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littéralement. Beaumont est une singulière paroisse. Sur toutes les questions municipales ou scolaires ou d'administration de fabrique, il n'y en a pas qui soit plus divisée, En revanche, s'agit-il d'une élection de député, tout le monde est du même côté. Sur deux cent cinquante voteurs, disons qu'il y a deux cent quarante adhérents du parti libéral et donnons le reste au groupe conservateur. Au temps où je parle, l’union était encore plus parfaite. Le candidat Amyot comptait en tout deux partisans dans la paroisse. A force de cabale, depuis quinze ans, ces deux partisans sont parvenus à recruter huit nouveaux amis. J'avais donc fort à faire, attendu que je m'adressais à une assemblée complètement hostile. Dans ma candeur naïve, je jugeai à propos de rappeler que ma famille était sortie de Beaumont, que j'y comptais encore un grand nombre de parents et d'amis. Je saluai en termes pathétiques le vieux clocher à l'ombre duquel dormaient six générations d'aïeux. Au milieu de l'une de mes tirades les plus soignées, j'aperçus dans la foule un vieillard qui manifestait hautement sa désapprobation. » Va-t-il finir celui-là que l’on s’en aille n, disait-il à l’un de ses voisins. n Mais, vous ne voyez donc pas que c'est votre petit-neveu qui parle w, lui fit remarquer quelqu'un. Le bon vieillard resta bouche béante, et continua d'écouter paisiblement jusqu'à
la fin.
L'assemblée dissoute, j'alläi diner chez mon grand oncle.
J'espérais que ma parole chaleureuse l'avait converti, Il
me dit qu'il ne m'avait pas reconnu pendant le purle-
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ment (1), et il m'assura en même temps qu'il avait toujours été du même parti, qu'il était trop vieux pour changer d'idée, 1 Quand on a commencé à suivre un homme,
sot qui s’en dédie, n ajouta-t'il d'une façon sentencieuse.
Je n'ai vu mon grand oncle David qu'une seule fois. Il . vint, un jour d'été, quelque temps après la mort de mon père, faire visite à la famille. J'étais seul à la maison et je pus causer longuement avec lui de ses frères et de ses sœurs. C'était un beau vieillard, à l'œil vif et à la physionomie bienveillante, Quoiqu'il fut alors âgé de près de quatre-vingts ans, sa démarche était encore celle d'un jeune homme. Il était venu à pied de Saint-Roch de Québec où il demeurait. Il m'avoua cependant que Îles côtes de la pointe de Lévy lui avaient un peu fatigué la jambe. Sa mémoire était bonne, et quoiqu'il eut perdu le souvenir des dates, il me donna de précieux renseignements. Mon grand oncle David avait été plus de quarante ans au service de la corporation de Québec où il exerçait un modeste emploi. Il était à la retraite, quand je le vis, et habitait avec des parents de sa seconde femme qui prirent grand soin de lui sur ses vieux jours. J'assistai à son enterrement qui eut lieu au cimetière Saint-Charles à Québec.
Au moment où je trace ces lignes, le 22 septembre 1894 au soir, mon grand oncle Hilaire vit encore. Il est âgé
de 90 ans. Son fils Jean, chez qui il demeure, me disait
(1) On appelle à la campagne une assemblée politique un parlement.
le-
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cet été que le bon vieillard jouissait encore d'une robuste
santé (1).
J'ai recueilli, sur quelques uns de ces grands oncles disparus avant que j'aie pu les connaître, certains souvenirs de famille. Je tiens ces souvenirs de mon père et je les rapporte tel que je les ai entendu raconter bien sou-
vent.
Mon père avait surtout gardé souvenance de son oncle François, 1 l'oncle France, comme il l'appelait, Cet oncle France était d'une si grande taille qu'il avait peine à passer sous une porte ordinaire. Il était bâti comme un géant, et, au milieu d'une foule, on pouvait le voir dominer de la tête et des épaules. Un jour de fête religieuse, l'évêque se trouvait en visite pastorale à Beaumont, Il aperçut dans la nef, alors que tout le monde était à genoux, une tête qui dépassait toutes les autres. I crut que c'était un paroissien qui persistait à demeurer debout et il lui commanda de s'agenouiller, Le curé de la paroisse s'empressa de faire remarquer à l'évêque que ce paroissien irrévérencieux— qui n'était autre que l'oncle France—était parfaitement dans l’ordre. Après la messe, l'oncle France fut mandé à la sacristie et l'évêque put admirer à loisir son extraordinaire stature. Mon père
intitulait cette anecdote : La rencontre des deux £randeurs,
Le juge en chef d'Angleterre, lord Russell of Killowen,
(1) Il est mort en 1896,
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dans une étude qu'il a consacrée à son prédécesseur lord
Coleridge, rapporte un trait à peu près semblable (1),
Du temps du juge en chef lord Campbell, il y avait à Londres deux avocats d'une grande réputation, MM. Karslake et Sam Joyce. M. Karslake était d'une grande taille tandis que M. Sam Joyce était mince et petit, Tous deux eurent un jour à plaider devant lord Campbell qui ne les connaissait pas. M. Joyce se leva le premier, sa tête dépassait à peine la table du greffier. M. Joyce, s'empressa de dire lord Campbell, lorsqu'un avocat s'adresse au tribunal c'est l'habitude qu'il se tienne debout. Vint le tour de de M. Karslake qui se tenait dans l'audience au milieu de la foule. Quand le juge en chef l’aperçut il l'interrompit aussitôt par ces paroles : 1 M, Karslake, quoique ce soit l'habitude des avocats de se tenir debout lorsqu'ils s'adressent au tribunal, il n'est pas nécessaire pour eux de
monter sur les chaises ! 1
La (emme de l'oncle France, me racontait mon père, avait l'esprit fort mordant, On ne la prenait jamais sans vert, Quoiqu'elle n’eût reçu aucune instruction, elle pouvait tenir tête dans une discussion aux plus habiles, On cite d'ulle le trait qui suit. Elle avait été appelée à Saint- Gervais pour être marraine à un baptème. Une fois la cérémonie faite, le curé invite les gens du compérage à signer l'acte de naissance. Le père et le parrain qui étaient
de Saint-Gervais prennent la plume et apposent leur signa-
(1) Voir North American Review, livraison de septembre 18094, p. 261.