‹ Nicolas GogolChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A la fin de Tannée 1820, Gogol, âgé de dix-neuf ans, quitte le pays natal pour aller chercher fortune à Pétersbourg. Il est sorti du lycée avec des notes assez médiocres qui lui donnent droit att dernier tchine de la hiérarchie russe, celui de régîstrateur de collège, autrement dit surnuméraire d'un bureau quelconque. Ceux de ses camarades, qui avaient obtenu de meilleures notes, pouvaient aspirer au douzième tchine, au titre de secrétaire de gouvernement.

Les lettres qu'il écrit de Pétersbourg à sa mère, attestent un profond désenchantement. Les prix de la capitale lui paraissent terriblement élevés pour ses modestes ressources. Il est obligé de se priver d'une foule d'agréments, notamment du théâtre, qui est son plaisir favori. Pétersbourg l'intéresse

médiocrement; les étrangers y ont perdu leur physionomie nationale et les Russes leur physionomie indigène. C'est une ville d'employés uniquement occupés de leur service.

Ce service, dont Gogol rêvait en Ukraine, lui apparaît maintenant sous un aspect prosaïque et rebutant. Attaché d'abord au ministère des apanages, il est un détestable fonctionnaire. Il lui arrive parfois de rester deux ou trois jours sans paraître à son bureau. Quand on lui fait des reproches, il offre sa démission, quitte à la retirer quelques instants après.

Tout en expédiant ses écritures administratives, il griffonne des vers. Comme beaucoup de prosateurs, et non des moins illustres, — parmi nos contemporains^ Jules Lemaître et Paul Bourget,— il s'essaie d'abord à la poésie. Au mois de mars 1829, il imprime, dans le Fils de la Patrie y un poème en l'honneur de cette Italie, dont il rêve déjà, et qui jouera un si grand rôle dans sa vie. Mais il n'oublie pas son Ukraine. Dans ses lettres, il demande à sa mère des renseignements précis sur tel ou tel usage, tel ou tel jeu qu'il n'a pas suffisamment observé.

Au mois de juin, il fait paraître le poème qu'il a emporté du collège : Hans Kuahelgarten, idylle en tableaux. Il prend le pseudonyme d'Alov. Dans la préface, un éditeur imaginaire raconte que cette

idylle est l'œuvre d'un jeune homme de dix-huit ans, dont il a paru bon d'encourager le talent.

Cette réclame ne mordit pas sur le public. Le poème fut mal accueilli par la critique. L'auteur, découragé, retira l'ouvrage de chez les libraires, brûla presque tous les exemplaires et s'efforça d'oublier son échec. Faisons comme lui; laissons Hans Kuchelgarten à l'oubli. On le réimprime encore dans les œuvres complètes, mais on ne le lit pas.

Tout à coup, il prit au jeune employé une singu- ' Hère fantaisie, celle de quitter la Russie et d'aller vivre à l'étranger. C'est d'ailleurs une idée qui prend souvent à ses compatriotes. Il s'embarqua par le premier bateau venu et partit pour Lûbeck. Il justifiait cette escapade auprès de sa mère en lui racontant qu'il voulait échapper à un amour malheureux. D'après un de ses derniers biographes, il aurait voulu aller de Lûbeck à Travemunde, peutêtre pour prendre les bains de mer. Il n'était pas nécessaire d'aller chercher si loin de l'eau salée.

En entreprenant ce prétendu voyage sentimental, Gogol n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il n'avait point d'argent. Cette fugue bizarre et peu explicable est le premier symptôme d'un état d'âme particulier, d'un besoin maladif de se déplacer, d'échapper à son milieu. Gogol aurait pu donner pour devise à sa vie, l'épigraphe que Pouchkine a mis en tête d'un des chants à'Onéguine :

Où est-on mieux?

— Ailleurs.

Gogol est loin d'être un personnage normal et je crois bien que nos psychiatres modernes lui appli- . queraient l'épithèle de dromomane.

. Dès ce moment, son caractère offre les traits qui . ne feront que s'accentuer dans la suite; une imagination très développée, une vraie folle du logis, un amour-propre démesuré, une tendance irrésistible à la mégalomanie, une rare vivacité de conception paralysée de temps en temps par des accès de découragement, des phobies imprévues.

Son emploi n'exige de lui que cinq heures de service par jour. Trois fois par semaine, il va étudier la peinture à l'Ecole des Beaux- Arts. Son salaire est modeste; il s efforce de l'augmenter par des leçons.

Au mois de mars, il publie dans la Revue, Les Annales de la Patrie, le premier de ses récits ukrainiens. Il est intitulé : Basavriouk ou la veille de saint Jean^Baptiste, nouvelle petite-russienne par un diacre de V église de l'Intercession. Il n'ose pas signer. Il ne met pas non plus son nom à divers essais parus dans d'autres recueils et de valeur fort inégale.

Il ne peut compter sur sa plume pour vivre. Il s'imagine qu'il est fait pour l'enseignement et qu'il pourra cumuler les fonctions de professeur avec celles d'expéditionnaire.

En février 1831, il est nommé professeur adjoint d'histoire pour les classes enfantines à Tlnstîtut patriotique des jeunes filles. Il ne réussit guère en cette qualité, mais son génie naissant commence à appeler sur lui l'attention et la sympathie. L'un de ses premiers admirateurs est Pierre-Alexandrovitch Pletnev, qui fut recteur, académicien et l'un des meilleurs critiques de la première moitié du XIX* siècle.

Le 22 février 1831, Pletnev écrivait à Pouchkine :

« Il faut que je te fasse faire la connaissance d'un jeune écrivain qui promet quelque chose d'excellent. Peut-être as-tu remarqué dans Les Meurs du Nord^ un fragment de roman historique signé 000, dans La Gazette littéraire des Pensées sur renseignement de la géographie^ un article sur La Femme, et un chapitre d'un récit petit-russe : Le Précepteur, L'auteur est Gogol lanovsky. Il a fait ses études à Niejine. Il était d'abord entré au service civil; mais la passion de la pédagogie l'a amené sous nos drapeaux. Il est devenu professeur. Joukovsky en est enthousiasmé. Je suis impatient de te le présenter pour qu'il reçoive ta bénédiction. Il aime les sciences pour elles-mêmes et en sa qualité d'artiste, il est prêt à souffrir pour elles toute espèce de privation. Gela me touche et m'enthousiasme. »

Au mois de mars 1831, Gogol quitte définitive* ment le département des apanages et reçoit de Tayancement à l'Institut patriotique. Peu de temp» après, il fait la connaissance de Pouchkine.

Poursuivons Texamen de son Curriculum vitœ.

Nous reviendrons tout à l'heure sur son œuvre lit-^ téraire.

Il prend d'abord très au sérieux son métier de pédagogue. Il se croit une vocation sérieuse. Il rêved'écrire un traité de géographie qu'il aurait intitulé t La Terre et VHomme,

Puis, il s'imagine qu'il est né pour un enseigne* ment supérieur à celui des jeunes filles, il rêve d'une chaire d'université. Peut-être à ce moment- là> subit-il l'influence de Pogodine qu'il a rencontré récemment et qui, après avoir commencé par des oeuvres d'imagination, a fini par devenir un historien et un publîciste considérable.

En 1833, il écrit à son ami et compatriote, Maximovitch, qu'il prépare une histoire de l'Ukraine^ — rien que cela ! — de cette Ukraine qui, soit dit en passant, devait plus tard séduire l'introducteur de Gogol en France : Mérimée.

Pour écrire cette histoire, le jeune présomptueux sollicite une chaire à l'Université de Kiev. Il n'est ni licencié, ni docteur, mais cette absence de titres< n'est pas pour modérer ses ambitions. Une fois à. Kiev, non seulement il écrira une histoire de lai

Petite-Russie, mais encore une histoire générale, ouvrage qui manque non seulement à la Russie, mais même à l'Europe !

Il prétend être nommé du premier coup professeur titulaire. Ce qu'il lui faut, c'est une chaire d'histoire générale. Il médite un ouvrage en huit ou neuf volumes.

Cette chaire qu'il rêvait, il l'eut, non pas à Kiev, mais à Pétersbourg. Il fut chargé du cours d'histoire du moyen âge. Il commence à professer en septembre 1834; il persista jusqu'à la fin de l'année 1835. Un de ses auditeurs nous a laissé un curieux récit de sa première leçon.

« Il entra dans la salle, nous salua et, en attendant le recteur, il' s'entretint avec l'inspecteur qui l'accompagnait. Il paraissait préoccupé, il retournait son chapeau dans ses mains, pétrissait ses gants et nous regardait d'un air de méfiance. Enfin, il s'approcha de la chaire et se tournant vers nous, il commença à nous expliquer sur quoi il allait faire sa leçon. Pendant cette allocution, il montait lentement les degrés de la chaire. Il se tint d'abord sur la première marche, puis sur la seconde, puis sur la troisième. Évidemment, il n'avait pas confiance en lui-même et voulait d'abord s'essayer. Cependant, il me sembla que son agitation venait moins du manque de présence d'esprit que de la faiblesse de ses nerfs. Car au moment même où

son visage pâlissait et prenait une expression maladive, les pensées qu*il exprimait se déroulaient d'une façon fort logique et sous les formes les plus brillantes. A la fin de son allocution, Gogol était déjà sur la dernière marche et avait pris courage. Il allait commencer la leçon, lorsque le recteur entra tout à coup. Il dut abandonner le poste qu'il occupait. Le recteur lui fit quelques compliments, salua les étudiants et eccupa le fauteuil qui lui était destiné. Il se fit un profond silence. Gogol retomba dans son trouble ; son visage pâlit de nouveau et prit une expression douloureuse. Mais il n'y avait plus un instant à perdre. Il monta en chaire la leçon commença. Au bout de cinq minutes, il s'était complètement emparé de l'attention des auditeurs. On ne pouvait pas suivre sa pensée qui volait et se brisait comme l'éclair. Evidemment Gogol n'avait pas confiance en U»-mi^me et avait appris par cœur un teattë préparé d'avance.

« Nous attendions avec impatience la leçon suivante. Gogol arriva en retard et commença par la phrase suivante : « L'Asie a toujours été une sorte de volcan qui éjacule des nations. )) Puis il parla un peu de la grande migration des peuples, mais d'une façon si lâche, si molle, si confuse, que c'était ennuyeux de l'écouter et nous nous demandions si c'était bien ce Gogol qui la semaine précédente nous avait fait une leçon si brillante.

Pour finir, il nous indiqua quelques livres à consulter. La leçon dura en tout vingt minutes. La suivante fut dans le même goût, de sorte que nous nous refroidîmes pour Gogol et que Tacadémie se vida peu à peu. »

L'ancien étudiant ajoute :

« Evidemment ces leçons ennuyaient Gogol et encore plus les auditeurs. Parfois, elles ne duraient qu'une demi-heure. Parfois, le professeur ne se montrait pas pendant une semaine ou deux. »

En somme, Gogol cherche tous les prétextes pour se dérober à une tâche trop lourde pour lui. Quand vint le moment des examens, il se fit porter malade et, à la rentrée, il donna sa démission :

« J*ai réglé mon compte avec TUniversité, écrit-il à Pogodine, le 6 décembre 1835, et, dans un mois, je serai un Cosaque sans ouvrage. Méconnu, je suis monté dans ma chaire, et méconnu, j'en descends ; mais pendant cette année et demie d'obscurité, — l'opinion publique proclame que je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas, — j'ai beaucoup appris et beaucoup ajouté au trésor de mon âme. Maintenant, ce qui m'agite, ce ne sont plus des pensées enfantines, ce n'est plus le cercle restreint de mes connaissances, mais des pensées pleines de vérité et d'une grandeur effrayante. »

Comme fonctionnaire, comme professeur, Gogol a gâché cette période de sa vie. Mais il n'a pas

perdu son temps comme écrivain. Dans le courant de Tannée 1831, il a publié le premier volume des Soirées à la ferme, qui renferme entre autres les nouvelles intitulées : la Foire de Sorotchintsi, la Veille de la Saint^Jean, la Nuit de Mai.

En 1832, il a publié le second volume des Soirées à la Ferme. Il a pris un pseudonyme petit-russe. Il signe Roudy Panko, éleveur d*abeilles. Les pseudonymes étaient à la mode à cette époque.

Il a visité Moscou, où il s*est rencontré avec Pogodine, avec S. -T. Aksakov, avec Zagoskine, qui était directeur des théâtres, avec Dmitriev. L'année suivante, il a commencé une comédie qu'il ne devait pas achever : Vladimir du troisième degré (nous expliquerons plus loin ce titre). Tout en poursuivant des travaux historiques destinés à ne pas aboutir, il a, au cours de Tannée 1834, conçu le plan du Revisor et du Mariage; il a écrit Taras Boulba dans la première rédaction; il a imprimé un volume de mélanges sous ce titre : Arabesques et un nouveau recueil de nouvelles : Mirgorod. Mais ces livres se sont peu vendus et Tauteur se plaint de la misère. Il a conçu Tidée des Ames mortes et commencé à les rédiger. Au début de Tannée 1836, il a lu le Revisor dans un cercle d'amis et le succès a été considérable. Le 19 avril de cette même année a lieu la premi ère représentation. Gogol est médiocrement satisfait du succès

de sa pièce, et son désenchantement lui est un prétexte pour quitter la Russie. Ceux d'entre nous qui ont longtemps vécu en dehors des frontières de leur patrie ont volontiers le mal du pays. Gogol, comme beaucoup de ses compatriotes, avait le mal de V étranger :

« Adieu, écrivait Gogol à Pogodine ; je vais promener mon ennui, méditer sur mes devoirs d'auteur, sur mes créations à venir et je te reviendrai certainement rafraîchi et renouvelé. »

Il devait revenir beaucoup plus malade qu'il n'était parti.

Page 1