‹ Nicolas FoucquetChapitre 23 sur 183 · UNE DISGRACE IMMÉRITÉE. BELLE CONDUITE DE FOUCQUET AU · texte numérisé non relu

UNE DISGRACE IMMÉRITÉE. BELLE CONDUITE DE FOUCQUET AU

MIUEU d'une Émeute a valence. — il est nommé intendant

EN CATALOGNE, PUIS A l'aRMÉE DE FLANDRE.

(1635 — Septembre 1647)

 In mort de son père^ Nicolas Foucquet, à peine âgé de vingt-cinq ans, se trouvait tout à coup chef bien jeune d*une famille bien nombreuse. Une fois encore, l'œuvre laborieuse de deux générations pouvait être compromise. Par bonheur, les Foucquet s'étaient, depuis Tavènement des Bourbons, très fortement établis en Anjou, en Bretagne, où ils possédaient les premières charges de la magistrature, où l'un d'eux occupait le siège épiscopal de Saint-Pol de Léon * . A Paris, des parents par alliance, les Hay du Ghàtelet, faisaient figure au Conseil d'État et à l'Académie française. Les Maupeou, parents maternels, étaient pourvus de grandes situations au Parlement, à la Chambre des comptes.  cette époque, où l'on ne connaissait ni les sociétés politiques d'exploitation du budget ni les groupes financiers, ces liens de famille donnaient seuls une force considérable.

Cependant, sur ce fond de ciel favorable aux Foucquet, plus d'un nuage flottait.

Si des filles quatre étaient déjà religieuses, deux seule-

1 Retz, Mémoires, C. I, p. 267, collection des Craints Écrivains. René Cupif fut sacré en 1639, en remplacement de René de Rieux.

ment de six garçons étaient établis , François , évéque de Bayonne, et Nicolas, maître des requêtes. Les quatre autres, âgés de dix-huit, douze, sept et cinq ans, restaient à pourvoir.

On ne pouvait juger de la fortune de la famille par les sacrifices faits en vue d'assurer à Nicolas une grande situation. La prudence paternelle, en ce temps-là, croyait bien faire en laissant aux cadets plutôt Tappui d'un aîné solidement établi, que le bénéfice incertain d*une égalité médiocre. Avec une plus large part de biens, Taîné prenait une plus lourde responsabilité vis-à-vis de ses frères, devenus en quelque sorte ses enfants.

Notre maître des requêtes quittait à peine le deuil de la mort de son père qu'il perdit sa jeune femme, inhumée le 23 août 1641 en l'église de la Visitation, dans le tombeau de famille '. De cette union, qui n'avait duré qu'un an et demi, une petite fille était née.

Nicolas Foucquet ne déclina pas la tâche qui lui incombait. Sans succéder à son père dans la présidence de la Compagnie des Seigneurs des îles d'Amérique, il y prit toutefois une situation prépondérante et mérita la confiance de Richelieu '. H rendait compte des affaires, correspondait directement avec le Cardinal, qui lui fit même part « d'un illustre dessein fondé sur les colonies * » . Foucquet ne s'est pas autrement expliqué sur ce point. Autant qu'on peut conjecturer d*après les idées émises ailleurs par Richelieu, il s'agissait de faire échec à l'Angleterre, aussi menaçante sur mer que l'était sur terre la maison d'Autriche *.

En 1640, Nicolas Foucquet obtint le privilège de la colonisation du cap Nord, à la Guyane, et de celle de Mada-

* Jal, Dictionnaire biograph,^ art. Foucquet. 2 Foucquet, Défenses^ t. VI, p. 350.

* ForcQUET, Défenses^ t. III, p. 337.

* Testament politique, p. 5.

gascar '. Dès ce temps-là, on appelait privilège une espèce de droit que TÉtat vous donne de risquer votre argent sous réserve de vous dépouiller si Taffaire tourne bien. Jusqu'alors, le pavillon français n'avait été planté sur aucune terre des Indes orientales. L'idée était à la fois bonne et patriotique : par malheur, l'esprit pratique et la persévérance firent défaut, comme toujours. Dernier coup à ces espérances, la mort de Richelieu entraîna tant de complications politiques dans la métropole, qu'on perdit de vue u l'illustre dessein des colonies * » .

Les contemporains n'aiment pas ces grands génies qui, se croyant chargés de modifier brusquement la forme du monde, les pétrissent comme de l'argile. Le prestige et la gloire d'un grand capitaine peuvent seuls transformer en une sorte d'admiration irréfléchie cette répugnance instinctive des victimes pour leurs bourreaux. Mais Richelieu, malgré sa prétention affectée de commander des armées sur terre et sur mer, était toujours resté dans l'esprit des peuples le terrible Cardinal, le politique inexorable, qui assassinait légalement ses ennemis, témoin Chalais, Marillac et tant d'autres.

A sa mort, la France respira plus à Taise'. La réaction fut si vive qu'on n'osa laisser le corps du tout-puissant ministre dans son fastueux tombeau de la Sorbonne. Ses parents eux-mêmes craignaient de se montrer dans les rues.

Ce grand événement ne pouvait manquer d'affecter la fortune de Nicolas Foucquet. Son protecteur mort, il n'avait plus qu'à compter sur lui-même. Or, une des carrières actives ouvertes aux maîtres des requêtes était celle d'intendant; en d'autres termes, d'agent du pouvoir royal dans les provinces ou aux armées. C'est dans ces dernières qu'on débutait le plus souvent. Foucquet, vers la fin de l'année

* De Flacourt, Histoire de la grande isle de Madagascar, Paris, 1658, in-4<>. Cet ouvrage est dédié à Foucquet.

^ Savart, Pratique du commerce^ t. Il, p. 208* ' Ormesson, Journal, t. I, p. 7.

1642, fut commissionDé « intendant de police, justice et finances auprès de l'armée chargée de défendre la frontière septentrionale » . Le général en chef, M. de Châtillon, avait sous ses ordres M. de Quincey, capitaine hardi et véritable homme de main. S'il fut réservé à Tarmée commandée par le duc d'Enghien de frapper le grand coup de Rocroy, le petit corps septentrional se signala par des pointes audacieuses chez les ennemis ', qui, d'ailleurs, lui rendaient ces visites. L'intendant participait au danger comme à l'honneur des militaires, sans cesser toutefois d'être un agent de contrôle et de juridiction. C'est ainsi qu'une difficulté s'étaiit élevée entre M. de Quincey et les bourgeois de Guise, le nouveau ministre, Mazarin, chargea Foucquet d'apaiser le conflit '.

Cela se passait en janvier 1G43. L'homme habile qui remplaçait au pouvoir un homme de génie éprouvait, dans sa haute situation auprès d'un roi expirant, autant et plus d'inquiétudes sur son avenir que notre jeune intendant auprès des armées. Louis XIII mourut le 14 mars, comme il avait vécu, partagé entre les sentiments de rancune et de résignation, prétendant réglementer après sa mort Texercice d'un pouvoir qu'il n'avait pas su retenir pendant sa vie. Laissant pour ce qu'elles valaient ces velléités d'un mourant, Mazarin se demandait sur quelle force il s'appuierait. Irait-il au Parlement, à Monsieur, oncle du futur souverain, à la Reine mère? Repartirait-il pour Tltalie, avec son chapeau de cardinal, fortune inespérée, en somme, pour le fils des Mazarini de Mazare ' ?

On ne quitte pas aisément la France, encore moins le pouvoir. Ces présidents et ces conseillers du Parlement, magistrats austères jusqu'à la rudesse, dont il ignorait les

1 Mazarin, Lettres, t. I, p. 872.

< Bibl. Mazarioe, ins. 5719, f^ 9 r<*. Mazarin, Lettres, t. I, p. 843. ' Talox, Mémoires, p. 91. Mazarin lui-même a raconté ses perplexités à Omer Talon.

lois et les traditions, ne lui plaisaient pas plus qu'il ne leur plaisait. Il avait su d'ailleurs se ménager toutes les chances, agrdcr au Roi sans offenser la Reine. Il devina que cette reine, altière et généreuse à la fois, rebelle à toute tyrannie, accepterait volontiers une autorité cachée sous les formes respectueuses d'un dévouement passionné.

De son côté, Anne d'Autriche, femme très judicieuse, ne se méprenait pas sur la valeur de Mazarin, politique habile, homme aimable, étranger sans attaches de famille ni de patrie, qui serait d'autant plus lié au service d'une régente et d'un roi mineur. Ministre et reine se comprirent, et leur calcul se trouva juste.

Louis XIII avait voulu laisser l'autorité effective à une sorte de conseil de régence. On ne tint aucun compte de sa volonté. Par amour du principe d'autorité, ou plutôt par jalousie, ce fut parmi les prétendants au pouvoir une sorte de lutte à qui le premier reconnaîtrait la Reine comme régente de droit, unique dépositaire de la puissance absolue du Roi.

Le testament royal fut donc annulé. Le Parlement, si jaloux de son autorité, consacra ces nouveaux arrangements qui ruinaient ses prétentions gouvernementales. Cependant, au lit de justice tenu à cet effet, on eût pu voir au fond des esprits le germe de toutes les querelles de la Fronde. Pendant qu'un brave homme, André d'Ormesson, admirait m comme volontairement chacun se soumettoit à un enfant à la bavette ' » , des conseillers plus avisés songeaient à la prétention manifestée la veille par le gouvernement, de leur faire donner une nouvelle investiture, négation de leur pouvoir permanent, contradiction manifeste à la sanction qu'on sollicitait d'eux *. Si leurs pouvoirs devaient être renouvelés à chaque avènement d'un roi

' Ormessox, Journal, t. I, p. 58.

• Orner Talon, Mémoires^ édit. Michaud, p. 93.

mineur , de quel droit pouvaient-ils autoriser l'institution d'une régence?

Mazarin, encore incertain, toujours prudent, pénétre des idées de Richelieu ', désapprouvait cette sorte d'abaissement du pouvoir royal devant des robins, et n'était pas venu à la séance^. Le chancelier Séguier, haï comme créature de Richelieu, suspect à cause de sa rapide fortune ', abandonné déjà comme voué à une déchéance prochaine, n'était suivi que de deux ou trois maîtres des requêtes. Un de ces fidèles élaitXicolasFoucquct^,dont l'empressement fut récompensé. Contrairement aux espérances des mécontents, la Reine et son ministre laissèrent en place et même favorisèrent les « créatures » de Richelieu *. La fortune des Foucquet, qui eut pu s'effondrer dans ce changement de régime, se trouva au contraire consolidée et rajeunie. On en eut bientôt la preuve. L'évêché d'Agde, comprenant vingt-deux paroisses seulement, et valant 30,000 livres de rente, était vacant. Retz, jeune prélat, coadjuteur de Paris, prétend qu'on le lui offrit, en vue de l'éloigner de la Cour, et qu'il le refusa ®. En tout cas, ce fut François Foucquet que nomma le conseil. L'évéque de Rayonne s'était donné de tout cœur à son diocèse, où, grâce à son zèle, il avait obtenu de grandes améliorations. Appelée par lui, une de ses sœurs y fondait avec son concours un couvent de ces Visitandines, chères à la famille Foucquet ^. Ce ne fut pas sans regret que François se laissa transférer au siège d'Agde.

Peu après, Nicolas faisait de son côté un nouveau pas dans la carrière. De simple intendant auprès des armées, il

» Mémoires de Richelieu, Histoire de la mère et du fils, * Tài.OK, Me moires y p. 91.

^ MoTiKviLLE, Mémoires, t. I, p. 106.

^ Ormessoh, Journal, t. I, p. 50.

^ Mo.'KTCLAT, Mémoires, p. 155.

*' Uetz, Mémoires, t. I, p. 207, collection des Grands Ecrivains. "^ Note communiquée par M. l*abbé Lasserre. Cf. Boucaud, Histoire de sainte Chantai, t. I, p. 654.

passait intendant de justice, police et finances pour la province deDauphiné.

La fonction en elle-même rapportait douze mille livres par an, mais les revenants-bons valaient trois fois plus. En certaines provinces, les traitants, pour se concilier Tappui de M. l'intendant, ne marchandaient pas mille ëcus par mois. C'était un pacte, non autorisé, mais non défendue Le peuple, pressuré, épuisé, traitait alors ces fonctionnaires de u voleurs publics » . Il n'avait pas toujours tort. Bien que le célèbre mot : « La Reine est si bonne ! » eût seul droit de se faire entendre à la Cour, il y arrivait de sourdes rumeurs, puis des clameurs violentes contre les collecteurs d'impôts.

Le Dauphiné était considéré comme un département difficile. Le gouverneur devait être originaire du pays. En son absence, l'autorité passait de droit au premier président du Parlement de Grenoble. Le titulaire à cette époque était le maréchal de Lesdiguières, très puissant, très considéré, sorte de vice-roi, plutôt enclin à protéger ses compatriotes contre les extensions de Tautorité royale, qu'à aider un fonctionnaire envoyé de Paris. Des Dauphinois, les uns, bergers et bûcherons, vivaient dans la montagne; les autres, ceux de la plaine, s'expatriaient six mois, allant travailler au loin pour gagner leur vie, et ne voulant payer qu'à bon escient les impôts réclamés par ce Dauphin qu'on ne voyait jamais, si ce n'est sous la forme de collecteurs et d'intendant'. La mission de ce dernier présentait donc de grandes difficultés.

Foucquet avait alors trente ans. Arrivé dans le pays, il constata que les taxes étaient excessives, et dans quelle proportion ! Étant donné un revenu de trois cents livres, l'assesseur des taxes l'évaluait arbitrairement à 500 livres, ce qui surélevait l'impôt de 40 pour 100. L'intendant n'hésita

' Oriie880n, Mémoires, t. I, p. 231.

* Le régiment de Mazarin, composé critaliens, était en garnison en Dauphiné. Mazarir, Lettres, V^ juillet 16H, t. II, p. 609.

pas. Il prit parti pour les contribuables. Le Parlement, le gouverneur Tappuyèrent naturellement, et Lesdiguières se rendit à Paris pour solliciter des dégrèvements.

On pouvait espérer que la population, en présence de ces preuves de bon vouloir, attendrait patiemment le résultat des efforts de ses chefs, et, comme François Foucquet allait prendre possession de son nouveau siège épiscopal \ son frère, Nicolas, crut pouvoir se rendre à cette cérémonie. Un grand concours de peuple anima cette noire ville d'Agde et sa sombre cathédrale. Mais ce jour de fête eut un triste lendemain. Soit hasard, soit calcul, pendant Tabsence de Tintendant, une émeute éclata dans sa province. A Moirans, notamment, le peuple mutiné s'empara du rôle dressé pour les taxes et le brûla. Quand les nouvelles parvinrent à Paris, avec ce détail deTabsence non autorisée de Foucquet, on s*emporta contre lui. Déjà sa conduite avait inspiré le soupçon. Au lieu d'envoyer les fusiliers soutenir les traitants, il intercédait en faveur du peuple; c'était trahir, tout au moins pactiser avec le populaire. Les traitants lançaient toutes sortes d'insinuations : sous prétexte de voyage à Agde, Nicolas avait fui devant Témeute, et dans quelles circonstances? Quand le gouverneur, quand le premier président du Parlement étaient absents! Le chancelier Séguier, accueillant ces dénonciations, intervint auprès de Mazarin, et avant tout éclaircissement on décida d'envover à Grenoble un autre fonctionnaire, M. de Laleu, sieur de Lauzicres*.

A cette nouvelle, la compagnie des maîtres des requêtes s'émeut à son tour, s'assemble au Palais, députe vers le ministre u mal informé des lois françaises » . On sollicite pour Foucquet; on proteste surtout contre la nomination d'un intendant ne sortant pas du corps. Sur le point de droit, Mazarin équivoque, puis promet de tenir compte de

» Gallia christiana, t. VI, col. 122 et 701.

' TALLEMàKT, Hislorieitcs, édit. 1840, t. VIII, p. 160.

]a réclamation; mais sur le point de fait, il se montre inflexible. D'abord, Foucquet a été bien présomptueux de solliciter si jeune un poste si difficile; il a été plus que léger en s'absentant à l'heure du péril. La Reine Ta révoqué. Il n'y a pas à y revenir * .

Pendant qu'on envoyait Lauzières à Grenoble, Nicolas recevait l'ordre de rentrer immédiatement à Paris. Apprenant cette disgrâce, le Parlement de Dauphiné et la Chambre des comptes s'empressent d'écrire en Cour. On y a desservi Fintendant, bien injustement. La province entière, appréciant son talent, sa probité, ses vertus, sollicite son maintien. Foucquet, toutefois, ne juge pas convenable de différer son départ, et, le jeudi 1 1 août, il quitte Grenoble. Deux conseillers au Parlement, MM. Ducros et Coste, le président du bureau des finances, M. de Cliaulnes, plusieurs autres personnages démarque décidentd'accompiignerparhonneur le fonctionnaire révoqué, qui, d'ailleurs, faisait bonne contenance. A Moirans, le châtelain du lieu lui présente le rôle des taxes déjà rétabli. A Romans, les notables l'assurent de leur bon vouloir et montrent également un rôle reconstitué. Tout s'apaisait, et Foucquet n'avait plus qu'à adjurer les populations et leurs chefs de rester désormais dans le devoir.

Le lendemain, au moment de descendre de Romans à Tournon, Nicolas reçoit deux lettres, Tune de Tévéque, l'autre du consul de Valence. Les femmes de cette ville s'étaient soulevées. Poussées par la misère, surexcitées par des propos vrais ou faux attribués aux collecteurs détaxes, elles parcouraient les rues , armées de hallebardes , de fourches, tamboursbattants. Les boutiques s'étaient fermées. Les collecteurs avaient dû se réfugier dans la citadelle. Derrière ces femmes, on devinait les hommes, prêts à les soutenir. Il y en avait eu même d'arrêtés, et l'on craignait un soulèvement général. Que faire? Le gouverneur n'était pas

* Ormesson, Journal, t. I, p. 201.

à Grenoble. Quand le nouvel intendant arriverait-il? On ne savait. Le succès d*une émeute dans une grande ville pouvait compromettre Tordre dans toute la province. Foucquet n'hésite pas. Il expédie son équipage sur Tournon, envoie une dépêche à Lesdiguières et monte à cheval, suivi de MM. Ducros, Coste, La Bâtie, du prieur de Gourdon, et d'un seul domestique, nommé Fréchet, vieux serviteur de la famille.

Prévoyant sa venue, cent cinquante femmes environ, armées comme on a dit, s'étaient rendues sur la route de Moirans; mais Foucquet avait justement pris un chemin de traverse. Aussi, entrant à Valence par une autre porte, il laissait ses chevaux à l'hôtellerie du Petit-Paris, et se rendait en hâte à Tévéché. Là, on l'instruit de ce qui se passe, des attroupements aux portes et sur les places. Aussitôt, il dépêche le greffier de la justice ordinaire pour inviter les mutinées à venir le trouver. Elles arrivent. Sur parole qu'il ne leur serait fait aucun mal, sept ou huit d'entre elles pénètrent sans armes dans Tévêché.

Le siège épiscopal de Valence était occupé depuis un demisiècle par des membres de la famille de Gelas de Leberon, originaire du pays, aimée et respectée. On savait que l'intendant réclamait en faveur du peuple. Aussi, à peine admises en présence de l'évéque et du magistrat, ces Femmes, naguère furieuses, subitement adoucies, se jettent à genoux, demandant justice des outrages que leur faisaient subir les soldats de la garnison. Elles remettent une requête, signée par prudence de noms supposés. Foucquet promet d'examiner leurs plaintes, de leur faire rendre justice; mais il exige leur soumission préalable, le désarmement, la dispersion des attroupements. L'évéque les exhorte à son tour à mériter l'indulgence qu'on est disposé à leur accorder. Alors les déléguées se déclarent sans pouvoir suffisant sur leurs camarades restées au dehors. Elles demandent avec prière qu'on leur parle comme on a fait à elles-mêmes.

Foucquet s'y accorde, fait ouvrir la porte. Les femmes commençaient à entrer, pertuisanes et fourches sur Tépaule, une d'elles battant toujours du tambour. Il leur fait dire qu'il ne parlera pas si elles ne désarment. Une vingtaine seulement restent au dehors en surveillance; le surplus, cent cinquante environ, obéissent, entrent dans la salie basse de Tévéché. Persuadées à leur tour par les paroles conciliantes et fermes de l'intendant, elles se retirent avec ordre, rompent leurs assemblées, rentrent en leurs maisons, et, pendant le reste du jour, la cité se trouve paciSée comme par enchantement. Plus d'apparence de sédition.

Foucquet profite du calme pour retourner au Petit-Paris. Il y reçoit le lieutenant du Roi, les juges au présidial, les consuls, divers témoins, tous ceux qui faisaient appel à sa justice. Une femme, avec ses deux petits enfants et quelques voisines, vient tout en larmes réclamer son mari, un cordonnier nommé Saint-Germain, arrêté la veille et enfermé dans la citadelle. Pensant que cette grâce aiderait à l'apaisement des esprits, Nicolas accueille cette malheureuse avec douceur, lui donne espérance d'une prompte enquête, envoie immédiatement à la citadelle et auprès du lieutenant du Roi. On ne produisait pas de charge contre le cordonnier; il était blessé à l'œil, donc il avait pris part aux émeutes. Foucquet ne s'arrête pas à l'objection , entend des témoins, enfin fait élargir Saint-Germain, sous caution et en l'exhortant, lui, sa femme et son frère, à ne plus se mêler aux assemblées et même à en détourner les autres.

L'abbesse de Tournon avait envoyé au-devant de Foucquet son carrosse qui attendait sur le bord de la rivière. 11 était huit heures, trop tard pour aller souper à l'abbaye; mais Foucquet, après l'ordre qu'il avait reçu de quitter la province, n'y voulait pas séjourner au delà du temps nécessaire. Le calme est rétabli. Il peut partir, et monte en carrosse avec les sieurs Ducros, Coste et de Saint-Gilles. C'est alors qu'il eut la funeste inspiration de passer par la

FOUCQUET INTENDANT EN DAUPIllNÉ. 89

citadelle, où se cachaient les collecleurs de tailles, et d'y conférer encore avec le lieutenant du Roi, objet de la haine des Yalentinois.

Gomme il se décidait enfin à se rendre à Tournon, on aperçoit aux clartés de la lune des femmes courant après le carrosse. Foucquet donne ordre d'arrêter ; aussitôt elles s'arrêtent. Il poursuit sa route, sort de la ville. Tout à coup, le long de la contrescarpe, il est attaqué à coups de pierres, dont Tune le touche en pleine poitrine. Puis, quatre ou cinq cents émeutiers, hommes et femmes, environnent le carrosse en criant : « Tuel tue! aux voleurs! on emmène les voleurs! » Foucquet veut parler. On ne Técoute pas. Le cocher fouette ses chevaux et gagnait pays quand le cheval du milieu s'abat : les émeutiers, un instant distancés, se rapprochent rapidement; le cocher, le postillon prennent la fuite; les conducteurs des chevaux de selle les imitent. Ducros et Saint-Gilles se jettent hors du carrosse, disparaissent. Tous, à l'exception de Goste, abandonnent l'intendant.

Restés seuls, Foucquet et Goste cherchent à leur tour à s'échapper ; mais, ignorants du pays, fatigués, ils reconnaissent leur impuissance. Les cris de :Tue! tue! les voleurs! se rapprochent. Foucquet propose à son compagnon de tourner visage, de marcher aux émeutiers et d'essayer encore du pouvoir des remontrances. Goste, très brave, lui déclare qu'il ne l'abandonnera pas. Les voilà face à face avec les insurgés : « Pourquoi voulez-vous nous tuer? Quel déplaisir avez-vous reçu de nous? w Pas de réponse, si ce n'est à grands coups de pierres et de hallebarde. Goste, blessé, met sa rapière à la main. La foule le sépare de l'intendant, qui continuait de parler a ces furieux, recourant tantôt aux prières, tantôt aux intimidations : « Quelle vengeance sa mort attirerait sur eux ! Ne devaient-ils pas, au contraire, par honneur, le prendre en leur protection ? Il se rendait leur prisonnier. Fallait-il tant de gens pour

tuer un homme désarmé! Si vous avez quelque crédit sur vos compagnons, faites cesser le bruit, emmenez-nous où vous voudrez; vous reconnaîtrez que nous ne vous avons jamais fait tort. Si nos explications ne vous contentent pas, vous pourrez toujours nous tuer. »

L'éloquence de Foucquet triomphe encore une fois de la fureur populaire. On fait quarante pas en retour vers la ville; mais la foule augmente, et ces hommes, en apparence mieux disposés, sont emportés par un flot de femmes criant qu'elles ont été trahies, qu*on a fait échapper les voleurs, ces Martel, ces Bachasson qui les ont menacées de les réduire h paître Therbe. La presse toutefois était si grande autour des deux hommes que Tespace manquait pour les frapper. Foucquet tente un nouvel effort. Par raison, par prière, il détermine trois ou quatre femmes à ne le point quitter, à le défendre contre les autres. Encore une fois subjuguées par ses paroles, ces exaltées lui font un rempart de leurs corps. Les unes élèvent leurs mains pour couvrir sa tète et en écarter des pierres qui les blessent elles-mêmes. Les plus hardies tournent contre leurs camarades la pointe de leurs hallebardes. A quelques pas de là, dans le bourg, se trouvait une sorte de taverne, à demi ouverte. Foucquet obtient d'y être conduit, mais subitement la porte se ferme avant qu'il puisse entrer, et le péril renaît plus imminent encore, s'il est possible. Non sans grandes luttes, ces femmes parviennent à l'une de leurs maisons et y abritent leur protégé.

A peine en sûreté, Foucquet demande, exige qu'on aille au secours de Goste, qu'il avait vu frapper, blesser. En vain le malheureux criait-il aux bourreaux qu'il était conseiller au Parlement, ami du peuple. On ne l'écoutait pas. Enfin, on arrache la victime ruisselante de sang et on la ramène dans un état si désespéré que Foucquet envoie chercher à la fois un chirurgien et un prêtre.

Cependant, le bruit de l'insurrection avait été entendu

FOUCQUET INTENDANT EN DAUPHINE. «l

de Valence. Quelques personnages de la noblesse ou du conseil avec des mousquetaires, Tévêque et ses gens arrivent au secours de Tintendant, qui, laissant bonne garde auprès de son compagnon, se rend à révéché, où il lui est donné, après de si vives alarmes, de respirer et de se reconnaître. Il constate d'abord qu'on lui a volé ses papiers, son argent, divers objets; que ses habits sont percés de coups de pertuisane, dont plusieurs ont efHeuré le corps. Sans se préoccuper de ces égratignures, il envoie à la recherche des déserteurs Ducros et Saint-Gilles. Ce dernier avait pu trouver un cheval et se sauver. Quant a Ducros, sa fuite peu généreuse ne lui avait pas profite. Poursuivi, rattrapé, assassiné, dépouillé de ses vêtements, il avait été jeté dans le Rhône. Comme on ramenait son cadavre, une foule de deux cents insurgés n'avait pas craint d'attaquer le sieur de Montciar et ses amis, qui, cette fois, les avaient chargés, tués, dispersés ou faits prisonniers.

Le lendemain, on entendait encore de redoutables grondements dans la populace. Cinquante maisons étaient marquées pour le pillage et l'incendie. Les autorités, redoutant un malheur, prièrent Foucquet de se retirer h Tournon. Foucquet, au contraire, déclara qu'il aimait mieux mourir que de quitter Valence en ce désordre et tant qu'il y pourrait être utile au service du Roi. Il constitua une sorte de garde civique. Ce concours des bourgeois lui permit de refuser l'envoi de troupes, dont la présence aurait surexcité la ville. En même temps, pour supprimer un des griefs vrais ou faux du peuple, il fait publier une ordonnance défendant les accaparements de blé, à peine de confiscation et de châtiment exemplaire. Évidemment, il connaissait son métier.

Le 15 et le ] G août se passent en rédaction de procèsverbaux, en procédures, en enquêtes, etc. En ce temps de justice expéditive, un retard de deux jours était considéré comme une faiblesse. Les mutins commencent à dire qu'ils

ne laisseront pas juger les prisonniers. Foucquet en est instruit. Il se rend au prësidial, avec une escorte. Pour mieux affirmer sa force, il envoie chercher les prisonniers à la citadelle, leur fait traverser deux fois toute la ville. Personne n'ose bouger.

Alors, voyant tout calme dans la cité et tout au tribunal prêt pour le jugement des accusés, ce jeune fonctionnaire, sous le coup de la défaveur de son gouvernement, sous l'impression plus vive encore des injures de la populace et du péril de sa vie, donna un grand exemple de modération en même temps qu'une grande preuve de respect pour la justice. Aux termes des ordonnances, l'intendant avait le droit de présider le tribunal. Foucquet fait constater qu'il y a nombre suffisant de juges, qu'il est lui nommément désigné dans presque toutes les dépositions des témoins comme victime des accusés. Ne voulant pas être à la fois juge et partie, il se retire avant les interrogatoires, « pour ùter, dit-il, tout soupçon que les accusés eussent pu avoir de nostre ressentiment » . De plus, sur la nouvelle que Lesdiguières accourt avec une Chambre entière du Parlement de Grenoble, il ordonne de tout laisser jusqu'à l'arrivée de ces autorités supérieures. Enfin, le 20 août, ayant remis le pouvoir à qui de droit, Nicolas se rendit à Tournon, accompagné par un grand nombre de nobles et de bourgeois reconnaissants de ses efforts, pleins d'admiration pour son courage et sa modération ^

Foucquet avait échappé aux séditieux, non aux jaloux et aux dénonciateurs. Il y parut bien aux lettres de son successeur, Lauzières. Ce dernier insinuait que la division entre personnes puissantes avait plus de part dans ces troubles que la misère des populations. On croirait lire un rapport de préfet agréable. « Lorsque M. Foucquet a esté remplacé, on n'a pas manqué de dire qu'il avoit esté rappelé

1 fiikl. nat., ms. Dupuy, vol. 631, f*' 240 et suiv.

pouravoirescriten faveur du peuple àMessieurs du Conseil*.» Il fallut pourtant bien se rendre à révidence. Le prësidial de Valence ayant condamné à mort trois des insurgés, les députés du Parlement de Grenoble élevèrent un conflit. On ne put exécuter le jugement, faute de bourreau. Très sagement, Lesdiguières, le gouverneur, ordonna une nouvelle enquête. En fait, les receveurs des tailles n'étaient pas moins prisonniers que leurs victimes et n'osaient quitter Tabri des murs de la citadelle.

On en revint forcément aux mesures d'apaisement prises par Foucquet, qui fut justifié de tous reproches. Seulement, comme les ministres n'ont jamais tort, on ne le replaça pas dans les fonctions civiles, et il dut reprendre du service auprès des armées en campogne.

Le comte d'Harcourt, vice-roi de Catalogne depuis 1645, avait de son chef assiégé Lérida, en mai 164G. Mazarin, après avoir comme toujours pris ses réserves contre cette tentative, s'était, sur les apparences du succès, complètement retourné ^. Mais au bout de deux mois, l'assiégeant était aussi affamé que l'assiégé ; il se plaignit à Paris de ce qu'il ne recevait pas, en vivres et en argent, toute l'assistance nécessaire. Ces plaintes étaient d'autant plus graves qiTon n'avait pas encore dans le public oublie l'échec subi

' Lettre du 28 aoât, ritée par M. de La Ferrière. Deux années de mission à Saint-Pétersbourg, p. 144, n^ 114 des Documents de Saint-Pétersbourg, La conduite de Foucquet dans son intendance du Dauphiné a été très bien appréciée par un poète latin contemporain :

A)lobro(;um imposuit juri censuque jurandis ; Protinus et famae et populorum osiendit amori. Quant consuns libt cnra fuii cohibere potentes! Erigere afflicios ! candis acf uare iribiiu ! Toutaque quam minimis summiuere vellera damnis! Tota Isarae, tola invidit vicinia Draco Quod te perpetuts fruerentur judice ri pis.

Pétri Hallœi Carmina, p. 191. Paris, Tbiboust, 1655* ^ QniifCET, t. I, p. 72. — • Lérida est aux abois. • Mazarin, lettre du 13 octobre 1646, Lettres, t. II, p. 328 ; lettre du SO octobre, i6iV/., p. 330.

fP4 5ICOrA* POCCOTET.

#l#rvifnt cidte taétne ville de l^rida par le maréchal de La Moife'llofjdancourty qoi rejetait la fiaiote sur Tabandon où Ta vait volontairement laisM^ Mazarin '. Cette fois, le ministre r/rviliJtd*e%fi^dier, en mission extraordinaire, un maître des n;#|ii/;te>», qui ferait son rap|iort, après qaoi, on aviserait, ^/est ainsi que le Koi, « ayant une entière confiance en la capacité;, prohiti^, pnjdence, fidélité et affection à son service du sieur l-'ouquet ^iicj » , Tenvoya en inspection à TMrrnée de Catalogne *.

léii maître des requétf;s emportait avec lui une ample instruction. Il devait s'acheminer le plus diligemment possihie, communiquer à Barcelone avec son collègue de Marcu*, visiteur général de la province, mais sans s'arrêter et d<; manière ii arriver au plus vite « au camp devant Lerida ou (iiitre lieu où sera ledit comte d'Ilarcourt m. Mazarin N*était pns sans inquiétude sur l'issue du siège ^, et ses craintes n'étaient que trop fondées. Le 21 novembre, les Priuiçuis, surpris par une habile manœuvre des ennemis, avaient dfi se retirer. Le prince lorrain, naguère célébré comme le véritable Mars français^, tombait en disgrâce, plus qu'en disgrùce, en plein discrédit^.

Kiitre autres missions données à Foucquetse trouvait celle de faire le procès k un secrétaire du maréchal de La Motteiloudancourt, un sieur Moreau» commis à l'extraordinaire des guerres, emprisonné pour crimes de fausse monnaie, billonnement d'espèces ^, exactions, concussions, etc. ^. Mais

' AviiKAY, //iifoirr de AfaMrm, t. II, p. 66.

* Arolilvri ilii ininintèrc de In (fiicrm, ref^istre 100, P*" 212,215.

* NUrtMi Mvttii «In ititondant, chargé d'informer dei faits et gestes du mareolinl «Ir lid Modr. Ai^nKnt, HixtoiretU Afaxarin, loc. cit.

* Itcitro «lu 16 novrmbre 1646. Ltlh^s, t. II, p. 827.

^ l.r hf'rosfrattcois^ ou Cidée duifrand capitaine, par le sieur db Cbrizikrs. r«riii, 1645. Le («rand o<ipilaine eut le cotnle d*IIarcourt.

^ Mfmoirts de MottevUU, t. I, p. 206; Afe'moires de Gouias, t. II, p. 196. I«c»tliT« de Matarin du 10 décembre 16V6, Lettres, t. II, p. 340.

^ Ou appelait billonurmcut Ia sp«*cuKition jtur les moDuaies*

* Aivhivrs du miuintcrt' de la |<«uerr<.', registi*o 100, f* 222.

à peine arrivé en Catalogne, Tintendaut trouvait un bien autre emploi de son autorité. Toute défaite soulève des récriminations souvent injustes. Le général avait fait arrêter un certain nombre d'officiers, accusés de négligence* (13 janvier 1647). Mérinville, maréchal de camp, La Trousse, aussi maréchal de camp^, le capitaine La Baume, lieutenant-colonel au régiment de Rebé {sic), étaient détenus à Barcelone. Foucquet avait ordre de ne pas quitter le pays avant d'avoir achevé tous ces procès, jusqu'à exécution des sentences exclusivement. 11 n'était pas nécessaire de limiter ses pouvoirs. Comme en Dauphiné, il fit preuve de prudence et de réserve. Un mois plus tard, il rentrait à Paris, et le Roi écrivait au comte d'Harcourt « qu'ayant vu et examiné en son conseil les informations et interrogations qui ont esté faites par le sieur Foucquet » , il ordonnait de mettre les prévenus en liberté*. Mazarin adressait ses félicitations à La Trousse et à Mérinville ^. L'entente était cette fois complète entre le ministre et l'intendant.

Ce dernier rentra aussitôt dans le rang, très assidu à son service de maître des requêtes. Mais, dès le 5 mai suivant, on le nommait intendant de justice et finances à l'armée de Flandre. Aux termes de la commission, cette armée, en rassemblement sur les frontières de Picardie, devait être la plus puissante de celles qu'on mettait sur pied cette année. Le duc d'Orléans la commanderait. Sous ses ordres, elle entrerait dans les Pays-Bas « pour continuer les progrès de conquêtes, si heureusement amenés et poursuivis jusqu ICI » .

* Archives du ministère de la {pierre, registre 100, f"* 247 ; registre 103, p. 26.

* V. une lettre de Mazarin à M. de La Trousse, qui lui avait expédié un courrier. Lettres, t. II, p. 817. La Trousse parait avoir été une sorte d'agent du ministre.

' Archives du ministère de la guerre, registre 103, f°* 92, 93.

* Mazabin, Lettres, t. II, p. 864, 882.

^ Archives du ministère de la guerre, registre 103, f*' 311. La même commission existe en minute, registre 101, f^ 153.

Il n'était fait mention du duc d*Orléans que pour la forme. Gaston, parti pour les eaux de Bourbon ', ne savait même pas le nom de l'intendant de son armée, et ce fut Mazarin qui lui apprit que cette nomination « venait directement de la Reine* » .

Voilà un premier grand pas dans la voie de la fortune et un retour de faveur dû, paraît-il, à l'ascendant moral de madame Foucquet la mère, très estimée par la reine Anne d'Autriche.

Nicolas ne se rendit pas immédiatement à son poste, où il fut suppléé par Le Vayer, intendant à Arras*. Bien qu'on ne connaisse pas au juste les causes de ce retard, on les devine aisément. Rien ne marchait, si ce n'est les bals, la comédie et l'opéra. Condé était parti pour la Catalogne, désespéré de l'état des recrues. L'armée de Flandre, « la plus puissante de celle qu'on devait mettre sur pied n , n'était pas «ensemble » au mois de juin, faute de cet argent qu'on prodiguait aux chanteurs italiens^. Quelques maîtres de camp le dirent à demi-voix. La Reine se fâcha tout haut et les fit mettre en prison. Cela pouvait donner de la besogne à l'intendant de police aux armées, mais non des hommes dans le rang. De plus, les troupes rassemblées étaient partagées en deux corps commandés, l'un par Gassion, l'autre par Rantzau, plus prêts à se battre entre eux qu'avec les ennemis.

Commencée sous de tels auspices, la campagne ne pouvait être brillante. En mai 1647, la Cour prit résidence à Amiens.

Les Espagnols assiégeaient alors Armentières, place médiocre et dont la population, encore tout espagnole de

' Cette petite comédie est bien expliquée dans les Mémoires de Goulas, t. II, p. 214.

* Lettre du 20 mai à Tabbé de La Rivière. Lettres, t. IF, p. 898.

' Archives du ministère de la guerre, registre 103, f^ 157. La lettre du Roi est datée d'Amiens, 23 mai.

* GouLAS, Mémoires, t. II, p. 217, 218.

cœur, conspirait contre la garnison française. Le gouverneur était un sieur du Plessis-Beilière, homme de mérite et de courage, qui tint pendant plus de vingt jours contre les ennemis du dehors et du dedans ' . Sa femme, Suzanne de Bruc, s'était enfermée avec lui, personne remarquable à plus d'un titre, et qu'il importe de faire connaître.

Elle était d'origine bretonne par son père, un de Bruc, italienne par sa mère, fille dun sieur Venier des Yenieri de Venise. Elle avait la taille bien faite et déliée, des cheveux fort beaux, des yeux pleins d'esprit et de douceur. Sa physionomie spirituelle plaisait tout d'abord; elle s'exprimait avec grâce, et le son de sa voix était charmant. Délicate de santé, elle suppléait à sa faiblesse physique par une grande force de volonté *, On en eut la preuve à ce siège d'Ârmentières. Du Piessis-Bellière avait voulu l'obliger à quitter la ville avec ses enfants; elle refusa de l'abandonner. Les uns et les autres v coururent de grands dangers. Un jour, on vit cette mère courageuse traverser la place sous une pluie de projectiles pour aller au secours de ses petits enfants, restés dans la maison du gouverneur, point de mire des ennemis. Elle servait de lieutenant à son mari ; s'il prenait quelque repos, elle veillait à l'exécution de ses ordres, a Après qu'il eut deffendu cette place au delà de toute apparence de possibilité, il ne pouvoit encore se résoudre de capituler, et préféroit une mort glorieuse à une capitulation qui ne pouvoit pourtant manquer de luy estre très honnorable. Neantmoins, un sentiment de tendresse pour sa femme ^ l'obligeant de vouloir avoir son consentement, il luy proposa de ne se rendre point,

* Hsiioire de la Monarchie française sous le régna du roy Louis XIV, t. I, p. ff!i et SUIT. Paris, Besogne, 1662. Le privilège, daté du 1^^ avril 1661^ est donné à G. D. S. S. D. L. (Sorel). Cet ouvrage est curieux ù titre de renseignement. Il est favorable h Foucquet et à ses amis.

* Nous empruntons les principaux traits de ce portrait à Mme de Scudery, C/e7ie, t. VJJI, p. 300. Nous le tenons pour ressemblant.

* Mclinthe est le nom de Mme du Piessis-Bellière dans Clélie^ Belisante est celui de sou mari.

et, puisqu'il falloit abandonner la ville aux ennemis, de&ire une sortie avec tout ce qui luy restoit de gens et d'essayer enfin par sa valeur de se faire un chemin Tespée à la main, et de battre encore les ennemis en leur cédant la place.

« Madame du Plessis-Bellière connut bien tout le danger de cette résolution, mais voyant Taversion que son mari avoit à se rendre, elle consentit courageusement à ce qu'il voulut; et, en effet, il disposa les choses pour cela. Les chariots de la mère et de ses enfans furent prests, et pour monstrer la tranquilité de son âme à la veuë des plus grands périls, il eut mesme soin d'y faire mettre diverses choses qui ne servoient qu'à son plaisir.

« Cependant, ayant esté obligé de tenir conseil de guerre, les officiers luy représentèrent si fortement les raisons qui dévoient l'obliger à se rendre sans scrupule, qu'à la fin il fit une capitulation très glorieuse; ainsi le généreux du Plessis- Bellière sortit de cette place, dont la prise fiit bien moins glorieuse à ceux qui la prirent qu'à celuy qui la rendit, après y avoir fait périr une grande armée, et l'avoir deffenduë deux mois, quoy qu'on eust crû la prendre en deux jours, et qu'elle n'eust point d^autres forces que le courage de celuy qui la deffendoit' ! »

Quand ce brave officier arriva à Amiens, où se trouvait la Cour, la Reine lui fit beaucoup d'accueil, lui promit un dédommagement, le nomma maréchal de camp et l'envoya servir à l'armée de Flandre.

Un sieur de Gombaud, intendant de justice, police et finances dans Ârmentières, y avait été retenu pour donner ordre au payement de dettes contractées au nom du Roi^. Il fallut le dégager. Cette circonstance remit en présence les Plessis-Bellière et Nicolas Foucquet, qui les connaissait depuis son mariage.

L'intendant vit aussi plus familièrement les ministres

« ScuDÉRY, CUlicy t. VIII, p. 1300.

' Histoire de la Monarchie y etc., t. I, p. 230.

et les princes. Quand Mazarin se retira, n'espérant pas de grands succès, mais ne craignant pas non plus de grands revers, il laissa Foucquet à Tarmée comme homme de confiance. Ce dernier s'acquittait de ses devoirs avec autant d'activité que d'énergie. Apprenant que Gassion était blessé à mort sous les murs de Lens, il courut aux avantpostes, donnant ordre au plus pressé ' . Les hostilités durèrent encore un mois, et, vers novembre, les troupes s'établirent dans leurs quartiers d*hiver, plus nombreuses à la fin de la campagne qu'à ses débuts, ce qui fit honneur à l'intendant-

' Mazarin^ Lettres, t. If, p. 955. Lettre du 30 septembre 1647 à Foucquet.

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