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CHAPITRE VIII

Abordons maintenant les Ames mortes. Ce roman satirique est, ou plutôt devait être Tœuvre capitale de GogOl. Malheureusement il ne Fa pas achevé, ou s'il Tavait achevé, il en a, comme nous l'avons vu plus haut, détruit les derniers chapitres. L'histoire de cette œuvre, c'est, a dit très justement M. Kotliarevsky, l'histoire de l'agonie dé Fauteur.

Gogol ressemblait quelque peu à notre Flaubert, qui fut aussi un maladif. Ecrire était pour lui une souffrance. Il a travaillé aux Ames Mortes pendant dix-sept ans, de l'année 1835 où il en eut la première idée, jusqu'à sa mort (1852).

De 1835 à 1842, il a réussi à mettre sur pied les

six premiers livres de l'œuvre. De 1842 à 1852 il a été incapable de l'achever.

Infelix operis summa qui ponere totum.

Nescit^

Expliquons d'abord ce titre à! Ames Mortes qui n'est pas très intelligible au premier abord pour des lecteurs étrangers.

Au temps du servage, en style officiel, on désignait les serfs par le mot d'âmes. On disait : Un tel est possesseur de quatre-vingts âmes. C'était un pauvre diable. Un tel est possesseur de six mille âmes. Celui-là était un richard. Le nombre des serfs était naturellement proportionnel- aux dimensions du domaine qu'ils exploitaient pour le compte du propriétaire. Une âme morte est un serf mort. Celui qui vend comme vivante une âme morte est un escroc, comme celui qui fait payer par un naïf l'action sans valeur d'une entreprise en déconfiture. Il lui vend un titre mort.

Suivant une tradition assez répandue, l'œuvre de Gogol aurait eu pour point de départ un« anecdote contée par Pouchkine qui aurait déjà donné l'idée première du Revisor,

Un critique contemporain, M. Bobrov, a récemment étudié les origines du roman *. Pouchkine

4 Horace.

3 Dans les Mémoires de la section russe de rAcadémie de Saint-Pétersbourg (Année 1910, Tome I).

avait pu donner l'idée . Mais le vrai point de départ devrait être cherché dans les œuvres du romancier lexicographe Dahl qui connaissait admirablement la vie russe et qui a écrit le plus souvent sous le pseudonyme de Kozak Lougansky. Dans un de ses récits intitulé Vakh (Bacchus) Sidorov Tchaïkine, Dahl raconte Thistoire d*un certain Poroubov qui achetait des âmes mortes à raison de cinq à dix roubles pièce et, par un acte légal, mais frauduleux, les transférait sur un terrain marécageux payé par lui cinquante roubles. Sur cette propriété imaginaire il empruntait quarante mille roubles au Conseil de Tutelle qui était une sorte de banque hypothécaire et ensuite disparaissait. D'après M* Bobrov, c'est par Dahl que Pouchkine eut connaissance de ce genre d'escroquerie. On peut objecter que le premier volume de Gogol fut publié dix mois avant que le récit de Dahl parût dans la Bibliothèque de lecture^ mais nous savons tous que les hommes de lettres aiment assez à se raconter le sujet de leurs œuvres et que dans les Revues les manuscrits attendent plusieurs mois avant d'être publiés.

Quoiqu'il en soit, Gogol, de son propre aveu, eommença à écrire sans se rendre compte des pro« portions définitives de l'œuvre.

Ppur accomplir ses escroqueries, son héros devait nécessairement voyager à travers la Russie

jf^

et c'était pour le conteur un excellent prétexte à dessiner des paysages, à tracer des caractères. Mais Tauteur avait-il songé d'avance à la conclusion de l'œuvre ? Comment finirait son aventurier ? Finirait-il, enrichi des dépouilles de ses victimes par épouser quelque riche héritière et par ouvrir un brillant salon à Pétersbourg ou à Moscou, ou, ce qui est plus logique, irait-il échouer en prison ou même en Sibérie ?Je crois bien que Gogol n'en savait rien quand il a commencé son œuvre.

Le titre complet est ainsi conçu : Les aventures de Tchitchikov ou les Ames mortes, Poème. Par ce sous-titre Poème, l'auteur voulait évidemment indiquer qu'il ne fallait pas tout prendre au sérieux dans son récit et qu'il y faisait une belle part à l'imagination. Cependant il n'a pas intitulé les divisions des Chants (comme a fait à tort le traducteur Charrière), mais des chapitres. Le double titre est conforme aux habitudes littéraires de l'époque (Cœlina, ou l'Enfant du mystère, Paule ou la Ferme abandonnée). Il nous semblerait tout à fait bizarre aujourd'hui. Il y a des modes en littérature comme en habillement.

Dans les Morceaux choisis d'une correspondance avec des amis (voir plus haut p. 47), Gogol raconte, qu'il lut à Pouchkine quelques fragments de son œuvre :

« Pouchkine en m'écoutant s'assombrissait de.

plus en plus et à la fin de la lecture il s'écria d'une voix désolée : Mon Dieu ! que notre Russie est triste ! Gela me surprit. Pouchkine qui connaissait si bien la Russie n'avait pas remarqué que tout ce que je lui lisais c'était de la caricature et de l'invention. Depuis ce temps là, je n'ai plus songé qu'à affaiblir la pénible impression que pouvaient produire Les Ames Mortes ».

Ce qui semblait triste à Pouchkine, c'était évidemment la bassesse, la trivialité des personnages. C'était aussi Tidée même du servage contre laquelle Gogol n'a jamais songé à protester et qui au fond est la matière propre du poème.

Evidemment ce n'était pas le beau côté de la vie russe que Gogol voulait peindre quand il disait qu'il voulait faire paraître « d'un côté au moins toute la Russie ».

Il travailla fort lentement à son œuvre, à bâtons rompus, dans des hôtels ou des appartements garnis, tantôt en France, tantôt en Suisse, tantôt en Italie, arrêté tantôt par la maladie, tantôt par des accès de mysticisme qui le déprimaient ou l'exaltaient. Il s'imaginera par exemple que s'il est guéri d'une maladie, c'est parce que Dieu tient essentiellement à ce qu'il achève les Ames Mortes,

Il écrit à son ami Aksakovjau commencement de l'année 1841 :

« Une œuvre merveilleuse s'accomplit dans mon

âme et mes yeux sont bien souvent mouillés des larmes de la reconnaissance. Ici éclate visiblement la sainte volonté de Dieu : une telle inspiration ne vient pas de l'homme. ' Un homme n'inventerait jamais un pareil sujet ».

Ainsi voilà Dieu collaborateur des Ames Mortes ! Vraiment il aurait bien dû les terminer ! Il est vrai que c'est lui aussi qui a inspiré à Joukovsky l'idée de traduire l'Odyssée ! Gogol a tout à fait oublié le commandement qui interdit de prendre en vain le nom de Seigneur. Non seulement il invoque ce nom sacré, mais il en abuse avec une splendide impudence.

Si encore il s'était agi d'écrire une œuvre comme cette Case de l'oncle Tom qui porta un coup si redoutable à l'esclavage des nègres ou môme comme ce voyage de Radistchev où le servage est carrément pris à partie * Mais non ! Le servage, Gogol s'en accomode fort bien ; il ne veut même pas en connaître les abus. Il a d'ailleurs une crainte salutaire de la censure. Dans tout ce que nous connaissons de srfh poème, il n'y a qu'un seul épisode qui lui ait donné maille à partir avec cette institution.

C'est au chant neuvième, l'épisode du capitaine Kopeïkine.

Ce Kopeïkine est un vieux guerrier mutilé qui

* Voir sur Radistchev ma Littérature russe, pp. 172-178 et Russes et Slaves, 3* série (Paris, Hachette).

n'a point reçu de pension de retraite et qui pour vivre est réduit à se faire chef de brigands. Pratiquant le système bien connu aujourd'hui de la restitution, il ne s'attaque qu'aux biens de la couronne. Poursuivi par la police, il réussit à se sauver en Amérique et de là il écrit à l'Empereur pour l'engager à songer désormais à ceux qui ont été mutilés au service de la patrie. Le souverain comprend la leçon, amnistie Kopeîkine et sa bande et fonde une caisse tle retraites pour les Invalides.

La censure ne pouvait naturellement tolérer cet épisode. C'était le seul où Gogol faisait intervenir la personnalité du Souverain qui ne devait pas figurer dans une œuvre d'imagination. L'auteur fit le sacrifice de ce hors-d'œuvre. Gogol honore le pouvoir dans la personne des hauts fonctionnaires. Il ménage moins les petits, ainsi qu'on en peut juger par l'analyse du Revisor, Dans la seconde partie inachevée du poème, il nous présente un gouverneur qui est le type de toutes les vertus, mais qui déclare que tous ses fonctionnaires sont tous de franches canailles (jnerzavtsy).

Aux grands personnages il prête plutôt des ridicules que des vices capables de compromettre le respect dû à leur haute situation.

Le tableau qu'il trace de la vie sociale et des mœurs de ses compatriotes dans la première partie du poème est d'ailleurs assez lamentable. Même

parmi les paysans il n'a pas su introduire un type vraiment sympathique, comme ceux qu'on rencontre chez Tourguenev ou chez Tolstoï. On com- -prend à lire les Ames Mortes avec attention le mot de Pouchkine : Que notre Russie est triste ! et ce -mot, pourrait aussi servir d'épigraphe au jRet^ûor.

Examinons maintenant ce qui nous est arrivé du poème et parlons d'abord du héros Tchitchikov. Gogol a négligé au début de nous dire ce qu'il était et d'où il venait. Ce n'est qu'au onzième chapitre qu'il a songé à réparer cet oubli.

Commençons donc par ce onzième chapitre. Il est indispensable de faire connaissance avec le protagoniste des Ames Mortes,

Paul Ivanovicth Tchitchikov appartient à la petite noblesse provinciale. lia fait des études ordinaires ; son père lui a enseigné que le premier devoir était de gagner de l'argent et dès le collège il a su pratiquer l'usure vis-à-vis de ses camarades et a commencé à thésauriser.

A la mort de ses parents il a réalisé un très mince héritage et est entré comme employé du greffe d'un petit tribunal. Il a sur ses collègues un grand avantage; il est sobre et laborieux, il réussit à se faire nommer greffier et mettant à profit les habitudes administratives que nous voyons aussi dépeintes et flétries dans le Repisor, il sait fort habilement et sans scandale faire chanter ceux qui

ont recours à son ministère. Il nage dans l'aisance, il prend des habitudes de luxe. Un beau jour arrive comme président du tribunal, un magistrat intègre et scrupuleux. Tchitchikov est envoyé en disgrâce dans une autre ville. Il trouve moyen de passer dans le service des douanes, se fait remarquer d'abord par son zèle à dépister les contrebandiers, puis finit par s'entendre avec eux et partager avec eux les bénéfices. Il réalise une grande fortune, mais ses fourberies sont mises à jour ; il passe en jugement. Sa fortune est confisquée. Il est destitué. De son désastre il n'a sauvé qu'une somme de dix mille roubles.

Il réussit à entrer au service d'un grand seigneur comme intendant et en cette qualité il est chargé d'engager au Lombard, c'est-à-dire au Crédit hypothécaire quelques centaines de paysans. Il fait une découverte stupéfiante, c'est que les serfs morts sont acceptés sur les contrôles aussi bien que les serfs vivants « l'un meurt, l'autre naît et à la fin le compte se retrouve ».

Cette révélation est un trait de lumière pour notre aventurier. Avant le prochain recensement, il va acheter toutes les âmes mortes qu'on voudra bien lui vendre. Puis il se présentera au Lombard qui lui prêtera bien deux cents roubles par tête. Il est vrai que d'après la loi on ne peut hypothéquer qu'avec la terre. Mais d'après la loi on peut acheter

rhomme pour coloniser des régions nouvelles, par exemple la Tauride et la Khersonnèse. Ces régions nouvelles, Tchitchikov saura bien les découvrir ou les inventer. Hypothéquer des serfs morts pour peupler des colonies imaginaires, voilà certes, une admirable spéculation.

Donc Paul Ivanovitch Tchitchikov se met en campagne pour trouver de bonnes gens prêts à lui céder à bon compte leurs serfs défunts et, comme il est avant tout un dévot chrétien, il sesigne pieusement avant de commencer ses voyages. Iln*ya pas encore de chemins de fer et il se met en route dans sa britchka, en compagnie de son laquais Petrouchka et de son cocher Séliphane.

Il arrive tout d'abord dans un chef-lieu de gouvernement que Gogol ne nous nomme pas. Les villes et les paysages décrits dans le poème restent anonymes. Mais on peut se fier à l'exactitude des descriptions. Etudiés au point de vue du pittoresque, les chapitres de Gogol nous offrent un tableau fort intéressant des aspects et des conditions matérielles de la vie russe vers 1840, c'est-à-dire à l'époque où les chemins de fer n'avaient pas encore rapproché la Russie de l'Europe. Vie peu confortable s'il en fut, sauf dans les châteaux et les grandes maisons. A l'auberge, la chambre fourmille de blattes et autre vermine ; la salle commune est noire de fumée. Tout en dînant Tchitchikov fait causer ses

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voisins et mène une enquête sur toute la ville. Puis il va visiter les gros bonnets et trouve le moy.en de se faire inviter à une soirée chez le gouverneur, lie connaissance avec des propriétaires qui l'invitent à aller les voir dans leurs terres. Tous ces provinciaux sont charmés de ses bonnes manières et se plaisent à le proclamer un homme supérieur. « L'homme russe, remarque Gogol, aime passionnément à faire la connaissance de ceux qui lui sont supérieurs, ne fût-ce que d'un tchine et l'échange d'un coup de chapeau avec un comte ou un prince lui est plus précieux qu'une cordiale amitié ». Or Tchitchikov se donne le titre de conseiller de collège (c'est le sixième tchine de la hiérarchie russe) et par dessus le marché de propriétaire. Les invitations lui viennent de tous les côtés. Gogol nous mène d'abord en compagnie de son héros chez le ménage Manilov. Ce Manilov est un précurseur de rOblomov de Gontcharov. C'est le type du propriétaire indolent, paresseux, négligent. « Sur sa table s'étalait toujours un livre, marqué à la page quinze qu'il lisait depuis dix ans. Il manquait toujours quelque chose dans sa maison. Le salon était orné d'un beau mobilier, tendu de jolie soie évidemment fort chère; mais la tenture manquait à deux fauteuils qui étaient couverts d'une sinipje natte. Depuis plusieurs années le propriétaire répétait toujours à ses visiteurs : « Ne vous asseyez

pas sur ces fauteuils, ils ne sont pas encore achevés ». Une autre chambre n'avait pas du tout de mobilier.

A côté de Manilov, Gogol nous présente sa femme, une personne très bien élevée qui sait parler français, jouer du piano et tricoter de petits ouvrages. Après un dîner plantureux Tchitchikov amène la conversation sur les serfs morts et propose de les acheter. Stupéfaction de l'hôte.

« Gomment une vente d'âmes mortes, un acte de vente !

Non pas, reprend Tchitchikov, nous les inscrivons comme vivantes, ainsi qu'elles figurent sur les registres du recensement. J'ai l'habitude de toujours respecter les lois ; j'en ai souffert quand j'étais au service ; mais excusez-moi. Le devoir avant tout, c'est sacré. La loi! je ne connais rien que la loi. »

Manilov est trop heureux de se laisser persuader et comme il tient beaucoup àTamitié de Tchitchikov, il se fait un plaisir de lui céder gratuitement les âmes mortes dont il peut disposer.

Tchitchikov quitte le domaine de Manilov pour aller dans celui de Sobakievitoh avec lequel H espère bien faire aussi quelque bonne affaire. Mais en chemin, il s'égare, il est surpris par une effroyable tempête et, guidé par des aboiements de chiens, il finit vers deux heures du matin par échouer

devant un manoir occupé par une vieille dame, une veuve, M"* Korobotclika.

La veuve offre au voyageur égaré une cordiale hospitalité et le lendemain matin tout en prenant le thé, Tchitchikov conclut affaire avec elle. L'épisode est l'un des plus célèbres du poème. La vieille dame a beaucoup de peine à comprendre quel marché lui propose cet hôte inattendu. Elle offre de vendre du miel, du chanvre, mais des âmes mortes ! Elle se voit déjà réduite à exhumer des cadavres « pour épouvanter la nuit des oiseaux dans le verger ». Tchitchikov l'envoie à tous les diables et coriime elle a grand peur du diable, elle cède un lot de défunts pour quinze roubles et le cadeau d'une feuille de papier timbré. La scène est d'un comique très profond et très amer. Elle , vaut surtout par le détail et est trop longue pour être citée ici. On me permettra de renvoyer à la traduction que j'en ai donné dans ma Littérature russe *.

Tchitchikov reprend son chemin et il déjeune dans une auberge où il retrouve une vieille connaissance qu'il a rencontrée l'autre jour, au cheflieu, Nozdrev, un joueur acharné, qui entre temps a perdu aux cartes tout ce qu'il a voulu et qui se vante d'avoir vidé dans une nuit d'orgie dix-sept

bouteilles de Champagne. Ce Nozdrev est tout ensemble un roué, un détraqué, un prodigue et, bien entendu, un oisif. Il emmène Tchitchikov dans un château, lui exhibe les collections les plus hétéroclites et lui sert un dîner arrosé de vins qui ne le sont pas moins. Nozdrev existe toujours ; mais avec les chemins de fer et les sleepin^-cars, on le rencontre aujourd'hui, tantôt à Ostende, tantôt à Trouville, à Paris ou à Monaco. Le repas à peine terminé, l'amphytrion présente un jeu de cartes et s'offre à tenir la banque à trois cents roubles. Tchitchikov se refuse à jouer avant d'avoir conclu un marché d'âmes mortes. Mais il' trouve à qui parler. Nozdrev ne prend pas au sérieux l'offre de son hôte et lui propose à son tour toute espèce d'acquisitions. Il lui offre un cheval, un chien, un orgue détraqué, une britchka. Tchitchikov refuse d'acheter, refuse de jouer, mais se décide à une partie de dames à cent roubles. Il s'aperçoit que Nozdrev triche abominablement, lui dit des injures ; une rixe s'engage. Au moment où il va succomber Tchitchikov est sauvé par l'arrivée du capitaine ispravnik, officier de police qui vient mettre Nozdrev en état d'arrestation pour coups et violences exercées sur un propriétaire du voisinage. Tout ce chapitre est très vivement mené et ion gai, mais au fond il justifie encore le mot de Pouchkine. Que la Russie était triste en ce temps-làl

Tchitchikov trop heureux d'avoir échappé au triste sort qui le menaçait, s'élance dans la plaine au grand galop de sa troïka, se rend chez Sobake- Titch et fait affaire avec lui pour un certain nom'bre d'âmes à raison de deux roubles cinquante par tête. Le chant finit par une sorte d'hymne en l'honneur de la langue russe. A propos d'un mot pittoresque échappé à la bouche d*un paysan russe, Gogol exalte d'un ton lyrique les beautés de cette langue qu'il possède si bien et qu'il a puisée aux sources mêmes du parler populaire :

« Comme il s'exprime bien le peuple russe ! S'il qualifie un personnage d'une épithète, cette épithète passera à la descendance, à la postérité. Il la traînera après lui dans le service, à Pétersbourg, jusqu'au bout du monde. Il aura beau faire le malin, essayer d'ennoblir son sobriquet, payer des savants pour le rattacher à quelque vieille race princière, rien n'y fera. Le sobriquet continue à croasser de tout son bec de corbeau et dira très nettement d'où l'oiseau s'est envolé. Le mot propre, qu'il ait été dit ou écrit, la hache ne saurait l'entamer. Et comme tout cela est le mot propre, ce qui est sorti du fond de la Russie, des régions où il n'y a ni Allemands, ni Finnois, ni autres allogènes, où il n'y a que l'esprit russe original, vivant, gaillard, qui ne va pas chercher le mot dans sa poche, qui ne le couve pas comme des poussins, mais qui

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vous le colle tout à coup comme un passeport pour Téternité ! Inutile d'ajouter comment sont faits ton nez ou tes lèvres. D'un seul mot tu es dépeint des pieds à la tête.

« Autant il y a d'églises, de monastères à coupoles, clochers bulbeux, et croix sur le sol de la sainte et pieuse Russie, autant fourmillent, scintillent et s'agitent de tribus, de races, de nations sur la face de la terre. Chaque peuple porte en lui un gage assuré de sa puissance, possède en son ùme des énergies créatrices, une personnalité vivante et d'autres dons de Dieu. Chacun a son verbe à lui ; un langage qui pour exprimer n'importe quel oi>jet reflète en l'exprimant une partie de son propre caractère. La connaissance du cœur et la sage notion de la vie s'exprime par la langue de l'Anglais ; une facile élégance éclate et pétille dans la parole éphémère du Français; l'Allemand imagine avec ingéniosité un vocable médiocrement ingénieux et qui n'est pas accessible à tout le monde ; mais il n'est point de parole qui jaillisse du fond du cœur avec autant d'élan, de force, qui bouillonne, qui palpite aussi bien que le mot russe quand il est juste. »

Cette digression était fort admirée de Vogué qui se plaisait à la citer. Elle est plus facile à admirer qu'à traduire. J'ai fait de mon mieux et je ne suis pas sûr d'avoir réussi; mais si parmi mes lecteurs il y en a qui soient en état de goûter le texte

de Gogol dans l'original, je les engage par curiosité à' se reporter à la traduction ou plutôt à la paraphrase — je neveux pas dire à la parodie de Charrîère. Ils passeront quelques instants agréables !

Tchitcliikov se souciait, je crois, fort peu de la langue russe et de ses beautés. Sans perdre son temps à réfléchir sur la justesse de telle ou telle épithcte, il continue sa route et arrive chez un propriétaire nommé Pliouchkine. Le village offre un aspect lamentable et non moins lamentable est l'aspect de la maison seigneuriale. Les murs sont écaillés, les fenôtres, sauf deux, claquemurées de planches vermoulues. Tchitchikov est reçu par un personnage coiffé d'un vieux bonnet et revêtu d'une robe de chambre en lambeaux qu'il prend d'abord pour une vieille femme et qui se trouve être le maître de la maison. C'est Pliouchkine en personne.

« Ce qu'il y avait de plus remarquable chez ce personnage» c'était sa toilette. Avec tous les efforts d'imagination, impossible de deviner de quels éléments était constituée sa robe de chambre. Ses manches et son dos étaient tellement graisseux et luisants qu'ils semblaient être en cuir de bottes ; par derrière, au lieu de deux pans en flottaient quatre dont la ouate sortait par flocons. Autour de son cou était noué quelque chose d'innommable. Etait-ce un bas? une jarretière ? une ceinture abdo-: minale ? A coup sûr ce n'était pas une cravate. En

un mot, si Tchitchikov l'avait rencontré en pareil équipage à la porte de Téglise, il lui aurait certainement faitTaumône. Mais ce n'était pas un mendiant qu'il avait devant lui, c'était un propriétaire. La maison ressemblait à un magasin de bric-à-brac ; Pliouchkine se plaisait à y entasser tous les détritus, vieilles semelles, guenilles, clous, tessons qu'il pouvait ramasser. »

Il avait eu jadis un intérieur confortable et élégant; mais depuis la mort de sa femme il avait complètement négligé sa personne et sa maison, et était tombé au dernier degré de la misère et de l'ignominie.

Ce type existe ailleurs qu'en Russie et j'ai eu l'occasion de le rencontrer.

Pliouchkine, était pourtant un propriétaire de mille âmes; ces âmes étaient aussi mal soignées que sa maison. Les unes étaient mortes, les autres étaient en fuite. Les fugitifs, Pliouchkine est trop heureux de s'en défaire à raison de trente-deux kopeks par tête; quant aux morts il les cède gratis, attendu que Tchitchikov s'engage à payer pour eux la capitation. Tout ce chapitre est merveilleux, comme description de détresse morale et matérielle. Si Balzac ou Zola lavaient connu, ils auraient certainement salué en Gogol un maître et un précurseur.

En somme, la campagne de Tchitchikov a bien

commencé. Il retourne à l'auberge où l'attendent ses deux domestiques Petrouchka et Selifane.

Gogol ^- nous l'avons remarqué tout à l'heure — ne s'est pas interdit les digressions. Il se rend compte de la pénible impression que le chapitre précédent, avec ses détails parfois répugnants disons même dégoûtants, a dû produire sur le lecteur, et au début du chapitre septième, il éprouve le besoin de se justifier devant lui : « Heureux l'écrivain, qui négligeant les caractères ennuyeux, désagréables, malencontreux, s'attaque à des caractères où se manifeste la haute dignité de l'homme, l'écrivain qui, dans le tourbillon des images changeantes, a choisi quelques rares exceptions, qui n'a pas modifié une seule fois le ton élevé de sa lyre, n'est pas descendu de ses hauteurs vers ses frères pauvres, misérables, n'a pas touché la terre, s'est perdu tout entier dans les sphères lointaines et grandioses 1 Sa belle destinée est deux fois enviable. Il vit dans ces régions comme dans sa famille et pendant ce temps-là sa gloire retentit et se répand au loin. Il a fait flotter devant les yeux des hommes un encens qui les enivre, il les a merveilleusement flattés en leur cachant les misères de la vie, en leur montrant les beaux côtés de l'homme. Tout le monde applaudit, tout le monde se précipite derrière son char de triomphe. On l'appelle lin grand poète, un génie mondial qui plane au-

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dessus des autres, comme l'aigle au-dessus des oiseaux. A son seul nom les jeunes cœurs ardents palpitent, des larmes de sympathie brillent dans tous les yeux... Nul n'égale sa puissance. Il est Dieu.

Tel n'est pas le sort de l'écrivain qui ose faire apparaître tout ce qui défile à tout instant devant nos yeux et ce que ne voient pas des yeux indifférents; toute la vase horrible, répugnante des détails qui, enveloppent notre vie, qui ose pénétrer au fond de tous ces caractères froids, morcelés, vulgaires dont fourmille notre voie terrestre, cette voie souvent amère et ennuyeuse, cet écrivain qui d'un ciseau implacable ose les mettre en relief, les faire éclater aux yeux de tous.

Celui-là ne recueillera pas les applaudissements, ne verra pas couler des larmes de reconnaissance ni se manifester l'enthousiasme unanime des âmes qu'il a transportées. Il ne verra pas accourir vers lui la vierge de seize ans, toute hors d'elle dans un élan d'enthousiasme; il ne s'oubliera pas dans, l'enchantement des harmonies qu'il exhale. Il n'échappera pas enfin au jugement des contemporains, ce jugement hypocrite et brutale, qui traite d'inférieures et de misérables les créations qu'il a caressées, qui lui attribue un coin d'infamie, parmi les écrivains qui déshonorent l'humanité, lui prête les vices de ses héros, déclare qu'il n'a ni cœur, ni

àrae, ni la flamme divine du talent. Car le jugement des contemporains ne veut pas reconnaître la même qualité aux verres qui pénètrent les mystères du soleil et à ceux qui révèlent les n^ouvcments des insectes; car il n'admet pas qu'il faut avoir une âme très profonde pour illuminer un tableau pris dans la vie commune et rcnchâsser comme une perle dans son œuvre * ACar le jugement des contemporains n'admet pas que le haut et solennel rire doit être placé au même rang que le haut élan lyrique et qu'il y a tout un abîme entre ce rire et les contorsions d'un saltirabanqueJ (Nous retrouverons cette théorie dans La Sortie du théâtre ^.) Il ne reconnaît pas cela, le jugement des contemporains et il tourne tout en reproches et en injures par l'écrivain méconnu. Déclassé, dédaigné, isolé comme un pèlerin sans famille, il reste seul au milieu de la route. Pénible est sa mission et amer son isolement.

« Et par une destinée singulière je suis encore destiné à marcher longtemps bras dessus bras dessous avec mes étranges héros... à ne contempler la vie qu'à travers un rifre visible pour le monde et des IskTtnes qa'iïnteontiahpas. Et bien loin encore est le temps où le tourbillon de l'inspiration jail-

1 Je traduis aussi littéralement que possible. Mais, malgré mon admiration pour Gogol, je suis bien obligé de rcrecoanaitrc que ses métaphores ne so suivent pas très bien.

2 Voir Ks chaptiwr sur le Revisor,

lira d'une tête environnée d'horreur sacrée et d'éclairs, où ^ans un frémissement inquiet les foules entendront le tonnerre majestueux d'autres éclairs »j

Au moment où Gogol écrivait ces lignes, était-il assailli par les idées mystiques qui fermentaient dans son cerveau et songeait-il au rôle d'apôtre et de prophète qu'il jouerait un jour parmi ses contemporains ?

Continuons avec lui le voyage bras dessus, bras dessous en compagnie de Tchitchikov. Après une excellente nuit passée à l'auberge, notre héros s'est réveillé et fait ses comptes. Il est déjà propriétaire de quatre cents âmes qui ne lui ont pas coûté grand chose et qui lui rapporteront beaucoup. Il se divertit à relire les listes qui portent les noms des défunts avec l'indication de leurs aptitudes ou de leurs professions. C'est avec quelques variantes la scène du fossoyeur dans le cimetière d'Hamlet : Bon menuisier. Très intelligent ; ne boit pas. De père inconnu. Bottier. De temps en tei]|ps le lecteur s'arrête sur quelque sobriquet extraordinaire, par exemple celui : Ne fais pa» atteslkiB à l'ange, formule appliquée probablement à quelque ivrogne qui s'était laissé tomber dans une auge. Et cet autre : Roule, tu n'arriveras pas. Etait-ce quelque forain, voiturant des marchandises pour le compte de son maître ? Puis il parc<>«irt 1& Uste des fugi-

tifs vendus par Pliouchkine; où sont-ils à présent. Quel métier font-ils ?

Ce recensement singulier occupe Tchitchikov jusqu'à midi. Il s'aperçoit qu'il est l'heure d'aller au tribunal faire régulariser les actes de vente. Dans le Revisor nous retrouverons la physionomie d'un juge de province et nous recueillerons quelques détails sur Tordre ou plutôt le désordre qui règne dans son établissement. Ici Gogol décrit par les menus l'organisation intérieure des bureaux, les types ou les caricatures des employés, leur facilité à tendre la main pour accepter des gratiflcations illégales. Grâce à l'obligeance d'un président peu scrupuleux, Tchitchikov ne paiera que la moitié des droits. On trouvera le moyen de faire passer l'autre moitié au compte d'un justiciable moins favorisé.

Pour fêter cet acte mémorable — ou plutôt cette série d'actes sur papier timbré — le maître de police organise un lunch des plus somptueux. Ce magistrat appartient à la même famille que le gorodnitchi du Revisor, Mais il a des manières plus caressantes. « Il vivait au milieu de ses concitoyens comme dans sa famille. Il était tout à fait à sa place et comprenait à merveille sa situation. Il était même difficile de décider s'il avait été crée pour la fonction, ou la fonction pour lui. Il menait si bien ses affaires qu'il se faisait deux fois plus que tous ses

prédécesseurs, et avec cela il était aimé de toute la ville. Les marchands d'abord Taimaieiit beaucoup parce qu*il n'était pas fier. Il était le parrain de • leurs enfants, les traitait en compères, il les exploitait de temps en temps de façon assez dure, mais il savait si bien y mettre la manière. Il tapait sur l'épaule de son interlocuteur, riait avec lui, lui offrait du thé, lui promettait de venir faire une partie de dames chez lui, l'interrogeait sur ses affaires. S'il apprenait qu'un enfant était tombé malade, il conseillait quelque médicament. Un charmant homme en un mot. »

Après un souper plantureux chez ce délicieux fonctionnaire, Tchitchikov devient, comme on disait en cp temps-là, le lion de la ville. Tout le monde parle de lui, des serfs dont il a fait l'acquisition. On le considère comme un millionnaire et les millionnaires ont toujours beaucoup d'amis. Les femmes elles-mêmes se mettent à raffoler de lui. 11 reçoit des déclarations. Il est invité au bal du gouverneur. Toutes les beautés de la ville s'empressent autour de Tchitchikov. Mais son triomphe est gâté par l'arrivée de Nozdrcv qui le traite carrément d'escroc et d'aventurier.

^|ine Korobotchka chez laquelle il a fait sa première affaire est restée fort perplexe après son départ. Elle a des doutes sur la correclion du marché conclu ; elle vient au chef-lieu pour s'éclaircir

et fait part de ses scrupules à une amie. Le bruit de sa visite se répand comme une traînée de poudre et donne lieu aux commentaires les plus divers. Suivant les uns Tchitchikov est un Don Juan déguisé qui vient pour enlever la fille du gouverneur. Suivant d'autres, c*est peut-être bien — comme Khlestakov — un revisor dissimulant son incognito sous le prétexte d'un commerce bizarre. Bref, l'administration se résoud à faire une enquête sur la personnalité sympathique mais suspecte du trafiquant d'âmes mortes.

J'ignore ce que penserait Gogol s'il vivait dans la Russie parlementaire d'aujourd'hui. Il n'y aurait pas, je crois, grande confiance si j'en juge par ce qu'il écrivait il y a plus de soixante-dix ans à propos d'une Commission provinciale :

« Dans toutes nos assemblées, à commencer par le mir * des paysans, dans toutes nos réunions, dans tous nos comités, s'il n'y a point une tête qui mène tout le monde, c'est la plus effroyable confusion. Il est difiBcile de savoir pourquoi; évidemment c'est dans le sang. On ne voit réussir que les réunions établies pour s'amuser ou dîner ensemble, clubs ou réunions à l'allemande. Nous sommes toujours prêts à tout entreprendre. Au premier vent qui souffle, nous fondons des sociétés de

^ Communauté rurale.

bienfaisance, d'encouragement, Dieu sait de quoi encore. L'objet est magnifique et on n'aboutit à rien. Gela vient peut-être de ce que nous sommes satisfaits dès le début et que nous nous imaginons qu'il n'y a plus rien à faire. Par exemple, nous imaginons une association pour venir en aide aux indigents, nous y consacrons des sommes considérables et immédiatement pour célébrer cette louable entreprise, nous offrons un banquet aux premiers fonctionnaires de la cité, bien entendu aux frais de la souscription. Sur l'argent qui reste nous louons un local somptueux; nous payons le local et les gens de service. Il nous reste en tout pour les pauvres cinq roubles et demi ; encore nous ne sommes pas d'accord sur la répartition et chacun tire la couverture de son côté. »

Les fonctionnaires réunis chez le maître de police ne sont plus d'accord sur le vrai caractère de Tchitchikov. Les uns déclarent que c'est un faussaire, d'autres un agent secret, d'autres le capitaine Kopeïkine dont il a été question plus haut (voir p. 126). Dans leur effarement ils oublient que ce Kopeïkine a perdu un bras et une jambe dans ses campagnes, d'autres plus téméraires veulent que Tchitchikov soit Napoléon échappé de Sainte-Hélène... Bref, les enquêteurs se séparent sans rien décider. Mais Tchitchikov sent très bien qu'on le soupçonne, que le terrain se dérobe sous lui. Il se décide à la fuite.

LES AMES MORTES l47

Gogol se plaît à nous décrire les faubourgs et les villages qu'il traverse.

Il rédige à l'étranger ce onzième chapitre des Ames mortes qui aurait pu en être le dernier ; sa pensée se reporte vers le pays dont il est si loin et qu'il ne voit jamais mieux que des bords de l'Atlantique, du Rhin, du Léman ou de la Méditerrannée. Il oublie toutes les misères dont il s'est fait l'historiographe et des accents lyriques trahissent son émotion.

« Russie ! Russie ! des belles et lointaines régions où je suis^ je te vois. Ton sol est triste, plat, inhospitalier. L'œil n'est pas réjoui ni épouvanté par les hardies merveilles de la nature, couronnées des hardies merveilles de l'art. Chez toi point de ces villes avec des hauts palais aux milles fenêtres suspendus au-dessus des abîmes, des arbres et des lierres pittoresques, qui enserrent les maisons, dans le bruit et l'éternelle poussière des cascades. La tête ne se redresse point pour contempler les masses de pierre entassées au-dessus d'elles. A travers des arcades sombres jetées les unes sur les autres on ne voit point éclater les lignes éternelles des montagnes éclatantes qui s'élancent vers un lumineux ciel d'argent. En toi, tout est plat, vide et monotone. Gomme de petits points, des signes de repère, tes villes basses se dressent sur tes plaines. Rien n'arrête, rien ne charme le regard.

Mais quelle force irrésistible, mystérieuse attire vers toi ? Pourquoi, sans relâche, résonne-t-elle dans mes oreilles, la chanson mélancolique qui réspnne sur toute ton étendue d'une mer à Tautre ? Qu'y a-t-il dans cette chanson ? Pourquoi m'appelle t-elle par ses sanglots et me prend-elle au coeur ? Quels sons morbides caressent et pénètrent mon oreille et s'enroulent autour de mon cœur ? Russie que veux-tu de moi ? Quel lien invisible, mystérieux nous attache l'un à l'autre ? Pourquoi me regardes* tu ainsi, pourquoi tout ce qu'il y a en toi tourne-t-il vers moi des yeux pleins d'attente ? Et moi je reste encore incertain, insensible et sur ma tête plane un nuage lourd des pluies qui vont tomber et ma pensée s'arrête effarée devant ton étendue. Que prédit cet incommensurable espace ? N'est-ce pas chez toi que doit naître une pensée infinie, puisque tu es toi même illimitée ? N'est-ce pas ici que doit paître un héros, puisqu'il a l'espace de se déployer et de se mouvoir ? Il s'impose formidablement à moi ce puissant espace, il s'imprime avec une force terrible dans le fond de mon âme. Il éclaire mes yeux d'une lueur surnaturelle. Oh! quel lointain éblouissant, merveilleux inconnu à ce monde ! Russie ! »

— Arrête imbécile, s'écrie brusquement Tchitchikov s'adressantà son cocher, et nous voici brusquement ramenés du ciel en terre, autrement dit du monde de la rêverie à celui de la réalité.

LES AMES MORTES i^

Au fond Gogol ne sait trop que faire de son héros. Il se distrait par des variations sur la grande route et le pittoresque du" voyage, description de la nuir, lever de la luné, lever du soleil; puis il se rappelle tout à coup qu'il a oublié de nous présenter Tchitchik'ov, que nous ne savons ni qui il est, ni d*où il vient et il entreprend de nous raconter sa biographie, que j'ai, comme ilétait nécessaire, résumée au début de cette analyse. Et brusquement l'auleur nous ramène à la britchka et à son voyageur. Tchitchikdv exige que Stéphane lance la voiture à toute vitesse et c'est l'occasion pour le poète d'entamer uiie de ces digressions lyriques qui s'imposeront plus tard à tous les faiseurs d'anthologie.

« Quel Russe n'aimie la vitesse en voyage ? Gomment son âme ne l'aimerait-ellc pas, cette âme qui aijiie' le vertige, le plaisir du tourbillon, parfois prête à s'écrier : Le diable emporte tout! Il semble qu'une force inconnue vous emporte sur ses ailésv que vous volez, et que tout vole : les verstes * volent, les marchands volent au-devant de vous sur leurs kîbitkas ; la forêt vole dés deux côtés avec ses rangées sombres de pins et de sapins, ses bruits de hache et ses croassements de corbeaux; toute la route vole Dieu sait où dans un invisible

> La versle vaut 1.067 mètres.

lointain. Il y a quelque chose d'effrayant dans ce rapide évanouissement des choses où tout objet disparaît sans laisser distinguer; seul au-dessus de votre tête le ciel avec de légers nuages et la lune qui perce semblent immobiles ! Ah troïka^ oiseau troïka * qui t'a inventée ? Tu ne pouvais naître que chez un peuple ardent qui n'entend pas la raillerie et qui, nivelant tout^ s'est répandu sur la moitié du monde. Essayez donc de compter les verstes jusqu'au moment où la tête vous tournera !

Et l'équipage n'est pas bien compliqué; il n'a point d'armature de fer; à la hâte, à la diable, avec la hache et la doloire, l'habile moujik d'Iaroslavl a su te fabriquer, o ma troïka ! Le cocher ne porte point les bottes allemandes ; une longue barbe, de gros gants et le voilà campé. Dieu sait sur quoi ; il s'est soulevé, il a brandi son fouet, il a entonné sa chanson et les chevaux sont partis en tourbillqp, les rayons des roues ne font plus qu'un cercle uni, la route frémit, le passant s'arrête et pousse un cri d'épouvante et elle roule, elle roule, elle roule la troïka. Et on ne voit plus au loin que de la poussière et de l'air qui tourbillonne.

N'est-tu pas ainsi ô ma Russie ? N'es-tu pas emportée comme la troïka impétueuse que nul ne peut atteindre ? Sous toi la route fume, les ponts

Voiture à trois chevaux attelés de front.

gémissent, et tu laisses tout en arrière. Celui qui te voit passer s'arrête comme devant un miracle; n'est-ce point un éclair tombé du ciel ? Que signifie ce mouvement formidable ? Quelle force mystérieuse est cachée dans ces chevaux mystérieux ? Ah ! quels chevaUx ! quels chevaux ! Sont-ce les tempêtes qui se cachent sous vos crinières ? Est-ce une oreille fine. qui se dissimule dans chacune de vos veines ? Ils ont entendu tomber d'en haut la chanson connue; tous ensemble d'un commun effort ils ont tendu leurs poitrines de bronze ; il» effleurent à peine la terre de leurs sabots, ils ne sont plus que des lignes tendues qui volent en l'air et la troïka s'élance comme inspirée de Dieu.

Russie où cours-tu ? Réponds î Elle ne répond pas. La clochette égrène dans l'air ses sons merveilleux; l'air frémit et se brise en fragments; elle vole, elle dépasse tout ce qu'il y a sur la terre et les autres peuples et les autres empires s'écartent et lui livrent passage ».

C'est sur ce couplet lyrique et triomphal que s'achevait le premier ^volume des Ames Mortes, Qu'eût dit Gogol s'il avait assez vécu pour voir la guerre de Crimée et plus récemment cette guerre d'Extrême-Orient qui a pour quelque temps arrêté la troïka russe dans sa marche ? Qu'eût-il dit s'il avait assisté aux épreuves et aux transformations de ces dernières années de l'empire ?

En somme, la première partie des Ames Mortes^ telle que Gogol l'avait publiée en 1842 constituait un ensemble complet. Un escroc commet un cer-tiiii nombre de fourberies et disparaît : cela est très logique et se voit très souvent dans la vie. Les abonnés des cabinets de lecture pouvaient attendre sans impatience la seconde partie du récit, si toutefois l'auteur voulait en donner une.

L'opinion publique fut quelque peu désorientée.' \S Abeille du Nord publia un long article avec celte épigraphe Parturiunt montes.

« Tchitchikov, disait le critique — Boulgarine si je ne me trompe, — ressemble terriblement a Klilestakôv du Revisor. Ici un imprudent gamin e.\ploite tous les imbéciles et toutes les canailles d'une ville.

Là une parfaite canaille abuse de toute une province. L'un emprunte de l'argent à tout le monde, l'autre, demande atout le monde des âmes mortes à acheter. Tous deux s'enfuiront à temps du théâtre de leurs exploits et délivreront l'auteur du souci de dénouer une intrigue d'ailleurs assez maladroitement nouée.

Par quoi donc sont remplies les 475 pages de ce roman à sujet si maigre ? Par la description des localités où se passent les différentes scènes, par celle de l'extérieur des personnages, par leurs dialogues, par divers épisodes, des descriptions,'

des plaisanteries et des sentences. Il y a ià beaucoup de détails divertissants, gais, finement observés, heureusement rendus, beaucoup de traits caractéristiques des classes inférieures de notre société, beaucoup de mots d'esprit, de traits justes ■contre l'ignorance, la sottise et le vice. On ren* contre des jugements spirituels, des observations justes et frappantes, mais tout cela se noie dans un mélange étrange de fadaises, de vulgarité, de bagatelles. Tous les personnages que l'auteur met en scène sont tous plus ou moins des caricatures, tous sont des imbéciles ou des voleurs. Il n'y a pas un personnage, je ne dirai pas honnête ou noble, mais simplement convenable. C'est un monde spécial de fripouilles qui n'a jamais existé et ne pouvait pas exister.

' Pour justifier l'auteur on peut dire qu'il ne voulait pas représenter le monde téel, où sont mélangés le bon et le mal, le vrai et le faux, l'intelligence et la sottise. Il voulait dessiner une charge et y faire entrer tout ce qu'il a trouvé de ridicule en ce monde. Mais tout ce qui se passe, tout ce qui se ditne convientpas au roman, à la poésie. Mais tout ce qui se passe dans la rue ou dans une cour d'auberge, ne peut pas intéresser et nous être agréable dans un livre.

Nous sommes étonnés du manque de goût et du mauvais ton qui règne dans ce roman (Ici l'auteur

cite un certain nombre d'exemples). La langue et le style sont incorrects et barbares (Ici encore des exemples, qui naturellement sont sans intérêt pour les étrangers).

Il suffit pour remplir nos devoirs de critique, d'avoir signalé les fautes et les faiblesses. Appelons maintenant l'attention du lecteur sur les bons côtés de ce livre que l'auteur par plaisanterie a nommé un poème » (Ici des citations).

Boulgarine conclut ainsi : « Après ces citations que nous pourrions multiplier nous ne pouvons pas ne pas en vouloir à l'auteur de l'indifférence qu'il professe pour son talent. Il a volontairement renoncé à la place qu'il pourrait occuper parmi les maîtres du roman pour se mettre plus bas que Paul de Kock. C'est dommage, c'est grand dommage! »

Paul de Kock! La comparaison nous semble aujourd'hui monstrueuse. On ne lit plus aujourd'hui Paul de Kock; mais vers 1840 il était considéré comme un des plus illustres représentants de l'esprit français et ses romans étaient traduits dans toutes les langues de l'Europe. La Bibliographie russe de Mejov signale plus de quarante traductions de ses œuvres. Or rien n'est difficile à éta» blir comme la perspective exacte des œuvres étrangères. Dans ces dernières années on nous a imposé des œuvres de romanciers russes qui n'avaient réellement d'intérêt que pour la bourse du traducteur.

Il faut bien avouer que Boulgarine avait raison quand il déclarait que le poème ne renferme pas un seul personnage sympathique et Viazemsky confirmait ce jugement : « Ces caricatures qui se suivent sans relâche, font penser, disait-il, à la danse des morts ». Senkovsky proclamait que Tœuvre était une bouffonnerie, une collection de grotesques, d'originaux et de voleurs. Lui aussi mettait Gogol au niveau de Paul de Kock. Polevoï reprochait à Fauteur de n'avoir peint que les côtés fangeux de la Russie, et lui aussi faisait allusion à Paul de Kock.

En revanche, Serge Timofiecvîtch Aksakov écrivait à Gogol une lettre enthousiaste et Schevyrev comparait l'auteur des Ames Mortes^ à Von Vizine, qui, au temps de Catherine II, avait signalé et flétri sur le théâtre les misères ou les ridicules de ses contemporains. Bielinsky signalait le caractère essentiellement russe, national ^l patriotique de Tœuvre et prédisait à l'auteur le plus bel avenir. Constantin Sergieévitch Aksakov poussait l'enthousiasme aux dernières limites. Il saluait l'œuvre du titre d'épopée, comparait l'auteur à Shakespeare et à Homère et même le mettait au-dessus de ces deux génies. C'était un peu exagérer.

Dans la préface qu'il écrivit en 1846, pour la deuxième édition des Ames Mortes^ Gogol essaya de se justifier et il le prit sur un ton d'humilité.

156 NICOLAS <;oc;oL

Il s^adresse à son lecteur et il le prie de lui venir en aide. IL le tutoie suivant la vieille mode nationale.

« Dans ce livre que tu as sans doute lu, dans la première édition est représenté un homme de notre pays. Il voyage à travers notre terre russe, il rencontre des gens de toutes conditions, depuis 4es nobles jusqu'aux humbles. Il est figuré plutôt pour représenter les défauts et les vices de Thomme ■russe que ses qualités et ses vertus, et tous lés ■gens qui l'entourent sont figurés aussi, pour montrer nos faiblesses et nos défauts.

Des personnages et des caractères meilleurs paraîtront daîis les autres parties. Dans ce volume il y a beaucoup'de descriptions inexactes, non conformes a la réalité de la terre russe, parce que je n'ai pas pu tout connaître. La vie d'un homme ne suffit pas à connaître la centième partie de ce qui «e passe dans notre pays. En outre, par suite de mon inadvertance, de mon inexpérience, de la rapidité de mou travail, il s'est produit beaucoup de Gaules et de lacunes de toute espèce, de sorte qu'il y a des corrections à faire à chaque page. Je tç prie, ô lecteur de me corriger si élevée que soit ta condition... quelque insignifiant que te paraisse mon livre, quelque peu d'intérêt que tu trouves à le corriger, à y joindre des remarques. » Ce ton est un peu plus modeste que celui des élans mystiques ou lyriques, dont j'ai donné plus haut quelques spécimens.

. Donc Gogol supplie ses lecteurs de collaborer avec lui. « Comme il serait bon par exemple, que quelque lecteur riche d'expérience et connaissant bien les types que j'ai décrits voulût bien annoter le livre du haut en bas, et m'envoyer au fur et à mesure ses observations personnelles et les souvenirs de sa vie (j'abrège le texte qui est un peu diffus). Quel immense service il me rendrait. Il ne s'agit point ici de style, ni d'art. Il s'agit de la réalité de l'œuvre. » Gogol prie aussi quelque lecteur appartenant à la noblesse, de lui adresser ses observations sur cette caste « qui est la fleur de la patrie». « Je ne puis pas éditer les derniers volumes de mon œuvre, tant que je ne connaîtrai pas la vie russe de tous les côtés du moins, dans la mesure où il faut la connaître pour cette œuvre. »

C'est pour apprendre à connaître cette vie russe qu'il est allé gaspiller Dieu sait combien d'années à l'étranger.

Gogol invite ceux qui voudront le faire bénéficier de leurs observations à bien se pénétrer de ceci qu'ils n'écrivent pas pour un égal au point de vue intellectuel, mais pour un être infiniment inférieur qui n'a presque rien appris.

« Je les prie même au lieu de moi, de se figurer un sauvage de paysan, dont toute la vie s'est passée dans un trou, auquel il faut expliquer en détail lés moindres circonstances, qu'il faut traiter comme un

158 NICOLAS GGGOL

enfant, en ayant peur à chaque instant d'employer des expressions supérieures à son intelligence . Si l'auteur des reiïiarques a sans cesse ces idées présentes à l'esprit, ses observations seront beaucoup plus intéressantes, beaucoup plus curieuses, et m'apporteront un véritable bénéfice. »

Est-ce bien le même Gogol qui cinq ans auparavant écrivait à un ami ?

« Une œuvre merveilleuse s'accomplit dans mon âme... Ici éclate visiblement la sainte volonté de Dieu. Une telle inspiration ne vient pas de V homme. Un homme n' inventerait jamais un pareil sujet ! »

Décidément l'auteur des Ames Mortes était un terrible détraqué !

Après avoir tour à tour eu Dieu pour collaborateur, et sollicité le concours du premier imbécile venu, le poète désemparé finit par anéantir la plus grande partie de la dernière moitié de son œuvre. De cette moitié à laquelle il avait travaillé pendant dix ans, il n'est resté que le chapitre un, deux et trois, un quatrième chapitre inachevé et un certain nombre de fragments épars.

Le protagoniste est toujours Tchitchikov qui continue sa carrière d'aventurier. Il s'avise de fabriquer un faux testament, et cette fois il tombe sous la main de la justice ; il est jeté en prison. Mais il est gracié par un gouverneur beaucoup trop clément, et il reprend le cours de ses aven-

tures à travers le monde. Toutefois la leçon paraît lui avoir quelque peu profité, et il semble annoncer l'intention de redevenir un honnête homme et d'employer à de bonnes œuvres l'argent qu'il a volé.

Le ton du poème et le niveau moral des caractères s'élèvent. Nous rencontrons d'autres personnages que des canailles ou des imbéciles. Gogol nous donne à entendre que son héros est peut-être capable d'appliquer son intelligence à autre chose qu'à des escroqueries, et un généreux philantrope entreprend de le ramener à la vertu.

Tchitchikov renonce à acheter des serfs décédés, mais il ne renonce pas à hypothéquer ceux qu'il possède déjà.

Avec l'argent qu'il retire de cette ingénieuse spéculation, il ne désespère pas de pouvoir acquérir une propriété et redevenir un honnête homme.

Les chapitres achevés offrent quelques personnages intéressants, par exemple celui du propriétaire Tentetnikov.

Tentetnikov représente le type si largement repris depuis, par Gontcharov dans « Oblomov » de l'homme inutile, du gobe-mouches éternel, type très fréquent dans l'ancienne société russe, moins dangereux peut-être que celui de certains agités modernes qui mettraient volontiers le feu aux quatre coins du monde pour satisfaire leur insatiable inquiétude.

a Le matin, il' se réveillait très tard et restait longtemps assis sur son lit à se frotter les yeux, et comme ses yeux étaient par malheur très petits, il les frottait extraordinairement longtemps et pendant tout ce temps-là son domestique Michaîlo se tenait à la porte avec une cuvette et un essuie-mains. Le pauvre Michaîlo attendait une heure, puis une autre, retournait à la cuisine, puis revenait. Le maître se frottait toujours les yeux et était toujours assis sur son lit. Enfin, il sortait de sa couche, se lavait, revêtait une robe de chambre et passait dans le salon pour prendre du thé, du café, du cacao, ou même du lait chaud, tout cela très lentement, émiettant le pain sans pitié et infectant tout de cendre de tabac. Il restait deux heures à prendre le thé et encore c'était peu, puis il emportait un verre de thé froid, s'approchait de la fenêtre qui donnait sur la cour...

Deux heures avant le dîner, il s'enfermait dans son cabinet pour s'occuper sérieusement d'une œuvre qui devait embrasser la Russie à tous les points de vue, au point de vue civil, politique, religieux, philosophique, résoudre les problèmes et les questions soulevées par le temps et déterminer nettement son grand avenir... D'ailleurs cette entreprise colossale restait à l'état de simple idée. L'auteur mordillait sa plume, griffonnait des dessins sur le papier, puis laissait tout de côté et pre-

nait en main un livre qu'il ne lâchait pas jusqu'au dîner... Après le dîner, il prenait le café en fumant et jouait aux échecs tout seul... Que faisait-il jusqu'au souper ? Ce serait difficile à dire. Au fond il ne faisait rien du tout.

Ainsi vivait tout seul dans le vaste monde, un jeune homme de trente-quatre ans, toujours en robe de chambre et sans cravate ».

Après avoir séjourné chez ce raté lamentable, Tchitchikov entre en relations avec un vieux général dej'année 1812,- cette année qui est si loin de nous et dont un centenaire glorieux pour les deux parties vient d'évoquer le souvenir. Comment Gogol imagine-t-il le représentant d'une époque héroïque ?

« Tchitchikov fut introduit dans son cabinet. Le général portait une robe de chambre d'un pourpre splendide. Le regard franc, le visage viril, les moustaches et les favoris poivre et sel, les cheveux tondus ras à la nuque, le col gras en arrière à trois bourrelets ; en un mot c'était un de ces généraux à peindre. »

A côté de ce misérable débris dont il fait d'ailleurs un personnage assez désagréable, Gogol s'est plu à tracer la mipialure gracieuse et sympathique de sa fille Julienne. 11 semble en vérité qu'il veuille nous réconcilier quelque peu avec l'humanité...

Mais ce n'est vraiment plus la peine de nous intéresser à un personnage dont les destinées ulté-

MCOLAS GOGOL 11

rieures ne nous seront pas révélées ; je laisse les curieux s'essayer, si cela les divertit, à mettre en place les quelques fragments découverts dans les papiers de Gogol après sa mort. C'est un jeu de puzzle tout comme un autre *.

Si j'en crois M. Kotlîarevsky, qui me paraît terriblement optimiste, la seconde partie du poème était destinée à efiFacer la pénible impression de la première. Enfin Gogol en méditait une troisième où son héros devenait un parfait chrétien, un bon citoyen et cela, grâce à l'intervention du tsar luimême. Comment cette intervention se serait-elle produite ? Sous quelle forme la censure Taurait-elle admise ? Ce sont des questions que nous sommes hors d'état de résoudre. Gogol a emporté son secret dans la tombe.

Malgré tout le talent de l'auteur, les Ames . Mortes restent une œuvre difficile à comprendre et à goûter pour notre public. D'ailleurs elle ne se prête guère aux traductions industrielles qui pullulent sur notre marché. '

Elle ne fournît aucune matière aux tirades humanitaires ou à la propagande anarchiste.

Les hommes et les lieux que le poète nous présente sont trop loin de nous dans le temps et dans

^ A partir de la page 207 du second yolume la traduction de Gharrière n'est plus qu'un tissu de conjectures.

l'espace. Evidemment les Ames Mortes ne seront jamais populaires comme tel chef-d'œuvre de Tolstoï, de Tourguenev, de Dostoevsky. Tout homme qui se pique d'aimer les lettres doit cependant les avoir lues au moins une fois dans sa vie.

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