FOURCROY
Quelque temps après, Leblanc écrit à Fourcroy; il craint qu’on ne le dépouille de ses recherches.
« J'ai l'espérance, dit-il, que tu voudras bien te ressouvenir des communications que j'ai faites à cet égard à toi et à Vauquelin et desquelles il est résulté | un rapport que vous avez fait au Lycée des arts, et | soutenir mes droits dans le travail que quelques personnes préparent sur le même objet pour être communiqué à l'Institut.
«Je donne copie de cette lettre au citoyen Vauquelin et je vous prie de croire l’un et l’autre que je fais cette lettre uniquement pour rendre plus présent à votre mémoire ce qui me regarde, assuré d’ailleurs de votre justice et de l’amitié que vous m'avez toujours montrée. »
C'est probablement pour bien établir ses droits | que, sur le conseil de ses amis, il envoie à l’Institut | le grand mémoire que nous avons cité plus haut.
Il ne nous paraît pas cependant que tous les témoignages d'estime, que tous les éloges qu'il reçoit lui aient été d’un grand appui. Dans une requête qu'il adresse au ministre, probablement à Chaptal, à l'effet d'obtenir, pour la construction d’un appareil, une subvention de douze à quinze cents francs, Leblanc expose ainsi sa demande :
« L'objet du mémoire que j'ai communiqué à l’Institut et que j'ai l'honneur de vous adresser, tient à des opérations qui exigeraient la construction d’un appareil de mon invention et sur lequel j'ai médité plusieurs années : il peut produire de grands avantages sur différentes parties de notre industrie. Des circonstances m’avaient permis, il y a huit ou dix ans, de faire la dépense d’une construction de ce même appareil dont l'usage, pendant le peu de temps que j'ai pu le conserver, m’a convaincu de son utilité. Plusieurs membres de l’Institut national et en dernier lieu M. de Fleurieu, maintenant sénateur, ont eu la bonté de s'intéresser pour moi auprès de Votre Excellence. J’ai pensé que le moyen dont je parle, avec lequel on pourrait retirer des produits très utiles d’une immense quantité de. débris d'animaux que l’on perd chaque jour et qui souvent infectent l'atmosphère, avec lequel on pourrait aussi accélérer et régler les opérations de la distillation, ne devait pas rester plus longtemps inusité. Je demande donc que l’on subvienne aux frais de construction de cet
appareil, dans ma manufacture de Saint-Denis, sous les conseils et la surveillance de commissaires pris dans l’Institut national, si vous le jugez à propos, et qu’un brevet d'invention me soit délivré gratis pour quinze années en remplacement de celui que j'avais obtenu pour la fabrication de la soude, du bénéfice duquel j'ai été dépouillé par le gouvernement révolutionnaire. Je crois pouvoir faire construire un modèle de cet appareil en petit et cependant suffisant pour en constater les effets avec une dépense qui n'excéderait pas douze à quinze cents francs. »
En même temps il demanda à la préfecture de la | Seine un monopole pour utiliser les débris d'animaux et les issues liquides des bassins de la voirie,
« Mais il est certain, dit-il, que si ces issues et ces débris ne pouvaient m'être abandonnés avec sûreté de pouvoir en disposer exclusivement, au moins pour | un laps de temps tel que 15 ou 20 années, par exem- | ple, il me serait impossible de parvenir jamais à | fixer aucun capitaliste pour l'établissement important | que je me propose. »
| Leblanc, malgré toutes ses démarches, ses sollicitations, n'obtient ni subvention pour la construction | de son appareil, ni même le privilège qu’on eût dû | cependant être heureux de lui accorder.
N'oublions pas que c’est en 1804 que Leblanc s’occupait de ces questions, qu'à plus de cinquante ans | de distance, il prévoit tout le parti qu’on pourra tirer ide l’assainissement des villes. D'énormes richesses fertilisantes étaient perdues chaque jour, jetées à ans ses idées, trop
tôt émises peut-être pour faire des adeptes, se trouvait le germe de ces problèmes non encore résolus, d'utiliser entièrement ces boues fétides, ces écoulements de fange dont la valeur se chiffre par millions; et si l’étude de ces questions eût été alors mieux encouragée, peut-être verrions-nous aujourd'hui tant de contrées, désertes et incultes, transformées depuis longtemps déjà en pays fertiles et peuplés.
Sans vouloir attribuer à Leblanc seul le mérite d’avoir créé la science des engrais, portée de nos jours à sa perfection, il nous sera bien permis de revendiquer pour lui l'honneur d’avoir été un des initiateurs de cette science si féconde en résultats inappréciables pour l’agriculture. Ce n’est en-effet que vers 1840 que Liebig fait une série de recher=« ches sur les engrais et, négligeant l’influence de l’ammoniaque, arrive à des résultats peu concluants. Depuis, MM. Boussingault et Saussure et enfin M. Georges Ville s'occupent de la nutrition des plantes et des substances qui concourent au dévelop-« pement et à l’accroissement des végétaux; et, voulant remplacer les éléments dont la terre se dépouille sans cesse au profit des plantes qu'elle nourrit, ils placent au premier rang les matières azotées comme principe fertilisant des engrais. Et pour réparer un sol épuisé par des cultures intensives et continues, ils unissent, dans leur type d'engrais parfait, les sels” ammoniacaux au phosphate de chaux, au chlorure de sodium, à l’hydrate de fer, aux silicates de soude et de potasse.
Comme conclusion à tout ce que nous venons de faire connaître sur les travaux de Leblanc relatifs au sel ammoniac et à son rôle dans les engrais, travaux trop tard mis en lumière, ne pouvons-nous pas dire que la mémoire de cet homme utile mérite d’être signalée à la reconnaissance de tous les agriculteurs de notre pays et par suite à celle de tous nos concitoyens ?
Après avoir résumé, autant qu'il nous a été possible, tous les travaux scientifiques de Leblanc, qui sont arrivés à notre connaissance et qui, joints à la | découverte de la soude artificielle, lui assurent un rang si distingué parmi les chimistes éminents de | son époque, il nous reste à rappeler que Leblanc se fit connaître dans la science par ses études sur la cristallotechnie.
Dès 1781, alors qu'il est chirurgien du duc d'Or- léans, nous le voyons déjà porter son attention sur ce point si obscur de la science.
« Tandis qu'il étudie la chimie sous Darcet, il est déjà un cristallographe de premier ordre. Les mémoires qu'il adresse à l’Académie Royale des sciences en 1786, 1787, 1788, et dont nous avons donné, dans la première partie de ce travail, les appréciations si concluantes en sa faveur de Haüy, Berthollet, Darcet, montrent que Leblanc est déjà passé maitre et que ses travaux d’un mérite élevé seront le point de départ d’une des branches de la science des cristallisations.
En effet, à propos d’un quatrième mémoire qu'il envoie à l’Académie en 1792, les commissaires Dau-
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benton, Sage et Berthollet donnent cette conclusion à | leur rapport: |
« Nous croyons que l’Académie doit inviter M. Le-| blanc à s'occuper de fournir une collection complète de tous les sels cristallisés; nous pensons, de plus, . que l'exécution de ce projet mériterait d’autant plus. d’être favorisée par des encouragements particuliers, que M. Leblanc y a déjà employé un temps considé-, rable, et que la constance avec laquelle il a suivi son. travail lui a fait faire des sacrifices auxquels son | peu d’aisance ajoute un nouveau prix. Enfin, il serait à désirer que la collection de M. Leblanc fût placée | dans un lieu où elle püt servir à l’instruction de ceux | qui cultivent l'histoire naturelle, et en particulier la cristallographie, et que l’auteur se hâtât de publier les différents mémoires qu’il a composés sur ce sujet pour diriger ceux qui souhaiteraient se livrer à la pratique d’un art neuf à beaucoup d’égards, inté-. ressant pour le progrès de la chimie, et dont on. pourra même tirer des lumières pour perfectionner. la théorie de la cristallisation.
« Fait au Louvre, le 25 juillet 14792, l’an IV de la. Liberté.
« Signé : DAUBENTON, SAGE, BERTHOLLET.
« Certifié conforme à l'original et au jugement de l’Académie. | « À Paris, le 27 août 1792, l’an IV de la Liberté.
. « Signé : CONDORCET, secrétaire perpétuel. »
Pénétré de l'importance scientifique de ces recherches, « le comité d'instruction publique de la Convention, dit Leblanc dans son ouvrage, avait pris un arrêté, le 27 prairial de l’an II, qui, considérant la cristallotechnie comme un art neuf, voulait non seu-
lement que mon travail fût continué, mais que je fusse chargé en même temps de rédiger un ouvrage | sur cette partie; et les événements de la révolution ont empêché l'exécution de cet arrêté. »
Pendant cette période si difficile, où il se vit même | souvent sans laboratoire et dans l'impossibilité de | continuer ses recherches, il rédige néanmoins les faits | principaux recueillis par lui et soumet à l’Institut une | ébauche de l'ouvrage, qu’il regrette de ne pouvoir | compléter encore et qu'il nomme Zssai sur la cristal- |lisation des sels.
Après une analyse très étendue des points princi-
« Les commissaires, certains de l'importance de ce genre d'observation, proposent en conséquence à PInstitut d'inviter le ministre de l’intérieur à fournir jau citoyen Leblanc les moyens nécessaires pour continuer ses recherches sur la cristallisation des sels, et
lt de confirmer la théorie de la cristallisation, déjà rendue si satisfaisante par les travaux du citoyen (Haüy ; 29 des collections complètes de GHsians Qen
plus compliquées, pour les cabinets d’histoire naturelle et les démonstrations publiques; 3° la possibilité d'expliquer les causes par l'effet desquelles la nature nous offre une foule de variétés de formes de la même substance ; 4° enfin celui de rendre à ses occupations chéries un savant estimable à tous égards que les malheurs de la révolution ont mis dans l’impossibi= lité de soutenir sa famille.
« Fait à la classe des sciences mathématiques et physiques de l’Institut national le 30 thermidor an X,
« Signé : Haüy et VAUQUELIN. »
« La classe approuve le rapport et en adopte les conclusions.
« Gertifié conforme à l'original, à Paris le 2 fruc= tidor an X.