TESTAMENT DE MAZARIN
à ce bien mal acquis ; aussi ajoute-t-ilde nouveau : « laissant toutefois Sa Majesté en la pleine liberté de ladite disposition, comme maître et seigneur de tous lesdits biens \ »
Pendant deux jours, Sa Majesté ne répondit pas. Mazarin s'inquiétait. Il avait remarqué que, depuis un certain temps, le pupille supportait malaisément le tuteur. Dans cet étrange ménage du confident, de la Reine mère et du premier mmistre, l'harmonie avait depuis longtemps cessé. Plus de propos doux et tendres, d'effusions de reconnaissance. L*un s'écriait : Âh ! cette femme me fera mourir, tant elle est importune! La Reine répondait : Cet homme ne sera-t-il jamais saoul d'or et d'argent! Louis, le confident, ne disait rien, mais à quelle influence obéirait-il? Céderait-il aux premiers instincts de son esprit avare? Garderait-il pour lui le testament? Anxiété cruelle! Enfin, le 6 mars, sur les cinq heures du soir, le jeune prince renvoya à Mazarin sa donation , en l'autorisant à disposer de ses biens comme il voudrait.
C'était par anticipation la purge royale de cet héritage suspect. Bien que de plus en plus faible, Mazarin fit aussitôt revenir les deux notaires et leur dicta un testament long et compliqué. Une clause présente un intérêt tout particulier : « Mondit seigneur cardinal-duc veut aussi que tous les comptes qui concernent les affaires de sa maison et ses affaires particulières, rendus ou à rendre, demeurent et soient mis entre les mains du sieur Colbert, pour les garder, sans qu*il puisse les communiquer, sinon ceux qui seront demandés par Sa Majesté. » Les légataires, même universels, n'en pourront proposer « la révision, non pas même la communication » , à peine de déchéance de leurs droits. Le motif, « c'est qu'il y a plusieurs choses dans lesdits comptes dont il est très important de garder le secret tant pour l'État que pour quantité de personnes et de familles dedans et dehors le Royaume » .
' OKuvres de Louis XIV, t. VF, p. t93.
a Par les mêmes raisons, mondit seigneur ne vent pas qu'après son décès il soit fait aucun inventaire de ses biens. » Les contemporains ne s'y trompèrent pas. Mazarin ne voulait pas qu'on connût le total exact de ses richesses. Il nommait cinq exécuteurs testamentaires, Lamoignon, Foucquet, Le Tellier, Ondedet, Colbert; mais, en fait, le dernier restait seul maître du règlement de cette immense succession '.
Le Roi ratifia les dispositions de ce testament, y apposa même sa signature contresignée par Le Tellier.
Alors Mazarin se retourna du côté de la mort, mais en philosophe. M. Joly, curé de Saint-Nicolas des Champs, appelé en hâte à Vincennes et qui attendait depuis midi, voulut parler au malade des deniers publics qu'il avait eus en maniement; le Cardinal, de peur de rentrer en scrupule, lui donna à comprendre qu'il l'avait seulement envoyé quérir pour lui parler de Dieu *. Ce fut le dernier acte diplomatique de ce grand diplomate. Il ajouta cependant : « Je ne suis pas content, je voudrois bien sentir une plus grande douleur de mes péchés; je suis un grand criminel; je n'ai d'espérance qu'en la miséricorde de Dieu*. »
Le lendemain, 7 mars, fut encore donné tout entier aux affaires. Mazarin, se trouvant un peu mieux, abuea de sa qualité de mourant pour arrachera la princesse Palatine sa démission de surintendante de la maison de la Reine, charge qu'il fit attribuer à sa nièce, Mme de Soissons, pour transférer à son autre nièce, la princesse de Conti, la surintendance de la maison de la Reine mère. Quelques codicilles furent
1 OEuvres de Louis XIV, t. VI, p. 330. Mazarin priait ses ezécateurs testamentaires ad honorem de ne pas exiger d'inventaire.
* Noie de M. Hamon, publiée par Sainte-Beuve dans le tome IV de Port- Royaly appendice. La date n*est pa<i indiquée dans la note ; mais comme OQ y parle de prône, on voit qu*il s*agit d*un dimanche, et Rapin, dans ses Mémoires, t. IIÎ, p. 107, dit que cela arriva le second dimanche de Carême. Inutile de faire remarquer que Mazarin n*est pas mort ce jour^là, comme la note le laisse entendre.
' Dernières paroles de Mazarin, citées dans Les derniers jours de Mazarin, par Cqa>telauzr, Correspondant du 10 août 1881.