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CHAPITRE

Nicolas Gogol était originaire de cette Ukraine, qui joue dans le monde russe un rôle analogue à celui dé la Provence dans notre monde français.

La Petite-Russie a une langue aussi différente du russe proprement dit que le provençal Test de notre idiome littéraire ; elle a des traditions historiques, des légendes poétiques encore aujourd'hui chantées par des rapsodes aveugles et qui ne craignent point la comparaison avec les Bylines ^ de la Russie du Nord.

Tour à tour disputée par les Polonais, les Tatares, les Moscovites, berceau de la Gosaquerie, l'Ukraine est la terre épique par excellence. Ses steppes infinies, ses grands fleuves dormants s'adaptent tour à tour aux expéditions aventureuses des

1 Chansons épiques.

6 NICOLAS qOGOL

Tatares ou des Cosaques et aux mélancoliques rêveries du poète.

Ecoutez comme Gogol s'est plu à chanter le charme de la steppe vierge encore au temps de la libre Cosaquerie.

« Le soleil s'était levé dans un ciel déblayé de nuages et versait sur la steppe sa lumière vivifiante ■et chaude. Tout ce qu'il y avait de trouble et de rsommeil dans l'âme des Cosaques s'évanouit sou- •dain.

<r A cette époque — il s'agit du seizième siècle — lout l'espace qui constitue maintenant la Nouvelle Russie jusqu'à la Mer Noire était un désert vierge «t verdoyant. Jamais la charrue n'avait passé à travers le flot incommensurable de la sauvage végétation. Seuls les chevaux qui s'y cachaient comme dans une forêt y marquaient leur empreinte. Rien ae pouvait être plus beau dans la nature ; toute la surface du sol présentait un océan de verdure et •d'or dont jaillissaient des millions de fleurs. Parmi les tiges fines et hautes des herbages pointaient des bleuets d'un bleu clair, foncé ou violacé; le genêt •dressait en l'air sa pyramide jaune ; le trèfle blanc -égayait l'herbage de ses ombelles ; un épi de blé venu, Dieu sait d'où, mûrissait solitaire. Sous les ra- -cînes ténues grouillaient des perdrix au col allongé. L'air était rempli de mille sifflements divers. Sous le ciel planaient immobiles des éperviers, les ailes

déployées, les yeux obstinément fixés sur les herbes« Au-dessus de quelque lac lointain, se faisaient en<« tendre les cris d'une bande d'oies sauvages. De l'herbe, la mouette s'élevait par élans cadencés pour se baigner avec délices dans les flots de l'air azurée Tantôt elle se perd dans l'infini et n'apparaît plus que comme un point noir, tantôt après un virement d'ailes elle étincelle au soleil. Le diable m'em«. porte mes steppes, que vous êtes belles ! »

Voici maintenant la description de la nuit de l'Ukraine, de cette nuit enchantée dont nul plus que Gogol n'a savouré le charme exquis. Il l'a décrite » à deux reprises. Le lecteur trouvera, je crois, quelque intérêt à confronter les deux tableaux.

Le premier figure à la suite de cette pittoresque esquisse de la steppe que l'on vient de lire.

a Le soir venu, la steppe se transformait complètement. Toute son étendue bigarrée était enveloppée des derniers rayons d'un soleil ardent; puis peu à peu elle s'obscurcissait ; on voyait l'ombre descendre sur elle ; elle devenait d'un vert foncé. Les vapeurs montaient plus épaisses ; chaque fleur, chaque brin d'herbe exhalait un parfum d'ambre. Toute la steppe embaumait. Sous le ciel d'un azur foncé, on eût dit qu'un pinceau gigantesque avait étalé de larges bandes d'or rose ; çà et là flottaient en flocons blancs des nuages légers et transparents. Un souffle frais et caressant comme les vagues de

la mer effleurait à peine les tiges de gazon, rafratehissait à peine les joues du voyageur. Toute la musique qui avait résonné pendant le jour, se taisait et était remplacée pal* un autre concert. Des gerboises mouchetées se glissaient hors de leurs trous, se dressaient sur leurs pattes de derrière et faisaient retentir la steppe de leur sifflement. Le grésillement des grillons devenait plus tumultueux et parfois sur quelque lac solitaire se faisait entendre le cri argentin du cygne qui résonnait dans Tatmosphère... Parfois le ciel nocturne s'illuminait des reflets d'un incendie de roseaux secs et une longue, file sombre de cygnes volant vers le Nord s'éclairait tout à coup d'un reflet d'argent rose et l'on eût dit alors que des foulards rouges volaient sur l'obscurité du ciel. » (Taras Boulba, chap. IL) • « Connaissez-vous la nuit de l'Ukraine ! Oh ! vous ne connaissez pas la nuit de l'Ukraine. Gontemplez-là. Du milieu du ciel la lune regarde; l'incommensurable voûte s'est étalée et paraît plus vaste encore ; sur toute la terre flotte une lumière argentée ; l'air est merveilleux, frais, plein de caresses et balance un océan de parfums. Nuit divine ! Nuit enchanteresse ! Immobiles, rêveurs, les bois sont pleins de ténèbres et projettent autour d'eux une ombre colossale. Les étangs sont silencieux et paisibles ; la fraîcheur et l'obscurité de leurs eaux Sont tristement emprisonnées dans les sombres

murailles de verdure des parcs. Les forêts vierges des merisiers et cerisiers sauvages aventurent timidement leurs racines dans la fraîcheur de Teau et font parfois frissonner leurs feuilles, comme si elles s'indignaient des caresses du joli vent de nuit qui se glisse jusqu'à elles pour les baiser.

« Toute la terre dort. Au-dessus, là-haut, tout respire, tout est merveilleux et solennel. Et dan» Fâme tout est infini, tout est merveille et de ses profondeurs s'élancent avec grâce des essaims de visions argentées. Nuit divine ! Nuit enchanteresse \ Soudain tout s'anime, les forêts, les étangs, les steppes. La chanson grandiose du rossignol de l'Ukraine se fait entendre; on dirait que la lune l'écoute au milieu du ciel. Gomme enchanté, un village dort sur la colline. Les groupes de chaumières apparaissent plus blancs à la lueur de la lune ; leurs murailles luisent, jaillissent plus lumineuses de l'obscurité. Les chants se sont tus. Partout le silence. Les bons chrétiens dorment. Çà et là pourtant d'étroites fenêtres scintillent. Au seuil de quelques chaumières, des familles attardées achèvent de souper.... »

Cette. Ukraine que Gogol savait si bien décrire, qui disait tant de choses à son imagination de poète, au fond il n'avait pour elle qu'un amour purement littéraire et du jour où il l'eut quittée, il n'eut qu'une idée ce fut d'y revenir le moins possible.

Sa famille était originaire de la Petite-Russie ; il appartenait à cette race tour à tour mélancolique comme les peuples du Nord, vive, spirituelle et brillante comme nos Provençaux. Ces deux traits se retrouvent dans l'œuvre de Gogol, mais c'est la mélancolie qui finira par l'emporter et sous l'influence de circonstances que nous essaierons d'expliquer, il terminera sa vie dans le mysticisme. Ses ancêtres avaient joué un certain rôle dans l'histoire tumultueuse de la Petite-Russie. Les textes mentionnent au xvii® siècle un colonel cosaque Ostap * Gogol.

Nicolas Yasilievitch Gogol naquit le 19 mars 1809 à Sorotchintsi. C'est une bourgade du district de Mirgorod, gouvernement de Poltava. Ses parents appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux. Son père qui avait été officier et fonctionnaire à Poltava, était un homme relativement lettré, fort gai et qui avait écrit quelques vaudevilles. Je n'ai malheureusement pas eu occasion de les lire. Mais je sais qu'il s'était efforcé d'inculquer à son fils des goûts littéraires. En 1824, il écrivait au jeune Nicolas pour lui annoncer l'apparition de VOnieguine, et peu de temps après il lui envoyait le chef-d'œuvre de Pouchkine *. Il mourut l'année

1 Ostap est l'équivalent d'Eustache. C'est le nom d'un des héros de Taras Boulba:

'^ Sur Pouchkine, voyez le volume de M. Haumant dans cette collection.

suivante et n'eut pas le temps d'exercer d'action sérieuse sur l'esprit de Nicolas.

Sa veuve était une femme assez peu lettrée, très croyante et très crédule, et qui contribua à développer chez le jeune Nicolas une ardente dévotion. Gogol avait pour elle une affection sincère, mais au fond il se considérait comme très supérieur à elle. En 1833, à l'âge de vingt-quatre ans, il lui écrivait en des termes qui nous paraissent singuliers sous la plume d'un si jeune homme ;

« Vous n'avez pas su m'élever, lui disait-il, vous

étiez trop jeune, vous n'aviez pas d'expérience

Je regardais toutes choses comme créées pour mon agrément. Je n'aimais personne que vous et seulement parce que la nature m'avait inspiré ce sentiment. »

Ce sont là des propos d'enfant gâté, disons le mot, d'enfant mal élevé.

Cependant ce n'était pas dans la maison paternelle que le jeune Nicolas avait reçu son éducation^ A l'âge de dix ans, il avait été envoyé au gymnase de Poltava; trois ans plus tard, il avait été transféré à celui de Niéjine qui venait d'ouvrir et qui est aujourd'hui l'un des établissements les plus considérables de la Russie méridionale, une sorte d'Université au petit pied. C'était dans ce temps-là un médiocre collège de province. La discipline y était peu observée, les professeurs insuffisants. Gogol était un écolier espiègle et assez paresseux.

J'ai sous les yeux un extrait de ses notes pour une semaine de décembre — j'ignore en quelle année. Dans la même journée, il est mis deux fois au piquet pour propos grossiers et pour malpropreté. Le 19 décembre, pour le punir de sa paresse il est privé de dîner, mis au coin et privé de thé. Le lendemain, il est mis au pain et à Teau et privé de thé, pour s'être amusé avec des jouets pendant le catéchisme.

Évidemment l'aumônier avait une âme peu indulgente. Les notes d'écolier de Tolstoï sont encore pires que celles de Gogol et elles ne l'ont pas empêché de devenir ce que l'on sait.

• Si Gogol ne travaillait guère, en revanche, il observait beaucoup, il s'exerçait à écrire et griffonnait notamment des pièces de théâtre. Nous avons des lettres de cette période ; elles attestent un tempérament inquiet, original, ombrageux. Le futur écrivain se demande à quoi il devra consacrer sa vie. Il est mort sans avoir résolu ce problème. II est chrétien, il a la foi du charbonnier, mais cela ne lui suffit pas. Il se pose une foule de questions oiseuses et inutiles. C'est une manière comme une autre de gâcher son temps et son intelligence; Gogol a gâché beaucoup de temps dans sa vie. II est de ceux auxquels on peut appliquer le vers de Molière :

Et le raisonnement en bannit, la raison.

Il s'occupe beaucoup de lui-même. Il se consîdère — et il n'a pas tort — comme une créature exceptionnelle. Il se demande comment il devra appliquer Ténergie qu'il sent en lui. Il se torture sans raison.

Voici ce qu'il écrivait à sa mère à la date du l*"" mars 1828. Il avait alors dix-neuf ans :

« J'ai souffert plus de chagrins et de misères que vous ne l'imaginez. Bien peu de gens ont autant pâti que moi de l'ingratitude, de l'injustice et du mépris. J'ai tout supporté sans reproche, sans murmure. Personne ne m'a entendu me plaindre. Je suis vraiment considéré comme une énigme par tout le monde. Personne ne m'a encore deviné. Chez vous on me considère comme un orgueilleux, comme un pédant insupportable qui s'imagine qu'il e^tplus malin que les autres, qu'il est bâti sur un autre patron. Vous m'appelez rêveur, étourneau. Non ! Je connais trop bien les hommes pour être un rêveur. Les leçons qu'ils m'ont données resteront toujours ineffaçables et elles seront la fidèle garantie de mon bonheur. »

Le jeune étudiant se flattait. Il devait toujours courir après le bonheur, sans jamais le rencontrer I

Pendant quelque temps, il s'était imaginé qu'il embrasserait la carrière judiciaire :

« Dès ma plus tendre enfance, écrivait-il à un

tie ses camarades, en 1827, j*ai brûlé du désir ardent de rendre ma vie utile à l'État, de lui apporter ne fût-ce que le moindre profit. Une sueur froide jaillissait sur mon visage quand je songeais que peut-être je périrais dans la poussière, sans avoir signalé mon nom par une belle œuvre. Être au monde et ne pas signaler son existence, cela me semblait terrible ! J'ai passé en revue toutes les fonctions, tous les emplois de l'Empire et me suis arrêté à la Justice. J'ai constaté que c'était là qu'il y avait plus de labeur que partout ailleurs, là seulement que je pouvais faire le bien, être utile à l'humanité. La mauvaise justice, leplus grand malheur de ce monde déchirait surtout mon cœur. Je me suis juré de ne pas passer une minute de ma courte vie sans faire le bien. Pendant deux années (c'està-dire au collège de seize à dix-huit ans), je me suis occupé constamment dé l'étude des lois des autres nations et des lois naturelles fondamentales pour tous les peuples. Maintenant je m'occupe de nos lois nationales. »

Il avoue qu'il n'a confié ces rêves à personne, dé peur qu'on ne le prît pas au sérieux. Et nous qui connaissons sa vie ultérieure, nous aurions en effet bien de la peine à prendre au sérieux ces rêveries d'adolescent.

Sa patrie, l'Ukraine, n'offre point de débouchés à ses ambitions. Il pourrait rester à exploiter le

domaine paternel, mais il ne se sent aucun goût pour la vie des champs.

En attendant qu'il se rende utile à sa patrie, il ébauche ou écrit des satires, des poésies fugitives, une simili-tragédie, un roman plus ou moins fantastique, une idylle en vers intitulée Hana Kuchelgarten, peut-être inspirée par la Louise de Voss et où l'on retrouve des traces de byronisme.

A cette époque de sa vie, c'est la littérature allemande qui l'intéresse le plus. Pendant son séjour à Niéjine, nous le voyons consacrer une somme relativement considérable à l'acquisition des œuvres de Schiller.

L'idéalisme de Schiller convient à son tempérament rêveur et lyrique.

« C'est, nous dit M. Kotliarevsky, une nature complexe, nerveuse, dont les dispositions changent très souvent, avec une tendance naturelle à la mélancolie ; une nature très fière et cachée, qui a une haute opinion d'elle-même et la conviction qu'un jour viendra où elle saura justifier cette opinion ; une nature richement douée de talent littéraire, un esprit tranchant, sarcastique, railleur et un cœur débordant de lyrisme. »

Notons ici, pour ne jamais le perdre de vue, un trait essentiel de Gogol. Il n'a jamais connu l'amour. Il a tracé quelques types séduisants de jeunes filles, mais la femme ne joue qu'un rôle secondaire

dans son œuvre. Elle n'en a joué aucun dans sa vie.

Gogol aime la Petite-Russie au point de vue pittoresque. Mais il ne rêve nullement de séparatisme et n'a rien de commun avec certains Ukrainiens d'aujourd'hui, qui voudraient s'émanciper de la Grande-Russie. Il s'est exprimé très nettement à ce sujet dans une lettre adressée, le 24 décembre 1884, à M°»* Smirnov. Il était alors dans sa trentecinquième année.

« Je vous dirai un mot à propos de mon âme khokol * ou russe ; car je vois, par votre lettre, que ce problème vous préoccupe depuis quelque temps. Je vous dirai que je ne sais pas même si j'ai une âme khokol ou russe. Je sais seulement que je ne donnerais en aucune façon la préférence au Petit-Russe sur le Russe ou au Russe sur le Petit- Russe. Les deux nations ont été trop libéralement gratifiées par le Seigneur et, comme à dessein, chacune d'elles possède ce qui manque à l'autre. Ceci indique clairement qu'elles doivent se compléter mutuellement. Leurs histoires ne se ressemblent pas dans le passé, de telles sortes que leurs aptitudes se sont développées différemment, afin

t Khokol, épithète par laquelle la Graadc-Russie désigne familièrement la Petite-Russie. Le mot, qui veut .dire houppe, fait allusion à une mode de coiffure usité autrefois dans la Petite-Russie.

de produire, après leur réunion, quelque chose de plus achevé dans l'humanité. Ne vous fondez pas sur mes œuvres et n'en tirez pas de conclusions sur nous-mêmes. Elles ont été écrites il y a longtemps, durant ma folle jeunesse. Elles renferment quelques indications sur mon état d'esprit en ce temps là, mais, si je n'en fais pas l'aveu moi-même, personne ne le remarquera. »

On trouve, dans les œuvres de Gogol, quelques mots petits-russes comme on trouve des termes provençaux dans l'œuvre de Daudet. Mais il n'a rien écrit en petit-russe, sauf un billet de cinq ou six lignes adressé au poète polonais Bodhan Zaleski, lequel, comme lui, était originaire de l'Ukraine.

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