CHAPITRE XI
C'est Viardot qui, le premier^ a introduit en France les œuvres de Gogol. Il ne savait pas le russe, mais il a adapté avec agrément la version littérale que des amis russes lui avaient fournie.
En revanche, c'est Mérimée qui, le premier, a réellement présenté Gogol à nos compatrioteis. Il ne fut pas en rapports personnels avec lui, comme rinsinue M. de Vogué *.
Gogol ne fait aucune mention de lui dans sa correspondance. Son attention avait sans doute été appelée sur Mérimée par Pouchkine, qui avait pris au sérieux les prétendus chants serbes de la Guzîa ^.
> Mérimée a révélé à la Fraocc le nom de Gogol. Toutefois Mérimée ne connaissait qu'une partie de l'œuvre de son ami. (Le Roman russe, édition de 1886, p. 71.)
* Voir sur la Guzià. de Mérimée, le livre si curieux de M. Yovanovitch. La Guzln, de Mérimée (Paris, Hachette, 1911) et mon récent volume : Serbes^ Croates et Bulgare» r (Paris, Mai«onneuve, 1913 . '•
tiOGOt ET MÉniMÉE 205'
Le 15 novembre 1851, Mérimée fit paraître dans' hi Revue des Deux'Mondesxin article intitulé : La Littérature en Russie, Nicolas Gogol, article réimprimé en 1852 dj^ns le volume qui a pour titre : Carmen, et qui a continué de figurer dans ce vo-* iume, dont j'ai sous les yeux la quarante-sixième édition. Nous ignorons si Gogol, qui devait mpurir^ trois mois plus ùrd, eut. connaissance de cet essai.* C'est en 1853, après la mort de Gogol, que Mérimée fit paraître la traduction du Revisor,
Ce qu'il y a de curieux, c'est que Gogol, de son côté, avait été frappé par le talent de Mérimée, et qu'il écrivit pour le Contemporain un article, jusqu'ici inconnu de notre public, et qu'il me parait . intéressant de reproduire à litre de curiosité.
« Mérimée est sans contredit un écrivain remarquable. Pouchkine l'estimait beaucoup. Il l'appelait un écrivain ingénieux et original et déclarait que ses œuvras se faisaient remarquer * au milieu de 1-abaissement et de la lamentable décadence de la littérature française (sic). Le nom de Mérimée n'est pas devenu aussi populaire en Europe que celui: d'autres écrivains moins bien doués au point de vue du génie, mais plus féconds, qui visaient à l'effet d'effarer le lecteur à tout prix. Mérimée a peu produit ; mais toutes ses productions portent la marque
• Remarquable, remarquer. Celle négligence est dans' l'original.
d'un talent brillant. II j a beaucoup de vérité, beaucoup d'exactitude même daas des remarques rapides et pour ainsi dire jetées en courant, beaucoup de connaissances et d'expérience. Les scènes dramatiques, publiées sous le nom de Clara Gazul, éclatent de traits poétiques. Beaucoup de détails du moyen âge y sont serrés de très près et vivent, en quelque sorte sous les yeux. Il y a partout une pensée ; partout apparaît quelque chose des mouvements violents et caractéristiques des caractères de ce temps-là.
Les Ames du Purgatoire j qui viennent maintenant de paraître * en traduction, frapperont certainement le lecteur par la poésie du sujet, par la vivacité, la rapidité, l'attrait du récit, la fraîcheur des couleurs espagnoles, la finesse des observations, les remarques piquantes et hardies. Et combien d'esprit semé dans ces quelques pages !
Mérimée, comme on le constate très aisément dans toutes ses œuvres, n'a pas du tout été préoccupé de satisfaire le goût du public ; il a marché tout à fait à part ; même les sujets qu'il a choisis n'étaient pas ceux que réclamaient la mode et les besoins du lecteur. A ce qu'il semble, il ne recher* chait ni les acheteurs, ni la gloire; on dirait qu'il
> Les Ames du Purgatoire ont été publiées par Mérimée en 1834 dans la Revue des Deux-Mondes. J'ignore de quelle époque est la traduction russe.
n*a écrit ses œuvres que dans les moments de loisirs. .. Et sa vie elle-même ne s'accorde pas avec la vie courante de l'Europe.
Son nom n'est pas tombé dans la sphère politique contemporaine; on ne l'entend pas à la chambre des pairs ^ Il n'est pas publiciste. On ne connaît pas de lui un seul discours. Il remplit les fonctions d'inspecteur des monuments historiques de la France. Il s'est donné pour objet de les examiner, de faire des rapports sur leur état, de les étudier, de les entretenir. Mérimée possède, en outre, une aptitude rare chez ses compatriotes, celle qui consiste à saisir exactement la couleur locale, à comprendre la nationalité, à la traduire, même à la contrefaire.
Tout le monde connaît son recueil de chants slaves intitulé : La Guzla. Ce recueil a trompé Pouchkine lui-même, qui l'a cru original et qui l'a traduit... Sentir et deviner Tesprit slave *, c'est déjà beaucoup, c'est même presque impossible pour un Français. Vu leur tempérament, les deux nations ne s'entendent pas du tout au point de vue du caractère. D'autre part, il est difficile à un
^ On ne le prenait pas assez au sérieux sous Louis-Philippe, mais l'Empire le nomma sénateur en 1853 (L. L.).
3 périmée n'a ni senti, ni deviné l'esprit des Serbo- Croates. Mais, à cette époque-là, on ne les connaissait pas plus en Russie qu'en France (L. L.}.
Français d'oublier qu'il est Français. A ce point: de vue-là, Mérimée, dans ses œuvres, se montre très supérieur à beaucoup d'écrivains ses compa-.' triotes. » /
Le volume de Carmen * se trouve dans toutes les bibliothèques et dans tous les cabinets de lecture,/ et je n*ai pas besoin d'insister longuement sur l'essai de Mérimée. Il a dit des choses fort justes sur> Gogol, dont il ignore le côté mystique et dont il ne connaît de son propre aveu qu'un recueil de»
nouvelles, un roman et une* comédie. J'ai déjà fait> remarquer plus haut (voy. p. 99) que Mérimée n'a; rien compris à Taras Boulba. Il ne comprend guère plus les. Ames mortes. Il trouve le sujet des Ames mortes repoussant et lui reproche de pécher fortement par l'invraisemblance. Il oublie queles aventures de Tchitchikov se déroulent en deux jours et. que, pendant un délai si court, sa fourberie a moins de chance d'éclater. Il donne des extraits assez» agréablement traduits, sauf un contresens (à lapage 306, un œuf frais, pour un œuf vide). Dans les fragments qu'il traduit du Réviser^ il lui échappe de.
1 Dans la Revue dex Deux-Mnndcs^ suivant le procédé imag-iné par Buloz, Tarlicle éluit précédé de la mention suivuulc : « Nicolas Gogol. Nonifcllcs russes : Les Ames mortes^ rinspecteur frénéral. »
On a négligé de répéter cette mention dans les édiÇions'^ de librairie. Or, Tarticle débute ainsi : •< Je n'ai lu de M. Gogol que lès trois ouvrages dont je viens de transcrire* les titres. Cette ineptie eu- est à s-a 46» édition !» - -
singulières distractions. Ainsi il fait dire à KhlestakoY (p. 314) : On m'envoie la soupe dans une casserole de Paris par le chemin de fer. Le Revisor fut joué en 1836; le premier chemin de fer russe (la ligne de Tsarskoïe-Selo) date de 1848. La distraction est forte! Il y a, dans l'original, par bateau à vapeur.
En somme, cette étude de Mérimée sur Gogol est fort incomplète et superficielle.
Examinons maintenant de près la traduction du Revisor, Dans un cours professé, au Collège de France, il y a quelques années, j'ai eu la patience de la collationner tout entière avec le texte et j'ai fait des découvertes extraordinaires. Il me parait intéressant de les communiquer au lecteur.