‹ Nicolas GogolChapitre 17 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE REVISOR

L'œuvre capitale de Gogol, auteur dramatique, c'est le Revisor, autrement dit l'inspecteur des services administratifs, le missus dominicus. Ce dernier litre étant un peu long, nous maintenons dans cette étude le nom de Revisor, sans nous donner même la peine de le franciser.

On a beaucoup discuté sur le point de départ de la pièce. Gogol aimait à dire qu'il devait le sujet à Pouchkine : Pouchkine lui avait raconté l'histoire d'un aventurier qui, dans la ville d'Oustioujna (gouvernement de Novgorod), s'était présenté* en cette qualité et avait exploité les fonctionnaires. Pouchkine lui-même, pendant qu'il séjournait à Nijny-Novgorod, où il était allé recueillir des matériaux pour son 'Histoire de Poiigatcliev^ avait été pris pour un revisor voyageant incognito.

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Gogol aurait aussi entendu parler d'un certain Paul Pelrovitch Svinine qui, en Bessarabie, s'était fait passer pour un haut personnage et avait été pris pour tel; il avait poussé Taudace jusqu'à recueillir des pétitions de forçats quand il fut démasqué.

Voyons maintenant les précédents littéraires. Gogol devait connaître les œuvres de son compatriote petit-russien, le poète Kvitka Osnovanienko (1778-1843). C'est un humoriste et un vaudevilliste qui se lit encore aujourd'hui, non sans agrément. Parmi ses comédies, il en est une qui a pour titre : Les voyageurs de la capitale ou la petite ville bouleversée, dont le point de départ pourrait bien avoir inspiré l'auteur du Bevisor.

Le gorodnitchi (nous expliquerons plus loin ce mot) d'une ville de district — autrement dit d'un chef-lieu d'arrondissement — est avisé de l'arrivée prochaine d'un personnage considérable, particulièrement bien vu du gouverneur.

Evidemment, ce personnage est un revisor, c'està-dire un inspecteur, un contrôleur des services administratifs. Immédiatement le gorodnitchi prend des mesures pour jeter de la poudre aux yeux de l'illustre et importun visiteur. Il ordonne de sceller les poêles des pauvres gens pour qu'il n'y ait pas d'incendie dans la ville pendant son séjour ; la prison n'a pas de détenus : on arrête à tout hasard

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ùn pauvre diable pour peupler la solitude de rétablissement.

Pareille chose est arrivée en France, m'assuret-on, non pas sous l'ancienne monarchie, au temps des lettres de cachet, mais sous la présidence de cet excellent Félix Faure. Il visitait je ne sais plus quelle sous-préfecture et devait, notamment, inspecter rhôpital. La veille de son arrivée, on s'aperçut avec terreur que l'hôpital n'avait pas de malades ; on engagea quelques volontaires qui voulurent bien, sur la promesse d'être bien nourris et encore mieux désaltérés, figurer des convalescents. Le président daigna trouver qu'ils avaient fort bonne mine et félicita le directeur.

Je reviens au prétendu Revisor de Kvitka Osnovianenko. Il lui a donné un nom qui ne nous permet guère de le prendre au sérieux. Il l'appelle Poustolobov (M. de Têtevide). Malgré cette dénomination, les citadins le prennent fort au sérieux, le reçoivent solennellement, le traitent d'Excellence et lui offrent un banquet. Après le festin, ils l'invitent à se reposer un peu. Il répond majestueusement : Et qu'adviendrait-il de la Russie si je me reposais après dîner ?

L'intrigue diverge ensuite de celle du Revisor. Mais, comme on le voit, le point de départ est le même.

Gogol connaissait peut-être aussi La Petite Ville

de Kotzebue, dont le premier acte offre une méprise analogue. Mais la comédie de Kotzebue, et le Rcvisor, n'ont à partir du second acte, aucun point de ressemblance.

Au fond le sujet de Gogol est très simple. Un petit employé de Pétersbourg, Ivan Alexandrovitch KhlestakoY se rend dans sa famille, à l'est de la Russie, dans le gouvernement de Saralov. Il a perdu en route tout son argent au jeu et en attendant que sa famille lui envoie le viatique nécessaire pour le rapatrier, il reste confiné dans l'hôtel d'une petite ville, dont Gogol n'a pas dit le nom. Vu ses manières et sa distinction relative, les gros bonnets du pays le prennent pour un revisor voyageant incognito. Ils lui font la cour et lui prêtent ou lui offrent de l'argent à qui mieux mieux. Le gorodnitchi l'emmène chez lui, lui offre le vivre et le couvert et finit par lui donner sa fille en mariage. Il quitte la ville, emportant l'argent de ses dupes et leur promettant de revenir bientôt. Mais avant de partir, il a eu la fâcheuse idée d'écrire à un ami de Pétersbourg une lettre où il raconte ses aventures et trace le portrait ou la caricature de ses dupes. Cependant le bruit de l'heureuse fortune échue au gorodnitclii s'est répandu par la ville. Ses amis accourent pour l'en féliciter, non sans une pointe d'ironie ou de jalousie, l^e gorodnitchi exulte et formelcs plus spleiidides projets. Soudain

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le maître de poste arrive; il a eu l'indiscrétion d'ouvrir la lettre de Khlestakov et il en communique le contenu à des auditeurs effarés de se voir tous ensemble dupés et caricaturés.

Ils se reprochent mutuellement leur sottise et se demandent quel est le premier d'entre eux qui s'est imaginé d'inventer la légende du revisor. Voilà qu'un gendarme se présente. Le vrai revisor est arrivé et il convoque immédiatement les fonctionnaires à l'hôtel où il est descendu. La toile tombe lentement sur les groupes des fonctionnaires pétrifiés.

Le sujet était assurément des plus hardis et devait provoquer quelque scandale. De même qu'il avait fallu l'intervention de Louis XIV pour faire jouer Tartuffe, de même il fallut celle de l'empereur Nicolas pour que le Res^isori^ùi paraître à la scène. Il comprit quel aide lui apportait le poète pour les réformes administratives qu'il méditait. 11 assista à la première représentation ; il engagea ses ministres à aller voir le Revisor.

La pièce fut représentée pour la première fois le 19 avril 1836. Elle ne fut pas jouée conformément aux intentions de l'auteur ; les acteurs crurent devoir les exagérer et tombèrent dans la caricature.

D'autre part, le public se méprit, ou affecta de se méprendre et de voir dans la comédie une satire des institutions gouvernementales. Rien n'était

plus loin de la pensée de Gogol. Il était par essence conservateur, impérialiste, bon et loyal sujet du souverain et ne prétendait en aucune façon au titre de libéral, bien moins encore de révolutionnaire. Le gendarme qui se présente à la fin de la pièce pour annoncer Tarrivée du véritable revisor, c'est le représentant de Tempereur. C'est l'exempt du dernier acte de Tartuffe et il pourrait dire comme lui :

Nous Tirons sous un prince ennemi de la fraude.

Il est intéressant de relever les impressions des spectateurs de la première représentation à Pétersbourg et à Moscou.

Voici ce qu'écrit dans ses Mémoires Paul Vasiievitch Annenkov * :

« Dès le premier acte, l'effarement se lisait sur tous les visages. Aucun spectateur ne savait ce qu'il devait penser du tableau qu'on venait de lui présenter. Cet effarement s'accrut d'acte en acte. La majeure partie des spectateurs' complètement désorientée, persistait inébranlable dans cette incertitude. Cependant, il y avait dans cette farce des traits et des scènes d'une telle vie, d'une telle réalité, qu'à deux reprises un rire général éclata. Il en fut autrement au quatrième acte (cet acte est

« Né en 1813, mort en 1887.

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celui où KhlestakoY écrit à son ami de Pétersbourg la lettre fatale, reçoit des suppliques de solliciteurs et obtient la main de la fille du gorodnitchi). Parfois encore le rire éclatait d'un bout à Tautre de la salle, mais c'était un rire timide qui tombait à l'instant même. Il n'y eut presque pas d'applaudissements, mais l'attention était extrême; le public suivait convulsivement, avec effort toutes les nuances de la pièce. Parfois un silence de mort. Tout cela indiquait que la pièce avait empoigné vigoureusement le cœur des spectateurs. Après la fin du quatrième acte^ l'effarement se transforma presque en une désapprobation générale à laquelle le cinquième acte mit le comble. Beaucoup rappelèrent l'auteur parce qu'il avait écrit la comédie, d'autres parce qu'ils voyaient du talent dans quelques scènes, la masse du public parce qu'elle avait ri ; mais l'impression générale de ce public d'élite était celle-ci : « C'est impossible, c'est de la calomnie, c'est une farce. »

La pièce n'était pas encore éditée et le public ne connaissait pas l'épigraphe dont l'auteur a fait précéder la première édition :

« Ne te fâche pas après le miroir, si tu as la gueule de travers. »

Le public de Moscou ne fut pas moins désorienté. Il était en grande partie composé de représentants de la haute société et la pièce fut peu goûtée. L'ac-

teur Stchepkine se montrait désolé de cet accueil : « Mon cher, lui dit un de ses amis pour le consoler, comment aurais-tu voulu qu'il en fut autrement ? Une partie du public est composée de ceux qui prennent (c'est-à-dire de concussionnaires), une autre de ceux qui donnent. »

Dans la revue Molva (le Bruit public) éditée par Nadejdine, l'auteur du compte rendu s'exprimait ainsi :

« Le Revisor, disait-il, n'a pas intéressé, n'a pas touché le public; il l'a fait rire légèrement, il ne l'a pas touché. Durant l'entr'acte, on pouvait en- ' tendre -r- moitié en français — un murmure de mécontentement, des plaintes dédaigneuses. Maupat^ genre !

Jugement terrible de la haute société par lequel elle flétrit le talent lui-même, s'il a le malheur de lui déplaire. La pièce a été par endroits couverte d'applaudissements; mais, le rideau baissé, on n'a pas entendu une seule parole. C'est ce qui devait être et ce qui est arrivé. »

Gogol qui était terriblement névropathe et mal équilibré, fut très peiné de la façon dont on avait reçu sa pièce.

Un de ses amis, un certain Procopovitch, avait

cru lui faire plaisir en lui apportant le premier

exemplaire de la comédie imprimée. Gogol le jeta

'à terre avec fureur en s'écriant : «Ah! Seigneur!

LE IIEVISOR 181.

S'il n'y avait qu'une ou deux personnes pour se plaindre, mais tous ! tous ! »

Le 29 avril 183G, il écrivait à l'acteur Stchepkine :

. « Tout le monde est contre moi ; les vieux et considérables fonctionnaires croient qu'il n'y a rien de sa^rré pour moi parce que j'ai osé parler des gens en service. Les policiers sont contre moi, les marchands sont contre moi. Les littérateurs sont contre moi. Ils grognent et viennent voir la pièce. Pour la troisième représentation il était impossible de se procurer des billets. Sans la haute intervention du Souverain, ma comédie aaurait pas été représentée et il s'est trouvé des gens pour demander l'interdiction. Maintenant je vois ce que c'est que d'être un auteur comique. Au moindre fantôme de vérité tous se dressent contre vous. Ce n'est pas seulement un homme, ce sont des classes tout entières. J'imagine ce que c'eût été si j'avais pris quelque épisode de la vie pélersbourgeoise qui m'est maintenant beaucoup plus connue que la vie de province. Il est pénible de voir les hommes se dresser contre vous quand on les aime d'un amour fraternel ».

Gogol se sent incapable de supporter les critiques dont il est Tobjct et il lui vient à l'esprit cette idée singulière que pour écrire librement sur la Russie il faut vivre loin d'elle.

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S'il avait été un pamphlétaire politique, un agitateur comme un Herzen, un Bakounine, un Krapotkine, ce besoin d'émigrer se comprendrait. Le révolutionnaire est le plus souvent obligé de vivre en dehors de son pays. Mais Gogol est essentiellement monarchiste, conservateur et il n'a aucune raison sérieuse de passer la frontière. Nous avons dit quelle avait été l'impression première des habitants de Pétersbourg et de Moscou. Quelle fut celle de la critique ?

Boulgarine prétendait que le Reçiaor n'était pas une comédie, que des scandales administratifs ne constituaient pas un sujet théâtral, que l'œuvre était tout simplement une farce et un tissu de caricatures. Il déclarait que la ville de Gogol n'était pas une ville de la Grande-Russie mais de la Petite- Russie ; que certains personnages étaient des Juifs et non des Russes. C'était mentir avec impudence. Si Gogol avait voulu présenter des Juifs il aurait donné à ses héros des noms allemands ou hébraïques et n'aurait pas manqué de s'expliquer nettement dans les indications très copieuses qu'il fournit en tête de la Comédie sur chaque personnage.

Boulgarine concluait en déclarant que le Réviser ne fournissait aucun aliment au cœur ni à l'esprit. Gogol fut vengé de cette injustice par un article du prince Viazemsky publié dans le Contemporain. Cet article, au dire de M. N. Kotliarevsky, est ce que l'on a écrit de plus sage sur le Reviaor :

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C'est, dit Viazemsky, une vraie comédie. Ce n'est point une farce, bien qu'on y trouve des caricatures. Gogol est le Téniers russe. Viazemsky conclut ainsi :

« On se plaint qu'il n'y ait pas dans la pièce un seul homme sensé. Il y en a un, c'est l'auteur. On se plaint qu'il n'y ait pas un honnête homme. Il y en a un, c'est le gouvernement qui à la fin châtie tous les pervers en envoyant le véritable revisor. y>

Bielinsky ne se prononça sur le Revisor que quelques années après la première représentation {en 1840 dans les Annales de la patrie). Son article était de nature à consoler Gogol des attaques dont il avait été l'objet. Il proclamait hautement la valeur artistique de l'œuvre.

« Il n'y a point dans le Revisor de scènes meilleures que les autres parce qu'il n'y en a point de plus mauvaises. Toutes sont excellentes et constituent les parties indispensables d'un ensemble unique ». La remarque est très juste. Un directeur qui voudrait faire des coupures dans le Revisor se trouverait bien embarrassé ! Bielinsky allait jusqu'à déclarer Gogol supérieur à Molière et en cela il exagérait. Mais je n'hésite pas à reconnaître que le chef-d'œuvre de Gogol ne le cède ni au Tartuffe ni au Misanthrope, Ëxaini- Aons maintenant ce chef-d'œuvre et essayons d'en faire ressortir les mérites .

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L'action se passe dans une petite ville anonynae, un chef-lieu de district, nous dirions une sous-préfecture, sur la grandVoute qui mène de Saint-Pétersbourg à Saratov *.

Au lever du rideau les principaux fonctionnaires de la ville, l'administrateur des hospices, le directeur du collège, le juge, le commissaire de la police, un médecin et deux sergents de ville sont réunis chez le gorodnitchi. Je maintiens à dessein le mot russe que Mérimée traduit imprudemment par gouverneur. Le gorodnitchi, c'était dans ce temps le maître de police, ce qu'on appelle aujourd'hui Tispravnik. Cette dénomination n'est plus en usage.

Le gorodnitchi a convoqué tous les gros bonnets de la ville pour leur annoncer une grave nouvelle, l'arrivée prochaine d'un revisor, c'est-à-dire d'un inspecteur chargé de rci^iser tous les services administratifs et de demander des comptes à tous ceux qui en sont chargés. Que chacun prenne ses précautions ! Le directeur de l'hôpital devra faire débarbouiller ses malades, leur mettre des bonnets propres, faire disparaître l'odeur de tabac dont l'hôpital est empoisonné et l'odeur de chou qui empeste les cuisines. Le juge devra faire dispar

< Ville de Russie sur le Volga inférieur. Elle est à environ 1500 kilomètres de Pétersbourg. Elle compte aujoup-^ d'hui près de 150.000 habitants.

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raître les oies qui se promènent dans la salie des pas-perdus, ranger un fouet de chasse qui traîne dans son bureau et veiller à ce que son assesseur sente moins Teau-de-vie que d'habitude. L'inspecteur des écoles a dans son personnel des professeurs qui se tiennent mal et qui ont des tics malheureux.

Tandis que nos fonctionnaires nous révèlent ainsi leurs défauts, leurs travers ou leurs ridicules, arrivent ceux qu'on pourrait appeler les deux compères de la comédie, les deux rentiers inséparables, Bobtchinsky et Dobtchinsky. Ceux la ne sont pas des fonctionnaires, ce sont de bons bourgeois qui viyent de leurs revenus et dont la vie se passe en flâneries et en commérages. Pour se divertir davantage à leurs dépens, Gogol leur a donné à tous deux le même nom de baptême et le même nom patronymique ; ils s'appellent tous deux Pierre Ivanovitch et leurs noms de famille ne diffèrent que par l'initiale. Ils entrent tout essoufflés d'avoir couru, tant ils sont pressés d'annoncer la grande nouvelle. Le revisor est arrivé. Ils l'ont vu, ce qui s'appelle vu.

Ils sont allés ù l'hôtel, qui est en même temps le meilleur restaurant de la ville, ils se sont fait servir du saumon et ils ont rencontré un personnage mystérieux qui se promenait dans la salle à manger et qui regardait avec persistance dans leur assiette.

Ils ont appris que c'est un employé du gouvernement qui se rend dans le gouvernement de Saratov. 11 est depuis quinze jours à Thôtel ; il déclare n'avoir pas d'argent et prend tout à crédit. Evidemment c'est pour mieux dissimuler son inco« gnito. C'est le revisor 1

Les fonctionnaires sont consternés. Depuis deux semaines ! Que de désordres dans la ville pendant ce temps-là. Une femme de sous-officier a été fouettée contrairement à la loi; les prisonniers n'ont pas reçu leurs rations. Il y a eu du tapage dans les rues qui n'ont pas été balayées ^

Tout le monde perd la tête ^fiui le juge qui dé* clare que personne n'oserait nmttre les pieds dans son tribunal et le gorodnitchi qui décide d'aller prendre le taureau par les cornes, autrement dit d'aller chercher le lion dans son repaire. Il profite de l'occasion pour faire la leçon à ses inférieurs. Ici se place un mot célèbre qui est devenu proverbial. Le gorodnitchi interpelle le policier Svistounov (Sifflard, dirait-on en français) et lui prêche la morale :

« Je te connais ; tu fais le bon apôtre et tu fourres des cuillères d'argent dans tes bottes.

- 1 Mérimée traduit (p. 140 de sa traduction), ce Et les cabarets dans la rue et pas de balaya^^e ». Il ignorait les diverses sens du mot kabak. Sa traduction renferme bien d'autres erreurs que nous signalerons plus loin.

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« Qu*as-tu fait chez le marchand Tchernaïev ? Il t'avait donné, pour ton uniforme, deux archines (un mètre et demi) de drap et tu as chipé toute la pièce. Prends garde, tu prends plus que ne permet ton grade. »

Tous ou presque tous prennent plus que ne permet leur grade et le gorodnitchi, qui fait si bien la morale à son subordonné, sent très bien qu'il n'a pas les mains nettes. Il est tellement troublé qu'il sort en mettant sur sa tête, non pas son bicorne, mais l'étui en carton dans lequel on le lui a apporté.

Le second acte se passe dans l'hôtel où demeure le reyisor. Il est flanqué d'un laquais ou plutôt d'un serf nommé Osip, qui rappelle le type légendaire de nos valets de comédie et qui, notamment, n'est pas sans offrir quelque ressemblance avec le valet du Joueur, de Regnard.

Ce laquais nous en apprend beaucoup sur la moralité de son maître qui est assez élastique. Khlestakov est un étourneau vaniteux, un gâcheur d'argent. Joueur par-dessus le marché, il s'est laissé dépouiller, au cours de son voyage, par un aigrefin et attend, pour quitter l'hôtel, que son père lui ait envoyé des fonds. Il risquerait d'attendre fort longtemps si le ciel ne lui adressait de bonnes âmes pour le tirer d'affaire.

Au moment où il achève un maigre dtner, obtenu à grand peine d'un hôtelier rétif et méfiant, le

gorodnitchi se présente dans sa chambre. Klilestakov est très troublé de cette visite inopinée ; le? gorodnitchi n'est pas moins intimidé : Tun a peur d'être arrêté, l'autre d'être destitué. Après un début de conversation assez pénible, Khlestakov avoue son embarras ; quelques roubles feraient bien son affaire pour lui permettre d'échapper à ce maudit hôtelier. Le gorodnitchi est convaincu qu'il joue la comédie pour mieux garder son incognito. Il lui offre deux cents roubles pour régler son compte et, comme une chambre d'hôtel n'est pas digne d'un si haut personnage, il l'invite à venir demeurer chez lui.. De aette façon, il est sûr de le chambrer, de l'avoir toujours sous la main et d'arrêter au passage les plaintes qui pourraient être adressées au revisor contre l'administration municipale.

Voilà donc Khlestakov installé chez le gorodnit-' ehi. On lui . fait visiter quelques établissements municipaux, notamment l'hôpital où il fait un succulent repas, arrosé des vins les plus généreux. Il est un peu ému en arrivant chez son hôte, mais il comprend peu à peu la méprise dont il est l'objet et il prend le parti d'en profiter. Il fait successivement la cour à la fille et à la femme de son hôte. Toutes deux s'éprennent de lui à leur façon et dé-, clarent qu'il est charmant. Les fonctionnaires municipaux font à l'envi ressortir leurs mérites devant cet inspecteur général qui ne saurait manquer det

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contribuer à leur avancement. Enhardi par toutes •les platitudes qu'il voit autour de lui, excité par les vins généreux, Khlestakov se pose en haut et puissant personnage et, au fur et à mesure qu'il voit l'ahurissement et un sentiment de terreur respectueuse se peindre sur le visage de ses auditeurs, il leur débite des bourdes de plus en plus fortes. Il est au mieux avec son directeur. U est connu partout; une fois même on l'a pris pour le commandant en chef et lui a rendu les honneurs. Il connaît des actrices, il est lié avec les hommes de lettres, notamment avec Pouchkine, qui est un grand original. Il écrit : c'est lui qui a composé le Mariage de Figaro, Robert le Diable, Norma. (Il cite au hasard de sa mémoire les noms des œuvres qui étaient populaires vers 1835.) C'est lui également qui a écrit les romans les plus célèbres de l'époque. Il donne des bals, des dîners. Et quels dîners! On sert des melons de six cents roubles et le potage vient en droite ligne de Paris. Il fait le whist avec le ministre des affaires étrangères, l'ambassadeur de France et l'ambassadeur d'Allemagne *. Le matin, à son réveil, son antichambre bourdonne de solliciteurs : des comtes, des princes attendent son lever. Une fois, c'est lui qui a fait marcher tout le

' Il n'y avait point d'ambassadeur d'Allemagne en ce temps-là. Khlestakov commet un impair; il aurait dû dire de Prusse ou d'Autriche.

département. Le directeur était absent. On lui a envoyé trente-cinq mille courriers pour le décider à accepter la suppléance. Khlestakov s'échauffe de plus en plus, se grise de ses paroles. La tête lui tourne, il chancelle et tous les fonctionnaires se précipitent pour le soutenir et lui font comprendre qu'il a besoin de repos. Il va cuver son vin.

Tandis qu'il repose, les femmes s exaltent sur son charme et sa distinction. Les hommes se préoccupent du moyen de parer le coup dont ils se croient menacés. On fait la cour à Osip, son domestique, pour savoir exactement quelle fonction il occupe à Pétersbourg.

Le Gorodnitchi.

Dis-moi, mon ami, à quoi ton maître attache-t-il le plus d'importance, qu'est-ce qui lui est le plus agréable quand il est en voyage ?

OsiP.

Il aime surtout qu'on le reçoive bien, qu'on le traite bien. Ainsi, moi, qui ne suis qu'un serf, eh bien, il tient à ce qu'on me traite bien. Nous allons quelque part : — Eh bien, Osip, comment t'a-t-on traité ? — Mal, Votre Honneur. — Ah ! dit-il, Osip, mauvaise maison. Rappelle-la moi, quand j'irai là.

Les valets de Molière, de Regnard et de Beaumarchais sont terriblement ingénieux. Je ne crois pas qu'ils aient trouvé mieux que ce mot-là.

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Osîp est récompensé de sa franchise. Il reçoit de quoi prendre le thé et même des gâteaux avec.

En attendant le réveil de Khlestakov, les fonc* tionnaires tiennent conseil au sujet des mesures à prendre pour parer le péril qui les menace. Le mieux, évidemment, c'est d'acheter la bienveillance du terrible revisor. Mais par quel moyen et de quelle façon ? Lui proposer directement, sans détour, d'acheter sa bienveillance, cela peut être dangereux. Si par malheur il était honnête ! Evidemment, il faut lui graisser la patte. Mais comment et qui le premier osera « attacher le grelot )».

Tout à coup, on entend, dans la chambre de Khlestakov, des bruits de pas. Plus de doute. L'ennemi est réveillé. Ce serait le moment de l'aborder... Tout le monde se sauve.

Pour éviter un changement de décor, Khlestakov, à peine réveillé, vient occuper la scène restée libre. Tandis que tout en bâillant il réfléchit aux agréables surprises de la journée, le juge entre dans la pièce sans se faire annoncer. C'est lui qui va essayer d'attacher le grelot. Il se présente en tremblant, décline ses noms et qualités, s'excuse d'avoir l'audace de déranger l'illustre dignitaire. Dans sa main mal fermée, il tient un paquet de papiers. Nous devinons que ce sont des roubles. Khlestakov le devine aussi et tire son interlocuteur d'embarras. Il lui raconte de lui-même qu'il a beau-

coup dépensé en route, qu'il est un peu gêné et, naturellement, le magistrat saisit la balle au bond, et les roubles passent de sa main dans le portefeuille du revisor. La même scène se renouvelle avec le maître de poste qui se laisse soulager de trois cents roubles... à titre de prêt, bien entendu.

Puis, c'est le tour de l'inspecteur du gymnase, auquel Mérimée donne, je ne sais pourquoi, le titre de recteur, qui entre en rechignant et que ses collègues poussent dans le dos pour le faire avancer. Comme il ne voit trop par où entamer la conversa tion, Khlestakov essaye de le mettre à son aise en lui offrant un cigare qu'il ne sait par quel bout allumer. Khlestakov jouit de son embarras, amène la conversation sur les femmes et voyant qu'il ne peut rien obtenir de son interlocuteur, s'attaque directement au portefeuille. Il donne toujours la même raison : j'ai tout dépensé en route; l'inspecteur du gymnase s'en tire avec trois cents roubles et s'en va tout guilleret.

Maintenant, il est bien probable que le redoutable revisor ne viendra pas visiter les classes.

Le curateur des établissements de bienfaisance, qui succède à ce timide universitaire, n'est pas un timide comme lui, mais un bavard qui ne demande qu'à dauber sur tous ses concitoyens. Khlestakov arrête à grand peine le flot de son éloquence par une demande de quatre cents roubles qui passent

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immédiatement du portefeuille du curateur dans ' celui de l'insatiable réviser. Mais voici les deux ba- > vards, les deux compères inséparables, j'allais dire lés deux commères, Bobtchitisky etDobtchinsky. Eux ne sont pas venus pour acheter l'indulgence • du voyageur. ' ' ' ,

- Ils n'exerceçt aucune foîiction. Ce sont de braves rentiers, dès oisifs qui cherchent toutes les occa- ' sions d'occuper leurs loisirs et qui viennent tout simplement satisfaire une curiosité insatiable . Ils ' ^ sont tout à fait ahuris, quaiid Khlestakov mis en., appétit leur demande tout de go de lui prêter mille roubles. A eux deux, ils n'en ont que soixantecinq ; mais ils n'osent pas les refuser. En échange de ce mince service, Dobtchinsky demande au pré- . tendu rëvisor d'assurer l'avenir de son petit garçon.' qui peut bien avoir cinq ou six ans ; quant à Bobtr " chinsky, il' n*a personne à recommander ; mais, il voudrait que l'on connût son exisftence à. Pétérsbourg : «Quand vous serez à Péter sbourg, racon- ' tez à tous les grands personnages, aux sénateurs, aux amiraux, exposez à ces Excellences que dans: cette localité vit Pierre Ivanovitch Bobtchinsky. Et même, si. la chose va jusqu'à TEmpereur, dîtes > à l'Empereur : «Majesté, dans cette ville vit Pierre- IvanovitchrBobtchinsky. » La phrase est passée en » proverbe. '.

- Reste seul, Khlestakov fait ses comptes. lia ra-

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massé plus de mille roubles et il s'est royalement diverti aux dépens de provinciaux. Son domestique Osip qui représente le gros bon sens populaire, l'engage à filer vivement avant que ses dupes n'aient découvert le pot aux roses. Il y consent mais, avant de filer, il veut se donner le plaisir de conter ses bonnes fortunes à un ami, à un journaliste de Pétersbourg, qui ne manquera pas de faire des gorges chaudes des naïfs provinciaux. Il écrit une longue lettre à cet ami anonyme ; il la confie à Osip pour la jeter à la poste ; et c'est, comme nous le verrons tout à l'heure, cette lettre qui fera le dénouement.

Au moment où il la remet à Osip pour la jeter à la poste, sa chambre est envahie par de nouveaux solliciteurs. Cette fois, ce sont des marchands qui viennent se plaindre des exactions du gorodnitchi ; ils n'apportent pas de l'argent, mais des dons en nature. Ici se place un des plus jolis contresens de Mérimée. L'un des marchands expose les procédés dont le gorodnitchi accompagne ses exactions.

Si l'on essaye de lui résister, il vous donne tout un régiment à loger. Quand on réclame, il ferme la porte : « Je ne te ferai pas donner la question, dit-il, je ne t'infligerai pas un châtiment corporel, parce que la loi ne le permet pas, mais mon cher, dit-il, je saurais bien te faire avaler tant de couleuvres. »

Il y a dans le texte : je te ferai manger des ha-

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pengs. Ces harengs ont déconcerté Mérimée, qui les a remplacés par de métaphoriques couleuvres. Or, dans l'idée de Gogol, il s'agit bien de harengs, de harengs salés, de harengs saurs. Lorsqu'on voulait torturer un prisonnier, sans lui infliger la question, on lui offrait pour toute nourriture des harengs saurs, sans lui donner à boire.

On ne peut pas trop en vouloir à Mérimée d'avoir ignoré ce détail, souvent publié à l'étranger dans les écrits relatifs à certains épisodes du règne de l'empereur Nicolas.

: Les marchands supplient le prétendu r^visor de faire déplacer le gorodnitchi et pour s'assurer sa bienveillance, ils lui offrent des pains de sucre et un panier de vin.

Khlestakov trouve moyen.de leur extorquer, par dessus le marché, trois cents roubles.

Les solliciteurs arrivent de plus en plus nombreux, mais comme ce sont de pauvres diables, Osip réussit à en débarrasser son maître.

Entre temps la fille du gorodnitchi s'est éprise du beau voyageur. Elle se jette en quelque sorte dans ses bras. Khlestakov après avoir flirté tour à tour avec la jeune « pecque » provinciale et sa mère se trouve, en quelque sorte, acculé à la nécessité de la demander en mariage. Il conclut sous Tœil attendri et ravi du gorodnitchi des fiançailles dont il sait fort bien qu'elles ne tireront point à conséquence.

Cependant, le prudent Osip est allé commander la. voiture qui va les emmener dans la maison pater-. nelle. Khlestakov file au milieu d un attendrissement' général, non sans avoir emprunté à son futur beau-» père une somme supplémentaire de quatre cents roubles. »

Lui parti, le gorodnitchi et sa femme se félicitent^ de la haute fortune qui vient de leur échoir. Le fonctionnaire prévaricateur va pouvoir se venger> de tous ceux qui l'ont dénoncé. Ils quitteront leur» trou de province et iront vivre à Pétersbourg. On' y fera une chère exquise dans un appartement somptueux. Le bruit du mariage s'est répandu.» Toute la ville arrive présenter ses félicitations à. l'heureux couple et à la radieuse fiancée. Ces féli-i citations dissimulent mal d'envieuses pensées qoie traduisent certains a /^ar^e brutaux. Le gorodnitchi» exulte à la pensée d'êlre bientôt nommé général.

Le Juge (à part).

En voilà un à qui le titre de général convient comme une selle à une vache *. Non, tu en es bien loin encore ! Il y en a de bien plus propres que toi et qui ne sont pas encore généraux. .

Tandis que s'échangent ces félicitations bruyantes et ces brocards plus discrets, voici que tout à

* Mérimée traduit : Comme des mancLclles à un cochon !

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coup le dii*ecieur des postes arrive. Il tient une lettre à là main. Vous devinez bien que cette lettre, c'est celle du quatrième acte, celle qu'Osip a été •chargé de mettre à la poste. Le directeur est curieux par métier; en voyant cette missive adressée à Péte'rsbourg, rue de la Poste, il a redoute quelque dénonciation, quelque plainte à propos du service qui lui est confié. Il à donc décacheté la -lettre — c'étaitidans les habitades du temps, et le cabine;^ noir éiaïi alors en Russie une institution gouverne- -raentale.

Dans cette lettre, si malencontreusement interceptée, Khlestakov dépeint à son ami de Pétersbourg, toutes les misères morales et tous les ridi cules qu'il a eu l'occasion de constater... et d'exploiter.

Ici se place un jeu de scène merveilleux et qui prouve combien Gogol avait l'instinct du théâtre et combien il est regrettable qu'il ne l'ait pas plus souvent appliqué. Chacun des personnages présents a son couplet satirique : le maître de poste commence par le couplet qui concerne le gorodnitchi et le lit sans aucun scrupule, mais quand il arrive à celui qui le concerne, personnellement, il hésite, il LafouiUe et fait tout ce qu'il peut pour l'escamoter. Son voisin, Artemii Philippovitch, lui arrache la lettre des mains et lit à haute voix le couplet en question. « Le maître de poste, c'est tout à fait

198 MCOLA8 GOGOL

notre garçon de bureau Mikheev, c'est-à-dire une canaille et un ivrogne. » Et le jeu de scène continue. Fureur du gorodnitchi. Il demande qu'on se mette à la poursuite du drôle qui Ta si bien exploité et qui, par-dessus le marché, envoie sa caricature à Pétersbourg. Mais, hélas 1 il n'y a rien à faire. Il a eu soin de donner à Khlestakov les meilleurs chevaux et la Russie n'avait, en ce temps-là^ ni télégraphe^ ni téléphone. La fureur du gorodnitchi éclate dans un couplet d'allure presque lyrique et qui me remet à l'esprit celui d'Harpagon à la recherche de sa cassette :

<( Regardez, tout l'univers, le monde entier, toute la chrétienté, regardez comme le gorodnitchi a été bafoué. L*idiot! l'idiot! la vieille canaille! (Il se menace du poing.) La brute qui a pris un pantin, une loque pour un homme considérable... Et maintenant il galoppe et, le long de la route, fait sonner la sonnette de sa troïka. Il va raconter l'histoire par le monde entier. Tu vas devenir un objet de raillerie. Mais il y a pire, il se trouvera quelque gratte-papier, quelque écrivailleur qui te mettra en comédie. Voilà ce qu'il y a de dégoûtant. Il n'épargnera ni le tchine, ni la; situation, et tout le monde •se tordra de rire et tout le monde applaudira ^.. De quoi riez-vous ? C'est de vous-mêmes que vous

-'^ Il s'adresse aux spectateurs.

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riez. (Dans sa fureur il frappe le plancher du pied.) Tous ces gratte-papiers, je les... Ecrivassiers, maudits libéraux 1 Race de Satan. Je voudrais vous lier tous ensemble, vous réduire en farine et vous donner au diable. Oui, vous mettre dans le bonnet du diable. (Il brandit le poing, frappe le sol du talon. Après un silence.) Je n'en reviens pas encore. C'est bien vrai : si Dieu veut châtier un homme, il commence par lui ôter la raison. Mais qu'est-ce qu'il y avait dans cet étourneau qui eût l'air d'un revisor ? Rien. Pas même un demi-pouce ; et les voilà tous tout à coup : le revisor ! le revisor ! Mais qui nous a chanté le premier que c'était . un revisor? »

Bobtchinsky et Dobtchinsky sont naturellement désignés. Ils ne peuvent pas nier ; on s'apprête à leur faire un mauvais parti, à les réduire en farine et à les fourrer dans le bonnet du diable quand tout à coup app&rait le Deua ex machina. C'est un gendarme, un vrai gendarme :

« Un revisor, envoyé ici en mission spéciale de Pétersbourg, vous invite à vous rendre à l'instant même auprès de lui. »

Tous les fonctionnaires sont comme frappés de la foudre. Un cri d'effarement sort de la bouche des dames. Tout le groupe reste comme pétrifié.

Sur ce groupe pétrifié — le mot est de Gogol — \^ toile tombe lentement. Les plus heureux sont

i 200 NICOLAS GOGOL

(assurément Bobtchînsky et Dobtchinsky, .lesquels f n'étant pas fonctionnaires. n*auront pas à se rendre ; chez le véritable, revisor.

; Comme on Icvoit/Gogol a ipis à profit, |»eut«-étre : inconsciemment, deux épisodes, qui se- trouvaient ; déjà, dan s Molière : la lettre du ^Misanthrope^ { Texempt à\x Tartuffe, Si" réellement Molière a eu i Lhohneur d'inspirer Gogolv on ne peut que l'on i féliciter. .'./■' ....

J ' Gogol fut. navré de la façon dont sa pièce avait vété accueillie par le pu blii;. .. .\j\

- « Tout le monde est contre moi, écrivait-il à son ."ami Stchepkine. Les vieux et considérables .fonctionnaires croient qu'il n'y a rieuude sacré .pour . moi, puisque j'ai osé ainsi parler des gens .en ser- .' vice (des fonctionnaires) ; les policiers sont contre ' moi, les marchands sont contre moi,: les littérateurs . sont contre moi. Ils grognent «et. viennent voir la ..pièce. Pour la troisième représentation,' il était impossible de se procurer des billets, ^ns .la haute { intervention du souverain, ma pièce n'aurait pas . été représentée, et il s'est trouve des gens pour

demander son interdiction. .

1 ' « Maintenant, je vois ce que c'est que d'être un c auteur comique. Au moindre fantôme, de vérité, tout se dresse contre vous. Ce n'est pas seulement -uii homme, ce sont des classes tout entières. Je : m'imagine ce que c'eût été si j'avais pris quelqiie

• LE REVISOII 201

épisode de la vie pétersboiirg^eoise qui m'est maintenant mieux connue que la vie de pi^ovince. Il est pénible de voir se dressef les hommes contre vous quand on les aime d'un amour fraternel.

« Toutes les classes de la société sont contre moi, éerivaït-il d'autre part à l'Historien Pôgodine Je ne m'en aftlige pas, mais il est pénible. et douloureux de voir injustement ex^Jtés cont^re soi des compatriotes qu'on aime de toufe son âme, de voir de quelle manière fausse et iiïèxacte ils prennent tout. Ils prennent le particulier pour le général, l'incident pour la règle. Ce qui est vrai et vivant, ils le traitent de partuphlet. Mettez en scène deux ou trois iilousi Des milliers d'honnêtes gens s'irritent en disant : Nous ne sommes pas des filous. Que le bon Dieu les bénisse! »

Au moment de quitter la Russie, il écrivait à Pôgodine :

if Je ne me fâche pas des commérages, je ne me fâche pas de voir s'indigner et détourner de moi ceux qui découvrent leurs propres traits dans mes originaux; je ne ihc fâche pas d'élre gourmande par des ennemis littéraires ; mais, ce qui m'afflige avant tout, c'est l'ignorance qui mène la capitale ; ce qui m'afflige, c'est de constater à quelle situation lamentable se trouve chez nous réduit l'écrivain. Tout le monde est contre lui et rien ne rétablit l'équilibre en sa faveur. On le traite d'incendiaire, de rebelle.

« Et qui parle ainsi ? ,, ,

« De hauts fonctionnaires, des hommes d'expérience qui devraient être capables de comprendre les choses comme elles sont, des gens que le monde russe considère comme cultivés.

« Cette susceptibilité me désole ; elle est Tindice d'une profonde^ d'une obstinée ignorance, o

Pour justifier sa pièce, quelques années après son apparition (en 1842), Gogol fit ce que Molière avait fait pour Y Ecole des Femmes (La Critique de V Ecole des Femmes), Sous ce titre : La Sortie du Théâtre^ il écrivit une petite com.édie, ou plutôt un dialogue qui est censé avoir lieu au sortir d'une représentation dans le vestibule du théâtre. Les spectateurs, avant de monter en voiture, échangent leurs impressions. Les uns critiquent la pièce, d'autres la défendent et essayent de justifier l'auteur qui assiste incognito à leurs entretiens.

Voici quelques-unes des critiques ou objections que Gogol se fait adresser par des interlocuteurs qui, hélas 1 n'étaient pas tous imaginaires.

Le sujet est invraisemblable. Il n'y a ni intrigue, ni action, ni caractère, rien que des caricatures. La moindre comédie de Kotzebue comparée au Réviser, c'est le Mont Blanc comparé à la colline de Poulkovo *.

^ Colline aux environs de Pëtersbourg, célèbre par soh observatoire. Elle a 79 mètres de hauteur:

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Celui qui rit sans cesse ne peut avoir des sentiments. Il ne doit savoir ni aimer, ni pleurer.

Le Beuisor n'est pas une satire dés vices humains, c'est une effroyable caricature de la Russie. Mettre en scène de mauvais fonctionnaires et des abus, c'est insulter le gouvernement lui-même. De telles représentations devraient être interdites.

Pour un tel individu, il n'y a rien de sacré. Aujourd'hui, il vous dit que tel fonctionnaire est mauvais et demain il vous dira que Dieu n'existe pas. Il n'y a qu'un pas à franchir.

Pour de pareilles œuvres, un auteur mérite la Sibérie.

— Si j'étais au pouvoir, dit un interlocuteur, je saurais bien réduire l'auteur au silence. Je l'enverrais dans un endroit où il ne verrait pas la lumière du bon Dieu.

L'auteur, qui est resté lui aussi dans le vestibule du théâtre, a entendu toutes les objections, toutes les critiques adressées à son œuvre. Il y répond dans un long monologue :

« On se plaint, dit-il, qu'il n'y ait pas, dans ma pièce, un seul honnête homme. Si, il y en a un ; c'est le rire. »

Je ne crois pas que Gogol eût fait de très fortes humanités et qu'il connût la devise attribuée à Santeuil. En tout cas, il la paraphrase dans son monologue qui peut se résumer en trois mots latins : Castigat ridendo mores.

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