CHAMBRE DE JUSTICE
Jusqu'à Tannée 1648, Nicolas Foucquet, comme tous les hommes au début de leur vie, n'avait en quelque sorte marché que dans des voies d*essai. On va le voir entrer dans sa carrière définitive. La force des événements ^ celle des antécédents de famille et d'éducation eurent certainement autant de part que sa volonté dans cette décision .
Fils d'homme de gouvernement et d'autorité, il restera serviteur du gouvernement et de l'autorité. Si son père François était demeuré conseiller au Parlement, Nicolas se fût peut-être trouvé engagé dans la Fronde. Fils d'un conseiller d'État du Roi, il était de naissance et resta serviteur du Roi.
Or, depuis le mois de janvier 1648, entre le Parlement de Paris et le conseil' royal s'échangeaient de très vives paroles, avant-coureurs d'une explosion de colères et de rancunes amassées pendant trente années et surexcitées encore depuis le commencement de la régence. Henri IV, grâce au prestige de l'homme et du Roi, avait fait accepter le pouvoir absolu. On en avait subi la tyrannie sous le règne de Richelieu. Après la mort de Louis XIII, ce joug, imposé par une reine très bonne, mais fière et trop empor-
tée dans ses paroles, par un ministre étranger, ondoyant et rusé, blessa plutôt les sentiments d*amour-propre que ceux de liberté. On ressentait moins de peur et plus d'humiliation.
De Londres à Naples, un souffle de révolte passait sur TËurope. Sans troubler profondément la France, il l'agitait. L'institution nouvelle des Gazettes et des Mercures, à l'origine moyen de gouvernement aux mains de Richelieu, devenait un agent de propagande révolutionnaire : « Les relations ordinaires estoient attendues toutes les semaines avec impatience et écoutées avec plaisir, d'autant qu'on y aprenoit ce que les peuples les plus mutins avoient eu Taudace d'entreprendre *. » Toutefois ce genre d'influence ne se faisait sentir qu'à Paris et dans quelques grandes villes.
Un autre sentiment descendait plus profondément dans les masses. « L'honneur de ses victoires, dit un officiel du temps, ne touchoit point la France. Elle ne pensoit qu'à un intérest plus bas. Elle comptoit l'argent qu'elle fournissoit tous les jours et ne comptoit point les avantages qu'elle avoit remportez sur ses ennemis. Ses peuples en murmuroient, et vouloient que leurs principaux magistrats leur en fissent obtenir quelque satisfaction et qu'ils fussent liiurs médiateurs entr'eux et la puissance royale*. »♦
L'idée se faisait jour; mais personne n'était capable de l'appliquer. On ne fait pas de révolutions avec des gens en place, et surtout en place constituant une propriété. Or, tous ces conseillers étaient propriétaires de leurs charges. Ni la bourgeoisie marchande ni le peuple ne fournirent un homme de marque à la Fronde. L'adhésion des princes, réactionnaires par essence, loin de la fortifier, la dénatura.
Aussi cette prétendue révolution dégénéra bientôt en une
• Histoire de la Monarchie française sous le règne du roy Louis XI V^ 1. 1, p. 285. Paiîi, 1662.
* /6it/.,p.288.
lOÎ NICOLAS FOUCQUET.
dispute mesquine d'intérêts individuels. Le principe d'autorité dominera ; la royauté victorieuse remplacera la liberté par la libéralité ; les parlementaires vaincus, mais repus, Taccepteront pour un siècle.
Auxiliaires du Roi dans ses entreprises contre la noblesse et le clergé, les gens du Parlement s'imaginaient volontiers que, représentant h eux seuls les trois ordres, ils possédaient en drpdt Tancienne constitution du royaume, tenaient lieu de la Cour des pairs, de l'assemblée du Champ de mai et des états généraux. La forme nouvelle leur paraissait naturellement de beaucoup préférable à l'ancienne. Le Roi gouvernant par ses ministres et les contrôlant par son Parlement, c'était un régime idéal pour MM. les conseillers des enquêtes. Par malheur, Henri IV et Richelieu avaient estimé qu'un bon conseil d'État leur suffisait. De là, le mécontentement <ies soi-disant médiateurs.
En réalité, la première Fronde n'est qu'une tentative de révolution réactionnaire.
Les parlementaires ne demandaient aucun droit nouveau, mais seulement le retour aux anciens droits. Vote de l'impôt, liberté individuelle, séparation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, suppression de la centralisation administrative, c'est-à-dire des intendances de province, tous ces principes, affirmaient-ils, se trouvaient dans les ordonnances, dans une sorte de coutume constitutionnelle dont le Parlement se déclarait le défenseur contre les empiétements des mauvais ministres du Roi. Comme toujours, il y avait un mélange de vrai et de faux dans ces revendications. En même temps qu'ils constataient l'éternelle aspiration des hommes vers la liberté, les parlementaires méconnaissaient la force du courantqui les emportait, eux et leurs contemporains, vers l'unité gouvernementale, forme indispensable de l'unité nationale. Le problème de l'accord entre les deux principes d'autorité et de liberté, qui n'est pas encore résolu de nos jours, ne se posa même
pas en 1648. Chaque fois qu'on parlait de Tentente entre le Prince et le peuple par Tintermcdiaire du Parlement, on rëclamait le respect dû aux mystères.
Le Parlement de Paris^ au milieu de ces idées incohérentes, avait pourtant entrevu le principe qui devait régler les rapports entre gouvernants et gouvernés ', celui du vote ou du refus de Timpôt. C'est ce droit qu'il prétendit exercer au nom de la nation. La revendication fut dissimulée sous les formes les plus spécieuses. Les finances sont les nerfs des États et en assurent la bonne ou la mauvaise fortune. Elles sont comme le sang dans le corps humain, riche et actif ou pauvre et gelé, suivant que Thomme vit de régime ou s'épuise dans de mauvaises mœurs. Revendiquer le droit de vérifier les édits de création d'impôts, c*était défendre les intérêts du Roi et ceux de son peuple. Naturellement, le Roi trouva mauvais qu'on le défendît malgré lui ; le peuple, au contraire, applaudit aux vertueux sentiments « des nobles pères conscrits » (tous ces mouvements ne vont pas sans quelque emphase de langage) qui le protégeaient contre les traitants et les financiers.
Peu entendu en affaires de finances quoiqu'en appréciant très nettement les résultats, Mazarin avait confié la surintendance à Particelli d'Émery, fils d'un Italien, banquier h Lyon et banqueroutier fameux. On disait, en manière de plaisanterie , que Particelli avait été pendu , mais que d'Émery était parvenu à la surintendance. Très dur et très avare, cet homme payait les faveurs de Marion Dclorme en parts d'intérêt dans les affaires qu'il concédait^, truc singulièrement perfectionné de nos jours, mais alors dans toute sa nouveauté.
En 1647, d'Émery, à bout de ressources, ne sachant où prendre de l'argent, imagina entre autres choses d'établir un nouveau tarif des droits d'entrée et de sortie sur toutes
* Histoire du temps, composée par le parlementaire Du Portail, p, 29.
• Tallbmart, Historiettes, t. III, p. 163.
sortes de marchandises et fit vérifier Tédit à la Cour des aides seulement. Le Parlement réclama. Dans la pensée qu*il réclamait surtout pour Thonneur, on lui envoya Tédit, mais les conseillers le discutèrent et le rejetèrent. Par forme d'expédient, et pour éviter une discussion de principes, Mazarin et d'Éraery retirèrent le tarif et le remplacèrent par cinq autres édits. Alors, le Parlement préféra vérifier le tarif en le modifiant, assez heureusement du reste, déduisant les taxes sur les denrées nécessaires à la nourriture de rhomme, il augmenta celles qui frappaient les objets de luxe. L'intention éUiit louable; mais le gouvernement jugea qu'elle diminuait les recettes. Le conseil d'État cassa Tarrét du Parlement, qui cassa celui du conseil '.
liU fin de 1647 et le commencement de 1648 se passèrent dans ces contestations.
îiCs ministres font alors entendre aux parlementaires que, s'ils rejettent les nouveaux édits, il fautau moins qu'ils laissent exécuter les anciens, ceux qui ont été vérifiés, notamment relui d'une Chambre du domaine. Même résistance. De grands rassemblements se forment dans la salle des Pas perdus. On y interpelle les magistrats suspects d'être vendus au pouvoir. Le valet d'un conseiller Thoré , fils de d'Émery, est roué de coups. L'arrestation d'un gros marchand de la rue Saint-Denis excita une émeute. Les bourgeois sortirent leurs vieilles arquebuses de la Ligue et tirèrent en l'air plus de qusitre mille coups, à seule fin qu'on les entendit.
Comme réponse a ces menaces, Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV vinrent au Parlement* faire enregistrer l'édit et, pendant sa lecture, la Reine ne put se défendre de rire, satisfaite d'être vengée. Elle riait trop tôt.
Un de ces édits intéressait Nicolas Foucquet. Il établissait ce qu'on appelait un quartier de maîtres des requêtes,
> Histoire du temps y p. 22, édit. 1649. * Histoire du temps, p. 32.
c'est-à-dire un nombre d'offices dont les titulaires exerceraient leurs fonctions trois mois de Tannée, ce qui réduisait de moitié la valeur des autres charges dites semestres, auxquelles on devait précédemment s'adresser pendant six mois. Immédiatement, protestations des magistrats lésés.
 la Cour, on prétendait qu'il n'était pas de « moyen plus innocent pour faire venir de l'argent au coffre du Roi que la vente de ces offices, puisqu'ils n'estoient achetez que par des gens extrêmement puissants, qui les prenoient pour avoir de l'honneur et du crédit et, avec le temps, entrer dans les grands emplois du Conseil et de TEstal' » . Les titulaires mis en quartier n'en jugeaient pas ainsi (16 janvier 1648). On les manda au Palais-Royal. Le ministère qualifia leur conduite de honteuse et protesta contre leur idée de discuter de puissance à puissance, a Vrayment vous estes de belles gens pour douter de mon autorité, leur dit la Reine. »
Nicolas Foucquet, devenu maître des requêtes à la suite d'une mesure semblable, ne soufflait mot. On verra bientôt la cause de son silence.
On avançait des propositions de plus en plus graves. « La toute-puissance des rois est bornée. Ils sont euxmêmes sujets des lois, et leurs édits sont soumis à la vérification du Parlement, v Cependant les orateurs les plus hardis estimaient qu'il était dangereux d'éclaircir ces mystères; tous protestaient de leur volonté de ne rien faire que sous le bon plaisir du Roi*. En réalité, après avoir posé les principes, les parlementaires, effrayés par leurs propres idées, n'osaient en tirer les conclusions. Les événements devaient les pousser plus avant qu'ils ne voulaient.
C'est h la veille de cette bataille que Foucquet fut nomm(^ intendant de la généralité de Paris.
> OnMESSON, Journal^ t. 1, |). 419; Audëry, Histoire de Mazarin, r. 11, p. 235; Histoire du temps, p. 47.
* OnifESSOX, Journal, t. I, p. 449; Histoire du temps, p. 58.
La fonction était presque nouvelle. On n'en cite qu'un titulaire ayant cette époque. Les attributions, encore mal <léfinies, étaient surtout financières et consistaient à homologuer le rôle des tailles, à prêter main-forte pour leurs levées. L'intendant, directeur des contributions directes et •indirectes, chef des étapes militaires, du service des subsistances et des fourrages, avait surtout un pouvoir de police dans la banlieue, pour assurer Texécution des ordres du Roi et de ses ministres. Or, en avril 16 i8, la mission •devenait particulièrement délicate et n'était pas très enviée*.
En effet, la situation intérieure paraissait de plus en plus troublée.
Au Parlement, les jeunes conseillers des enquêtes l'emportaient sur les vieilles barbes de la Grand'Chambre. Ils avaient pour eux le nombre, étant plus de deux cents, dont l'âge moyen ne dépassait pas vingt-cinq à trente ans. On en parlait pourtant comme des sénateurs romains, défenseurs de la liberté. Il y avait bien dans les Chambres quelques 4imis de la Cour, mais perdus dans la foule des opposants. Le premier président Mole, gorgé de faveurs, cachait sous une apparence rigide un esprit timoré, variant selon les jours et selon les lieux*. Le procureur général Meliand, homme sans valeur, ne comptait pas. L'avocat général Omer Talon, esprit plus courageux, plus élevé, très royaliste par situation, très opposant par tempérament, défendait le ministère au Palais de justice et l'attaquait au Palais- Royal. La Cour était en somme dépourvue de moyeu •d'action sur ce grand corps du Parlement. Mazarin, ignorant des lois de l'État et des mœurs des gens de robe, s'en fiait à tort à ses intrigues pour réduire cette opposition.
' Ormëssox, Journal, t. I, p. 472.
* Maiarin raccutait de servir le Roi en apparence, mais en secret d*èire bien aise que les affaires ne réussissent pas. 0. Talo:!, Mémoires, p. S2i. Un •de ses HIs avait été en 1647 nommé évdque de Bayeux ; Tantre éuit intendant.
Le surintendaDt d'Émery essaya d'agir en répandant quelque iirgent, mauvais moyen, vu Tétat des esprits et la situation de fortune de la plupart des conseillers ^
Un des prétextes du conflit était la création de nouveaux offices de maîtres des requêtes. Le premier président, Mole, promit assistance aux anciens titulaires, non sans leur faire sentir qu'il voulait bien oublier plus d'un acte d'empiétement commis par eux'. Enfin, leur qualité de membres du Parlement couvrait leurs erreurs. Gomme dans toutes les coalitions d'opposants , on oubliait les griefs particuliers pour ne penser qu*à abattre l'ennemi -commun. Le Grand Conseil, la Chambre des comptes, la Cour des aides, jusqu'alors en conflit presque permanent aussi bien entre eux qu'avec le Parlement, députèrent pour provoquer ce qu'on appelait une Union. Les parents, les alliés des membres des diverses compagnies, ceux des maîtres des requêtes, désireux de conserver leur valeur à des charges chèrement payées, travaillèrent tant et si bien <|ue, par arrêt du 13 mai, a la jonction fut ordonnée » .
Cette Union est l'acte capital de la première Fronde. Mazarin et ses collègues, sans en voir immédiatement toute la portée , comprirent que ce serait un centre où aboutiraient toutes les plaintes, toutes les ambitions. Anne d'Autriche, très en colère, déclara qu'on instituait une république dans la monarchie ^. C'était au moins une première velléité de gouvernement représentatif.
Du 13 mai au 15 juin 1648, les discussions s'envenimèrent. L'arrestation et l'exil de plusieurs magistrats surexcitèrent la
* Ormbsso:^, Journal, t. I, p. 492. D*Émery distribua 25,000 ccus.
• • M. le Premier Président répondit que MM. les maîtres des requêtes se souvenoient être du corps du Parlement lorsqu'ils en avoient besoin; mais qu'ils en avoient peu de mémoire dans la fonction ordinaire de leurs charges, lorsqu'ils rapportoient des requêtes de cassation contre les arrêts du Parlement, ou qu'ild prenoient connoissance par jugement souverain des affaires <]ui n'étoient pas de leur jurisdiciion. » 0. Tkto'x^ Mémoires, p. S09.
' 0. Talor, Mémoires, p. 223; Ormessom, Journal, t. I, p. 496.
108 TSICOLAS FOUCQUET.
colère des autres. Le chancelier adressa les plus dures paroles au Parlement, qui Técouta en silence, mais répondit par des actes, en tenant les assemblées défendues, où r (( on entendit des harangues magnifiques, et qui avoient quelque chose de Tuncienne Rome ' » .
L*hésitation du gouvernement était déjà trop évidente, Mazarin et d'Émery, alliés la veille pour tirer de l'argent des contribuables, se séparèrent devant leur résistance, etce fut à qui sacrifierait son allié. DÉmery, désireux, et pour cause, d'obtenir le privilège de membre du Parlement, ambitionnant le titre déconseiller honoraire ^, manifestait une grande passion d'arranger les difficultés. Mazarin, de son côté, avait résolu de laisser tout le faix sur le dos de son demicompatriote.
(i'est alors que Nicolas Foucquet entre en scène.
Le IG mai, au lendemain de TUnion, Fouc(|uet siégeait à la Grand'rJuimbre, avec ses collègues Ormesson, ïillier. Foulé. On n'y plaida que des procès civils. On n'y purla que des affaires. Le nouvel intendant de Paris était déjà suspect. S'il avait oblenu ce poste, c'est évidemment parce qu'il appartenait aux ministres. En effet, à sa commission d'intendant, on avait joint un brevet de retenue de son office de maître des requêtes au profit de sa veuve éventuelle. Une telle sécurité donnée à Foucquet alors que les autres officiers luttaient contre une menace de dépossession, c'était la preuve d'une grande faveur, mais aussi d'un grand engagement.
On ne se trompait pas, Foucquet agit dès lors selon les vues du Cardinal dont le principe était de diviser pour dominer. Pour dissoudre l'Union naissante, il fallait en
1 Histoire du t.mps, p. 122.
^ Cette lutte sourde est manifeëte dans le Journal de d'0rme«4on et dans celui de Dubuissun-Aubenay, 1. 1, p. 22. Les historiens spéciaux de la Fronde n*ont pas donné à ces ajpisemeoti, dignes du ré{{ime parlementaire, tout le relief ('|U*iis durent avoir.
détacher d'abord ce g^roupe des maîtres des requêtes, d'où était venu le mal, celui aussi qui avait le plus à perdre en se séparant du gouvernement.
Dans des compagnies aussi nombreuses, formées d'hommes de toute provenance, il était impossible qu'on ne trouvât pas de nombreux dissidents. Les meneurs de la Fronde avaient Tœil sur eux' ; Foucquet, néanmoins, s'insinua et révéla ses qualités d'entregent.
Le 23 juin, à l'auditoire des requêtes de l'Hôtel, il proposa à ses collègues de députer vers le chancelier. Ce pas fait, on ordonnerait aussitôt leur rétablissement, dont on ne voulait pas laisser le mérite à d'autres. De plus, ajoutait-il, !e rétablissement de leur compagnie entraînait la perte certaine du surintendant d'Émery, dont Mazarin voulait faire un bon émissaire. Malgré ces belles perspectives, l'assemblée accueillit froidement cette proposition. On s'en défiait comme d'un moyen pris pour rompre l'entente des maîtres des requêtes avec le Parlement^. Cependant, tout en déclinant ces avances par égard pour leur protecteur, les « mutinés » déclarèrent que si le Roi leur commandait de servir au conseil, ils obéiraient. Le ministre était disposé à se contenter de peu. Le Tellier décida quelques-uns d'entre eux à aller saluer le duc d'Orléans. On joua une petite comédie. En personnes polies, et bien que l'entrée du Conseil leur fut interdite, ces messieurs ne se croyaient pas dispensés de rendre leurs devoirs au Prince. Par occasion, ils lui demandèrent la continuation de sa bienveillance. Gaston leur répondit qu'en s'adressant à lui, ils auraient satisfaction. L'atfaire dès lors était arrangée. Les maîtres des requêtes prévinrent bien le Parlement de leur décision, avec grand renfort de remerciements; mais en même temps ils députaient chez la Reine, chez le chancelier,
* Histoire du tempx, p. 78.
^ Ormkssom, Journal, t. I, p. 525.
iiO NICOLAS FOUCQUET.
chez le Cardinal '. En somme, pour son coup d'essai dans la politique, Nicolas Foucquet débutait par un coup de maître.
Le Parlement, très mécontent de cet accommodement, n'osait trop se plaindre. Une certaine hésitation se manifestait parmi les conseillers. Foucquet s'en aperçut et s'efforça de faire profiter la cause royale de cette disposition des esprits. Il montra dès ce moment son caractère souple et ferme. Diviser les adversaires par des faveurs, provoquer un premier retour du Parlement, aussitôt feire montre de générosité comme de bienveillance et ressaisir Tautorité, tel est le plan que Foucquet suggéra ; c'est celui qu'il suivra, sans aucune déviation, pendant dix. ans, de 1648 à 1658.
Ces idées étaient excellentes ; mais leur application exigeait une grande dextérité que les hommes en crédit de ce temps-là ne possédaient pas, si Ton excepte Mazarin, qui, sur le Parlement, n'avait plus de crédit.
Le u médiateur » de la Ck)ur était alors Gaston, duc d'Orléans, devenu beau parleur. Le 23 juin, il convoqua plusieurs conseillers à une sorte de conférence, où il proposa un projet d'arrangement, dont il eut le tort de laisser voir les dessous^. Il montra la récompense, sans la donner, à des gens qui voulaient bien la prendre, mais sans être vus. Il ne recueillit qu'indignations, protestations, déclamations. Messieurs des enquêtes ce opinèrent avec autant de confiance et de liberté que faisoient autrefois les sénateurs de Tancienne Rome » . Tout était à la romaine. Néanmoins, grâce au travail souterrain de Foucquet, l'arrêt sorti de ces délibérations sénatoriales contrastait sensiblement avec le ton des harangues. Il portait que « l'on députera pré-
' AoBERT, Histoire du cardinal Mazarin, t. 11^ p. 296. Pour toute cette époque, Tœuvre d'Aubery vaut de véritables momoires. Aabery date du ^ ce qu'Ormesson date du 23 juin. ]1 n'y a là sans doute qu'une erreur de copiste. V. Ormessoïc^ Journal y t. J, p. 534.
* Histoire du temps, p. 130, 133.
sentement vers la Reine, pour liiy fkire entendre la justice de Tarresté du 23 may, et que rien ne se passera en la conférence avec les compagnies souveraines contre le service du Roi ' » . Il faut lire à travers les lignes. On ne parle pas d'Union, mais de conférence. C'était bien un premier pas fait par le Parlement, ce qui permettait au gouvernement un pas en retour.
Dès l'après-midi de ce vendredi 26 juin, Foucquet rédigeait et envoyait à Mazurin une note où il développait un plan de conduite pour le lendemain :
■ Juin, vendredi 26.
K Ma pensée seroit de commenter le plus advantageusement que Ton pourroit les termes de Tarrest d'aujourd'huy , lesquels M. le Premier Président expliquera encor mieux dans sa harangue de demain ; et dira en termes formels, après avoir justifié l'intention de la Compagnie, qu'exile ne prétend rien faire contre l'autorité de la Reyne, et qu'elle suplie Sa Majesté de trouver bon que les députez s'assemblent.
tf Sur quoy, on leur pourroit respondre que la Reyne n'a point doubté de la fidélité et de l'affection de la Compagnie, mais que le procédé de quelques particuliers avoit esté tel qu'on avoit eu juste raison d'avoir leur intention suspecte. Néantmoins, puisque le Parlement s'explique là-dessus, quoy qu'elle sçache bien que jamais les assemblées des Compagnies n'ont esté faites que sur des affaires particulières et qu'elle peustleur deffendre celles qu'ils veulent faire aujourd'hui ; néantmoins, comme elle désire que le bien soit faict de quelque part qu'il vienne, elle sera très ayse que, si le Parlement a quelques bons advis à donner et de bonnes remonstrances à faire, qu'il le face, et mesme qu'il s'assemble avec les autres députez des autres Compagnies pour prendre leurs mémoires, mais que ce soit au plus tost, pour ce que
1 Histoire du temps ^ p. 13^i.
lit NICOLAS FOUCQUET.
si les maux sont si pressants comme ils font entendre. Sa Majesté sera bien ayse d'y remédier promptement, et qu'elle entend néantmoins que cette assemblée qu'elle permet présentement par sa bonté, soit sans tirer à conséquence pour Tadvenir.
« Si on parle des exilés des autres Compagnies, il ne sera pas mal de dire que c'est une affaire terminée et quil y a desjà trois jours qu*à la prière de M. le duc d'Orléans, elle a donné ordre à leur retour.
« Pour le fait de MM. les Maistres des Requestes, dès le jour mesme ou le lendemain, je voudrois les restablir à la prière qui en seroit faite par MM. du Conseil.
« Ensuite de quoy on peut faire coure le bruit que 1 on envoyera au premier jour la déclaration du Droit Annuel à toutes les Compagnies.
a Et, trois ou quatre jours après. Faire sça^oir aux députez que Sa Majesté veut que cela se termine au plus tost; et ou leur prescrira un temps certain.
« il sera nécessaire aussy d'agir auprès des députez en particulier, ce qui sera bien facile quand on en aura la liste.
« Ce qui me paroist le plus important en ce rencontre, est que ceux qui ont esté aujourd'liuy de l'advis par où il a passé, croyent avoir rendu un service signalé, et en effect, dans la chaleur où estoyent les esprits, il a fallu un effoit estraordinaire pour les y faire résoudre. S'ils voyent que Ton soit content d'eux et qu'on leur en sçache gré, on aura tous les mesmes gens en toutes occasions favorables. Sinon, si ils croyent qu*on leur ayt manqué, outre qu'ilz n'auront jamais plus de créance en ceux qui les auront mesnagez, ils se rebuteront, de sorte qu'ils feront du pis qu'ils pourront à l'advenir, et ou aura perdu le fruit de tout ce qu'on aura pratiqué, avec certitude que tout le long de la Régence on aura le Parlement sur les bras en mille rencontres, au lieu que si l'on voit que la Cour vienne à bout de ce qu'elle veut, l'occasion ne se trouvant jamais si favorable pour eux que
cette fois-cy et leur interest particulier ou de leurs parents ne les eschauflant plus, il n*y aura personne si hardy de rien entreprendre.
« Il y aura bien d*autres choses dans la suite à mesnager, que Ton fera à loisir * . »
Cette note révèle une grande maturité d'esprit, et pourtant le jeune homme se trahit dans son dernier mot : parler de loisir en temps de révolution, lorsque rien ne réussit précisément parce qu'on veut tout faire à la fois. Kn voici la preuve.
Le premier président Mole, admis devant la Reine, prononça bien, conformément au programme, un discours en style à la mode« On a trompé Sa Majesté sur les intentions des compagnies. Leurs magistrats sont « les médiateurs entre les volontez des Princes et les supplications des Peuples, ou comme une barrière entre cette indépendante authorité et cette extrême foiblesse » . Enfin, il protesta des bonnes et respectueuses intentions de tous ses confrères*.
Voilà bien Texplication large des termes de Tarrété du 26 juin telle que Tavait annoncée Foucquet et qu'il désirait voir « commenter advantageusement » . Par malheur, la Reine ne répondit rien, ni personne pour elle. Rien qu'un mot tout sec. L'affaire étant de conséquence, on avisera.
Du plan proposé par Nicolas on ne suivait qu'une partie, la plus facile, celle des concessions. Huit jours après, Mazarin capitulait. Les gens du Roi déclarèrent que la
> Affaires étrangères. France, vol. 8V8, f^ 266. (Correspondance de Mazarin.) Note écrite par Foucquet, a Texception de la cote, au dos : touchant quelque harangue du Parlement.
Sans date d'année. Cette note est placée dans la correspondance entre une pièce du 19 mars et une autre du 25 mars 16^5 ; mais elle est certainement du 26 juin 1648.
Je dois la connaissance de ce document important à M. A. Moranvillé.
* Histoire du temps, p. 140. Talon, dans les Mémoires, p. 241, prétend que Mole parla avec force de rassemblée qui se fera, en quelque sorte quand même. V Histoire du temps aurait recueilli le mot, s*il eût été prononcé. Le discours se trouve dans les papiers de Mole (Mémoires, t. III, p. 225).
il4 NICOLAS FOUCQUET.
Régente acceptait Tarrét du 13 mai, qu'elle agréait TUnion des compagnies, leurs assemblées, s'en rapportant à leur loyauté. C'était presque une abdication.
N-ul ne pourrait aujourd'hui dévider Técheveau politique alors embrouillé à dessein par toutes les parties en cause. Le gouvernement avait interdit l'Union au commencement de juin. Le mois n'était pas fini qu'il l'autorisait. A cette avance, la Chambre de Saint-Louis, c'était le nom pris par rassemblée parlementaire, répondit par une sorte de proclamalion des Droits de l'homme.
u Aucuns sujets du Roi, de quelque qualité et condition •qu'ils soient^ ne pourront être détenus prisonniers, passé vingt-quatre heures, sans être interrogés, suivant les Ordonnances, et rendUs à leurs juges naturels ^ » Prohibition des jugements par commissions extraordinaires '; revision des procès antérieurement faits sous cette forme tyrannique; inamovibilité de la magistrature ^ ; interdiction des monopoles commerciaux^; enfin, et c'était le point capital, « ne seront faites aucunes impositions et taxes qu'en vertu d'édits bien et dûment vérifiés... et l'exécution de ces édits réservée aux Cours qui les auroient autorisés » . Ces déclarations de principe, le plus grand effort intellectuel de la première Fronde, se perdirent d'ailleurs au milieu de maintes décisions secondaires , dictées par l'étroitesse d'esprit ou inspirées par l'intérêt personnel.
C'est ainsi que l'on vota la suppression des intendants de justice, considérés comme de simples instruments de contrainte au service des traitants^. Invité à se rendre à la séance où l'on délibérait sur cette proposition, Foucquet se
» Vendredi 17 juillet 1648.
« 14 juillet 1648.
' 17 juillet 1648. «Tous dons ou concessions à quelques-uns pour vendre ou acheter seuls à Texclusion des autres sujets du Roi, sont dès à présent révoqués. » Même date.
«3 juillet 1048.
* 0. Talor, Me moire t^ p. 247.