et les finances. Mazarin se sentait même obligé de dire à Sa Majesté que Nicolas était capable de lui donner de très bons conseils « sur toutes les autres affaires de TÉtat, de quelque nature qu'elles fussent ' » •

Pouvait-on se défier de ces dernières paroles d'un mourant? Elles n'étaient cependant que mensonge. Malgré son calme de commande, cet homme jeune encore et de peu de conviction, ce ministre si absolu ne pouvait pas se résigner à l'idée d'avoir un successeur dans le gouvernement.

Jamais Mazarin n'avait aimé Foucquet. La lâcheté de Séguier, la circonspection de Le Tellier, le grand âge de Brienne, la jeunesse de Lionne lui avaient enlevé toute inquiétude d'une compétition possible. Aussi savant et aussi habile, aussi fin et aussi ingénieux que chacun de ces quatre personnages, Foucquet possédait en plus le courage et l'audace. Seul, il avait à maintes reprises mis le marché à la main du Cardinal, jusqu'à lui faire peur, et le peureux ne pardonnait pas; les vieilles rancunes, hier endormies, se

' Bapin, Mémoires, t. IIÏ, p. 165.

' Lettres et Instructions, t. II. Cf. Chantelauze, Les derniers jours de Ma» sarin^ Correspondant du 10 août 1881, où ce texte curieux cflt réédité. ^ Déf., XI, 134.

réveillèrent subitement dans l'esprit affaibli du mourant. C'était pour lui affaire de conscience de signaler à un maître aussi généreux que le Roi cet homme qui abusait de ses finances, ce fastueux surintendant, Nicolas Foucquet enfin! Cette dénonciation vaudrait bien une restitution.

Mazarin consulte « son confesseur le Théatin,et deux particuliers serviteurs », Colbert et Ondedeï. N'était-il pas obligé, M en conscience, de donner conseil au Roy de chasser le sieur Foucquet »? Ces bonnes gens ne répondent pas non ; mais ils montrent la difficulté d'exécution, les intrigues et les cabales du surintendant, ses amis fortifiés dans les places, Belle-Isle imprenable. Le mourant se décide» à déclarer au Roi le détail de la mauvaise conduite de Foucquet » , sauf à conseiller « de grandes précautions contre lui, de le veiller de près » . Après lui avoir clairement montré qu'on connaissait a tous ses crimes » , Sa Majesté lui dirait que, s'il changeait de conduite, elle « ne laisseroit pas de se servir de luy * n .

Ce qui précède est ce que plus tard Colbert consigna dans ses mémoires.

Voici une autre version plus sincère : «On (Colbert) promit un legs considérable à quelques gens d'église, mais on stipula qu'ils diront au malade qu'il est obligé d'oster à Foucquet Temploy des finances, de rechercher les malversations des gens d'affaires, de leur faire restituer le bien du Roy. » « La passion de l'argent n'avait pas encore abandonné le domicile du Cardinal; au contraire, comme le sujet estoit plus foible et qu'il résistoit moins, elle avoit plus d'empire... On consulta Colbert sur ce que disoient les confesseurs ; il s'y accorda modestement*. » L'ecclésiastique est chargé de dénoncer Foucquet au jeune roi Louis XIV.

Quoi qu'il en soit des détails, le fait est certain. Selon

' Clément, Lettres et Instructions, t. II, p. 33.

* Défenses, t. V, p. 93. • Je n*oserois dire tout ce que je sçais des machines qu'on fit jouer. »

MORT DE MAZARIN. 5Ti

tous les contemporains, Mazarin laissa des mémoires contre Foucquet '.

On rapporte que le Cardinal demanda un supplément d'absolution pour avoir in extremis murmuré contre la Faculté de médecine et ses médecins ^. Espérons qu'il se repentit également de cette dénonciation^ œuvre de rancune et de jalousie, suprême vilenie suggérée à ce moribond par un prêtre aux idées étroites, et par un intendant aux vues trop larges.

Deux ou trois jours après la mort de Mazarin, son oraison funèbre, en ce qui concernait sa gestion financière, fut faite à la Cour en termes assez curieux. L'avare ministre, presque à Tagonie, avait tiré trois millions cinq cent mille livres des charges de la maison de la Reine, vendues toutes, « jusqu'à celle de la lavandière » . « Ainsi, disait l'apologiste, cette somme ne venoit point de l'Épargne » . Les grandes richesses du Cardinal, ajoutait-il, n'étoient pas prises sur le peuple. « Il faisoit de grands ménages et trafics dans ses gouvernements et particulièrement dans Brouage; il jouissoit de plusieurs fonds destinés au paiement des ambassadeurs, de rartillerie, de Tamirauté, etc. ;. il se chargeoit d'y satisfaire et ne le faisoit pas : c'est ainsi qu'il prenoit beaucoup sans qu'on pût le convaincre de rien prendre à l'Épargne » , en d'autres termes, au Trésor public. Cette étrange apologie était faite en plein Louvre par le prudent, par l'honnête Le Tellier*.

Il ne s'agit pas ici de discuter en casuiste la valeur de cette doctrine. On la verra plus tard bien modifiée, quand il s'agira de poursuivre le surintendant, tant il est vrai que la passion transforme les idées des hommes.

* MoTTKViLLR, Mémoires, t. IV, p. 277. M. Moreau, dans les notes de VHisioire anecdotique de la jeunesse de Mazarin, cite un texte fort curieujc d*un soi-disant testament du Cardinal. Foucquet devrait au Roi vingt millions. V, p. 264.

* MoTTEviLLE, Mémoires, t. IV, p. 244.

* MoTTEviLLS, Mémoires^ t. IV, p. 251.

Nicolas Foucquet sut alors peu de chose ou rien de cet anathème m extremis prononcé contre lui par Mazarin. Comme la plupart des hommes, quand la mort (aU un vide devant eux, il ne voyait dans le trépas prochain du Cardinal qu'une grande situation abandonnée et qu'il serait glorieux d'occuper. Tout à son désir de prendre cette place à peine vacante, il ne voyait pas que le moribond, dans sa rancune impitoyable, le saisissait traîtreusement de sa main décharnée pour l'entraîner, lui Foucquet, vivant et plein d'espérance, dans un tombeau cent fois plus redoutable que les caveaux de la Sainte-Chapelle de Vincennes.

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