‹ Nicolas FoucquetChapitre 7 sur 183 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorsqu*en 1596, après les guerres civiles, Sully entreprit de réorganiser les finances, il constata que la province de Bretagne ne rapportait rien. Les impôts en régie produisaient peu, et ce peu se perdait par les chemins entre Bennes et Paris. Pour remédier au mal, Sully fit choix d'un maître des comptes, Gilles de Maupeou, homme imbu de ses idées, fait en quelque sorte à son image. Gilles se rendit en Bretagne, séjourna plusieurs années à Rennes, trouva dans le Parlement un utile concours, qui fut continué à son beau-frère, Morely, maître des requêtes, intendant en cette même province.

On s'explique maintenant comment le jeune conseiller François Foucquet, troisième du nom, épousa, en février 1610, Marie de Maupeou, fille de Gilles et de Marié de Morely. Le nouveau marié avait déjà repris au Parlement de Paris le siège de conseiller, occupé jadis par son père. Il demeurait rue de Jouy '.

La famille Maupeou tenait dans la société un rang au moins égal à celui de la famille Foucquet. Elle était même

> m Du raardy après midy, 24 juillet 1640^ a esté inventorié ce qui ensuit. Ensuivent les tiltres. 1^ Traicté de mariage entre François Foucquet et dame Marie de Maupeou, passé par-devant Lenormant et Hault de Sens, notaires à Paris, le 22 février 1610.M (Inventaire après décès des meubles de F. Foucquet. Étude de M. Lefebvre, notaire à Paris.) Nous tenons à remercier publiquement M. Lefebvre de son obligeance et de sa courtoisie.

plus fortement établie. Une branche aînée, anoblie en 1 586, comptait parmi ses membres plusieurs conseillers au Parlement. Un René de Maupeou était président à la Cour des aides. La branche cadette avait pour chef notre Gilles de Maupeou.

Le mariage des jeunes gens s'accomplissait dans un temps fortuné. La France était prospère et fière d'elle-même sous un roi aimé de ses sujets, craint de ses ennemis, fidèlement servi par un ministre dévoué. Le grand ministre^ Sully, était Fami intime du père de la fiancée. Que les temps changèrent vitel A quelques mois de là, Henri lY mourait assassiné, et Sully devait abandonner sa charge, livrant la Bastille et ses trésors aux prodigalités d'une Régence.

Si prodigues qu'ils fussent, la Régente, Marie de Médicis, et ses conseillers ne purent satisfaire à toutes les avidités. François Foucquet fut le témoin des premières tentatives de révolte contre l'autorité royale '. C'était heureusement un homme bien équilibré, marié à une femme douée d'un solide caractère. Tous deux, résignés à leur temps, s'en remettaient h la Providence du soin de leur avenir. Dès la première année de leur mariage, un garçon leur vint qu'on nomma François, comme tous les aines de la famille. François, quatrième du nom, fut suivi de deux sœurs, puis, en 1615, d'un frère, celui-là même dont nous écrivons l'histoire. Nicolas, né rue de la Verrerie, dans une maison où son père demeura assez longtemps, fut baptisé le 27 janvier 1615, en l'église de Saint-Jean en Grève. Il eut pour parrain Nicolas Morely, sieur de Chennevières, son grand -père, et pour marraine Magdeleine Foucquet, dame de Bugnon, sa tante ^.

La naissance de cet enfant coïncida avec un grand changement dans la situation de ses parents. François Foucquet, alorsâgé de vingt-sept ans, vendit 69,000 livres sa charge de

' Histoire de fa mère et du/ils, fragment des Mémoires de Richelieu, publié sous le nom de Mézkrat. Amsterdam, 1730, t. I, p. 276. ^ Jal, Dictionnaire de biographie, art. Foucquet.

FRAÎSÇOIS FOUCQUET, PERE DE NICOLAS. il

conseiller au Parlement de Paris, pour en acheter une de maître des requêtes de THôtel, qui lui coûta 90,000 livres. En entrant dans cette carrière nouvelle, d*un caractère plus administratif que judiciaire ', il obéissait aux indications de Maupeou, alors chef de la famille et qui, Tannée suivante, atteignait au sommet de sa fortune. La Régence avait bien écarté Sully; mais elle vivait en somme à Taide du personnel formé par lui. C'est ainsi que Gilles de Maupeou fut nommé contrôleur général des finances par un ancien ami, le président Jeannin ^, qui revenait au pouvoir à la suite d'une sanglante révolution de palais, dont il suffira de rappeler le souvenir.

Concini, maréchal d'Ancre, Italien d'origine, accusé d'acheter de tous côtés des places fortes, d'en augmenter les défenses, de correspondre avec l'ennemi, de conspirer contre l'autorité royale dont il était le ministre, venait de périr assassiné par ordre du jeune roi Louis XIIL Renchérissant sur la colère du souverain et moins excusable que lui, le Parlement avait condamné à mort la femme du favori^. C'est cette effrayante catastrophe qui ramenait Jeannin aux affaires.

Bien qu'habitué à toutes les vicissitudes humaines, le vieux diplomate n'eût certainement pas admis comme possible que de semblables malheurs pussent frapper sa famille; que François Foucquet, le gendre de son ami Maupeou, condamnerait à mort son gendre à lui Jeannin ; que, vingt-cinq ans plus tard, le fils de François, Nicolas Foucquet, enfant encore au berceau, devenu par alliance chef de la famille

' « En 1615, j*ay vendu mon office de conseiller au Parlement de Paris, 69,C00 livres. — Mémoire de mes propres vendus depuis le 22 febvrier 1610, que fut passé mon contract de mariage. » Inventaire des meuhles de F. Foucquet (juillet 1640). Étude de M. Lefebvre, notaire à Paris.

* Ormesson se trompe en disant que Jeannin fit alors son gendre intendant et contrôleur général. Journal, publié par M. Cuêrdel, t. II, p. 703. Cf. PoRTCBARTRAiti^ Mémoires, année 1617, p. 330.

* Mercure fratiçois, t. V, année 1617. Paris, 1619, p. 194, 214.

is 5icori* rorc^TET.

Itznmn^ iomlMmiicmnute ^^Midoi et presque soo$ le» aonuationf, avec cette différeDce qo'il ferait tué leotenenLp par ane Ytpnfjae déteotioD. l/boouDe. heomiseaient pour luif ne %'oit pas l'avenir, et le présent «ifBt a le toanneoter.

I>K% finances étaient dan« un h pitoyable état, que les nonreaux ministn» recoururent a un expédient déjà employé, •ouirerit ren'ouTelé depuis et qui se renouTellera encore, celui « de demander les conseils de la nation ' • . Autant vaut dire : aveu de déficit, création d'impôts. Les notables fur#rnt donc nruuM a Rouen 'd«^cembre 1617,. et M. le président Jeannin, $vperiniendant des finances, assisté de MM. de Maupeou^ Cherry, Castiile, Déagen, se présenta devant rassemblée'. En moins de sept ans, les trésors amasv'S par Sully avaient disparu; mais, disaient nos gens, « il est des temps ou fflstat d'un prince se conserve par Ml libirralité, et si on vouloit user de mesnage, on tomberoit en des inconvénients et dépenses qui consumeroient SIX fois autant que ce qui se trouveroit d'espargne ^ • .

On excusait les profusions de la régente Marie de Médicis comme on fera plus tard pour celles d*Anne d'Autriche ; on condamnait d'ailleurs Tavarice insatiable du Concini, on approuvait la « sage et généreuse résolution de Sa Majesté, de consulter son peuple • • Venant au foit, on avouait que les ressource» de 1618, 1619, 1620 étaient épuisées d'avance; il fallait recourir à des moyens extraordinaires. Au demeurant, grandes promesses d'économie, d'ordre, d'intégrité. O que disaient alors le surintendant et l'intendant de 1617, nous entendrons leur petit^fils ou petit-neveu, Nicolas Foiicquet, le répéter trente ans plus tard. A la différence de la fortune publicjue, ces lieux communs ministériels sont inépuisables.

' FoRikjiiiiAli, Hecherchet tur lei finances^ t. I, p. 299.

• Mêrcurt françoit, t. V, année 1617, p. î61.

• (iKuvrr» mrtlée» de M. Jeannin, à la nuile des Négociations du président Jeannin, Varié, Pikhrk Lr Pctit, 1656, in-f*^ p. 716.

Cependant François Foucquet avait pris possession de sa charge de maître des requêtes. Ne pouvant entrer dans le détail de son histoire, nous mentionnerons seulement les actes dont l'influence marqua sur la vie de son fils Nicolas.

 cette époque, la Compagnie de Jésus, déjà persécutée, regagnait, avec l'indomptable persévérance dont son fondateur lui a laissé le modèle, le terrain perdu lors d'une précédente proscription. Le roi Henri le Grand, homme de gouvernement, avait reconnu, malgré les préventions de son entourage, les qualités de ces serviteurs volontaires de l'autorité. Par son ordre, on leur avait rouvert les portes de la France, mais non celles de leurs collèges. Or, ce que désiraient par-dessus tout les Pères Jésuites, c'était instruire la jeunesse; tel était aussi, la vérité commande de Tavouer, le vœu populaire. Les familles, soucieuses de ne s'adresser qu'à des maîtres d'une orthodoxie indiscutable, n'hésitaient pas à se séparer de leurs enfants pour les envoyer à l'étranger auprès des Pères en exil*. Revenus en France, ces jeunes gens se déclaraient partisans de leurs professeurs. Ce solide lien d'amitié par lequel les Jésuites se sont toujours attaché leurs élèves est un des traits caractéristiques de leur Institut.

Depuis 1609, l'Université s'opposait à l'enregistrement des lettres patentes rendant aux Pères le droit d'enseigner. Cette corporation, vénérable et antique, entendait conserver par monopole les élèves déserteurs de ses bancs. Que VAlma mater eût besoin d'une réforme, elle l'avouait; mais réformer n'est pas ruiner, et c'est à la ruine que la condamnerait la rentrée des Jésuites. Pourquoi d'ailleurs tant de collèges en province? Le gouvernement en voyait-il la conséquence? Bientôt on n'enverrait plus les enfants à Paris, « où ils apprenoient à connoître le Roi » . Malgré cette opposition déses-

' « Voyant que plusieurs habitans de nostre ville envoient leurs enfants estudier aux lieux oii sont les Jésuites, avec incommodité... • Lettres patentes du SO août 1610, Mercure jésuite, t. I, p. 632.

14 NICOLAS FOUCQOET.

pérée, le 15 février 1618, un arrêt du Conseil d'État autorisa les Jésuites à professer publiquement dans le collège de Glermont. En outre, et pour donner plus de solennité à la réouverture des cours, deux maîtres des requêtes, François Foucquet et Âmelot, se rendirent officiellement à ce collège le 18 février suivant '. « L'affluence des escoliers fut grande et Tinauguration soUennellc », et il semble, dit un journal du temps, que les autres collèges n'ont pas augmenté *. C'était bien ce que craignaient leurs régents.

Si François Foucquet fut choisi pour cette mission, c'est qu'on le savait favorable à la Compagnie. Son aïeul, le conseiller, avait soutenu les Jésuites de toute sa force'. François était sans doute leur élève. En tout cas, il leur confia l'éducation de ses fils, François et Nicolas.

L'année suivante, 1619, se produisit un autre événement domestique, un de ceux qui décident du sort d'une famille.

Le vieux Jeannin, malgré les beaux discours à l'assemblée des notables, trouvant tous les fonds du Trésor dissipés d'avance jusqu'en 1620 et au delà, succombait à la tâche. Lui et Maupeou représentaient tout un ancien régime, des traditions d'ordre, incompatibles avec les exigences des temps nouveaux. Jeannin, pour différer quelque mauvaise mesure, crut devoir alléguer son grand âge; il fut pris au mot et congédié avec une pension égale à ses appointements^. Â titre de supplément, il exigea pour son gendre Castille une charge de contrôleur général. Il fallut demander à Maupeou de céder la sienne, ce qu'il fit, moyennant récompense^, mais de bonne grâce. Ce fut un nouveau lien entre les familles Jeannin de Castille et Maupeou-Foucquet(1619).

* Mercure français y 1618, p. lî.

* L*E8T0iLB, Journai, t. IV, p. 131.

8 lùid.

* Œuvres mesléesde M, Jeannin, p. 751.

^ And. d*0rmes80n. Journal, t. II, p. 703; Positcuartraist, Mémoires,

FRAΫîÇOIS FOUCQUET, PERE DE NICOLAS. 15

 partir de cette date, si Jeannin conserva quelque crédit comme conseiller, Maupeou rentra complètement dans la vie privée, et François Foucquet, son gendre, devint le chef actif de la famille.

Ce dernier, bien qu'il se qualifiât, dans des actes publics, de « conseiller du Roy en son Conseil d*Estat ' » , n'était en réalité que maître des requêtes de l'Hôtel. Les titres variés de conseiller du Roi, purement honorifiques, n'avaient rien de commun avec celui de conseiller d'État ordinaire, le seul appointé. La charge de maître des requêtes était vénale et s'achetait comme toutes celtes de judicature et de finances. Les émoluments consistaient dans le produit de certains droits à raison d'affaires rapportées et surtout dans le partage d'une sorte de bourse commune *. £n somme, peu de chose. Mais, par d'autres côtés, les maîtres des requêtes prenaient part à l'administration royale. C'est dans leurs corps qu'on recrutait exclusivement les intendants royaux pour des missions, soit spéciales à la suite des armées, soit d'ordre plus général auprès des autorités provinciales et municipales.

A l'origine, le Roi, suzerain suprême, accomplissait par leur entremise la chevauchée féodale et la reconnaissance de ses droits. C'étaient, suivant une rude expression du temps, des magistrats ni assis ni debout, mais « le cul sur la selle » . Leur puissance avait pendant deux siècles suivi les progrès de l'autorité centrale^. £lle aussi éprouvait à cette heure le contre-coup des défaillances de la royauté. Â la suite d'une longue minorité, au milieu des revendications de la noblesse d'une part, des huguenots de l'autre, la cor-

* Dans les lettres d'honneur délivrées à un maître des requêtes, ce dernier est qualifié : « conseiller en nos conseils d*EsUit et privé, maître des requêtes ordinaire de THostel n . Lettres du 17 février 1619, Girard, Offices de France, additions, p. cccxxxviii. Paris, 1645.

* Ormesson, Journal, t. I, p. 24.

' GiKARO, Offices de France, liv. Il, lit. 111, t. I^ p. 658, édit. de 1645. y. HiiiOTEâU, Les premiers intendants de justice; Revue historique, mai-juin 1882, et le volume publié par le même auteur sur le même sujet.

poration des maîtres des requêtes traversait une période d'amoindrissement. On avait pu voir M. de Luxembourg, mécontent de la lenteur d'un de ces magistrats, le saisir au collet, dague en main, prêt à lui faire un mauvais parti, sans Tinterv'ention d'un de ses gentilshommes '.

En décembre 1623, on comptait quarante-huit maîtres, servant par quartier ou trimestre. François Foucquet figure sur cette liste comme siégeant à THôtel en janvier, février, mars; au Conseil privé du Roi, en avril, mai et juin'. Parmi les noms de ses collègues, il s'en trouve de connus et de célèbres, de Mesmes, sieur d'Avaux; do Ghaulnes, Brulart, de Bérulle, de Gricqueville, Courtin, Hay, sieur du Chastelet, allié aux Foucquet; Amelot, de Machaut, Séguier, de Sève, Turgot. On y avait vu les Michel Le Tellier, les Bellièvre, les Caumartin.

Vers ce temps-là, Jeannin, bien qu'à la retraite, donnait encore son avis sur la politique à suivre. Le vieillard, fatigué de travaux, n'estimait rien de si précieux aux hommes que le repos. Ancien ligueur, il craignait moins l'ambition de la maison d'Autriche que le développement des nations protestantes, trop aidées par la France, selon lui. Par contre, il recommandait la tolérance à l'intérieur et le maintien de Tédit de Nantes.

Tout différent d'âge et d'opinions, l'homme dissimulé, tenace, implacable, qui allait arriver aux affaires, le cardinal de Richelieu, élaborait depuis dix ans les projets d'une politique d'action, dirigée au dehors contre la maison d'Autriche, au dedans contre le protestantisme et l'aristocratie*. Jusqu'à présent, la postérité adonné raison au Cardinal. Peut-être quelque jour se demandera-t-on si le vieux Jeannin n'était pas le mieux inspiré.

1 Lettre de Malherbe, 13 janvier 1614, Œuvres, t. III, p. 370, édit. des Grands Ecrivains,

2 Liste dressée en décembre 1623, Giiuhd, Offices, p. 679.

' Testament politique du cardinal de Richelieu, 1'* part., p. 128, 164.

François Foucquet ne portait pas si haut ses visées. Richelieu, habile à mettre les honames à la place où ils pouvaient le mieux servir ses desseins, le désigna pour étudier les affaires maritimes et commerciales auxquelles il voulait donner un nouvel essor.

Cette décision du ministre devait avoir la plus grande influence sur l'avenir de Nicolas Foucquet, qui assista tout enfant à cet essai de réorganisation navale.

Depuis longtemps, les États et les assemblées des notables se plaignaient de Tabandon et de la décadence du commerce maritime. La mer était loin de la Cour, et les ministres avaient bien d'autres soucis en tête. Mais, en 1623, parut un livret intitulé : La Réformation de la France, qui eut les honneurs d'une analyse dans le Mer^ cure françois \ journal semi-officiel de Richelieu. Il commençait par un « advis au Roy » sur la nécessité de tenir toujours en état une flotte de trente grands vaisseaux au moins commandée par des capitaines, de naissance moyenne, « qui n'auroient que Thonneur et le service du Roy en recommandation » . Alors, on pourrait agir « tant contre les Rocbelois qu'autres corsaires » . C'était la secrète pensée de Richelieu que le « maistre de la mer est maistre aussi de la terre ^ » ; que pour réunir des forces navales, le meilleur moyen était d'encourager la marine marchande, dont au besoin on mettrait les vaisseaux en réquisition.

 cet appel du ministre, la nation française éprouva un de ces accès de fièvre, trop peu durables, pendant lesquels il semble qu'elle va faire déborder son empire sur le monde entier. On citait l'exemple des Hollandais, des Anglais, leurs colonies , leurs compagnies commerciales , sources d'immenses profits. La Compagnie hollandaise, constituée

ï Mercure français, 1623, p. 417 • Ibid., 1627, p. 236, «57.

et privilégiée par les États en 1602, avait distribué dès 1605 15 pour 100, en 1606 75 pour 100». L'imagination s'exaltait. Pourquoi laisser aux étrangers ces riches proies? N'avions-nous pas sur la mer Océane et sur la Méditerranée les plus beaux ports, des côtes peuplées de matelots intrépides, normands, bretons, basques, provençaux? Chacun donna ses raisons. On enseigna que si certains trafics devaient être réservés au menu peuple, il était des négoces que ceux-là seuls pouvaient entreprendre qui étaient déjà riches, comme celui de la mer. Ces expéditions, rudes et hasardeuses autant que celles de la guerre, devaient participer aux mêmes honneurs. On pouvait y faire preuve de courage et de noblesse. Il était plus honorable, ajoutaient les théologiens , de se livrer à ces entreprises que de se mêler de banque et d'usure, à la façon des Italiens. Prêter son argent à intérêts homicides sur terre était un péché; mais à la mer, on pouvait chrétiennement le faire valoir. Au fond, les politiques avaient d'autres mobiles. Grâce au commerce maritime, la noblesse entretiendrait une fortune qui s'épuisait chaque jour en dépenses stériles. Un an de navigation vaudrait plus aux gentilshommes que dix ans d'importunités et de rebuffades à la Cour ^.

Le Cardinal fit donc connaître son désir de voir créer en France, à l'imitation des Hollandais, une compagnie d'où l'on retirerait « autant d'utilité que les Espagnols en ont des mines du Pérou ^ » . L'appui du Roi était acquis à ces entreprises. Pour se concilier les financiers, on arrêta les travaux d'une Chambre de justice récemment formée dans le but d'exercer de grandes revendications*. C'était même un cousin de François Foucquet, René de Maupeou, président

* Savart, Pratique du commerce, t. I, p. 213.

* SiLDON, Le Conseiller d* Estât, p. 122, éd. in-i8.

* ViALART, Histoire du ministère du cardinal de Richelieu, l. I, p. 384,

* Mercurefrançois, 1624, p. 704, 705.

à la Cour des aides, qui devait y exercer les fonctions de procureur général. On proclama une sorte d'amnistie financière. Seulement, Richelieu, dont les abus passés n'intéressaient pas Tamour-propre, laissait entendre aux intéressés qu'il aimerait à recevoir quelques marques de reconnaissance.

Le partisan Montmor et ses amis saisirent cette occasion de sceller la paix. Ils formèrent une compagnie dite des « Cent Associez » , pour le commerce en général, « tant par terre que par mer, au Ponant, Levant et voyages de long cours » . Par ces statuts, appelés les articles du Morbihatiy on concédait aux associés le havre de Morbihan, avec droit d'y « construire une ville libre, pour la sûreté de leurs personnes et biens, d'y establir collèges, imprimeries, chantiers, fonderies, foires et marchés » . La Compagnie aurait pouvoir de former dans toutes les bonnes villes des magasins avec facteurs et correspondants, pour vendre et acheter, sans permission ni congé des gouverneurs. Les nobles et même les ecclésiastiques entraient dans l'association sans déroger. Quant aux procès l'intéressant, ils seraient jugés non par les tribunaux ordinaires, mais aux Requêtes de l'Hôtel, avec appel au Conseil d'État '. Enfin, les Cent Associés suppliaient le Roi de nommer Richelieu surintendant général du commerce, a à cause de l'autorité et singulière probité qu'ils reconnaissoient en lui » ; mais cette charge devait être éteinte à son décès, « et ne pourra Sa Majesté la faire revivre à l'avenir, sous quelque prétexte que ce soit » . Les contrats d'affaires entre gouvernements et particuliers ont toujours contenu d'étranges contradictions.

L'intérêt secret de cette clause était de soustraire la Compagnie à l'autorité de l'amiral, de donner le pouvoir à Richelieu seul et à personne après lui.

En mai 1626, on sentait comme une approche d'orage.

^ Mercure français y 1626, t. XII, p. 44.

ÎO NICOLAS FOUCQUET.

La Cour quittait Fontainebleau à la suite de graves événements. Le maréchal d'Ornano avait été arrêté. Son pupille, Monsieur, frère du Roi, se rendait d*assez mauvaise grâce à Limours, portant des excuses à Richelieu. La Cour, en même temps, faisait des préparatifs de voyage. François Foucquet et deux de ses collègues, maîtres des requêtes, avaient reçu Tordre de la suivre. Où allait-on? En Picardie? à Lyon? On ne savait. A la dernière heure, le 2 juin, on apprit que Louis XIII partait pour Blois. Autre étonnement. Le Cardinal ne suivait pas le Roi. Il était malade, parlait de retraite. Ces maladies des politiques sont souvent dangereuses pour les autres.

Du 6 juin au 2 juillet, la Cour demeura paisible à Blois. Enfin, MM. de Vendôme y arrivèrent, et, presque au débotté, furent arrêtés tous les deux. Le Roi aussitôt partit pour Nantes. Les États de Bretagne y étaient réunis, et le chancelier Marillac préparait sa harangue. Autre coup de théâtre. Le favori de Louis XIII, le jeune Ghalais, est arrêté, gardé à vue dans une chambre haute du château. Un mois s'écoule sans qu'on sache au juste ce qui se passe. Enfin, le 5 août', des lettres patentes déclarent que le Roi, « ayant advis de plusieurs conspirations contre sa personne et autorité, de crimes de lèze-majesté au premier chef, les plus atroces que Textrême meschanceté puisse excogiter » , avait fait arrêter les coupables.

Ce préambule assez correct était suivi d'un dispositif très discutable, portant création d'une Chambre de justice criminelle, composée, il est vrai, de deux présidents, du procureur général, de huit conseillers du Parlement de Rennes, mais à qui on ajoutait trois maîtres des requêtes. Les uns et les autres étaient désignés nominativement par le Roi. Il s'agissait donc bien d'un tribunal extraordinaire, constitué au mépris de l'ordonnance de Blois.

* Mercure françois, 1626, p. 387.

François Foucquet, avec ses deux collègues Machault et Gricqueville, amenés en Bretagne en vue d'achever l'affaire de la grande Compagnie du Morbihan , étaient tout portés pour prendre part au jugement de ces crimes encore inconnus, mais que le Cardinal déclarait atroces '.

Séparées depuis un demi-siècle, les deux branches de la famille Foucquet se trouvèrent réunies pour former ce tribunal d'exception. En effet, le procureur général était Christophe Foucquet, qui exerçait les mêmes fonctions au Parlement de Rennes. Il faut encore citer parmi les juges le conseiller Hay, cousin du procureur général, et le conseiller Descartes, père du célèbre philosophe.

Une famille, celle de Chalais, allait descendre en quelque sorte jusqu'à la ruine, et, par l'éternel jeu de bascule des affaires humaines, une autre maison allait être édifiée jusqu'au faite, celle des Foucquet.

Par maiheur pour ces derniers, le point de départ de cette fortune sera leur concours à une juridiction arbitraire.

La justice absolue n'est pas de ce monde, et cependant le monde ne peut vivre sans justice. Pour imposer légitimement à un homme la décision que rendront sur ses biens, sa liberté, sa vie, d'autres hommes, susceptibles comme lui d'erreur et de passion, on doit lui donner au moins cette garantie qu'on n'a pas choisi ses juges, qu'institués d'avance, ils ne dépendent plus que de leur conscience et n'ont à répondre que de la sincérité de leur décision. Sinon, les tribunaux et les cours, de quelque titre qu'on les relève, ne sont que des instruments suspects de police gouvernementale, et la postérité les condamne à son tour.

Pendant trente-cinq ans, les Foucquet apparaîtront mêlés, de leur consentement ou malgré eux, à ces jugements par commission, jusqu'au jour où le chef de la famille sera tra-

^ Mercure français y i6î6, p. 387, 391.

duit devant une juridiction semblable, subissant ainsi Tinéluctable loi de la faute ori{jinel]e.

Le roman et le drame se sont empares de la tragique aventure du comte de Ghalais, mais sans pénétrer dans la secrète horreur de cette procédure abominable, dirigée et falsifiée par Richelieu , sanctionnée sans examen , sans preuve, par une soi-disant Chambre de justice dont Tarrét servile constitue le sanglant prologue de cette histoire.

Page 1